Sur le chemin de l’école en traversant les prés, Delphine et Marinette virent un petit coq noir qui allait d’un pas pressé dans l’herbe haute.
— Où vas-tu, coq ? demanda Marinette.
— Je vais, dit le coq sans tourner la tête, et je n’ai pas le temps de bavarder.
On voyait bien qu’il n’était pas disposé aux confidences, car il marchait en tapant du bec sur les plumes de son jabot, et une petite flamme de colère luisait dans son œil doré. Marinette était peinée qu’il eût fait une réponse de cette façon-là.
— Qu’est-ce qu’il se croit donc ? murmura-t-elle à l’oreille de sa sœur. Pour un petit coq de rien du tout…
— Il a toujours été un peu fier, dit Delphine, mais je ne le crois pas mal élevé. Il aura appris, bien sûr, que tu as eu hier après-midi deux mauvais points à l’école, et c’est pourquoi il ne veut pas te répondre.
— Puisqu’il sait tout, il doit savoir aussi que je ne les ai pas mérités.
Pendant qu’elles se disputaient, le coq avait déjà fait du chemin ; on n’apercevait plus que sa crête qui faisait une petite tache rouge dans l’herbe drue.
Delphine courut derrière lui, le dépassa, et fit une révérence.
— Coq, ma sœur est curieuse, mais elle voudrait savoir où tu vas, les plumes si belles et la crête si fraîche ?
Le petit coq noir s’arrêta. Il était content, à cause des plumes et de la crête. Il se redressa, une patte raide, l’autre repliée, et renfla son jabot.
— Ah ! je viens de loin, petites, et je vais plus loin encore. Tel que vous me voyez, j’ai déjà passé la rivière sur un pont !
Marinette, qui se tenait derrière lui, haussa les épaules, et regarda sa sœur comme pour lui faire entendre : « Il a passé la rivière, hein…, dirait-on pas… mais moi, je la passe tous les jours, la rivière. »
Parce qu’elle était polie, elle ne dit rien pourtant, et ce fut encore Delphine qui parla.
— Et pourquoi donc ce grand voyage, coq ?
— C’est toute une histoire, petites, toute une histoire (et il renflait son jabot encore bien plus). Quand j’y pense… Ah ! je suis en colère, vous savez ! Figurez-vous que cette nuit, le renard est venu rôder autour du poulailler pour la troisième fois depuis quinze jours. Il sait que j’ai le sommeil un peu lourd et il en profite, mais soyez tranquilles, je ne lui laisserai pas toujours la partie aussi belle. Il peut se flatter d’avoir eu de la chance que je ne me sois pas réveillé…
Marinette eut bien du mal à ne pas éclater de rire.
Elle s’écria :
— Mais, coq, le renard t’aurait mangé ! tu es tout petit !
Alors, le coq se retourna tout d’un saut, la crête frémissante.
— Tout petit ? par exemple ! nous allons bien voir… Il n’y a qu’une chose qui vaille, c’est le courage, et je n’en manque pas, Dieu merci. Le renard m’a encore échappé cette nuit, mais sachez-le, j’ai quitté le poulailler à l’aube, et je me suis mis en route pour gagner la forêt. Je saurai bien découvrir le renard où il se cache, et je vous le corrigerai d’importance !
Il s’était mis à marcher en rond, d’un pas fier qui lui jetait la tête en arrière, et comme il avait une assez belle voix, son éloquence fit grande impression sur les petites. Marinette n’avait plus envie de rire, et il se radoucit.
— Si vous voulez, reprit-il, vous pouvez me rendre un service. Je ne suis plus très sûr de mon chemin, et l’herbe est si haute par ici que je n’arrive pas à voir par dessus.
Delphine le prit dans ses mains et le percha sur son épaule pour qu’il découvrît toute la plaine. Marinette, qui avait encore un peu de rancune, ne put se tenir de lui faire observer :
— Tu diras ce que tu voudras, coq, mais c’est tout de même bien commode, d’être grand.
— Cela peut servir quelquefois, dit le coq, mais il faut convenir que ce n’est pas beau.
Les petites firent l’école buissonnière sans y penser.
Elles ne l’auraient sûrement pas faite si elles avaient réfléchi aux suites de leur escapade, mais le coq marchait en avant, et il leur disait :
— Vous allez voir la tête du renard quand il me verra arriver, vous allez voir. Je m’en vais vous l’arranger d’une manière qui le rendra prudent pour longtemps. Tenez, regardez un peu comment je m’y prendrai…
Alors, il tombait en arrêt devant un bouton d’or, le plus gros qu’il pût trouver. Battant l’air de ses courtes ailes, toutes les plumes dressées et l’œil en feu, il sautait sur la fleur, la déchirait à coups de bec, et en piétinait les débris.
— Tout de même, murmurait Delphine à sa sœur, je ne voudrais pas être à la place du renard.
— C’est-à-dire que je ne voudrais pas être à la place du bouton d’or, répondait Marinette.
Cependant, à mesure que l’on approchait du bois, le coq se montrait moins pressé d’arriver. Il s’arrêtait presque à chaque pas pour faire admirer sa vigueur et sa bravoure.
— Tenez, les marguerites, eh bien, c’est pareil que les boutons d’or… et pareil aussi, les bleuets.
— Oui, disait Marinette, mais les renards ?
Enfin, comme les petites le pressaient de poursuivre son chemin, il essaya de se dérober.
— Il faut que je vous le dise, mais j’ai un grand remords de vous avoir fait manquer l’école. L’instruction est une chose si précieuse qu’on n’a vraiment pas le droit d’en rien perdre. C’est à moi d’être le plus raisonnable, et ma foi, tant pis pour le renard, je le corrigerai un autre jour, mais je veux d’abord vous conduire à l’école.
— Ah ! non, protesta Marinette, à présent il est trop tard pour aller en classe. Il fallait t’en aviser plus tôt, et puis, tu sais, on n’a pas besoin de toi pour trouver le chemin de l’école. Allons, au bois tout de suite, ou je croirai que tu as peur.
Le coq était bien ennuyé, mais il s’était trop engagé pour reculer, et il avait beau chercher un prétexte dans sa tête d’épingle, il n’en trouvait point d’honnête pour justifier une retraite soudaine.
— Bon, bon, n’en parlons plus. Moi, je vous donne de bons conseils, vous en faites ce qu’il vous plaît.
Mais en arrivant à la lisière du bois, il s’arrêta, bien décidé à n’aller pas plus avant.
— Vous comprenez, dit-il, pour peu que le renard soit averti de mon arrivée, il m’aura tendu un piège de sa façon. Je ne suis pas si bête d’aller me fourrer dans ses pattes sans avoir pris toutes mes dispositions de combat. Voilà un acacia qui fera un excellent observatoire. Pendant que je surveillerai la lisière du bois pour m’assurer que le renard ne cherche pas à m’échapper, vous partirez aux renseignements dans les fourrés ; et si par malchance, l’occasion nous échappe ce matin, ce sera pour une autre fois.
Avec l’aide de Delphine, il grimpa sur son arbre, et les petites entrèrent dans la forêt. Elles n’avaient pas marché cinq minutes qu’elles furent arrêtées par de beaux fraisiers qui portaient de petites fraises rouges et fondantes. Les deux sœurs étaient si occupées de leur cueillette que le renard s’approcha sans être entendu.
— Ah ! ah ! dit-il après les avoir saluées, je vois que nous avons fait l’école buissonnière ?
Delphine rougit, mais il ajouta aussitôt avec un bon sourire d’amitié :
— Surtout, prenez bien garde de ne pas tacher vos tabliers. Les parents sont curieux, et ils ne croient pas toujours leurs filles quand elles disent qu’il pousse des fraises sur le chemin de l’école.
Les petites se mirent à rire. Avec lui, on se sentait tout de suite à son aise.
— Et comment vous appelez-vous mignonnes ?
— Je m’appelle Delphine, et ma sœur Marinette. Elle n’est pas aussi grande que moi.
— Marinette est la plus blonde, je crois, mais Delphine a les plus grands yeux. Les jolies petites que voilà, je les aime déjà toutes les deux.
— Vous êtes bien honnête, Monsieur le renard.
Cependant, il tournait la tête vers l’entrée du bois et reniflait en plissant ses yeux rieurs.
— Hum ! ça sent bon par ici… Je ne sais pas, mais il me semble…
— Ce sont les fraises, dit Marinette, voulez-vous en goûter quelques-unes ? J’en ai là de bien mûres, vous savez.
Le renard remercia, et avec tant de bonne grâce, qu’en le voyant s’éloigner vers la lisière du bois, Delphine s’écria :
— Surtout, n’allez pas de ce côté-là ! Le coq surveille l’entrée du bois et il a dit qu’il voulait vous corriger.
— Oh ! oh ! me corriger ? dit le renard. Il faut qu’il y ait un malentendu, car le coq m’a toujours compté parmi ses meilleurs amis. Mais je vais arranger cela, n’en ayez pas d’inquiétude. Quelques minutes d’entretien confidentiel auront déjà calmé sa colère. Je vous appellerai tout à l’heure pour assister à notre réconciliation. En attendant, ne vous privez pas de cueillir des fraises. Il en restera toujours assez pour les oiseaux.
Il disparut au galop vers la sortie du bois. Les petites, admirant son panache et sa belle fourrure, lui firent un signe d’amitié, puis se remirent à la cueillette, car elles n’étaient pas moins gourmandes de fraises que n’était le renard de poulets, de gelines et de coqs.
Le renard était assis au pied de l’acacia. Il regardait le coq perché sur une haute branche, et il voulait le manger. Le plus fort, c’est qu’il ne s’en cachait pas du tout, au contraire.
— Tu ne sais pas, dit-il au coq, ce que j’ai appris hier soir en passant sous les fenêtres de la ferme ? J’ai appris que les maîtres allaient te faire cuire dans une sauce au vin pour te servir dimanche prochain au repas de midi. Tu n’imagines pas combien l’annonce de cette nouvelle a pu me peiner.
— Mon Dieu, dans une sauce au vin ! Ils veulent me faire cuire dans une sauce au vin !
— Ne m’en parle pas, j’en ai la chair de poule. Mais, sais-tu ce que tu feras, si tu veux leur jouer un bon tour ? Tu descendras de ton arbre, et moi je te mangerai. Alors, eux, ils seront bien attrapés !
Et il riait de toutes ses dents qu’il avait longues et pointues, et il passait sa langue sur son museau avec un air friand.
Mais le coq ne voulait pas descendre. Il disait qu’il aimait mieux être mangé par ses maîtres que par le renard.
— Tu en penseras ce que tu voudras, mais je préfère mourir de ma mort naturelle.
— Ta mort naturelle ?
— Oui. Je veux dire : être mangé par mes maîtres.
— Qu’il est bête ! Mais la mort naturelle, ce n’est pas ça du tout !
— Tu ne sais pas ce que tu dis, renard. Il faut bien que les maîtres nous tuent un jour ou l’autre. C’est la loi commune, il n’y a personne qui puisse y échapper.
Le dindon lui-même, qui fait tant son rengorgé, y passe comme les autres. On le mange aux marrons.
— Mais, coq, suppose que les maîtres ne vous mangent pas ?
— Il n’y a pas à supposer, puisque c’est impossible. C’est une règle sans exception, il faut toujours en arriver à la casserole.
— Oui, mais enfin, suppose… essaie de supposer une minute…
Le coq fit un effort d’imagination considérable et ce qu’il imagina le fit vaciller sur sa branche.
— Alors, murmura-t-il, on ne mourrait plus jamais… On n’aurait qu’à faire attention aux automobiles, et l’on vivrait toujours, sans inquiétude.
— Eh ! oui, coq, tu vivrais toujours, c’est justement ce que je voulais te faire comprendre. Et dis-moi, qui t’empêche de vivre toujours, sans avoir le souci, au réveil, de te demander si tu ne seras pas saigné dans le courant de la journée ?
— Voyons, mais puisque je te dis…
Le renard l’interrompit et s’écria d’une voix impatiente :
— Oui, oui, tu vas encore me parler des maîtres, c’est entendu… et si tu n’avais pas de maîtres ?
— Pas de maîtres ? dit le coq. Et, d’étonnement, il resta bec ouvert.
— On peut très bien vivre sans maîtres, et le mieux du monde, je t’assure. Moi qui vis depuis bientôt trois siècles (il disait trois siècles, mais ce n’était pas vrai : il était né en 1922), moi qui vis depuis trois siècles, je n’ai jamais regretté une seule fois d’être libre. Et comment le regretterais-je ? Si j’avais accepté comme toi d’avoir des maîtres, il y a beau temps que je serais mangé. On m’aurait saigné dans ma plus tendre enfance, et je n’aurais pas à présent l’avantage de compter trois cents ans d’âge, ce qui est bien agréable, soit dit en passant : on a tant de souvenirs ! Ainsi, moi qui te parle, je n’ai l’air de rien, mais je pourrais te raconter des histoires à n’en plus finir.
Le coq l’écoutait en frottant sa tête contre le tronc de l’acacia, et il était perplexe. Dans toute sa vie, il n’avait jamais réfléchi avec autant d’application.
— Il est certain que ce doit être agréable, dit-il, mais je me demande si vraiment je suis fait pour mener cette vie-là. Les maîtres ont bien des défauts et maintenant que j’y réfléchis, je leur en veux de faire cuire les coqs ! Oh ! oui, je leur en veux. Mais enfin, durant le peu de vie qu’ils nous accordent, je dois reconnaître qu’ils ne nous laissent manquer de rien : bonne pâtée, bon grain, et le gîte. Me vois-tu errant par les bois à la recherche de ma nourriture ? Je n’aurais pas ce beau jabot plein que tu me vois aujourd’hui… sans compter que je m’ennuierais, dans cette grande forêt, tout seul de mon espèce.
— Mon Dieu, que le souci de la nourriture ne t’occupe pas. Il suffit de se baisser pour gober les plus délicieux vers de terre, et sans parler des fruits qui sont en abondance par les bois, je connais des coins d’avoines folles où tu seras à ton affaire. Non, la nourriture n’est rien, et je craindrais plutôt pour toi le désagrément de la solitude. Mais je vois à cela un remède bien simple : décider tous les coqs, toutes les poules du village à suivre ton exemple. Tu y réussiras facilement. La cause est si belle qu’elle intéressera d’abord, et ton éloquence fera le reste. Une fois le résultat acquis, quelle satisfaction pour toi d’avoir guidé ta race vers une existence meilleure ! Quelle gloire tu en auras ! Et quelle délivrance aussi pour vous tous de mener une vie sans fin, exempte de soucis, dans la verdure et le soleil !
Le renard se mit à vanter les plaisirs de la liberté et le charme des grands bois. Il raconta aussi quelques-unes de ces bonnes histoires, bien connues de tous les habitants de la forêt, mais qui n’étaient pas encore parvenues jusqu’aux poulaillers de la plaine. Le coq en riait aux éclats, et d’un mouvement qu’il fit pour contenir son jabot avec l’une de ses pattes, il perdit l’équilibre et tomba au pied de l’acacia. Le renard avait bien envie de le manger, sa langue en était toute baignée de salive, mais il préféra rester sur son appétit et aida le coq à se relever sans lui faire autre mal.
— Tu ne me manges donc pas ? demanda le coq d’une voix tremblante.
— Te manger ? mais tu n’y penses pas ! Je n’en ai pas la moindre envie.
— Pourtant…
— Certes, il m’est arrivé trop souvent de croquer quelqu’un d’entre vous, mais c’était par amitié, pour le préserver d’une mort indigne dans la casserole, et je t’assure que ce n’était jamais de bon cœur.
— Comme on peut se tromper, tout de même, c’est incroyable !
— Même si tu m’en priais, je ne pourrais pas te manger, tu me resterais sur l’estomac. C’est que, plus j’y songe, plus je me persuade que tu es désigné pour accomplir une grande mission auprès des tiens. Toutes les qualités qu’il y faut, je les vois paraître dans le regard de tes beaux yeux d’or ; la noblesse du cœur, la volonté ferme, réfléchie, et cette finesse de jugement qui charme déjà dans tes moindres propos.
— Hai, hai, fit le coq en dodelinant de la tête.
— Naturellement, tu ne me dis pas tout ce que tu penses, mais je serais bien étonné si tu n’avais pas déjà fait ton plan.
— Bien sûr que j’ai un plan, bien sûr ! Pourtant, il me reste une inquiétude : la vie des bois comporte bien des périls, car je n’ose pas penser que la fouine et la belette soient dans les mêmes sentiments d’amitié que tu montres à notre égard. Oh ! je suis courageux, et il y a de mes frères qui sont tout près de me valoir, mais enfin, nous n’avons pas de dents pour nous défendre, ni d’ailes pour nous sauver.
Alors, le renard hocha la tête et poussa un grand soupir, comme s’il eût été attristé de voir son meilleur ami dans une si profonde ignorance.
— C’est incroyable ce que la vie domestique peut faire d’un coq intelligent… Vos maîtres sont encore plus coupables qu’on ne pense. Mon pauvre ami, tu te plains de n’avoir ni dents ni ailes, mais comment veux-tu qu’il en soit autrement ? Les maîtres vous tuent avant qu’elles aient poussé ! Ah ! ils savent bien ce qu’ils font, les gredins… mais sois tranquille, les dents vous viendront bientôt, et si drues que vous n’aurez à craindre, ni de la belette ni de la fouine. En attendant, je vous prendrai sous ma protection. Il y aura quelques précautions à observer dans les premiers temps, mais vous n’aurez plus rien à craindre quand les poules auront des dents.
Après avoir attendu longtemps l’appel du renard, et trouvant les confidences bien longues, Delphine et Marinette se décidèrent à sortir du bois. Elles étaient assez inquiètes de la tournure qu’avait pu prendre la conversation, et Delphine, craignant pour le coq, regrettait d’avoir signalé sa présence au renard. En arrivant auprès de l’acacia, elles furent aussitôt rassurées, car les deux compagnons devisaient avec amitié.
— Petites, leur dit le coq, nous sommes occupés, renard et moi, d’une affaire importante qui ne souffre point de retard. Retournez donc à vos jeux, et l’heure venue, je vous ramènerai chez vos parents.
Marinette n’aimait pas beaucoup qu’un petit coq de rien du tout lui parlât sur ce ton-là, et Delphine elle-même parut mécontente. Le renard, qui avait de bonnes raisons de se ménager leur amitié, voulut effacer cette mauvaise impression.
— Je crois, au contraire, coq, que leur présence ne sera pas de trop. Il est vrai que l’affaire est d’importance, mais vous pouvez nous donner un avis utile. Notre ami me faisait part d’un projet magnifique qu’il achève de mûrir, et que vous l’aiderez à réaliser, j’en suis sûr.
Il les mit au fait, avec une éloquence émue qui exaltait encore l’enthousiasme du coq. Delphine, des larmes plein les yeux, s’apitoyait sur la cruelle destinée des poules asservies aux caprices de maîtres sanguinaires. Elle accueillit bien le projet de retraite au fond des bois. Marinette, quoiqu’elle approuvât dans le fond de son cœur, tenait rigueur au coq d’avoir voulu les écarter du débat, et fit observer :
— C’est très joli, mais moi, j’aime bien le poulet. Si vous quittez tous le poulailler, nous n’en aurons plus à manger.
A ces mots, le coq se sentit dans une grande indignation. Il marcha contre Marinette et lui dit avec colère :
— Bien sûr que vous ne mangerez plus de poulets ! Croyez-vous qu’ils viennent au monde pour être accommodés par des maîtres sans conscience ? Il faudra les supprimer de votre menu ! Et ne croyez pas non plus que nous oublierons jamais le mal que vous nous avez fait. Quand les poules auront des dents, vous regretterez peut-être de les avoir maltraitées autrefois.
Il avait un air menaçant, et Marinette avait un peu peur, mais elle n’en laissa rien voir, et répondit sans trembler :
— Je ne sais pas si un jour tu auras des dents, c’est possible. En tout cas, je dis qu’un bon poulet rôti et doré au four, c’est bien bon, et même, je me rappelle avoir goûté d’un coq au vin qui n’était pas mauvais non plus.
Delphine donnait du coude à sa sœur pour l’inviter à la prudence, car elle voyait le coq tout secoué de fureur. Le renard dut retenir son ami pour l’empêcher de se jeter sur Marinette.
— Calmons-nous, mon cher coq, calmons-nous. Je suis sûr que ces enfants-là ne nous feront pas regretter de leur avoir accordé notre confiance et qu’elles n’iront pas nous trahir auprès de leurs parents.
— Nous trahir ? s’écria le coq. Il ne manquerait plus que ça ! Si je le savais, je les mangerais toutes les deux !
Alors, les petites haussèrent les épaules. Le coq pouvait leur faire mal aux jambes avec son bec, mais pour les manger, il était trop petit, elles le savaient bien.
Le renard vit le moment venu de faire un grand discours, et il commença de cet air bon enfant qui lui gagnait tout de suite la confiance de ses dupes :
— Mon Dieu, il n’y en a pas un d’entre nous qui soit plus raisonnable que les autres. Pourtant, nous sommes tous bien d’accord, au fond. Notre bon ami le coq se révolte contre la cruauté des maîtres, mais je suis sûr que Marinette elle-même est la première à l’approuver. Ceux qu’il appelle les maîtres ne sont-ils pas, en effet, les parents ? Et ne savons-nous pas que les parents sont ennuyeux, sévères, et trop souvent cruels avec leurs enfants ?
Les petites voulurent protester qu’elles aimaient bien leurs parents, mais il ne leur en laissa pas le temps.
— Oui ! cruels et injustes, ce n’est pas trop dire. Tenez, l’autre jour, ils vous ont fouettées toutes les deux (il parlait ainsi au hasard) et vous ne le méritiez pas du tout…
— Pour ça, dit Marinette, on ne le méritait pas, c’est bien vrai.
— Vous voyez ! je vous dis qu’ils s’amusent à être injustes et à ennuyer les enfants. Ils savent aussi qu’il y a des fraises dans les bois, et pourtant ils vous envoient à l’école…
— C’est bien vrai aussi.
— Et tout à l’heure, s’ils apprennent que vous avez fait l’école buissonnière, ils vous fouetteront encore, et ils vous mettront au pain sec.
Les petites reniflèrent en songeant au châtiment qui les attendait peut-être.
— Et ils l’apprendront certainement, poursuivit le renard. D’autres parents les auront déjà avertis, car ils se soutiennent tous, voyez-vous, ils s’entendent contre leurs enfants et contre leurs poulets. C’est pourquoi ils ont besoin d’une bonne leçon. Quand ils n’auront plus ni coq ni poule dans la basse cour, ils commenceront à réfléchir, et ils traiteront leurs enfants avec un peu plus de justice, de peur qu’eux aussi ne finissent par se lasser.
Les petites étaient très émues, mais elles hésitaient à prendre l’engagement de servir l’entreprise du coq. Le renard ne les pressa point d’une réponse. Ayant pris congé, et tandis qu’elles s’éloignaient vers le village, en compagnie du coq, il alla trouver une vieille pie qui n’avait rien à lui refuser.
— Prends ton vol, et va-t’en sur la plaine, jusqu’à la maison des noyers. Là, tu informeras les parents que Delphine et Marinette ont fait l’école buissonnière pour cueillir des fraises au bois. Ne te trompe pas : c’est Delphine et Marinette.
Il arriva tout ce que le renard avait prévu : en rentrant chez elles, les petites furent grondées par leurs parents, fouettées, et puis mises au pain sec.
— Ce n’est pas en manquant l’école, disaient-ils, que vous apprendrez à faire une belle lettre à votre oncle Alfred !
Au fond, ils avaient raison, et dans un autre moment, les petites en auraient convenu les premières.
Mais tandis qu’elles déjeunaient d’un morceau de pain et d’un verre d’eau, les parents mangeaient justement un poulet qu’une automobile avait écrasé dans la matinée. C’était une malchance. Delphine et Marinette, regardant et humant le rôti, songeaient au discours du renard, et le dépit les empêchait d’avoir les remords qu’il aurait fallu.
— Moi, déclara Marinette avec effronterie, je n’aime pas le poulet. Alors, je ne suis pas fâchée d’être au pain sec.
— Moi, dit Delphine, je ne comprends même pas qu’on puisse manger des poulets. Ils sont si gentils.
D’abord, les parents se contentèrent de sourire, disant qu’il valait mieux pour elles, en effet, de ne pas aimer le poulet (puisqu’elles en étaient privées). Mais comme elles parlaient d’injustice, ils se fâchèrent tout de bon.
— J’avais mis de côté pour vous une aile et une cuisse, que vous auriez mangées ce soir, dit leur maman. Mais puisque vous répondez à vos parents, vous serez encore au pain sec. Voilà qui vous apprendra.
Delphine et Marinette avaient envie de pleurer ; on ne leur vit point de larmes, pourtant. Mais après le repas, quand elles furent seules dans la cour, elles parlèrent très mal de leurs parents.
— Tout de même, disait Marinette, le renard avait raison, tout à l’heure. Il nous avait bien prévenues.
— On peut dire qu’il les connaît les parents, lui.
— Tu te rappelles ce qu’il disait ? Les parents s’amusent à être injustes.
— Et c’est bien vrai qu’ils sont méchants. Je suis sûre que s’ils pouvaient nous faire cuire…
Elles se montaient la tête et il ne pouvait rien en résulter de bon. Ensemble, elles allèrent trouver le coq de la maison, qui était à plumes bleu et or, et lui dirent un grave mensonge qu’elles avaient concerté :
— Coq, nous venons d’apprendre une triste nouvelle : il y aura, dimanche, grande fête au village et les maîtres ont décidé d’accommoder toutes les poules, tous les poulets et tous les coqs, parce qu’ils veulent en donner aux pauvres. Ils disent que la fête sera très belle, mais nous avons bien du chagrin pour vous.
Et sur le chemin de l’école, elles s’arrêtaient auprès de tous les coqs de rencontre pour leur dire la même chose. Le bruit d’un grand péril se répandit dans toutes les basses-cours et dans l’après-midi, quand le coq noir fit le tour du village pour proclamer la liberté, il prêcha des frères plus qu’à moitié convaincus.
Le lendemain matin, à l’heure où les fermes s’éveillent, tous les coqs du village, après un chant d’adieu et d’espérance, menèrent leurs familles au lieu du rendez-vous, qui était un champ d’orge haute, et de là partirent pour la grande aventure. Cela faisait un immense troupeau de six cent cinquante têtes, sans compter les poussins et quelques douzaines de canetons qui avaient entendu parler des étangs de la forêt.
Le petit coq noir allait en avant, le jabot plus bombé encore qu’au jour d’avant, et la tête verdoyante d’une couronne de laurier-sauce que son peuple lui avait tressée. Mais c’était un bien funeste présage que ce laurier-sauce.
Au fond des bois, la volaille ne tarda pas à murmurer que la liberté lui coûtait cher. Le renard avait fait à ses hôtes le plus tendre accueil et avait échangé des serments fraternels avec tous les chefs de famille. Il s’ingéniait à leur rendre agréable et facile le séjour de la forêt, et dépensait toutes les ressources de son éloquence à les persuader qu’ils étaient au paradis de la volaille. Cependant, il ne se passait pas un jour qu’il ne disparût à la fois, un poulet, un coq, une geline, et parfois même davantage. Et il n’était pas difficile d’observer que le renard avait une mine superbe, les joues pleines, le poil luisant et le ventre rebondi.
Le coq noir, qui gardait néanmoins sa couronne de laurier, devenait chaque jour plus soucieux et ne dissimulait pas son mécontentement au renard. Celui-ci se défendit d’abord d’être pour rien dans la disparition des volailles.
— La fouine et la belette auront déjà trahi les promesses qu’elles m’ont faites, mais j’y mettrai bon ordre.
Mais, un jour, il lui fallut bien avouer son forfait, car des plumes de poule étaient restées collées à son museau sanglant.
— Pour une fois, dit-il au coq, j’ai dû montrer quelque sévérité. Cette poule que j’ai mangée avait très mauvais esprit, elle aurait fini par nous causer des ennuis. Il est bon que je fasse un exemple de temps en temps.
Une autre fois, le coq tenait la preuve qu’il venait de faire trois victimes dans la journée. Aux reproches qu’il s’entendit faire, le renard répondit avec impudence :
— C’est vrai et tu m’en vois bien fâché. Mais j’ai décidé que, jusqu’à nouvel ordre, je mangerais chaque jours deux ou trois poules choisies parmi les plus sottes et les plus laides, qui déparent le reste du troupeau.
Le coq n’était pas dupe, mais il s’était trop compromis par son zèle des premiers jours pour oser, devant ses frères, convenir qu’il les avait mis dans un mauvais pas.
Il s’efforçait, au contraire, de les apaiser, attribuant à la fouine et à la belette les crimes abominables du renard.
— Ayez patience, disait-il, c’est un mauvais moment à passer, mais nous ne tarderons plus guère à avoir des dents et nous serons les véritables maîtres de la forêt.
Delphine et Marinette venaient au bois le plus souvent qu’elles pouvaient, mais le coq, parce qu’il redoutait les représailles du renard, ne leur parlait pas de ses inquiétudes. Les petites voyaient bien qu’il était triste, mais la mélancolie est un des effets ordinaires de la gloire, qu’elles ne soupçonnaient rien de la vérité.
Elles se réjouissaient d’avoir joué un bon tour à leurs parents en les privant, à leur tour, de manger du poulet.
Mais un jour, le renard, pour un festin dont il régalait deux de ses parents, ayant sacrifié douze victimes (sans compter les poussins et les canetons), les petites trouvèrent le coq en larmes, qui les mit au courant.
Elles connurent enfin la honte et le remords de leur mauvaise action.
— Coq, dit Marinette en pleurant, il faut rentrer aujourd’hui même dans les poulaillers.
— Vous allez tous venir avec nous, ajouta Delphine, je vais informer les poules de ce qui s’est passé.
Le renard, qui avait écouté toute la conversation, surgit d’entre les branches d’un fourré en compagnie de deux de ses parents. Il n’avait plus la physionomie agréable des autres jours. Ses oreilles bougeaient sur sa tête et il grinçait des dents avec un air méchant.
— Par exemple ! s’écria-t-il, ne voyez-vous pas ces deux gamines qui prétendent me retirer le pain de la bouche ? Vous êtes trop curieuses, petites, et vous en savez trop long ! Mais ne vous flattez pas que vous avertirez vos parents, car mes deux cousins et moi, nous allons vous manger !
Les petites se mirent à crier et à courir de toutes leurs forces vers la lisière du bois. Heureusement, le renard et ses deux cousins étaient lourds du grand festin qu’ils venaient de faire, elles purent prendre un peu d’avance et, essoufflées, grimper dans un acacia au bord de la plaine. Leurs grands cris alertèrent les parents qui vinrent les délivrer. On les ramena au village avec le restant des volailles qui étaient encore quatre cent soixante-dix.
Delphine et Marinette furent sévèrement punies, elles comprirent que le mensonge et la désobéissance sont d’affreux péchés. Quant aux volailles, leur châtiment avait été assez cruel. Devenues raisonnables pour longtemps, elles se persuadèrent qu’il n’y a pas de bonheur plus sûr que celui d’être mangé par ses maîtres.
Le petit coq noir, lui, ne devait jamais revoir son poulailler, car le renard l’avait saigné d’un coup de dent pour le punir de son indiscrétion. Il était encore tout chaud quand on le ramassa. Il fut mangé à la sauce au vin, relevée du laurier qui avait orné son triomphe.