Delphine et Marinette se couchèrent chacune dans son lit, mais comme il faisait un grand clair de lune qui entrait jusque dans leur chambre, elles ne s’endormirent pas tout de suite.
— Tu ne sais pas ce que je voudrais être ? dit Marinette qui était un peu plus blonde que sa sœur. Un cheval. Oui, j’aimerais bien être un cheval. J’aurais quatre bons sabots, une crinière, une queue en crin, et je courrais plus fort que personne. Naturellement, je serais un cheval blanc.
— Moi, dit Delphine, je n’en demande pas tant. Je me contenterais d’être un âne gris avec une tache blanche sur la tête. J’aurais quatre sabots aussi, j’aurais deux grandes oreilles que je ferais bouger pour m’amuser et surtout, j’aurais des yeux doux.
Elles causèrent encore un moment et le sommeil les surprit comme elles exprimaient une dernière fois le désir, Marinette d’être un cheval, Delphine un âne gris avec une tache blanche sur la tête. La lune se coucha environ une heure plus tard. Suivit une nuit noire et épaisse comme jamais pareille. Plusieurs personnes du village dirent le lendemain qu’elles avaient entendu dans ces ténèbres un bruit de chaînes, en même temps qu’une petite musique de poche et aussi le sifflement de la tempête, quoique le vent ne se fût levé à aucun moment. Le chat de la maison, qui était sans doute averti de bien des choses, passa plusieurs fois sous les fenêtres des petites et les appela du plus fort qu’il put, mais leur sommeil était si profond qu’elles ne l’entendirent pas. Il envoya le chien qui ne réussit pas mieux.
De grand matin, Marinette entrouvrit les yeux et il lui sembla qu’entre ses cils elle apercevait dans le lit de sa sœur deux grandes oreilles poilues qui bougeaient sur l’oreiller. Elle-même se sentait assez mal couchée, comme embarrassée de sa personne, empêtrée dans les draps et les couvertures. Néanmoins, le sommeil l’emporta sur la curiosité, et ses paupières se refermèrent. Delphine, tout ensommeillée elle aussi, jeta sur le lit de sa sœur un coup d’œil rapide. Elle le trouva bien volumineux, étrangement ballonné, et se rendormit néanmoins. Un instant plus tard, elles s’éveillaient pour de bon et louchaient sur le bas de leurs figures qui leur paraissaient s’être allongées et avoir changé d’aspect. En tournant la tête vers le lit de Marinette, Delphine poussa un cri. Au lieu de la tête blonde qu’elle croyait voir sur l’oreiller, il y avait une tête de cheval. De son côté, Marinette ne fut pas moins surprise d’avoir une face d’âne en vis-à-vis et poussa également un cri. Les deux pauvres sœurs, roulant de gros yeux, tendaient le cou hors de leurs lits pour se regarder de plus près et avaient peine à comprendre ce qui leur était arrivé. Chacune se demandait où avait bien pu passer sa sœur et pourquoi une bête avait pris place dans son lit. Marinette avait presque envie d’en rire, mais s’étant elle-même examinée, elle vit son poitrail, ses membres poilus munis de sabots et comprit que les vœux de la veille s’étaient réalisés.
Delphine regardait aussi son poil gris, ses sabots, l’ombre de ses longues oreilles sur le drap blanc, et la vérité lui apparut. Elle poussa un soupir qui fit un grand bruit en passant sur ses lèvres molles.
— C’est toi Marinette ? demanda-t-elle à sa sœur avec une voix tremblante qu’elle ne reconnaissait plus.
— Oui, répondit Marinette. C’est toi, Delphine ?
Non sans peine, elles descendirent de leurs lits et se mirent sur leurs quatre pattes. Delphine, devenue un bel ânon, était beaucoup plus petite que sa sœur, un solide percheron qui la dépassait d’une bonne encolure.
— Tu as un beau poil, dit-elle à sa sœur, et si tu voyais ta crinière, je crois que tu serais contente… Mais le pauvre grand cheval ne pensait pas à courir.
Il regardait sa robe de petite fille, posée la veille sur une chaise au chevet du lit, et à l’idée qu’il n’entrerait peut-être jamais plus dedans, il était malheureux et il tremblait des quatre membres. L’âne gris faisait de son mieux pour le rassurer et, voyant que toutes ses paroles ne pouvaient rien, il lui caressait l’encolure avec son museau ou encore avec ses grandes oreilles douces. Quand la mère entra dans la chambre, ils étaient serrés l’un contre l’autre, le cheval baissant la tête sur celle de l’ânon et ni l’un ni l’autre n’osèrent lever les yeux. Elle trouva singulière l’idée de ses filles d’avoir introduit dans leur chambre ces deux animaux qui n’appartenaient même pas à leurs parents et se déclara très mécontente.
— Au fait, où sont donc mes deux têtes folles ? Il faut qu’elles se soient cachées dans la chambre, puisque leurs habits sont restés sur les chaises. Allons, sortez de vos cachettes ! Je ne suis pas d’humeur à jouer…
Ne voyant rien venir, la mère alla tâter les deux lits et, comme elle se penchait pour regarder dessous, elle entendit murmurer :
— Maman… maman…
— Oui, oui, je vous entends… Allons, montrez-vous. J’ai à vous dire que je ne suis pas contente du tout…
— Maman… maman… entendit-elle de nouveau.
Et c’étaient de pauvres voix rauques qu’elle avait peine à reconnaître. Ne trouvant pas ses filles dans la chambre, elle se retourna pour les interroger, mais le triste regard que l’âne et le cheval fixaient sur elle, la laissa d’abord interdite. Ce fut l’âne qui parla le premier.
— Maman, dit-il, ne cherche ni Marinette ni Delphine… Vois-tu ce grand cheval ? C’est lui qui est Marinette et c’est moi qui suis Delphine.
— Qu’est-ce que vous me chantez ? Je vois bien que vous n’êtes pas mes filles !
— Si, maman, dit Marinette, nous sommes tes deux filles…
La pauvre mère finit par reconnaître les voix de Marinette et Delphine. Appuyant leurs deux têtes sur ses épaules, elles pleurèrent longtemps avec elle.
— Restez là un moment, leur dit-elle, je vais chercher votre père.
Le père vint à son tour et, quand il eut bien pleuré, il réfléchit à la nouvelle vie qu’imposait à ses filles leur changement d’état. D’abord, il ne pouvait plus être question pour elles de loger dans leur chambre, qui se trouvait trop étroite pour ces grandes bêtes. Le mieux qu’on eût à faire était de les installer à l’écurie avec une litière fraîche et un râtelier bien garni de foin. Le père, marchant derrière elles, les suivit dans la cour et, regardant le cheval, murmura distraitement :
— C’est tout de même une belle bête.
Quand il faisait beau, l’âne et le cheval ne restaient guère à l’écurie et s’en allaient par les prés où ils passaient le temps à brouter et à parler des deux petites filles qu’ils étaient autrefois.
— Tu te rappelles, disait le cheval, un jour qu’on était dans ce pré-là, il est venu un jars qui nous a pris notre balle.
— Et il nous a mordu les mollets…
Et les deux animaux finissaient par fondre en larmes. Aux heures des repas, quand, les parents mangeaient, ils venaient s’asseoir dans la cuisine, à côté du chien, et suivaient tous leurs gestes d’un tendre regard. Mais après quelques jours, on leur fit entendre qu’ils étaient trop gros, trop encombrants et que leur place n’était plus à la cuisine. Ils leur fallut se contenter de passer leurs têtes par la fenêtre en restant dans la cour. Les parents avaient toujours un grand chagrin de l’aventure survenue à Delphine et Marinette, mais au bout d’un mois ils n’y pensaient plus autant et s’habituaient très bien à la vue de l’âne et du cheval. Pour tout dire, ils les traitaient avec moins d’attention. Par exemple, la mère ne prenait plus le soin, comme aux premiers jours, de nouer la crinière du cheval avec le ruban qui servait à Marinette, ni d’attacher un bracelet-montre à la jambe de l’âne. Et, un jour qu’il déjeunait de mauvaise humeur, le père, avisant les deux animaux qui passaient leurs têtes par l’entrebâillement de la fenêtre, leur cria :
— Allons, ôtez-vous de là, tous les deux ! Ce n’est pas l’affaire des bêtes d’avoir toujours un œil dans la cuisine… Aussi bien, qu’est-ce que vous faites de traîner dans la cour à n’importe quel moment de la journée, et de quoi la maison a-t-elle l’air ? Hier, je vous ai vus dans le jardin, c’est encore bien plus fort ! Mais j’entends qu’à partir de maintenant vous vous teniez dans le pré ou à l’écurie.
Ils s’éloignèrent la tête basse, plus malheureux qu’ils n’avaient jamais été. De ce jour, ils prirent bien garde à ne pas se trouver sur le chemin du père et ne le virent plus guère qu’à l’écurie, où il venait faire la litière. Les parents leur paraissaient plus redoutables qu’autrefois, et ils se sentaient toujours coupables d’ils ne savaient quelle faute.
Un dimanche après-midi qu’ils broutaient dans le pré, ils virent arriver leur oncle Alfred. Du plus loin, il cria aux parents :
— Bonjour ! C’est moi, l’oncle Alfred ! Je suis venu vous dire bonjour et embrasser les deux petites… Mais je ne les vois pas ?
— Vous n’avez pas de chance, répondirent les parents. Elles sont justement chez leur tante Jeanne !
L’âne et le cheval avaient bien envie de dire à l’oncle Alfred que les petites n’avaient pas quitté la maison et qu’elles étaient devenues les deux malheureuses bêtes qu’il avait sous les yeux. Il n’aurait su rien changer à leur état, mais il pouvait encore pleurer avec elles, et c’était quelque chose. Ils n’osèrent parler, craignant d’irriter les parents.
— Ma foi, dit l’oncle Alfred, j’aurai regret de n’avoir pas vu mes deux blondes… Mais dites-moi, vous avez un beau cheval et un bel âne. Je ne les avais jamais vus et vous ne m’en avez pas parlé dans votre dernière lettre.
— Il n’y a pas un mois qu’ils sont à l’écurie.
L’oncle Alfred, caressant les deux bêtes, fut tout surpris de la douceur de leurs regards et de l’empressement qu’elles mettaient à tendre le col aux caresses. Il le fut bien davantage quand le cheval ploya les genoux devant lui et dit :
— Vous devez être bien fatigué, oncle Alfred. Montez donc sur mon dos et je vous conduirai jusqu’à la cuisine.
— Donnez-moi votre parapluie, dit l’âne, ce n’est pas la peine de vous en embarrasser. Accrochez-le plutôt à l’une de mes oreilles.
— Vous êtes bien aimables, répondit l’oncle, mais il y a si peu de chemin que ça ne vaut pas de vous déranger.
— Vous nous auriez fait plaisir, soupira l’ânon.
— Voyons, coupèrent les parents, laissez votre oncle tranquille et allez-vous-en au fond du pré. Votre oncle vous a assez vus.
Cette façon de dire « votre oncle » en parlant de lui à un âne et à un cheval étonna un peu le visiteur. Mais comme il se sentait de l’amitié pour les deux bêtes, il n’en fut pas du tout choqué. En s’éloignant vers la maison, il se retourna plusieurs fois pour leur faire signe avec son parapluie. Bientôt, la nourriture devint moins abondante. La provision de foin avait beaucoup diminué et on la ménageait pour les bœufs et les vaches qui méritaient, soit par leur travail, soit par la qualité de leur lait, des soins particuliers. Pour l’avoine, il y avait beau temps que l’âne et le cheval n’en voyaient plus. On ne les laissait même plus aller dans les prés, car il fallait laisser pousser l’herbe en prévision de la récolte de foin. Ils ne trouvaient plus à brouter qu’aux fossés et aux talus des chemins.
Les parents n’étant pas assez riches pour nourrir tous ces animaux prirent le parti de vendre les bœufs et de faire travailler l’âne et le cheval. Un matin, donc, le cheval fut attelé à la voiture par le père, tandis que la mère emmenait au marché de la ville l’âne chargé de deux sacs de légumes. Le premier jour, les parents montrèrent beaucoup de patience. Le lendemain, ils se bornèrent à leur adresser des observations. Puis ils leur firent de violents reproches, s’emportant jusqu’aux injures. Le cheval en était si effrayé qu’il perdait la direction, ne sachant plus ni hue ni dia. Alors le père tirait si rudement sur les guides qu’il lui échappait un hennissement de douleur, à cause du mors qui lui blessait cruellement les lèvres.
Un jour, que l’attelage était dans une montée très rude, le cheval, essoufflé, allait avec peine et s’arrêtait à chaque instant. Il avait un lourd fardeau à tirer et n’était pas encore entraîné à fournir un pareil effort.
Assis sur la voiture et les rênes en mains, le père s’impatientait de sa lenteur et des arrêts trop fréquents qui rendaient les reprises laborieuses. D’abord, il s’était contenté de l’encourager par des claquements de langue. N’ayant pas satisfaction, il se prit à jurer et il lui échappa de dire qu’il n’avait jamais vu d’aussi méchante carne. De saisissement, le cheval s’arrêta court et les jambes lui mollirent.
— Allons, hue ! cria le père. Hue donc ! sale bête ! Attends voir, je vais te faire avancer !
Furieux, il le menaça de son fouet à plusieurs reprises et lui en cingla les flancs. Le cheval ne se plaignit pas, mais il tourna la tête vers son père et le regarda d’un air si triste que le fouet lui échappa des mains et qu’il rougit jusqu’aux oreilles. Sautant à bas de la voiture, il alla se jeter au cou de son cheval et lui demanda pardon de s’être laissé aller à une si grande dureté.
— J’oubliais ce que tu es encore pour moi. Vois-tu, il me semblait n’avoir plus affaire qu’à un simple cheval.
— Quand même, dit l’animal. Oui, quand même c’eût été un simple cheval, il ne fallait pas lui donner du fouet aussi fort.
Le père promit qu’à l’avenir il saurait se garder d’être aussi emporté, et il est vrai qu’il resta longtemps sans plus se servir de son fouet. Mais un jour que l’heure le pressait, il n’y tint plus et lui donna un coup sur les jambes. L’habitude fut bientôt prise et il se mit à cingler sa bête presque sans y penser. Quand il lui venait l’ombre d’un remords, il disait en haussant les épaules :
— On a un cheval ou on n’en a pas. Il faut pourtant bien arriver à se faire obéir.
La situation de l’âne n’était guère plus enviable.
Chaque matin, portant une lourde charge sur son dos, il s’en allait au marché de la ville, et par tous les temps.
Quand il pleuvait, sa mère ouvrait son parapluie, mais ne se souciait pas s’il avait le poil mouillé.
— Autrefois, disait-il, du temps où j’étais une petite fille, tu ne m’aurais pas laissé mouiller ainsi.
— S’il fallait prendre avec les ânes toutes les précautions qu’on prend avec des enfants, répondait la mère, tu ne servirais pas à grand-chose, et je ne sais pas trop ce que nous ferions de toi.
Pas plus que le cheval, il n’échappait à être battu.
Comme il arrive aux ânes, il était parfois très entêté. A certains carrefours, il s’arrêtait brusquement sans qu’on sût pourquoi et refusait d’avancer. La mère essayait d’en venir à bout par la douceur.
— Voyons, disait-elle en le caressant, sois raisonnable, ma petite Delphine. Tu as toujours été une bonne fille, une enfant obéissante…
— Il n’y a plus de petite Delphine, répliquait-il sans se fâcher. Il n’y a rien qu’un âne qui ne veut pas bouger de place.
— Allons, ne fais pas ta mauvaise tête, tu sais bien que ce n’est pas ton intérêt. Je vais compter jusqu’à dix. Réfléchis.
— C’est tout réfléchi !
— Un, deux, trois, quatre…
— Je ne bougerai pas d’un pas.
— … Cinq, six, sept…
— On me couperait plutôt les oreilles.
— … Huit, neuf, dix ! Tu l’auras voulu, sale bête !
Et il recevait sur l’échine une volée de coups de bâton qui finissait toujours par le décider. Mais le plus pénible, dans la nouvelle vie de l’âne et du cheval, c’était la séparation. A l’école ou à la maison, Delphine et Marinette ne s’étaient jamais quittées d’une heure.
Âne et cheval, ils travaillaient chacun de son côté et, le soir, à l’écurie, se retrouvaient si harassés qu’à peine, avant de s’endormir, avaient-ils le temps d’échanger quelques plaintes sur la dureté de leurs maîtres. Aussi attendaient-ils avec impatience le repos du dimanche.
Ce jour-là, ils n’avaient rien à faire et passaient le temps ensemble au-dehors ou à l’écurie. Ils avaient obtenu des parents de pouvoir jouer avec leur poupée qu’ils tenaient couchée dans la mangeoire sur un lit de paille. N’ayant pas de mains pour la saisir, ils ne pouvaient ni la bercer, ni l’habiller, ni la peigner, ni rien lui donner des soins qu’exige d’habitude une poupée. Le jeu consistait surtout à la regarder et à lui parler.
— C’est moi ta maman Marinette, disait le grand cheval. Ah ! je vois bien que tu me trouves un peu changée.
— C’est moi ta maman Delphine, disait l’ânon. Il ne faut pas trop faire attention à mes oreilles.
L’après-midi, ils allaient brouter au long des chemins et parlaient longuement de leurs misères. Le cheval, qui était d’humeur plus vive que son compagnon, prononçait contre les maîtres des paroles de colère.
— Ce qui m’étonne, disait-il, c’est que les autres bêtes acceptent d’être menées aussi durement. C’est bon pour nous qui sommes de la maison ! Je sais bien que s’ils n’étaient pas mes parents, je me serais déjà sauvé depuis longtemps.
En disant cela, le grand cheval ne pouvait pas s’empêcher de sangloter et l’ânon reniflait de toutes ses forces.
Un dimanche matin, les parents firent entrer dans l’écurie un homme qui avait une grosse voix et qui portait une blouse bleue. Il s’arrêta derrière le cheval et dit aux parents qui le suivaient :
— Voilà ma bête. C’est bien elle que j’aie vue trotter l’autre jour sur la route. Oh ! j’ai bonne mémoire, et quand une fois j’ai aperçu un cheval, je le reconnaîtrais entre mille. Il faut dire aussi que c’est mon métier.
Il se mit à rire et ajouta en donnant au cheval une claque d’amitié :
— Il n’est pas plus vilain qu’un autre. Je dirai même qu’il est assez à mon goût.
— On vous l’a montré pour vous faire plaisir, dirent les parents. Pour le reste, n’y comptez pas.
— On dit toujours ça, fit l’homme, et après on change d’avis.
Cependant, il tournait autour du cheval, l’examinait de tout près, lui palpait le ventre et les membres.
— Vous n’avez pas bientôt fini ? lui dit le cheval. Je n’aime pas beaucoup ces façons-là, moi !
L’homme ne fit qu’en rire et, lui retroussant les lèvres, se mit à examiner ses dents. Après quoi, il se tourna vers les parents :
— Et si je mettais deux cents avec ? leur dit-il.
— Non, non, firent les parents en secouant la tête ; ni deux cents, ni trois cents… Ce n’est pas la peine !
— Et si j’en mettais cinq ?
Les parents tardèrent un peu à répondre. Ils étaient devenus tout rouges et n’osaient pas le regarder.
— Non, murmura enfin la mère et si bas qu’on l’entendit à peine. Oh 1 non.
— Et si j’en mettais mille ? s’écria l’homme à la blouse, et il avait une grosse voix d’ogre qui commençait à effrayer le cheval et l’ânon. Hein ? si j’en mettais mille de plus ?
Le père voulut répondre quelque chose, mais sa voix s’embarrassa, il se mit à tousser et fit signe à l’homme qu’ils seraient plus à l’aise de causer dehors. Ils sortirent dans la cour et furent bientôt d’accord.
— Entendu pour le prix, dit l’homme. Mais, avant d’acheter, je veux le voir marcher et courir devant moi.
Le chat qui sommeillait sur la margelle du puits n’eut pas plus tôt entendu ces paroles qu’il courut à l’écurie et dit à l’oreille du cheval :
— Quand les maîtres te feront sortir dans la cour, tu feras bien de boiter d’une patte aussi longtemps que l’homme te regardera.
Le cheval entendit l’avis et en passant le seuil de l’écurie, il fit semblant d’avoir très mal à la jambe et se mit à boiter.
— Tiens, tiens, tiens ! dit l’homme aux parents. Vous ne m’avez pas dit qu’il avait mal à la jambe. Voilà qui change bien les choses.
— Ce ne peut être qu’un caprice, affirmèrent les parents. Ce matin encore, il était sain des quatre pattes.
Mais l’homme ne voulut rien entendre et partit sans plus regarder le cheval. Les parents remirent la bête à l’écurie, non sans mauvaise humeur.
— Tu l’as fait exprès ! gronda le père. Ah ! la maudite carne, je suis sûr qu’il l’a fait exprès !
— Maudite carne ? fit l’ânon. Je pense que voilà une façon agréable d’appeler la plus jeune de ses filles, et qui fait honneur à des parents !
— Je n’ai pas à prendre l’avis d’une bourrique, répliqua le père. Mais, pour une fois et parce que c’est dimanche, je veux bien me donner la peine de répondre à tes insolences. A t’en tendre, on dirait vraiment que nous sommes les parents d’un cheval et d’un âne. Si vous avez pu croire que nous acceptions un mensonge aussi sot, détrompez-vous. Je vous demande un peu quelle personne raisonnable entendrait raconter sans hausser les épaules, que deux jeunes filles se sont changées, l’une en cheval et l’autre, en ânon ? La vérité, c’est que vous êtes deux animaux, et rien de plus. Je ne peux même pas dire que vous soyez des animaux modèles, il s’en faut bien !
D’abord, l’ânon ne trouva rien à répliquer, tant il avait de chagrin de se voir ainsi renié par ses parents. Il alla frotter sa tête contre celle du cheval pour lui dire que si leurs parents l’oubliaient, il pouvait toujours compter sur son compagnon d’écurie.
— Avec mes quatre pattes et mes grandes oreilles, je reste ta sœur Delphine, ils auront beau dire !
— Maman, demanda le cheval, est-ce que toi aussi, tu crois que nous ne sommes pas tes filles ?
— Vous êtes deux bonnes bêtes, répondit la mère avec un peu d’embarras, mais je sais bien que vous ne pouvez être mes filles.
— Vous ne leur ressemblez en rien, affirma le père. Et puis, en voilà assez là-dessus ! Allons-nous-en, femme.
Les parents quittèrent l’écurie, mais pas si vite que l’ânon n’eût encore le temps de leur dire :
— Puisque vous êtes si sûrs que nous ne sommes pas vos filles, je vous trouve bien légers de n’être pas plus inquiets. Voilà de drôles de parents qui voient disparaître un matin leurs deux filles et qui ne s’en soucient pas davantage ! Les avez-vous seulement cherchées dans le puits, dans la mare, dans les bois ? Les avez-vous réclamées aux camps-volants ?
Les parents ne répondirent pas, mais lorsqu’ils furent dans la cour, la mère dit en soupirant :
— Quand même… si c’étaient les deux petites ?
— Mais non ! gronda le père. Qu’est-ce que tu racontes ! Il faut pourtant qu’on en finisse avec ces bêtises. On n’a jamais vu une enfant, ni même une grande personne, se changer en bourrique ou en n’importe quel animal. Dans les premiers temps, nous avons été assez simples pour croire tout ce que ces bêtes nous racontaient, mais nous serions ridicules de les croire encore !
Les parents feignirent de n’avoir plus le moindre doute sur toute cette affaire, et peut-être étaient-ils sincères. En tout cas, ils ne s’informèrent nulle part si l’on avait vu Delphine et Marinette et ne parlèrent à personne de leur disparition. Quand on demandait des nouvelles des petites, ils répondaient qu’elles étaient chez leur tante Jeanne. Parfois, quand les parents se trouvaient dans l’écurie, l’âne et le cheval leur chantaient une petite chanson que le père avait apprise autrefois à ses deux enfants.
— Est-ce que tu ne reconnais pas la chanson que tu nous as apprise ? disaient-ils.
— Oui, répondait le père, je la reconnais, mais c’est une chanson qu’on peut apprendre partout.
Après plusieurs mois d’un dur travail, l’âne et le cheval avaient fini par oublier ce qu’ils avaient été autrefois. S’ils s’en souvenaient, par aventure, c’était comme d’un conte auquel ils ne croyaient plus qu’à demi. D’ailleurs, leurs souvenirs ne concordaient pas. Ils prétendaient tous les deux avoir été Marinette, et un jour qu’ils s’étaient querellés à ce propos, ils décidèrent de n’en parler jamais plus. Ils s’intéressaient chaque jour davantage à leur métier, à leur condition d’animaux domestiques et ils trouvaient naturel d’être roués de coups par les maîtres.
— Ce matin, disait le cheval, je me suis fait cingler les jambes, et je ne l’avais pas volé. Jamais je n’avais été aussi étourdi.
— Moi, disait l’ânon, c’est toujours la même chose.
Je me suis fait rosser pour avoir été trop têtu. Il faudra pourtant que je me corrige.
Ils ne jouaient plus à la poupée et n’auraient pas compris qu’on pût en faire un jeu. Maintenant, ils voyaient venir le dimanche presque sans plaisir. Les jours de repos leur paraissaient d’autant plus longs qu’ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Leur meilleure distraction était de disputer s’il était plus harmonieux de braire ou de hennir. A la fin, ils en venaient aux injures et se traitaient de bourrique et de canasson.
Les parents étaient contents de leur cheval et de leur ânon. Ils disaient n’avoir jamais vu des bêtes aussi dociles et se félicitaient de leurs services. De fait, le travail de ces animaux les avait enrichis et ils s’étaient acheté chacun une paire de souliers.
Un matin de très bonne heure, le père entra dans l’écurie pour donner l’avoine à son cheval et il fut bien étonné. Couchées sur la paille, à la place des deux animaux, il y avait deux petites filles, Delphine et Marinette. Le pauvre homme n’en pouvait croire ses yeux et pensait à son cheval qu’il ne verrait plus. Il alla informer la mère et revint avec elle à l’écurie pour prendre les deux petites, et, tout endormies, les porter dans leurs lits.
Quand Delphine et Marinette s’éveillèrent, il était grand temps de partir pour l’école. Elle semblaient ahuries et ne savaient presque plus se servir de leurs mains. En classe, elles ne firent que des bêtises et répondirent de travers. La maîtresse déclara n’avoir jamais vu d’enfants aussi bêtes et leur mit à chacune dix mauvais points. Ce fut une triste journée pour elles. En voyant ces mauvaises notes, les parents, qui étaient d’une humeur de dogue, les mirent au pain sec et à l’eau.
Heureusement, les petites ne furent pas longues à reprendre leurs habitudes. Elles travaillèrent très bien en classe et ne rapportèrent que des bons points. A la maison, leur conduite n’était pas moins exemplaire et, à moins d’être injuste, il n’y avait pas moyen de leur faire un reproche. Les parents étaient maintenant bien heureux d’avoir retrouvé les deux petites filles qu’ils aimaient si tendrement, car c’étaient, au fond, d’excellents parents.