Delphine et Marinette jouaient à la paume dans un pré fauché, et il arriva un grand jars aux plumes blanches, qui se mit à souffler dans son grand bec. Il avait l’air en colère, mais les petites n’y firent pas attention. Elles s’envoyaient la balle et avaient assez à faire de la suivre des yeux pour ne pas la manquer.
« Tch… tch… », faisait le jars dans son bec, et il soufflait de plus en plus fort, vexé qu’on ne prît même pas garde qu’il était là. Et les petites criaient avant de faire les gestes : « la tape devant », ou bien : « génuflexion », ou encore « double virette ». C’est en faisant double virette que Delphine reçut la balle sur le nez.
Elle resta d’abord interdite, frottant son nez pour s’assurer que la balle n’en avait rien ôté, puis elle se mit à rire, et Marinette partit à son tour d’un si grand éclat de rire que ses cheveux blonds en étaient tout ébouriffés. Alors, le jars crut qu’elles se moquaient de lui. Son grand cou tendu en avant, l’aile battante et les plumes dressées, il vint à elles d’un air furieux.
— Je vous défends de rester dans mon pré, dit-il.
Il s’était arrêté entre les deux petites et les regardait l’une après l’autre de son petit œil méfiant et coléreux.
Delphine devint sérieuse, mais Marinette, à voir ce lourdaud se dandiner sur ses pieds palmés, rit encore plus haut.
— C’est trop fort, s’écria le jars, je vous répète…
— Tu nous ennuies, coupa Marinette. Va-t’en retrouver tes oisons, et laisse-nous jouer tranquilles.
— Mes oisons, je les attends justement, et je ne veux pas qu’ils se trouvent en compagnie de deux gamines mal élevées. Allons, décampez.
— Ce n’est pas vrai, protesta Delphine. On n’est pas mal élevées.
— Laisse-le donc grogner, dit Marinette. C’est un gros plumeau qui dit des bêtises. D’abord, pourquoi parle-t-il de son pré ? comme si lui, le jars, il pouvait avoir un pré ! Tiens, lance-moi la balle… double virette…
Elle se mit à tournée, et son tablier à carreaux bleus fit un joli rond sur ses genoux. Delphine fit un geste pour lancer la balle.
— Ah ! c’est comme ça 1 dit le jars.
Il prit son élan, courut droit à Marinette, et ouvrant son grand bec, lui saisit un mollet qu’il serra de toutes ses forces. Marinette avait très mal, et très peur aussi, parce qu’elle croyait qu’il allait la manger. Mais elle avait beau crier et se débattre, il ne la pinçait que plus fort. Delphine arriva en courant et essaya de le faire lâcher prise. Elle lui donnait des claques sur la tête, le tirait par les ailes et par les pattes, ce qui le rendait plus furieux encore. Enfin, il abandonna le mollet de Marinette, mais ce fut pour saisir celui de Delphine, si bien que les petites pleuraient toutes les deux. Dans un pré voisin, il y avait un âne gris qui tendait le cou pardessus la clôture et faisait bouger ses oreilles. C’était un très bon âne, doux et patient, comme ils sont presque tous. Il aimait bien les enfants, surtout les petites filles, et quand elles riaient de ses oreilles, il ne se fâchait jamais, quoiqu’il eût un peu de peine ; au contraire, il les regardait avec de bons yeux et faisait semblant de sourire, comme si, lui aussi, il se fût amusé d’avoir des oreilles aussi longues et aussi pointues. Par-dessus la clôture, il avait tout vu, tout entendu, et il était indigné de l’arrogance et de la méchanceté du jars. Tandis que les petites se débattaient, il leur cria de loin :
— Prenez-le par la tête, à deux mains, et faites-lui faire un tourniquet… Ah ! là là, s’il n’y avait pas cette clôture… Par la tête, je vous dis !
Mais les petites avaient perdu tout sang-froid et ne comprenaient rien aux conseils qu’il leur donnait.
Pourtant, elles sentaient au son de sa voix, que l’âne était un ami, et aussitôt qu’elles purent s’échapper, ce fut auprès de lui qu’elles coururent se réfugier. Le jars ne les poursuivit pas, il se contenta de leur crier :
— Et je confisque la balle, pour vous apprendre à me respecter !
En effet, il prit la balle dans son bec se mit à tourner en rond au milieu du pré, en se rengorgeant tellement qu’il était tout en jabot et que sa tête se trouvait renversée entre ses deux ailes. A la fin, c’était agaçant.
L’âne, qui était pourtant patient, ne put se tenir de lui crier :
— Voyez donc ce gros niais qui se pavane avec une balle au bec ! Il a bon air, ma foi… Ah ! tu n’étais pas si fier, il y a un mois, quand la maîtresse t’arrachait ton duvet pour faire un oreiller !
De colère et d’humiliation, le jars manqua s’étrangler avec la balle. Les paroles de l’âne lui gâtaient la joie du triomphe, car elles lui rappelaient que son supplice n’allait pas tarder à recommencer : deux fois l’an, la fermière lui arrachait son plus fin duvet, et il avait alors le cou si dénudé que les poulets feignaient de le prendre pour le dindon.
Cependant, il cessait de tourner en rond pour aller à la rencontre de sa famille qui entrait dans le pré. Il y avait une demi-douzaine d’oisons sous la conduite de leur mère l’oie. Ces oisons n’étaient pas de mauvaises bêtes, il n’y avait rien à leur reprocher. Un peu sérieux pour leur âge, mais ce n’est pas un défaut, et ils avaient des plumes jaunes et grises, légères comme une mousse. Pour la mère l’oie, c’était une assez bonne personne. Même, elle paraissait gênée des grands airs que prenait ce jars, et à tout instant le poussait de l’aile en disant :
— Voyons, mon ami, voyons… voyons…
Mais le jars faisait semblant de ne pas entendre ses remontrances. Il tenait toujours la balle dans son bec et menait le troupeau vers le milieu du pré. Enfin, il s’arrêta et, posant la balle, dit à ses oisons :
— Voilà un jouet que j’ai confisqué à deux méchantes gamines qui venaient me manquer de respect dans mon pré. Je vous le donne. Amusez-vous gentiment en attendant l’heure d’aller à l’étang.
Les oisons s’approchèrent de la balle, mais sans entrain, ne comprenant pas comment ils pouvaient s’en amuser. Croyant que c’était un œuf, ils s’en écartèrent presque aussitôt d’un air ennuyé. Le jars se montra très mécontent.
— Je n’ai jamais vu d’oisons aussi sots, gronda-t-il. C’est tout de même malheureux, on s’ingénie à leur trouver des distractions, et voilà comment on en est récompensé. Mais je vais vous apprendre à jouer à la balle, moi, et il faudra bien que vous vous amusiez !
— Voyons, mon ami, voyons… protesta la mère l’oie.
— Ah ! tu les soutiens ? eh bien, tu joueras à la balle aussi !
Comme on voit, le jars n’était guère plus aimable avec les personnes de sa famille, qu’avec les étrangers.
Pendant qu’il enseignait le jeu de la balle à l’oie et à ses oisons, les petites arrivaient auprès de l’âne et se glissaient sous la clôture. Le jars les avait mordues si fort qu’elles marchaient en tirant la jambe, mais elles ne pleuraient plus, sauf que Marinette reniflait encore un peu.
— Croyez-vous, dit l’âne, quelle sale bête ! J’en suis encore dans tous mes états… Moi qui serais si content de voir des petites filles jouer autour de moi… Ah ! le grossier personnage !.. Mais, dites-moi, est-ce qu’il vous a fait bien mal ?
Marinette lui montra une marque rouge qu’elle avait su la jambe gauche. Delphine avait la même sur la jambe droite.
— Ah ! oui, il nous a fait mal. C’est comme une brûlure.
Alors l’âne baissa la tête, souffla sur les jambes, et les petites n’eurent presque plus mal. C’est parce qu’il était bon. En le remerciant, elles lui caressèrent l’encolure avec amitié. L’âne était content.
— Vous pouvez toucher mes oreilles aussi, leur dit-il. Je vois bien que vous en avez envie.
Elles lui caressèrent aussi les oreilles, un peu étonnées que le poil y fût aussi doux.
— Elles sont longues, n’est-ce pas ? dit-il en baissant la voix.
— Oh ! un peu, répondit Marinette, mais pas tellement, tu sais… en tout cas, elles te vont très bien.
— Si elles n’étaient pas aussi longues, ajouta Delphine, il me semble que je t’aimerais moins…
— Vous croyez ? Allons, tant mieux. Pourtant…
L’âne hésita, puis, craignant d’importuner les petites avec ses oreilles, il se décida à parler d’autre chose.
— Tout à l’heure, quand le jars vous mordait, vous ne m’avez pas compris. Je vous criais de le prendre par la tête et de lui faire un bon tourniquet. Oui, il fallait le saisir à deux mains et faire deux ou trois tours sur vous-mêmes en le tenant à bout de bras. C’est le meilleur moyen de le mettre à la raison. Quand il se retrouve sur ses pieds, il ne sait plus où il en est, il a le vertige et c’est à peine s’il tient debout. Il en garde un si mauvais souvenir qu’il ne mord plus jamais la personne qui lui a donné une pareille leçon.
— C’est bien joli, dit Marinette, mais il faut d’abord lui attraper la tête et risquer de se faire mordre la main…
— C’est vrai que vous êtes des petites filles. Quand même, à votre place, j’essaierais.
Mais les petites secouaient la tête, elles disaient que le jars leur faisait trop peur. Tout à coup, l’âne se mit à rire et s’en excusa en leur montrant le jars, dans son pré, qui jouait à la balle avec sa famille. Il faisait son important, bousculait l’oie, grondait les oisons de leur maladresse, et bien qu’il fût le plus maladroit de la bande, disait à chaque instant : « Regardez comme je fais… prenez modèle sur moi. » Bien entendu, il n’était pas question de lancer la balle, il fallait se contenter de la pousser du pied. Delphine, Marinette et l’âne riaient très fort et ne laissaient pas passer une occasion de crier : « Il l’a manquée ! »… Le jars ne voulait pas convenir de sa maladresse et faisait semblant de n’entendre ni les rires ni les moqueries.
Comme il venait de rattraper la balle après l’avoir manquée dix fois, il crut pouvoir tout oser, et dit à ses oisons :
— Maintenant, je vais vous montrer à faire double virette. Toi, la mère l’oie, tu vas me jeter la balle… Regardez-moi bien.
Il recula de quelques pas en face de la mère l’oie déjà prête à pousser la balle d’un coup de patte. Il s’assura que tous les regards étaient fixés sur lui, renfla un peu son jabot, et cria :
— Nous y sommes ?… double virette !
Tandis que la mère l’oie poussait la balle, il se mit à tourner sur place comme il avait vu faire aux deux petites. D’abord, il tourna lentement, mais comme l’âne lui criait d’aller plus vite, il se lança si bien qu’il fit trois tours sans pouvoir s’arrêter. Le pauvre jars, à moitié étourdi, se mit à dodeliner de la tête, fit quelques pas en titubant, tomba sur le côté droit, tomba sur le côté gauche, et resta un moment allongé par terre, le sol affaissé et l’œil à l’envers. L’âne riait si fort qu’il se roulait dans l’herbe, les quatre fers en l’air.
Les petites n’étaient pas moins gaies, et les oisons eux-mêmes, malgré tout le respect qu’ils devaient à leur père, ne pouvaient pas s’empêcher de pouffer dans leur jabot. Il n’y avait que la mère l’oie qui n’eût pas envie de rire. Elle se penchait sur le jars, et à mi-voix, le pressait de se relever.
— Voyons, mon ami, disait-elle, voyons… ce n’est pas convenable… on nous regarde.
Il réussit à se remettre d’aplomb, mais il avait encore mal à la tête et resta une minute sans voix. Aussitôt qu’il put ouvrir le bec, ce fut pour se défendre d’avoir été maladroit.
Cependant, Marinette lui réclamait sa balle.
— Tu vois bien que ce n’est pas un jeu pour les oies, lui dit-elle.
— Et encore moins pour les jars, dit l’âne, on l’a bien vu tout à l’heure, et tu t’es rendu assez ridicule. Allons, rends la balle.
— J’ai dit que je la confisquais, riposta le jars. Il n’y a pas à y revenir.
— Je savais déjà que tu étais un brutal et un menteur. Vraiment, il ne te manquait plus que d’être un voleur.
— Je n’ai rien volé, tout ce qui est dans mon pré m’appartient. Et puis, laisse-moi tranquille. Je n’ai pas de leçon à recevoir d’une bourrique.
A ce dernier mot, l’âne baissa la tête et n’osa plus rien dire. Il avait autant de honte que de chagrin et, regardant les petites à la dérobée, ne savait pas quelle contenance prendre. Mais Delphine et Marinette n’y prenaient pas garde, très ennuyées elles-mêmes d’avoir perdu leur balle.
Elles prièrent encore une fois le jars de la leur rendre, mais il n’écouta même pas. Il se préparait à partir pour l’étang avec sa famille, et il donnait l’ordre à la mère l’oie de prendre la balle dans son bec.
Comme l’étang se trouvait derrière les prés, à la lisière du bois, il défila avec les oisons devant la clôture où se tenaient les petites et leur ami l’âne. A ce moment-là, un oison qui aimait s’instruire, montra la balle que portait sa mère et demanda qu’elle espèce d’oiseau l’avait pondue. Ses frères se mirent à rire et le jars dit sévèrement :
— Allons, taisez-vous. Vous êtes un âne.
Il avait fait exprès de parler très haut en jetant un regard de côté. L’âne en reçut un coup au cœur.
Voyant les petites sur le point de pleurer et entendant Marinette qui reniflait déjà, il essaya d’oublier son chagrin pour les consoler.
— Votre balle n’est pas perdue. Savez-vous ce que vous allez faire ? Tout à l’heure quand le jars sera dans l’eau, vous irez à l’étang. Il aura sûrement laissé la balle sur le bord et vous n’aurez qu’à la reprendre. Je vous dirai quand ce sera le moment de partir. En attendant, nous allons causer un peu. Justement, je voudrais vous dire…
L’âne poussa un soupir et toussa pour s’éclaircir la voix. Il paraissait embarrassé.
— Eh bien ! voilà, dit-il. Tout à l’heure, le jars m’a traité de bourrique… Oh ! je sais bien que c’est un de mes noms, mais il l’a dit d’une certaine façon. Et après, quand il est passé devant nous et qu’il a dit à l’un des oisons : « Vous êtes un âne », comme pour le traiter d’imbécile, vous vous rappelez ? Je voudrais savoir pourquoi, en parlant d’un idiot, l’on dit toujours : « C’est un âne. »
Les petites ne purent s’empêcher de rougir, car c’était là une injure qu’elles employaient assez souvent.
— Tenez, reprit l’âne, je me suis laissé dire qu’à l’école, quand un enfant ne comprend rien aux leçons, le maître l’envoie au coin avec un bonnet d’âne sur la tête ! Comme s’il n’y avait rien au monde qui soit plus stupide qu’un âne ! Vous conviendrez que c’est ennuyeux pour moi.
— Je crois qu’en effet on n’est pas très juste, répondit Delphine.
— Vous ne pensez pas que je sois plus bête que le jars ? demanda-t-il.
— Mais non… mais non…
Elles protestaient sans conviction, trop habituées à entendre parler de sa bêtise pour en douter sérieusement. Il comprit qu’il ne réussissait pas à les convaincre de l’injustice dont il était victime. Elles ne le croiraient jamais sans preuves.
— Allons, tant pis, soupira-t-il, tant pis… mes petites, je crois que le moment est venu pour vous d’aller à l’étang. Bonne chance ! Et si vous n’avez pas réussi, faites-le-moi savoir.
En arrivant à l’étang, les petites renoncèrent à l’espoir de reprendre leur balle. Le jars n’était décidément pas aussi sot que l’âne le donnait à entendre, car il avait eu la précaution de la prendre avec lui au milieu de l’étang. Elle flottait à côté des oisons qui s’en amusaient beaucoup mieux qu’ils ne l’avaient fait tout à l’heure dans l’herbe. Ils jouaient à qui l’attraperait le premier, la cachaient sous leurs ailes, et dans un autre moment, les petites eussent pris plaisir à regarder leurs ébats. Le jars n’était plus ce lourdaud qui s’était rendu ridicule dans le pré. Il nageait avec aisance et ne manquait ni de grâce ni de fierté. Il paraissait transformé, et les petites, malgré toute leur rancune, ne pouvaient se défendre de l’admirer. Par contre, il n’avait rien perdu de sa méchanceté, et il leur cria en montrant la balle :
— Ah ! ah ! Vous aviez cru que je l’aurais laissée sur la rive, n’est-ce pas ? Je ne suis pas si bête ! Je l’ai mise à l’abri et vous ne la tenez pas encore !
Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’en arrivant à l’étang, il était si dégoûté de la balle qu’il l’avait jetée à l’eau, pensant qu’elle dût aller au fond comme un simple caillou. Il avait été le premier surpris de la voir flotter, mais devant les petites, il était trop orgueilleux pour convenir de son étonnement. Delphine essaya encore une fois de le fléchir, et lui parla poliment.
— Allons, jars, sois raisonnable, rends-nous la balle… nos parents vont nous gronder.
— S’ils vous grondent, ce sera bien fait. Vous apprendrez ce qu’il en coûte de venir faire les têtes folles dans mon pré. Si je les rencontrais, vos parents, je leur dirais qu’ils élèvent bien mal leurs filles. Je voudrais voir quel accueil ils feraient à mes oisons, s’ils s’avisaient d’aller jouer chez eux sans leur permission. Heureusement, les chers petits savent se conduire, et c’est donc à moi qu’ils le doivent.
— Tais-toi donc, tu ne sais dire que des âneries, lui jeta Marinette en haussant les épaules.
Aussitôt, elle se mordit les lèvres et regretta cette parole désobligeante pour l’âne.
— Des âneries ? s’écria le jars. Insolentes ! je vais vous arranger les mollets, moi ! Laissez-moi seulement sortir de l’eau.
Il nageait, déjà vers la rive, et les petites, qui portaient encore sur les jambes la trace de son bec se sauvèrent en courant.
— Ah ! vous faites bien de vous sauver, dit le jars, j’allais vous mordre jusqu’au sang ! Et quand à la balle, n’espérez pas la revoir jamais. J’ai pensé pour elle à une fameuse cachette ! Bien fin qui saura la trouver.
Les petites rentrèrent chez elles sans oser passer auprès de l’âne, car Marinette songeait avec remords au mot malheureux qui venait de lui échapper. D’ailleurs, le temps avait brusquement changé et il faisait très froid. Le ciel était sans nuages, il soufflait du nord un vent glacial qui pinçait les jambes. Delphine et Marinette s’attendaient à être grondées, mais les parents ne prirent pas garde qu’elles rentraient sans leur balle.
— On n’a jamais vu un froid pareil à cette saison, disait le père. Je suis sûr que cette nuit il va geler à pierre fendre.
— Heureusement, disait la mère, ces froids-là ne dureront pas. Il est trop tôt.
En quittant l’étang, le jars et sa famille repassèrent devant la clôture de l’âne. La mère l’oie portait dans son bec la balle des petites, et les oisons se plaignaient à leur père qu’il fît un peu frais.
— Ah ! ah ! je vois qu’on n’a pas voulu rendre la balle ! dit l’âne. Mais j’espère que ce sera pour demain.
— Ni pour demain, ni pour après-demain, riposta le jars. Je la garde et je vais, de ce pas, la mettre en lieu sûr, dans une cachette de ma façon.
— Les cachettes d’un jars, ça ne doit pas valoir grand-chose.
— En tout cas, ce n’est pas un bourricot de ton espèce qui saura trouver la mienne !
— Peuh ! répondit l’âne, je ne prendrai même pas la peine de chercher… je saurai bien te faire rendre la balle sans me déranger !
— Je serais curieux de voir ça, ricana le jars.
Il s’éloigna pour rejoindre sa famille, mais après quelques pas, il se ravisa et dit méchamment :
— Ces deux gamines sont décidément bien insupportables. Tout à l’heure, je les ai entendues répondre à une personne qui parlait à tort et à travers : « Tais-toi, tu dis des âneries. » Oui, voilà ce qu’elles ont répondu.
— Et la personne qui parlait à tort et à travers, c’était sûrement toi…
Le jars partit sans répondre, mais on voyait bien qu’il était dépité. L’âne, demeuré seul, pensa longtemps à la réponse des petites.
Tout à coup, il se mit à rire tout seul à cause d’une idée qui lui venait du bout de ses oreilles mordues par le froid.
Le lendemain matin, il gagna son pré de bonne heure. Il faisait un très grand froid, comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. L’âne se posta au bord de la clôture, en dansant sur ses quatre pattes pour se réchauffer. Il aperçut d’abord les petites qui allaient à l’école et les appela. S’étant assurées que le jars n’était pas dans son pré, elles vinrent lui dire bonjour.
— Est-ce que vos parents vous ont grondées, petites ? leur demanda-t-il.
— Non, dit Marinette, ils ne se sont pas encore aperçus que la balle était perdue.
— Eh bien, soyez tranquilles, petites. Je puis vous assurer que demain soir, elle vous sera rendue.
Il n’y avait pas cinq minutes que les petites étaient parties quand il vit arriver le jars marchant en tête de sa tribu. L’âne salua toute la famille et demanda à la mère l’oie où ils allaient de si bonne heure.
— Nous allons à l’étang pour la baignade du matin, répondit-elle.
— Ma chère bonne oie, dit l’âne, j’en suis bien fâché, mais j’ai décidé que vous ne prendriez pas de bain ce matin.
Le jars se mit à rire et dit avec un air de pitié :
— Et tu as cru qu’il te suffisait de décider pour que j’obéisse ?
— Je ne sais pas quelles sont tes dispositions, mais il faudra bien m’obéir, car j’ai fait boucher l’étang pendant la nuit, et je ne le déboucherai pas avant que tu n’aies rendu la balle des petites.
Le jars pensa que l’âne avait perdu la tête et dit à ses oisons :
— Allons, en route pour le bain. Je ne vois pas pourquoi je consens à écouter les discours de cette bourrique.
Lorsqu’ils furent en vue de l’étang, les oisons poussèrent des cris de joie en disant que la surface de l’eau n’avait jamais été aussi polie et aussi brillante. Le jars n’avait jamais vu de glace et n’en avait même pas entendu parler, car l’hiver précédent avait été si tiède qu’il n’avait gelé nulle part. Il lui sembla aussi que l’eau était plus belle qu’à l’ordinaire, et cela le mit de bonne humeur.
— Voilà qui nous promet un bain agréable, dit-il.
Comme toujours, il descendit le premier dans l’étang et poussa un cri d’étonnement. Au lieu de s’enfoncer dans l’eau, il continuait à marcher sur la surface dure comme de la pierre. Derrière lui, la mère et les oisons étaient muets de stupéfaction.
— Est-ce qu’il aurait vraiment bouché l’étang ? grommelait le jars. Mais non, ce n’est pas possible… nous allons trouver l’eau un peu plus loin.
Ils traversèrent l’étang plusieurs fois, et partout, ils trouvèrent sous leurs pieds cette même surface de métal froid.
— C’est pourtant vrai qu’il a bouché notre étang, convint le jars.
— Quel ennui ! dit la mère l’oie. Une journée sans bain est une triste journée, surtout pour les enfants. Tu devrais bien rendre la balle…
— Laisse-moi tranquille, je sais ce que j’ai à faire. Et surtout, silence sur cette aventure… qu’on n’aille pas apprendre que je suis tombé sous la coupe d’une bourrique.
La tribu rentra à la basse-cour se cacher dans un coin. Pour passer devant la clôture, elle fit un large détour, mais l’âne cria :
— Est-ce que tu rends la balle ? Est-ce que je dois déboucher l’étang ?
Le jars ne répondit pas, trop orgueilleux pour céder du premier coup. Toute la matinée, il fut d’une humeur massacrante et ne toucha pas à sa pâtée. Vers le commencement de l’après-midi, il se demanda s’il était possible-que l’âne eût bouché l’étang et s’il n’avait pas rêvé. Après bien des hésitations, il se décida à y aller voir. Il lui fallut constater qu’il n’avait pas rêvé.
L’étang était solidement bouché. A l’aller et au retour, l’âne lui demanda encore s’il était prêt à rendre la balle.
— Prends garde qu’il ne soit trop tard quand tu t’y décideras !
Mais le jars passa la tête haute. Enfin, le lendemain matin, ne voulant pas engager lui-même les pourparlers, il envoya la mère l’oie auprès de l’âne. Delphine et Marinette se trouvaient justement là. Il faisait moins froid que la veille et la glace fondait déjà sur l’étang.
— Ma chère bonne oie, déclara l’âne (et il faisait semblant d’être en colère), je ne veux rien entendre avant d’avoir la balle. Vous pouvez aller le dire à votre époux. J’en suis ennuyé pour vous qui êtes bonne personne, mais ce jars est un entêté qui fait le malheur de sa famille.
La mère l’oie repartit à grands pas, et les petites, qui avaient eu de la peine à cacher leur envie de rire, purent s’amuser à leur aise.
— Pourvu que le jars n’aille pas faire un tour à l’étang avant de se décider, dit Delphine. Il verrait bien que le couvercle est en train de fondre.
— Ne craignez rien, dit l’âne, vous allez le voir arriver avec la balle.
En effet, le jars ne tarda pas à arriver à la tête de son troupeau. Il tenait la balle dans son bec et la jeta d’un geste rageur de l’autre côté de la clôture. Marinette la ramassa, et le jars se disposait à gagner l’étang, mais l’âne le rappela d’un ton sec.
— Ce n’est pas tout, lui dit-il. Maintenant, il s’agit de faire des excuses à ces deux petites que tu as mordues l’autre jour.
— Oh ! mais non, ce n’est pas la peine, protestèrent les petites.
— Si, j’exige des excuses. Je ne déboucherai pas avant qu’il ne vous ait demandé pardon.
— Moi, faire des excuses ? s’écria le jars. Ah ! jamais ! j’aimerais mieux me passer de bains toute ma vie !
Il rebroussa chemin aussitôt avec toute sa famille et regagna la cour de la ferme où il essaya d’oublier l’étang en pataugeant dans une flaque d’eau boueuse.
Il tint bon pendant toute une semaine, et lorsqu’il se résigna aux excuses, il y avait six jours que la glace était fondue sur l’étang ; il faisait si chaud qu’on se serait cru au printemps.
— Je vous demande pardon de vous avoir, mordu les jambes, prononça le jars que la colère faisait bégayer. Je fais le serment de ne pas recommencer.
— Voilà qui est bien, dit l’âne, je débouche l’étang. Allez vous baigner.
Ce jour-là, le jars fit durer la baignade longtemps. Lorsqu’il fut de retour à la ferme, le bruit de sa mésaventure commençait à se répandre et il lui fallut subir les railleries de toutes les bêtes. Chacun s’émerveillait que le jars pût être aussi sot et l’âne aussi malin.
Aussi n’est-il plus question, depuis ce jour-là, de la bêtise de l’âne ; et l’on dit, au contraire, d’un homme à qui l’on veut faire compliment de son intelligence qu’il est fin comme un âne.