Le chien

Delphine et Marinette revenaient de faire des commissions pour leurs parents, et il leur restait un kilomètre de chemin. Il y avait dans leur cabas trois morceaux de savon, un pain de sucre, une fraise de veau, et pour quinze sous de clous de girofle. Elles le portaient chacune par une oreille et le balançaient en chantant une jolie chanson. A un tournant de la route, et comme elles en étaient à « Mironton, mironton, mirontaine », elles virent un gros chien ébouriffé, et qui marchait la tête basse. Il paraissait de mauvaise humeur ; sous ses babines retroussées luisaient des crocs pointus, et il avait une grande langue qui pendait par terre. Soudain, sa queue se balança d’un mouvement vif et il se mit à courir au bord de la route, mais si maladroitement qu’il alla donner de la tête contre un arbre. La surprise le fit reculer, et il eut un grondement de colère. Les deux petites filles s’étaient arrêtées au milieu du chemin et se serraient l’une contre l’autre, au risque d’écraser la fraise de veau. Pourtant, Marinette chantait encore : « Mironton, mironton, mirontaine », mais d’une toute petite voix qui tremblait un peu.

— N’ayez pas peur, dit le chien, je ne suis pas méchant. Au contraire. Mais je suis bien ennuyé, parce que je suis aveugle.

— Oh ! pauvre chien ! dirent les petites, on ne savait pas !

Le chien vint à elles en remuant la queue encore plus fort, puis leur lécha les jambes et renifla le panier d’un air amical.

— Voilà ce qui m’est arrivé, reprit-il, mais laissez-moi d’abord m’asseoir un moment, je suis fourbu, voyez-vous.

Les petites s’assirent en face de lui sur l’herbe du talus, et Delphine prit la précaution de placer le panier entre ses jambes.

— Ah ! qu’il fait bon se reposer, soupira le chien. Donc, pour en revenir à mon affaire, je vous dirais qu’avant d’être aveugle moi-même, j’étais déjà au service d’un homme aveugle. Hier encore, cette ficelle que vous voyez pendre à mon cou me servait à guider mon maître sur les routes, et je comprends mieux, à présent, combien j’ai pu lui être utile. Je le conduisais partout où les chemins sont les meilleurs et les mieux fleuris d’aubépine. Quand nous passions auprès d’une ferme, je lui disais : « Voilà une ferme. » Les fermiers lui donnaient un morceau de pain, me jetaient un os, et, à l’occasion, nous couchaient tous les deux dans un coin de leur grange. Souvent aussi, nous faisions de mauvaises rencontres et je le défendais. Vous savez ce que c’est, les chiens bien nourris, et même les gens, n’aiment pas beaucoup ceux qui ont l’air pauvre. Mais moi, je prenais mon air méchant, et ils nous laissaient aller. C’est que je n’ai pas l’air commode, quand je veux, tenez, regardez-moi un peu…

Il se mit à grogner en montrant les dents et en roulant de gros yeux. Les petites en étaient effrayées.

— Ne le faites plus, dit Marinette.

— C’était pour vous montrer, dit le chien. En somme, vous voyez que je rendais à mon maître bien des petits services, et je ne parle pas du plaisir qu’il prenait à m’écouter. Je ne suis qu’un chien, c’est entendu, mais parler fait toujours passer le temps…

— Vous parlez aussi bien qu’une personne, chien.

— Vous êtes bien aimable, dit le chien. Mon Dieu, que votre panier sent bon !.. Voyons, qu’est-ce que je vous disais ?… Ah oui ! mon maître ! Je m’ingéniais à lui rendre la vie facile, et pourtant, il n’était jamais content. Pour un oui ou pour un non, il me donnait des coups de pied. Aussi, vous pouvez croire qu’avant-hier j’ai été bien surpris quand il s’est mis à me caresser à me parler avec amitié. J’en étais bouleversé, vous savez. Il n’y a rien qui me fasse autant de plaisir que des caresses, je me sens tout heureux. Caressez-moi, pour voir…

Le chien allongea le cou, offrant sa grosse tête aux deux petites qui lui caressèrent son poil ébouriffé. Et, en effet, sa queue se mit à frétiller, tandis qu’il faisait avec une petite voix : « Oua, oua, oua ! »

— Vous êtes bien bonnes de m’écouter, reprit-il, mais il faut que j’en finisse avec mon histoire. Après m’avoir fait mille caresses, mon maître me dit tout d’un coup : « Chien, veux-tu prendre mon mal et devenir aveugle à ma place ? » Je ne m’attendais pas à celle-là ! lui prendre son mal, il y avait de quoi faire hésiter le meilleur des amis. Vous penserez de moi ce que vous voudrez, mais je lui ai dit non.

— Tiens ! s’écrièrent les petites, mais bien sûr ! c’est ce qu’il fallait répondre.

— N’est-ce pas ? Ah ! je suis bien content que vous pensiez comme moi. J’avais tout de même un peu de remords de n’avoir pas accepté du premier coup.

— Du premier coup ? Est-ce que par hasard chien…

— Attendez ! Hier, il s’est montré plus gentil encore que la veille. Il me caressait avec tant d’amitié que j’avais honte de mon refus. Enfin, quoi, autant vaut le dire tout de suite, j’ai fini par accepter. Ah ! Il m’avait bien juré que je serais un chien heureux, qu’il me guiderait sur les chemins comme j’avais fait pour lui, et qu’il saurait me défendre comme je l’avais défendu… Mais je ne lui avais pas plus tôt pris son mal qu’il m’abandonnait sans un mot d’adieu. Et, depuis hier soir, je suis tout seul dans la campagne, me cognant aux arbres, butant aux pierres de la route. Tout à l’heure, j’ai reniflé comme une odeur de veau, puis j’ai entendu deux petites filles qui chantaient, et j’ai pensé que peut-être, vous ne voudriez pas me chasser…

— Oh ! non, dirent les petites, vous avez bien fait de venir.

Le chien soupira et dit en humant le panier :

— J’ai bien faim aussi… N’est-ce pas un morceau de veau que vous portez là ?

— Oui, c’est une fraise de veau, dit Delphine. Mais vous comprenez, chien, c’est une commission que nous rapportons à nos parents… Elle ne nous appartient pas…

— Alors, j’aime mieux n’y plus penser. C’est égal, elle doit être bien bonne. Mais dites-moi, petites, ne voulez-vous pas me conduire auprès de vos parents ? S’ils ne peuvent me garder auprès d’eux, du moins ne refuseront-ils pas de me donner un os ou même une assiettée de soupe, et de me coucher cette nuit.

Les petites ne demandaient pas mieux que de l’emmener avec elles ; même, elles souhaitaient de le garder toujours à la maison. Elles étaient seulement un peu inquiètent de l’accueil que lui feraient leurs parents. Il fallait aussi compter avec le chat qui avait beaucoup d’autorité dans la maison et qui verrait peut-être d’assez mauvais œil l’arrivée d’un chien.

— Venez, dit Delphine, nous ferons notre possible pour vous garder.

Comme ils se levaient tous les trois, les petites virent, sur la route, un brigand des environs, qui faisait son métier de guetter les enfants en commission pour leur prendre leurs paniers.

— C’est lui, dit Marinette, c’est l’homme qui prend les commissions.

— N’ayez pas peur, dit le chien, je m’en vais lui faire une tête qui lui ôtera l’envie de venir regarder dans votre panier.

L’homme avançait à grands pas et se frottait déjà les mains en songeant aux provisions qui gonflaient le panier des petites, mais quand il vit la tête du chien, et qu’il l’entendit gronder, il cessa de se frotter les mains. Il passa de l’autre côté du chemin et salua en soulevant son chapeau. Les petites avaient bien du mal à ne pas lui rire au nez.

— Vous voyez, dit le chien lorsque l’homme eut disparu, j’ai beau être aveugle, je sais encore me rendre utile.

Le chien était bien content. Il marchait auprès des deux petites qui le tenaient chacune à leur tour par sa ficelle.

— Comme je m’entendrais bien avec vous ! disait-il. Mais comment vous appelez-vous, petites ?

— Ma sœur, qui vous tient par la ficelle, s’appelle Marinette et c’est elle la plus blonde.

Le chien s’arrêta pour flairer Marinette.

— Bon, dit-il, Marinette. Oh ! je saurai la reconnaître, allez.

— Et ma sœur s’appelle Delphine, dit à son tour la plus blonde.

— Bon, Delphine, je ne l’oublierai pas non plus. A force de voyager avec mon ancien maître, j’ai connu bien des petites filles, mais je dois dire sincèrement qu’aucune d’elle ne portait d’aussi jolis noms que Delphine et Marinette.

Les petites ne purent pas s’empêcher de rougir, mais le chien ne pouvait pas le voir, et il leur faisait encore des compliments. Il disait qu’elles avaient aussi de très jolies voix et qu’elles devaient être bien raisonnables, pour que des parents leur aient confié une commission aussi importante que l’achat d’une fraise de veau.

— Je ne sais pas si c’est vous qui l’avez choisie, mais je vous assure qu’elle embaume…

Tout lui était prétexte à revenir à la fraise de veau, et il ne se lassait pas d’en parler. A chaque instant, il venait appuyer son nez contre le panier, et comme il était aveugle, il lui arriva plusieurs fois de se jeter dans les jambes de Marinette, au risque de la faire tomber.

— Écoutez, chien, lui dit Delphine, il vaut mieux pour vous de ne plus penser à cette fraise de veau. Je vous assure que si elle m’appartenait je vous la donnerais de bon cœur, mais vous voyez que je ne peux pas. Que diraient nos parents si nous ne rapportions pas la fraise de veau ?

— Bien sûr, ils vous gronderaient…

— Il nous faudrait dire aussi que vous l’avez mangée, et au lieu de vous donner à coucher, ils vous chasseraient.

— Et peut-être qu’ils vous battraient, ajouta Marinette.

— Vous avez raison, approuva le chien, mais ne croyez pas que ce soit la gourmandise qui me fasse parler de cette fraise de veau. Ce que j’en dis n’est pas du tout pour que vous me la donniez. D’ailleurs, la fraise de veau ne m’intéresse pas. Certes, c’est une excellente chose, mais je lui fais le reproche de n’avoir pas d’os. Quand on sert une fraise de veau sur la table, les maîtres mangent tout et il ne reste rien pour le chien.

Tout en parlant, les petites et le chien aveugle arrivaient à la maison des parents. Le premier qui les vit fut le chat. Il fit le gros dos, comme quand il était en colère ; son poil se hérissa et sa queue balaya la poussière. Puis il courut à la cuisine et dit aux parents :

— Voilà les petites qui rentrent en tirant un chien au bout d’une ficelle. Je n’aime pas beaucoup ça, moi.

— Un chien ? dirent les parents. Par exemple !

Ils sortirent dans la cour et ils virent que le chat n’avait pas menti.

— Comment avez-vous trouvé ce chien ? demanda le père d’une voix irritée, et pourquoi l’avez-vous amené ici ?

— C’est un pauvre chien aveugle, dirent les petites. Il butait de la tête contre tous les arbres du chemin, et il paraissait malheureux…

— N’importe. Je vous ai défendu d’adresser la parole à des étrangers.

Alors, le chien fit un pas en avant, salua d’un coup de tête et dit aux parents :

— Je vois bien qu’il n’y a pas de place dans votre maison pour un chien aveugle, et sans m’attarder davantage, je vais reprendre mon chemin. Mais avant de partir, laissez-moi vous complimenter d’avoir des enfants si sages et si obéissantes. Tout à l’heure, j’errais sur la route sans voir les petites, et j’ai reniflé une bonne odeur de fraise de veau. Comme j’étais à jeun depuis la veille, j’avais bien envie de la manger, mais elles m’ont défendu de toucher à leur panier. Pourtant, je devais avoir l’air méchant. Et savez-vous ce qu’elles m’ont dit ? « La fraise de veau est pour nos parents, et ce qui appartient à nos parents n’est pas pour les chiens. » Voilà ce qu’elles m’ont dit. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je rencontre deux fillettes aussi raisonnables, aussi obéissantes que les vôtres, je ne pense plus à ma faim et je me dis que leurs parents ont bien de la chance…

La mère souriait déjà aux deux petites et le père était tout fier des compliments du chien.

— Je n’ai pas à m’en plaindre, dit-il, ce sont de bonnes petites filles. Je ne les grondais tout à l’heure que pour les mettre en garde contre les mauvaises rencontres, et je suis même assez content qu’elles vous aient conduit jusqu’à la maison. Vous allez avoir une bonne soupe et vous pourrez vous reposer cette nuit. Mais comment se fait-il que vous soyez aveugle et que vous alliez ainsi seul par les chemin ?

Alors le chien conta encore une fois son aventure et comment, après avoir pris le mal de son maître, il avait été abandonné. Les parents l’écoutaient avec intérêt, et ne dissimulaient pas leur émotion.

— Vous êtes le meilleur des chiens, dit le père, et je ne puis que vous reprocher d’avoir été trop bon. Vous vous êtes montré si charitable que je veux faire quelque chose pour vous. Demeurez donc à la maison aussi longtemps qu’il vous plaira. Je vous construirai une belle niche et vous aurez chaque jour votre soupe, sans compter les os. Comme vous avez beaucoup voyagé, vous nous parlerez des pays que vous avez traversés et ce sera pour nous l’occasion de nous instruire un peu.

Les petites étaient rouges de plaisir, et chacun se félicitait de la décision du père. Le chat lui-même était tout attendri, et au lieu d’ébouriffer son poil et de grincer dans sa moustache, il regardait le chien avec amitié.

— Je suis bien heureux, soupira le chien. Je ne m’attendais pas à trouver une maison de si bon accueil, après avoir été abandonné…

— Vous avez eu un mauvais maître, dit le père. Un méchant homme, un égoïste et un ingrat. Mais qu’il ne s’avise pas de passer jamais par ici, car je saurais lui faire honte de sa conduite et je le punirais comme il le mérite.

Le chien secoua la tête et dit en soupirant :

— Mon maître doit déjà se trouver bien puni à l’heure qu’il est. Je ne dis pas qu’il ait des remords de m’avoir abandonné, mais je connais son goût pour la paresse. Maintenant qu’il n’est plus aveugle et qu’il lui faut travailler pour gagner sa vie, je suis sûr qu’il regrette les beaux jours où il n’avait rien à faire que de se laisser guider par les chemins et d’attendre son pain et la charité des passants. Je vous avouerai même que je suis bien inquiet sur son sort, car je ne crois pas qu’il y ait au monde un homme plus paresseux.

Alors, le chat se mit à rire dans sa moustache. Il trouvait que le chien était bien bête de se faire tant de souci pour un maître qui l’avait abandonné. Les parents pensaient comme le chat et ne se gênaient pas pour le dire.

— Vraiment, son malheur ne l’aura pas instruit et il sera toujours le même !

Le chien était honteux et les écoutait en baissant l’oreille. Mais les petites le prirent par le cou et Marinette dit au chat en le regardant bien dans les yeux :

— C’est parce qu’il est bon ! et toi, chat, au lieu de rire dans ta moustache, tu ferais mieux d’être bon aussi.

— Et quand on joue avec toi, ajouta Delphine, de ne plus nous griffer pour nous faire mettre au coin par nos parents !

— Comme tu as fait encore hier soir !

Le chat était bien ennuyé, et maintenant, c’était lui qui avait honte. Il tourna le dos aux petites et s’en alla vers la maison en se dandinant d’un air maussade. Il grommelait qu’on n’était pas juste avec lui, qu’il griffait pour s’amuser ou encore sans le faire exprès, mais qu’en réalité, il était aussi bon que le chien et peut-être meilleur encore.

Les petites trouvaient que la compagnie d’un chien est une chose bien agréable. Quand elles allaient en commission, elles lui disaient :

— Tu viens avec nous en commission, chien ?

— Oh oui ! répondait le chien, mettez-moi vite mon collier.

Delphine lui mettait son collier. Marinette le prenait par la ficelle (ou bien le contraire) et ils s’en allaient tous les trois en commission.

Sur la route, les petites lui disaient qu’il passait un troupeau de vaches dans la prairie, ou un nuage au ciel, et lui qui ne pouvait pas voir, il était content de savoir qu’il passait un troupeau ou un nuage. Mais elles ne savaient pas toujours lui dire ce qu’elles voyaient, et il leur posait des questions.

— Voyons, dites-moi de quelle couleur sont ces oiseaux et la forme de leur bec, au moins.

— Eh bien, voilà : le plus gros a des plumes jaunes sur le dos, et ses ailes sont noires, et sa queue est noire et jaune…

— Alors, c’est un loriot. Vous allez l’entendre chanter…

Le loriot n’était pas toujours prêt à chanter et le chien, pour instruire les petites, essayait d’imiter sa chanson, mais il ne faisait rien qu’aboyer, et il était si drôle qu’on était obligé de s’arrêter pour en rire à son aise. D’autres fois, c’était un lièvre ou un renard qui passait à la lisière du bois ; alors, c’était le chien qui avertissait les petites. Il posait son nez par terre et disait en reniflant :

— Je sens un lièvre… regardez par là-bas…

Ils riaient presque tout le long du chemin. Ils jouaient à qui des trois irait le plus vite en marchant à cloche-pied, et c’était toujours le chien qui gagnait, parce qu’il lui restait tout de même trois pattes.

— Ce n’est pas juste, disaient les petites, nous, on va sur une patte.

— Pardi ! répondait le chien, avec des grands pieds comme les vôtres, ce n’est pas difficile !

Le chat était toujours un peu peiné de voir le chien s’en aller en commission avec les petites. Il avait tant d’amitié pour lui qu’il aurait voulu pouvoir ronronner entre ses pattes du matin au soir. Pendant que Delphine et Marinette étaient à l’école, ils ne se quittaient presque pas. Les jours de pluie, ils passaient leur temps dans la niche du chien, à bavarder ou à dormir l’un contre l’autre. Mais quand il faisait beau, le chien était toujours prêt à courir par les champs, et il disait à son ami :

— Gros paresseux de chat, lève-toi et viens te promener.

— Ronron, ronron, faisait le chat.

— Allons, viens. Tu me montreras le chemin.

— Ronron, ronron, faisait le chat (et c’était pour jouer).

— Tu voudrais me faire croire que tu dors, mais moi, je sais bien que tu ne dors pas. Oh ! je vois ce que tu veux… tiens !

Le chien se baissait, le chat s’asseyait sur son dos où il tenait à l’aise, puis ils partaient en promenade.

— Marche tout droit, disait le chat… Tourne à gauche… mais si tu es fatigué, tu sais, je peux descendre.

Mais le chien n’était presque jamais fatigué. Il disait que le chat ne pesait pas plus qu’un duvet de pigeon.

Tout en se promenant par les champs et par les prés, ils parlaient de la vie à la ferme, des petites et des parents. Bien qu’il lui arrivât encore de griffer Delphine et Marinette, le chat était vraiment devenu bon.

Il était toujours inquiet de savoir si son ami était content de son sort, s’il avait assez mangé ou assez dormi.

— Est-ce que tu es heureux à la ferme, chien ? lui demandait-il.

— Oh oui ! soupirait le chien. Je n’ai pas à me plaindre, tout le monde est gentil…

— Tu dis oui, mais je vois bien qu’il y a quelque chose.

— Mais non, je t’assure, protestait le chien.

— Est-ce que tu regrettes ton maître ?

— Non, chat, bien franchement… et même, je dois dire que je lui en veux un peu… On a beau être heureux et avoir de bons amis, on ne peut pas s’empêcher de regretter ses yeux…

— Bien sûr, soupirait le chat, bien sûr…

Un jour que les petites demandaient au chien s’il voulait aller en commission avec elles, le chat montra sa mauvaise humeur et leur dit qu’elles iraient bien seules et que la place d’un chien aveugle n’était pas sur les routes dans la compagnie de deux têtes folles.

D’abord les petites ne firent qu’en rire, et Marinette offrit au chat de les accompagner. Il répondit d’un air pincé, en la regardant du haut en bas :

— Comme si moi, le chat, je pouvais aller en commission !

— Je croyais te faire plaisir, dit Marinette, mais puisque tu aimes mieux rester, à ton aise ! Voyant qu’il paraissait fâché, Delphine se baissa pour le caresser, mais il lui griffa la main jusqu’au sang. Marinette était en colère qu’il eût griffé sa sœur, et, se baissant à son tour, elle dit en lui tirant les moustaches :

— Je n’ai jamais vu d’aussi mauvaise bête que ce vieux chat !

— Tiens ! riposta le chat en lui donnant un coup de griffe, tu l’as bien mérité !

— Oh ! il m’a griffée aussi !

— Oui, je t’ai griffée, et je vais aller dire aux parents que tu m’as tiré les moustaches, pour qu’il te mettent au coin.

Déjà il courait vers la maison, mais le chien, qui n’avait rien vu et qui en croyait à peine ses oreilles, lui parla sévèrement.

— Vraiment, chat, je ne te savais pas aussi méchant. Je suis obligé de reconnaître que les petites avaient raison et que tu es un mauvais chat. Ah ! je t’assure que je ne suis pas content… Laissons-le, petites, et partons en commission.

Le chat était si confus qu’il ne trouva rien à répondre et qu’il les laissa partir sans un mot de regret.

Déjà sur la route, le chien tourna la tête et lui dit encore :

— Je ne suis pas content du tout.

Le chat restait planté sur ses quatre pattes au milieu de la Cour, et il avait beaucoup de chagrin. Il voyait bien, maintenant, qu’il n’aurait pas dû griffer et qu’il s’était mal conduit. Mais ce qui le peinait surtout, c’était de penser que le chien ne l’aimait plus et qu’il le tenait pour un mauvais chat. Il en avait tant de peine qu’il alla au grenier passer le reste de la journée. « Je suis pourtant bon, se disait-il, et si j’ai griffé, c’est sans réfléchir. Je me repens de l’avoir fait, preuve que je suis bon. Mais comment lui faire comprendre que je suis bon ? » Le soir, quand il entendit rentrer les petites de commission, il n’osa pas descendre et resta dans son grenier. En mettant le nez à la lucarne, il vit le chien qui tournait en rond dans la cour et qui disait en reniflant :

— Je n’entends pas le chat, et je ne le sens pas non plus. Est-ce que vous le voyez, petites ?

— Oh ! non, répondit Marinette, et j’aime autant ne pas le voir. Il est trop méchant.

— C’est vrai, soupira le chien, on ne peut pas dire le contraire, après ce qu’il vous a fait tout à l’heure. Le chat était très malheureux.

Il eut envie de passer sa tête par la lucarne et de crier : « Ce n’est pas vrai ! Je suis bon ! », mais il n’osait rien dire, parce qu’il pensait qu’après tout, le chien n’était pas obligé de le croire. Il passa une très mauvaise nuit et ne put fermer l’œil. Le lendemain matin, de bonne heure, il descendit du grenier, les yeux rouges et la moustache tombante, et s’en alla trouver le chien dans sa niche. Il s’assit en face de lui et dit d’une voix timide :

— Bonjour, chien… c’est moi, le chat…

Bonjour, bonjour, grommela le chien avec un air un peu bourru.

— Est-ce que tu as passé une mauvaise nuit, chien ? Tu parais triste…

— Non, j’ai bien dormi… mais quand je m’éveille c’est toujours une mauvaise surprise pour moi de ne pas voir clair.

— Justement, dit le chat, je suis ennuyé que tu ne voies pas clair ; j’ai pensé que si tu voulais bien me donner ton mal, je pourrais devenir aveugle à ta place et faire pour toi ce que tu as fait pour ton maître.

D’abord, le chien ne put rien dire tant il était ému, et il avait envie de pleurer.

— Chat, comme tu es bon, balbutia-t-il, je ne veux pas… tu es trop bon…

Le chat était tout tremblant dans son poil de l’entendre parler ainsi. Il n’aurait jamais pensé qu’on pût avoir tant de plaisir à être bon.

— Allons, dit-il, je te prends ton mal.

— Non, non, protestait le chien, je ne veux pas…

Il se défendait, disant qu’il était presque habitué à ne plus voir clair et qu’il avait assez de ses amis pour le rendre heureux. Mais le chat ne voulait pas céder et lui répondait :

— Toi, chien, tu as besoin de tes yeux pour te rendre utile dans la maison. Mais à quoi me sert de voir clair ? Je te le demande. Je suis un paresseux qui ne me plais qu’à dormir au soleil et au coin du feu. Ma parole, j’ai presque toujours les yeux fermés. Autant vaudrait pour moi être aveugle, je ne m’en apercevrais même pas.

Il parla si bien et montra tant de fermeté que le chien finit par se rendre à sa prière. L’échange se fit sans plus tarder, dans sa niche même où ils se trouvaient. La première chose que fit le chien en revoyant la lumière du jour, fut de crier à tue-tête :

— Le chat est bon ! Le chat est bon !

Les petites sortirent dans la cour, et, en apprenant ce qui s’était passé, elles embrassèrent le chat en pleurant.

— Ah ! qu’il est bon ! disaient-elles. Qu’il est bon !

Et lui, le chat, il penchait la tête, heureux d’être bon, il ne voyait même pas qu’il ne voyait plus.

Depuis qu’il avait recouvré la vue, le chien était très occupé et ne trouvait jamais un moment pour se reposer dans sa niche, sinon à l’heure de midi et pendant la nuit. Le reste du temps, on l’envoyait garder le troupeau, ou bien il lui fallait accompagner ses maîtres par les chemins et par les bois, car il y avait toujours quelqu’un d’entre eux pour l’emmener en promenade. Il ne s’en plaignait pas, au contraire.

Jamais il n’avait été aussi heureux, et quand il se rappelait le temps où il guidait son premier maître de village en village, il se félicitait de l’aventure qui l’avait amené à la ferme. Il regrettait seulement de n’avoir pas plus de temps à donner au chat qui s’était montré si bon. Le matin, il se levait de bonne heure et l’emmenait sur son dos faire un tour de campagne. Pour le chat, c’était le meilleur moment de la journée. Son ami lui parlait de ses occupations et ne manquait jamais de le remercier et aussi de le plaindre un peu. Le chat disait que ce n’était rien, que ça ne valait même pas la peine d’en parler, mais il songeait avec mélancolie qu’il était bien agréable de voir clair. Maintenant qu’il était aveugle, on ne s’occupait plus guère de lui. Les petites le prenaient bien encore sur leurs genoux pour le caresser, mais elles trouvaient plus amusant de courir et de gambader avec le chien, et il n’y avait point de jeu auquel on pût faire jouer un pauvre chat aveugle.

Pourtant, le chat ne regrettait rien. Il se disait que son ami le chien était heureux, et qu’il n’y avait rien de plus important. C’était un très bon chat. Dans la journée, quand il n’y avait personne pour lui parler, il dormait autant qu’il pouvait, au soleil ou au coin du feu, et il faisait :

— Ronron… je suis bon… ronron… je suis bon.

Un matin d’été qu’il faisait chaud, il s’était mis au frais sur la dernière marche de l’escalier qui descendait à la cave, et il ronronnait comme à l’habitude, lorsqu’il sentit quelque chose remuer contre son poil. Il n’avait pas besoin d’y voir pour se rendre compte qu’il s’agissait d’une souris et pour la saisir d’un coup de patte. Elle était si effrayée qu’elle ne chercha même pas à s’enfuir.

— Monsieur le chat, dit-elle, laissez-moi m’en aller.

Je suis une toute petite souris, et je me suis égarée…

— Une petite souris ? dit le chat. Eh bien ! moi, je vais te manger.

— Monsieur le chat, si vous ne me mangez pas, je vous promets de vous obéir toujours.

— Non, j’aime mieux te manger… A moins…

— A moins, monsieur le chat ?

— Eh bien ! voilà : je suis aveugle. Si tu veux prendre ma place et devenir aveugle à ma place, je te laisserai la vie sauve. Tu pourras te promener librement dans la cour, je te donnerai moi-même à manger. En somme, tu as tout avantage à être aveugle dans ces conditions-là. Pour toi qui trembles toujours de tomber entre mes griffes, ce sera la tranquillité.

La souris hésitait encore et comme elle s’en excusait auprès du chat, il répondit avec bonté :

— Réfléchis bien, petite souris, et ne te décide pas à la légère. Je ne suis pas si pressé que je ne puisse attendre quelques minutes, et ce que je veux d’abord, c’est que tu te prononces en toute liberté.

— Oui, dit la souris, mais si je dis non, vous me mangerez ?

— Bien entendu, petite souris, bien entendu.

— Alors, j’aime encore mieux devenir aveugle que d’être mangée.

En rentrant de l’école, à midi, Delphine et Marinette furent très étonnées de voir une petite souris qui se promenait dans la cour entre les pattes du chat.

Elles le furent bien davantage en apprenant que la souris était aveugle et que le chat ne l’était plus.

— C’est une bonne petite bête, dit le chat, elle a un cœur excellent, et je vous recommande d’en avoir bien soin.

— Sois tranquille, dirent les petites, elle ne manquera de rien. Nous lui donnerons à manger et nous lui ferons un lit pour la nuit.

Quand le chien arriva à son tour, il fut si heureux de la guérison de son ami, qu’il ne put cacher sa joie devant la souris.

— Le chat a été très bon, dit-il, et voyez ce qui arrive : il en est récompensé aujourd’hui !

— C’est vrai, disaient les petites, il a été bon…

— C’est vrai, murmurait le chat, j’ai été bon…

— Hum ! faisait la souris, hum ! hum !

Un dimanche qu’il somnolait dans sa niche à côté du chat, pendant que les petites promenaient la souris dans la cour, le chien se mit à renifler d’un air inquiet, puis il se leva en grondant et se dirigea vers le chemin où l’on entendait déjà le pas d’un homme. C’était un vagabond au visage maigre et aux vêtements déchirés qui se traînait avec fatigue. En passant près de la maison, il jeta un coup d’œil dans la cour et eut un mouvement de surprise en voyant le chien. Il s’approcha d’un pas décidé et murmura :

— Chien, renifle-moi un peu… ne me reconnais-tu pas ?

— Si, dit le chien en baissant la tête. Vous êtes mon ancien maître.

— Je me suis mai conduit envers toi, chien… mais si tu savais quel remords j’ai eu, tu me pardonnerais sûrement…

— Je vous pardonne, mais allez-vous-en.

— Depuis que je vois clair, je suis un homme bien malheureux. Je suis si paresseux que je ne peux pas me décider à travailler, et c'est à peine si je mange une fois par semaine. Autrefois, quand j’étais aveugle, je n’avais pas besoin de travailler. Les gens me donnaient à manger et à coucher, et ils me plaignaient… Te rappelles-tu ? Nous étions heureux… Si tu voulais, chien, je te reprendrais mon mal, je redeviendrais aveugle, et tu me conduirais encore sur les routes…

— Vous étiez peut-être heureux, répondit le chien, mais moi, je ne l’étais guère. Avez-vous oublié les coups dont vous récompensiez mon zèle et mon amitié ? Vous étiez un mauvais maître et je le comprends mieux depuis que j’en ai trouvé de meilleurs. Je ne vous garde pas rancune, mais n’attendez pas que je vous accompagne jamais sur les routes. D’ailleurs, vous ne pouvez pas reprendre mon mal, car je ne suis plus aveugle. Le chat, qui est très bon, a voulu le devenir à ma place, et ensuite…

Mais déjà l’homme ne l’écoutait plus et l’éloignait en le traitant de mauvaise bête ; il s’en alla trouver le chat qui ronronnait à l’entrée de la niche et lui dit en passant la main sur son poil :

— Pauvre vieux chat, tu es bien malheureux.

— Ronron, fit le chat.

— Je suis sûr que tu donnerais beaucoup pour voir clair. Mais si tu veux, je serai aveugle à ta place et, en échange, tu me conduiras sur les routes comme le chien faisait autrefois.

Le chat ouvrit ses yeux tout grands et répondit sans se déranger :

— Si j’étais encore aveugle, j’accepterais peut-être, mais je ne le suis plus depuis que la souris a bien voulu me prendre mon mal. C’est une bête qui est très bonne, et si vous voulez lui dire votre affaire, elle ne refusera pas de vous rendre un service. Tenez, la voilà qui dort sur une pierre où les petites viennent de la coucher après la promenade.

L’homme hésita un moment avant d’aller trouver la souris, mais il se sentait si paresseux, et la pensée qu’il lui fallait travailler pour gagner son pain lui fut si insupportable, qu’il finit par se décider. Il se pencha sur elle et lui dit doucement :

— Pauvre souris, tu es bien à plaindre.

— Oh ! oui, monsieur, dit la souris. Les petites sont gentilles, le chien aussi, mais je voudrais bien voir clair.

— Veux-tu que je devienne aveugle à ta place ?

— Oui, monsieur.

— En retour, tu me serviras de guide. Je te passerai une ficelle au cou et tu me conduiras sur les chemins.

— Ce n’est pas difficile, dit la souris, je vous conduirai où vous voudrez.

Les petites, rangées à l’entrée de la cour, à côté du chien et du chat, regardaient l’homme faire ses premiers pas d’aveugle sur la route, derrière la souris qu’il tenait attachée au bout d’une ficelle. Il allait lentement et avec beaucoup d’hésitation, car la souris était si petite que tout son effort tendait à peine la ficelle, et que le moindre mouvement de l’aveugle faisait tourner la pauvre bête sur elle-même, sans qu’il s’en aperçût.

Delphine, Marinette et le chat poussaient de grands soupirs d’inquiétude et de pitié. Le chien, lui, tremblaient des quatre pattes en voyant l’homme buter aux pierres de la route et hésiter à chaque pas. Les petites le tenaient par le collier et lui caressaient la tête, mais il leur échappa brusquement et courut tout droit à l’aveugle.

— Chien ! crièrent les petites.

— Chien ! cria le chat.

Il courait comme s’il n’eût rien entendu, et quand l’aveugle eut attaché la ficelle à son collier, il s’éloigna sans tourner la tête, pour ne pas voir les petites qui pleuraient avec son ami le chat.

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