Le canard et la panthère

A plat ventre dans le pré, Delphine et Marinette étudiaient leur géographie dans le même livre, et il y avait un canard qui allongeait le cou entre leurs deux têtes pour regarder les cartes et les images. C’était un joli canard. Il avait la tête et le col bleus, le jabot couleur de rouille et les ailes rayées bleu et blanc.

Comme il ne savait pas lire, les petites lui expliquaient les images et lui parlaient des pays dont le nom était marqué sur les cartes.

— Voilà la Chine, dit Marinette. C’est un pays où tout le monde a la tête jaune et les yeux bridés.

— Les canards aussi ? demanda le canard.

— Bien sûr. Le livre n’en parle pas, mais ça va de soi.

— Ah ! la géographie est quand même une belle chose… mais ce qui doit être plus beau encore, c’est de voyager. Moi, je me sens une envie de voyager, si vous saviez…

Marinette se mit à rire et Delphine dit :

— Mais, canard, tu es trop petit pour voyager.

— Je suis petit, c’est entendu, mais je suis malin.

— Et puis, si tu voyageais, tu serais obligé de nous quitter. Est-ce que tu n’es pas heureux avec nous ?

— Oh ! si, répondit le canard. Il n’y a personne que j’aime autant que vous.

Il frotta sa tête contre celle des deux petites et reprit en baissant la voix :

— Par exemple, je n’en dirai pas autant de vos parents. Oh ! ne croyez pas que je veuille en dire du mal. Je ne suis pas si mal élevé. Mais ce qui me fait peur, voyez-vous, ce sont leurs caprices. Tenez, je pense à ce pauvre vieux cheval.

Les petites levèrent la tête et, en soupirant, regardèrent le vieux cheval qui broutait au milieu du pré. La pauvre bête était vraiment bien vieille. Même de loin, on pouvait lui compter les côtes, et ses jambes étaient si faibles qu’elles le portaient à peine. En outre, comme il était borgne, il trébuchait souvent dans les mauvais chemins et ses deux genoux étaient largement couronnés. De son œil resté sain, il vit qu’on s’intéressait à lui et vint vers ses amis.

— Vous étiez en train de parler de moi ?

— Oui, justement, répondit Delphine. On disait que depuis quelque temps tu avais bonne mine.

— Vous êtes bien gentils tous les trois, dit le vieux cheval, et je voudrais vous croire. Malheureusement, les maîtres ne sont pas de votre avis. Ils disent que je suis trop vieux et que je ne gagne même plus ma nourriture. Et c’est vrai que je suis vieux et fatigué. Il y a si longtemps que je sers… Pensez que je vous ai vues venir au monde, vous, les petites. Vous n’étiez pas plus grandes que vos poupées, je me rappelle. Dans ce temps-là, je vous montais les côtes sans seulement y faire attention, et à la charrue, je tirais comme une paire de bœufs, et toujours content… Maintenant, c’est le souffle qui manque, c’est les jambes qui se dérobent, et tout. Un vieux canasson, quoi, voilà ce que je suis.

— Mais non, protesta le canard. Tu te fais des idées, je t’assure.

— La preuve en est que ce matin, les maîtres voulaient me vendre à la boucherie. Si les petites ne m’avaient pas défendu en faisant le compte de tous les services que je peux rendre encore pendant la belle saison, mon affaire était claire. Du reste, ce n’est que partie remise. Ils ont décidé de me vendre au plus tard à la foire de septembre.

— Je voudrais bien faire quelque chose pour toi, soupira le canard.

Dans ce moment-là, les parents arrivèrent sur le pré, et, surprenant le cheval en conversation, ils se mirent à crier :

— Voyez-moi cette vieille rosse qui fait son intéressant ! Ce n’est cependant pas pour bavarder qu’on t’a lâché dans le pré !

— Il n’est là que depuis cinq minutes, fit observer Delphine.

— Cinq minutes de trop, répliquèrent les parents. Il les aurait mieux employées à brouter une herbe qui ne coûte rien. Ce qu’il mange là est toujours autant qu’on ne prend pas au grenier. Mais cette sale bête n’en fait qu’à sa tête. Ah ! pourquoi ne pas l’avoir vendu ce matin ? Si c’était à refaire…

Le vieux cheval s’éloigna du plus vite qu’il put, en essayant de lever haut ses sabots, pour faire croire qu’il était encore plein de vigueur, mais ses jambes s’accordaient mal et il buta plusieurs fois. Heureusement, les parents ne faisaient plus attention à lui. Ils venaient de s’aviser de la présence du canard, qui suffit à les mettre de bonne humeur.

— Voilà un canard qui se porte joliment bien, dirent-ils. On voit qu’il n’a pas jeûné. Vraiment, il fait plaisir à regarder. Ça fait penser que l’oncle Alfred vient déjeuner dimanche…

Là-dessus, les parents quittèrent le pré en se parlant à l’oreille. Le canard ne comprenait pas bien le sens des paroles qu’il venait d’entendre, mais il se sentait mal à l’aise. Marinette le prit sur ses genoux et lui dit :

— Canard, tu parlais tout à l’heure d’aller en voyage…

— Oui, mais mon idée n’avait pas l’air de vous plaire, à Delphine et à toi.

— Mais si, au contraire ! s’écria Delphine. Et même, à ta place, je partirais dès demain matin.

— Demain matin ! mais voyons… voyons…

Le canard était tout agité à l’idée d’un départ aussi prompt. Il soulevait ses ailes, sautait sur le tablier de Marinette et ne savait plus où donner de la tête.

— Mais oui, dit encore Delphine, pourquoi tarder à partir ? Quand on fait des projets, il faut les réaliser sans attendre. Autrement, tu sais ce que c’est, on en parle, les choses traînent pendant des mois, et, un beau jour, on n’en parle plus.

— Ça, c’est bien vrai, dit le canard.

Décidé au voyage, il passa le reste de la journée en compagnie des deux petites à apprendre la géographie à fond. Les fleuves, les rivières, les villes, les océans, les montagnes, les routes, les chemins de fer, il sut tout par cœur. En allant se coucher, il avait très mal à la tête et n’arrivait pas à trouver le sommeil. Au moment de s’endormir, il songeait : « L’Uruguay, capitale ?… Mon Dieu, j’ai oublié la capitale de l’Uruguay… »

Heureusement, à partir de minuit, il eut un bon sommeil tranquille et la première heure du jour le trouva dispos.

Toutes les bêtes de la ferme étaient réunies dans la cour pour assister à son départ.

— Adieu, canard, et ne sois pas trop longtemps, disaient la poule, le cochon, le cheval, la vache, le mouton.

— Adieu et ne nous oublie pas, disaient le bœuf, le chat, le veau, le dindon.

— Bon voyage, disaient toutes les bêtes.

Et il y en avait plus d’une qui pleurait, par exemple le vieux cheval, en pensant qu’il ne reverrait plus son ami.

Le canard partit d’un bon pas sans se retourner et, comme la terre est ronde, il se retrouva au bout de trois mois à son point de départ. Mais il n’était pas seul. Qui l’accompagnait, il y avait une belle panthère à la robe jaune tachetée de noir et aux yeux dorés. Justement, Delphine et Marinette passaient dans la cour. A la vue du fauve, elles furent d’abord très effrayées, mais la présence du canard les rassura aussitôt.

— Bonjour, les petites ! cria le canard. J’ai fait un bien beau voyage, vous savez. Mais je vous raconterai plus tard. Vous voyez, je ne suis pas seul. Je rentre avec mon amie la panthère.

La panthère salua les deux petites et dit d’une voix aimable :

— Le canard m’a bien souvent parlé de vous. C’est comme si je vous connaissais déjà.

— Voilà ce qui s’est passé, expliqua le canard. En traversant les Indes, je me suis trouvé un soir en face de la panthère. Et figurez-vous qu’elle voulait me manger…

— C’est pourtant vrai, soupira la panthère en baissant la tête.

— Mais moi, je n’ai pas perdu mon sang-froid comme bien des canards auraient fait à ma place. Je lui ai dit ; « Toi qui veux me manger, sais-tu seulement comment s’appelle ton pays ! » Naturellement, elle n’en savait rien. Alors, je lui ai appris qu’elle vivait aux Indes, dans la province du Bengale. Je lui ai dit les fleuves, les villes, les montagnes, je lui ai parlé d’autres pays… Elle voulait tout savoir, si bien que la nuit entière, je l’ai passée à répondre à ses questions. Au matin, nous étions déjà deux amis et depuis, nous ne nous sommes plus quittés d’un pas. Mais, par exemple, vous pouvez compter que je lui ai fait la morale sérieusement !

— J’en avais besoin, reconnut la panthère. Que voulez-vous, quand on ne sait pas la géographie…

— Et notre pays, comment le trouvez-vous ? demanda Marinette.

— Il est bien agréable, dit la panthère, je suis sûre que je m’y plairai. Ah ! j’étais pressée d’arriver, après tout ce que m’avait dit le canard des deux petites et de toutes les bêtes de la ferme… Et à propos, comment se porte notre bon vieux cheval ?

A cette question, les deux petites se mirent à renifler et Delphine raconta en pleurant :

— Nos parents n’ont même pas attendu la foire de septembre. A midi, ils ont décidé de le vendre, et demain matin, on vient le chercher pour la boucherie…

— Par exemple ! gronda la panthère.

— Marinette a pris la défense du cheval, moi aussi, mais rien n’y fait. Ils nous ont grondées et privées de dessert pour une semaine.

— C’est trop fort ! Et où sont-ils, vos parents ?

— Dans la cuisine.

— Eh bien ! ils vont voir… mais surtout, n’ayez pas peur, petites.

La panthère allongea le cou et, la tête haute, la gueule grande ouverte, fit entendre un terrible miaulement. Le canard en était tout fier, et en regardant les petites, il ne pouvait pas s’empêcher de se rengorger.

Cependant, les parents étaient sortis de la cuisine en toute hâte, mais ils n’eurent pas le temps de s’enquérir d’où venait le bruit. D’un seul bond, la panthère avait traversé la cour et retombait devant eux sur ses quatre pattes.

— Si vous bougez, dit-elle, je vous mets en pièces.

On peut croire que les parents n’en menaient pas large. Ils tremblaient de tous leurs membres et n’osaient pas seulement tourner la tête. Les yeux d’or de la panthère avaient un éclat féroce, ses babines retroussées laissaient voir de grands crocs pointus.

— Qu’est-ce qu’on vient de me dire ? gronda-t-elle. Que vous allez vendre votre vieux cheval à la boucherie ? Vous n’avez pas honte ? Une pauvre bête qui a passé toute sa vie à travailler pour vous ! Le voilà bien récompensé de ses peines ! Vraiment, je ne sais pas ce qui me retient de vous manger… au moins, on ne pourrait pas dire que vous avez travaillé pour moi…

Les parents claquaient des dents et commençaient à se demander si cette idée de sacrifier le vieux cheval n’était pas bien cruelle.

— C’est comme les deux petites, reprit la panthère. On m’apprend que vous les avez privées de dessert pour huit jours parce qu’elles ont pris la défense du cheval. Vous êtes donc des monstres ? Mais je vous préviens qu’avec moi, les choses vont changer et qu’il va falloir mener la maison d’un autre train. Pour commencer, je lève la punition des petites. Ma parole, il me semble que vous ronchonnez ? Vous n’êtes pas contents, peut-être ?

— Oh ! si… au contraire…

— Allons, tant mieux. Pour le vieux cheval, il n’est naturellement plus question de la boucherie. J’entends qu’on soit avec lui aux petits soins et qu’il finisse ses jours en paix.

La panthère parla encore des autres bêtes de la ferme et des moyens de leur rendre la vie plus douce.

Le ton de ses paroles devenait moins sévère, comme si elle voulait faire oublier la mauvaise impression qu’avait pu laisser sa vivacité du premier moment. Les parents commençaient à reprendre un peu d’assurance, si bien qu’ils en vinrent à lui dire :

— En somme, vous vous installez à la maison. C’est très bien, mais avez-vous pensé à ce que sera notre existence s’il nous faut craindre à chaque instant d’être mangés ? Sans compter que nos bêtes seront bien exposées aussi. Vous comprenez, c’est bien joli d’empêcher les maîtres de tuer le cochon ou de saigner les volailles, mais on n’a jamais entendu dire que les panthères se nourrissaient de légumes…

— Je comprends que vous soyez inquiets, dit la panthère. Il est certain qu’au temps où je ne savais pas la géographie, tout ce qui tombait sous ma patte, homme ou bête, m’était bon à manger. Mais depuis ma rencontre avec le canard, il est là pour le dire, mon régime est celui des chats. Je ne mange plus que des souris, des rats, des mulots, et autres mauvaises espèces. Oh ! je ne dis pas que de temps en temps, je n’irai pas faire un tour dans la forêt, bien sûr. En tout cas, les bêtes de la ferme n’ont rien à redouter de moi.

Les parents s’habituèrent très vite à la présence de la panthère. Pourvu qu’ils ne punissent pas les petites trop fort et qu’ils ne fissent point de mal aux bêtes, elle se montrait toujours aimable avec eux. Même, certain dimanche où l’oncle Alfred vint à la maison, elle ferma les yeux sur la cuisson d’un poulet qu’on accommoda en sauce blanche. Il faut dire que ce poulet était une nature ingrate, n’ayant point d’autre souci que de tourmenter ses compagnons et de leur jouer quelque mauvais tour. Il ne fut regretté de personne.

D’autre part, la panthère rendait des services. Par exemple, on pouvait dormir sur ses deux oreilles, la maison était bien gardée. On en eut bientôt la preuve une nuit que le loup s’avisa de venir rôder autour de l’écurie. Le malheureux loup avait déjà réussi à entrebâiller la porte et se pourléchait à l’idée du bon repas qu’il allait faire, lorsqu’il se trouva lui-même mangé sans avoir eu le temps d’y rien comprendre, et il n’en resta que les pattes de devant, une touffe de poils, et la pointe d’une oreille.

Elle était bien utile aussi pour les commissions. Avait-on besoin de sucre, de poivre, de clous de girofle, l’une des petites sautait sur le dos de la panthère qui l’emmenait à l’épicerie d’un galop rapide.

Parfois même, on l’envoyait seule et il n’aurait pas fait bon pour l’épicier de se tromper à son avantage en rendant la monnaie.

Depuis qu’elle s’était installée au foyer, la vie avait changé et personne ne s’en plaignait. Sans parler du vieux cheval qui ne s’était jamais vu à pareille fête, chacun se sentait plus heureux. Les bêtes vivaient en sécurité et les gens ne traînaient plus comme autrefois le remords de les manger. Les parents avaient perdu l’habitude de crier et de menacer, et le travail était devenu pour tout le monde un plaisir. Et puis, la panthère aimait beaucoup jouer, toujours prête à une partie de saute-mouton ou de chat perché. Les partenaires ne lui manquaient pas, car elle obligeait à jouer non seulement les animaux, mais aussi bien les parents. Les premières fois, ceux-ci s’exécutaient en ronchonnant.

— A-t-on idée, disaient-ils, à nos âges ! Qu’est-ce que penserait l’oncle Alfred, s’il nous voyait ?

Mais leur mauvaise humeur ne dura pas plus de trois jours et ils prirent tant de plaisir à jouer qu’ils en vinrent à ne plus pouvoir s’en passer. Dès qu’ils avaient un moment de loisir, ils criaient dans la cour : « Qui est-ce qui veut jouer à la courotte malade ? »

Ôtant leurs sabots pour être plus vifs, ils se mettaient à poursuivre la vache et le cochon, ou la panthère, et on les entendait rire depuis les premières maisons du village. C’est à peine si Delphine et Marinette trouvaient le temps d’apprendre leurs leçons et de faire leurs devoirs.

— Venez jouer, disaient les parents. Vous ferez vos devoirs une autre fois !

Tous les soirs, après dîner, il y avait dans la cour de grandes parties de barres. Les parents, les petites, la panthère, le canard, et toutes les bêtes de la basse-cour et de l’écurie, étaient divisées en deux camps. Jamais on n’avait tant ri à la ferme. Le cheval, trop vieux pour prendre part au jeu, se contentait d’y assister et ce n’était pas lui qui s’amusait le moins. En cas de dispute, il avait la charge de mettre d’accord les adversaires. Une fois, entre autres, le cochon accusa l’un des parents d’avoir triché et le cheval dut lui donner tort. Ce cochon n’était pas une mauvaise bête, au contraire, mais susceptible et, quand il avait perdu, facilement rageur. Il y eut à cause de lui plusieurs disputes très vives qui mirent la panthère de mauvaise humeur. Mais ces mauvais moments étaient en somme assez rares et vite oubliés. Pour peu qu’il y eût clair de lune, les parties de barres se prolongeaient tard dans la nuit, personne n’étant pressé d’en finir.

— Voyons, voyons, disait le canard qui avait un peu plus de raison que les autres, il faudrait tout de même penser à dormir…

— Encore un quart d’heure, suppliaient les parents. Canard, un quart d’heure…

D’autres fois, on jouait à la main chaude, au voleur, aux quatre coins, à la semelle. Les parents étaient toujours les plus enragés.

Pendant les repas, on ne s’ennuyait pas non plus. Le canard et la panthère parlaient de leur voyage et ils avaient traversé des pays si curieux qu’on ne se fatiguait jamais de les écouter.

— Moi qui ai visité la Russie en détail, commençait le canard, je peux vous dire la vérité sur le communisme. Il y a des gens qui racontent des choses sans y être jamais allés, mais moi, j’ai vu, vous comprenez. Eh bien, la vérité, c’est que là-bas, les canards ne sont pas mieux traités qu’ailleurs…

Un matin de bonne heure, le cochon sortit faire une promenade. Il salua d’un ton aimable le vieux cheval qui était dans la cour, sourit à un poulet, mais passa devant la panthère sans lui adresser la parole. De son côté, elle le regarda s’en aller sans mot dire. La veille, ils avaient eu une dispute pendant la partie de barres.

Le cochon s’était montré si insupportable qu’il avait indisposé tout le monde. Vexé, il était rentré chez lui en déclarant qu’il ne voulait plus jouer avec la panthère. Et il avait ajouté : « J’aime bien jouer aux barres, mais s’il faut en passer par tous les caprices d’une étrangère, alors j’aime autant me coucher. »

La panthère quitta la ferme vers huit heures pour aller faire un tour en forêt, comme elle faisait presque chaque matin, et rentra vers onze heures. Elle semblait un peu lasse, la démarche alourdie, les paupières clignotantes. A une petite poule blanche qui lui en faisait la remarque, elle répondit qu’elle avait fourni une très longue course dans les bois. Sur cette parole, elle alla s’étendre dans la cuisine et s’endormit d’un sommeil pesant. De temps à autre, sans s’éveiller, elle poussait un soupir et passait sa langue sur ses babines.

A midi, au retour des champs, les parents se plaignirent de ce que le cochon ne fût pas encore rentré.

— C’est bien la première fois que pareille chose lui arrive. Il aura sans doute oublié l’heure.

Comme on lui demandait si elle ne l’avait pas rencontré dans la matinée, la panthère fit signe que non et détourna la tête. Pendant le repas, elle ne se mêla pas à la conversation.

L’après-midi se passa sans qu’on vît revenir le cochon. Les parents étaient très inquiets.

Le soir encore, point de cochon. Tout le monde était réuni dans la cour, mais il ne pouvait plus être question de jouer aux barres. Les parents commençaient à regarder la panthère d’un air soupçonneux. Couchée sur le ventre, la tête entre ses pattes, elle semblait indifférente à l’inquiétude de ses amis. Les petites et même le canard et le vieux cheval en étaient fâcheusement impressionnés.

Après l’avoir examinée longtemps, les parents firent observer :

— Tu es plus grosse que d’habitude et ton ventre est lourd comme si tu avais trop mangé.

— C’est vrai, répondit la panthère. Ce sont ces deux marcassins dont j’ai déjeuné ce matin.

— Hum ! le gibier était bien abondant, aujourd’hui. Sans compter que les sangliers n’ont pas l’habitude de rôder à la lisière des bois quand il fait jour. Il faut aller chercher au fond de la forêt…

— Justement, dit la petite poule blanche qui avait assisté au retour de la panthère, c’est qu’elle est allée très loin dans les bois. Elle me l’a dit ce matin quand elle est rentrée.

— Impossible ! s’écria un jeune veau qui suivait la discussion sans, d’ailleurs, en bien saisir la portée. Impossible, parce que moi, j’étais aux prés, et, dans le milieu de la matinée, je l’ai vue passer près de la rivière.

— Tiens, tiens… firent les parents.

Tout le monde regardait la panthère et attendait sa réponse avec anxiété. D’abord, elle resta interdite et finit par déclarer :

— Le veau s’est trompé, voilà tout. Je n’en suis du reste pas surprise. Il y a tout juste trois semaines qu’il est né. A cet âge-là, les veaux ont encore l’œil trouble. Mais, au fait, où voulez-vous en venir avec toutes vos questions ?

— Tu t’es querellée hier soir avec le cochon, et, pour te venger, tu l’auras dévoré dans un coin !

— Mais je ne suis pas seule à m’être querellée avec lui, riposta la panthère. Et s’il faut qu’il ait été mangé, pourquoi ne l’aurait-il pas été par vous, les parents ? A vous entendre, on croirait que vous n’avez jamais mangé de cochon ! Depuis que je suis ici, m’a-t-on déjà vue malmener une bête de la ferme ou la menacer ? Sans moi, combien de volailles seraient passées par la casserole, combien d’animaux vendus au boucher ? Et je ne parle ni du loup ni des deux renards que j’ai empêchés de saigner l’écurie et le poulailler…

Les bêtes firent entendre un murmure de confiance et de gratitude.

— Toujours est-il que le cochon est perdu, grommelèrent les parents. Souhaitons que la même chose n’arrive pas à d’autres.

— Écoutez, dit le canard, il n’y a aucune raison de croire qu’il a été mangé. Il est peut-être simplement parti en voyage. Pourquoi pas ? Moi aussi, j’ai quitté la ferme, un matin, sans vous avertir, et vous voyez, je suis là. Attendons. Je suis sûr qu’il nous reviendra…

Mais le cochon ne devait jamais revenir. Et nul non plus ne devait jamais savoir ce qui lui était arrivé. Qu’il fût parti en voyage, la chose paraît bien improbable. Il avait peu d’imagination et préférait à l’aventure une vie de repos bien réglée. Enfin, il ne savait pas un mot de géographie et ne s’en était jamais soucié. Quant à croire que la panthère l’avait mangé, c’est une autre affaire. Le témoignage d’un veau de trois semaines est tout de même une chose bien fragile. D’autre part, il est permis de penser que des camps volants avaient emporté le cochon pour le faire cuire. Cela s’est vu.

En tout cas, le souvenir de cette malheureuse aventure n’empêcha pas la vie de reprendre à la ferme comme auparavant. Les parents eux-mêmes l’eurent bientôt oubliée. On se remit à jouer aux barres, et, il faut bien le dire, on jouait beaucoup mieux depuis que le cochon n’était plus là.

Delphine et Marinette ne passèrent jamais d’aussi belles vacances que cette année-là. Montées sur le dos de la panthère, elles faisaient de longues promenades à travers les bois et la plaine. On emmenait presque toujours le canard qui se mettait à cheval sur le cou de la monture. En deux mois, les petites connurent tout le pays à fond, à trente kilomètres a la ronde. La panthère allait comme le vent et les mauvais chemins ne l’arrêtaient pas.

Passé le temps des vacances, il y eut encore quelques beaux jours, mais il ne tarda pas à pleuvoir, et, en novembre, la pluie devint froide. Des rafales de vent faisaient tomber les dernières feuilles mortes. La panthère avait moins d’entrain et se sentait tout engourdie. Elle ne sortait pas volontiers et il fallait la prier pour qu’elle vînt jouer dans la cour. Le matin, elle allait encore chasser dans la forêt, mais sans y prendre grand plaisir. Le reste du temps, elle ne quittait guère la cuisine et se tenait auprès du fourneau. Le canard ne manquait jamais de venir passer quelques heures avec elle. La panthère se plaignait de la saison.

— Comme la plaine est triste, et les bois, et tout ! Dans mon pays, quand il pleut, on voit pousser les arbres, les feuilles, tout devient plus vert. Ici, la pluie est froide, tout est triste, tout est sale.

— Tu t’y habitueras, disait le canard. Et la pluie ne durera pas toujours. Bientôt, il y aura de la neige… tu ne diras plus que la plaine est sale… La neige, c’est un duvet blanc, fin comme un duvet de canard et qui recouvre tout.

— Je voudrais bien voir ça, soupirait la panthère.

Chaque matin, elle allait à la fenêtre jeter un coup d’œil sur la campagne. Mais l’hiver semblait décidément à la pluie, tout demeurait sombre.

— La neige ne viendra donc jamais ? demandait-elle aux petites.

— Elle ne tardera plus beaucoup. Le temps peut changer d’un jour à l’autre.

Delphine et Marinette surveillaient le ciel avec anxiété. Depuis que la panthère languissait au coin du feu, la maison était devenue triste. On ne pensait plus aux jeux. Les parents recommençaient à gronder et se parlaient à l’oreille, en regardant les bêtes avec un mauvais regard.

Un matin, la panthère s’éveilla plus frileuse qu’à l’ordinaire et alla à la fenêtre, comme elle faisait maintenant chaque jour. Dehors, tout était blanc, la cour, le jardin, la plaine jusqu’au loin, et il tombait de gros flocons de neige. De joie, la panthère se mit à miauler et sortit dans la cour. Ses pattes s’enfonçaient sans bruit dans la couche moelleuse, et le duvet qui neigeait sur sa robe était si fin qu’elle en sentait à-peine la caresse. Il lui semblait retrouver la grande lumière des matins d’été, et, en même temps, sa vigueur d’autrefois. Elle se mit à courir sur les prés, à danser et à sauter, jouant des deux pattes avec les flocons blancs.

Parfois, elle s’arrêtait, se roulait dans la neige et repartait de toute sa vitesse. Après deux heures de course et de jeux, elle s’arrêta pour reprendre haleine et se mit à frissonner. Inquiète, elle chercha des yeux la maison et s’aperçut qu’elle en était très loin. Il ne neigeait plus, mais un vent âpre commençait à souffler. Avant de rentrer, la panthère s’accorda un moment de repos et s’allongea dans la neige. Jamais elle n’avait connu de lit aussi doux, mais quand elle voulut se lever, ses pattes étaient engourdies et un tremblement agitait son corps. La maison lui parut si loin, le vent qui courait sur la plaine était si pénétrant, que le courage lui manqua pour reprendre sa course.

A midi, ne la voyant pas rentrer, les petites partirent à sa recherche avec le canard et le vieux cheval. Par endroits, les traces de pattes sur la neige étaient déjà effacées, et ils ne furent auprès d’elle que vers le milieu de l’après-midi. La panthère grelottait, ses membres étaient déjà raides.

— J’ai bien froid dans mon poil, souffla-t-elle en voyant arriver ses amis.

Le vieux cheval essaya de la réchauffer avec son haleine, mais il était trop tard pour qu’on pût rien faire d’utile. Elle lécha les mains des petites et fit entendre un miaulement plus doux que le miaulement d’un chat. Le canard l’entendit murmurer :

— Le cochon… le cochon…

Et la panthère ferma ses yeux d’or.

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