Les vaches

Delphine et Marinette firent sortir les vaches de l’étable pour les mener paître aux grands prés du bord de la rivière, de l’autre côté du village. Comme elles ne devaient rentrer que le soir, elles emportaient dans un panier leur déjeuner de midi, celui du chien et deux tartines de confiture de groseilles pour leur quatre heures.

— Allez, dirent les parents, et surtout, veillez bien à ce que les bêtes n’aillent pas se gonfler dans les trèfles ou croquer des pommes aux arbres des chemins. Pensez tout de même que vous n’êtes plus des enfants. A vous deux, vous avez presque vingt ans.

Les parents s’adressèrent ensuite au chien qui flairait avec amitié le panier du déjeuner.

— Et toi, feignant, tâche de faire attention aussi.

— Toujours des compliments, murmura le chien. Ça ne change pas.

— Vous, les vaches, pensez qu’on vous emmène brouter une herbe qui ne coûte rien. N’en perdez pas une bouchée.

— Soyez tranquilles, parents, dirent les vaches. Pour manger, on mangera.

L’une d’elles ajouta d’une voix aigre :

— On mangerait mieux si on n’était pas toujours dérangées.

Celle qui venait de parler ainsi était une petite vache grise qu’on appelait la Cornette. Elle avait réussi à gagner la confiance des parents, ne manquant jamais de leur rapporter ce que faisaient les petites et même ce qu’elles ne faisaient pas, car elle prenait un méchant plaisir a les faire gronder et mettre au pain sec.

— Dérangées ? demanda Delphine. Et qui donc te dérange ?

— Je dis ce que je dis, fit la Cornette en s’éloignant.

Derrière elle, le troupeau gagna la route, et les parents restèrent seuls, plantés au milieu de la cour de la ferme et grondant entre les dents :

— Hum ! voilà encore une chose qu’il faudra tirer au clair. C’est toujours pareil, quoi. Ces gammes sont deux vraies têtes folles. Ah ! heureusement ! Heureusement qu’il y a la Cornette, si raisonnable et si dévouée, surtout.

Ils se regardèrent, la tête penchée du côté droit, et ajoutèrent en essuyant une larme d’attendrissement :

— Bonne petite Cornette, va.

Là-dessus, ils rentrèrent chez eux en grommelant contre l’insouciance de leurs filles.

Le troupeau n’était pas à deux cents mètres de la ferme lorsqu’il rencontra sur le bord du chemin une branche de pommier, que l’orage de la nuit avait sans doute arrachée à l’arbre. Au risque de s’étrangler, les vaches se mirent à croquer des pommes. La Cornette, qui allait en avant était passée à côté de l’aubaine sans y prendre garde. Lorsqu’elle s’en avisa, elle revint sur ses pas, mais trop tard. Il ne restait plus une pomme.

— C’est ça, dit-elle en ricanant. On vous laisse encore manger des pommes. Tant pis si vous en crevez, hein ?

— Oui, dit Marinette, tu rages parce que tu n’en as pas eu.

Les petites se mirent à rire et les vaches et le chien aussi. La Cornette était si en colère qu’elle tremblait des quatre pattes. Elle déclara d’une voix rageuse :

— Je vais le dire.

Déjà elle se dirigeait vers la ferme, mais le chien se mit devant elle et l’avertit :

— Si tu fais encore un pas, je te mange le mufle.

Il montrait les dents, et son poil se hérissait sur son dos. On voyait bien qu’il était prêt à faire comme il disait et la Cornette en jugea ainsi, car elle rebroussa chemin aussitôt.

— C’est bon, dit-elle, tout ça se retrouvera. Mon tour de rire ne tardera pas longtemps.

Le troupeau se remit en marche et la Cornette, sans s’arrêter à brouter au long des chemins comme faisaient les autres vaches, prit une bonne avance.

En arrivant en vue des grands prés, elle fit une halte assez longue devant une ferme isolée et tint conversation avec la fermière qui étendait du linge sur la haie de son jardin. De l’autre côté de la route, à cent mètres de la ferme, des romanichels avaient dételé le cheval de leur roulotte et, assis au bord du fossé, travaillaient à tresser des paniers. Lorsque le reste du troupeau eut rejoint la Cornette, la fermière arrêta les deux petites et leur dit en montrant la roulotte :

— Faites attention à ces gens-là. C’est du monde qui ne vaut pas cher et qui est capable de tout. Si quelqu’un d’entre eux vient à vous parler, passez votre chemin et ne répondez pas.

Delphine et Marinette remercièrent poliment, mais sans beaucoup de chaleur. La fermière ne leur plaisait pas. Elles lui trouvaient un air rusé et sournois qui la faisait ressembler à la Cornette, et la seule dent, longue et jaune, qu’elle eût au milieu de la bouche, leur faisait un peu peur. Et le fermier qui, sur le pas de sa porte, les regardait du coin de l’œil, ne leur plaisait pas non plus. Jusqu’alors, l’un et l’autre ne leur avaient jamais adressé la parole que pour leur reprocher de ne pas surveiller leurs vaches et pour les menacer d’aller se plaindre aux parents. Toutefois, en passant devant la roulotte, elles pressèrent le pas, osant à peine jeter un regard de côté. Les romanichels, qui travaillaient en riant et en chantant, n’eurent pas l’air de faire attention à elles.

Aux grands prés, la journée se passa bien, sauf qu’à plusieurs reprises, la Cornette s’en fut marauder dans un champ de luzerne en bordure de la prairie. Elle y mit tant d’arrogance et d’entêtement qu’à la troisième fois, il fallut une volée de coups de bâton pour la déloger. Comme elle détalait de toute sa vitesse, le chien se suspendit à sa queue et fit ainsi plus de vingt mètres sans toucher terre.

— Ça leur coûtera cher, dit-elle en rejoignant le troupeau.

Vers la fin de l’après-midi, les petites allèrent jusqu’à la rivière pour causer avec les poissons, et le chien, qui eût mieux fait de garder le troupeau, tint à les accompagner. Du reste, la conversation manqua d’intérêt. Elles ne virent d’autre poisson qu’un gros brochet presque idiot qui, à tout ce qu’on lui disait, se contentait de répondre : « Comme je dis souvent, un bon repas et un bon somme par-dessus, il n’y a encore que ça qui compte. » Renonçant à en tirer autre chose, les bergères et leur chien regagnèrent le milieu de la prairie. Le troupeau paissait tranquillement, mais la Cornette avait disparu. Les autres vaches, trop occupées à bien brouter, ne l’avaient pas vue s’éloigner.

Delphine et Marinette ne doutaient pas que la Cornette fût rentrée tout droit à la maison afin d’y être la première et de monter la tête aux parents avec une histoire de sa façon. Dans l’espoir de la rejoindre avant qu’elle eût atteint la ferme, elles quittèrent aussitôt les grands prés et ramenèrent les vaches au pas gymnastique.

Les parents n’étaient pas encore rentrés des champs, mais nulle part il n’y avait trace de la Cornette et personne ne l’avait vue. Les petites perdaient la tête, et le chien, songeant à ce qui l’attendait, n’en menait pas large. Dans la cour, il y avait un canard d’un très beau plumage et qui avait beaucoup de sang-froid.

— Ne nous affolons pas, dit-il. Vous allez d’abord traire les vaches et porter le lait à la laiterie. Après, nous aviserons.

Les petites suivirent le conseil du canard. Elles étaient déjà revenues de la laiterie lorsque les parents arrivèrent à la ferme. Il faisait nuit noire et, dans la cuisine, la lampe était allumée.

— Bonjour, dirent les parents. Tout s’est bien passé ? Rien de nouveau ?

— Ma foi non, répondit le chien. Rien de nouveau.

— Toi, tu parleras quand on t’interrogera. En voilà un animal ! Alors, petites, rien de nouveau ?

— Non, rien, dirent les petites en rougissant et avec des voix toutes chevrotantes. Tout a été à peu près…

— A peu près ? Hum ! Allons voir un peu ce qu’en pensent les bêtes.

Les parents quittèrent la cuisine, mais le chien les avait déjà précédés et rejoignait le canard qui l’attendait à la place de la Cornette, tout au fond de l’étable.

— Bonsoir, les vaches, dirent les parents. La journée a été belle ?

— Une journée superbe, parents. Jamais encore on n’avait mangé d’une aussi bonne herbe.

— Allons, tant mieux. Et autrement, pas d’ennuis ?

— Non, pas d’ennuis.

Dans l’obscurité, à tâtons, les parents s’avancèrent d’un pas vers le fond de l’étable.

— Et toi, brave petite Cornette, tu ne dis rien ?

Le chien, auquel le canard soufflait tous les mots, répondit d’une voix dolente :

— J’ai si bien mangé, voyez-vous, que je tombe de sommeil.

— Ah ! la bonne vache ! Voilà qui fait plaisir à entendre. Aujourd’hui, en somme, tu n’as pas été trop dérangée ?

— Je n’ai à me plaindre de personne.

Le chien marqua un temps d’hésitation, mais pressé par le canard, il ajouta sans beaucoup d’empressement :

— Non, je n’ai pas à me plaindre, sauf que cette sale bête de chien s’est encore pendu à ma queue. Vous direz ce que vous voudrez, parents, mais la queue d’une vache n’est pas faite pour servir de balançoire à un chien.

— Bien sûr que non. Ah ! la vilaine bête ! Mais, sois tranquille, tout à l’heure, il aura son compte de coups de sabot dans les côtes. En ce moment, il ne se doute pas de ce qui l’attend.

— Ne le frappez pas trop fort tout de même. Au fond, vous savez, ce qu’il m’a fait là, c’était bien un peu pour rire.

— Non, non, pas de pitié pour les mauvais bergers, il sera roué de coups comme il le mérite.

Là-dessus, les parents regagnèrent la cuisine. Le chien s’y trouvait déjà, couché sous le fourneau.

— Arrive ici, toi ! lui crièrent ses maîtres.

— Tout de suite, dit le chien. Mais on dirait que vous n’avez pas l’air d’être contents de moi. Vous savez, bien souvent, on se fait des idées…

— Viendras-tu ?

— Je viens, je viens. En tout cas, je fais mon possible. Il faut vous dire que je souffre d’un rhumatisme dans le côté droit…

— Justement, il y a un bon médicament qui t’attend.

Et en disant cela, les parents regardaient le nez de leurs sabots avec un air cruel. Les petites plaidèrent pour le chien et, comme ils croyaient n’avoir rien à leur reprocher, ils voulurent bien se contenter de lui administrer un seul coup de sabot chacun.

Le lendemain matin, en venant traire les vaches, les parents virent que la Cornette n’était pas dans l’étable. A sa place, il y avait un seau plein de lait encore tiède fourni par les autres vaches.

— Tout à l’heure, pendant que vous étiez au grenier, expliqua le canard, la Cornette se plaignait d’avoir mal à la tête. Elle a demandé aux petites de la traire tout de suite et Marinette vient de l’emmener aux grands prés.

— Puisque la Cornette le demandait, les petites ont bien fait, dirent les parents.

Cependant, Marinette s’en allait seule vers les grands prés. La fermière qui n’avait qu’une dent était dans la cour de sa ferme. Elle s’étonna de voir la bergère sans son chien et sans son troupeau.

— Ah ! si vous saviez ce qui nous est arrivé, dit Marinette. Hier après-midi, on a perdu une vache.

La fermière déclara n’avoir pas vu la Cornette. Elle ajouta en montrant, de l’autre côté de la route, les romanichels qui prenaient leur petit déjeuner du matin devant la roulotte :

— En ce moment, il ne fait pas bon laisser traîner des bêtes ou quoi que ce soit. Ce n’est pas perdu pour tout le monde.

En s’éloignant, Marinette risqua un coup d’œil vers la roulotte, mais n’osa pas interroger les bohémiens.

Du reste, elle ne croyait pas qu’ils eussent volé la Cornette. Où l’auraient-ils mise ? La porte de la roulotte était trop étroite pour qu’une vache y pût passer. Pendant qu’elle était seule aux grands prés, elle alla jusqu’à la rivière s’informer auprès des poissons si une vache n’avait pas péri la veille en s’aventurant dans quelque trou d’eau. Mais aucun des poissons qu’elle interrogea n’avait rien appris de pareil.

— On le saurait déjà, fit observer une carpe. Dans la rivière, les nouvelles vont vite. D’ailleurs, mon fils en aurait été averti dès hier soir. Vous pensez, il est toujours par creux et par gués.

Rassurée, Marinette rejoignit le troupeau qui arrivait sur les grands prés. Delphine s’inquiéta de la conversation qu’avait eue sa sœur avec la fermière.

Celle-ci n’allait pas manquer, si elle rencontrait les parents, de leur parler de la Cornette.

— C’est vrai, convint Marinette. Je n’y ai pas pensé.

Jusqu’à la fin de la matinée, les petites voulurent espérer qu’après une nuit passée à la belle étoile, et sa rancune apaisée, la Cornette leur reviendrait. Mais le temps passait sans qu’on vît rien venir. Les vaches prenaient part à l’anxiété des deux bergères et, très peinées, ne pensaient plus guère à brouter. A midi, tout espoir de retour était perdu. Ayant déjeuné rapidement, les petites décidaient d’aller explorer la forêt voisine. Elles voulaient croire que la Cornette n’avait pas été volée, mais qu’ayant cherché une cachette dans les bois, elle s’y était égarée.

— Vous allez rester seules sur les prés, dit Delphine aux vaches. On aurait pu vous laisser le chien, mais il rendra plus de services en nous accompagnant dans les bois. Promettez-nous d’être raisonnables. N’allez pas dans les trèfles et attendez notre retour pour aller boire à la rivière.

— Soyez tranquilles, promirent les vaches. Vous pouvez compter sur nous. On ne nous verra ni dans les trèfles, ni à la rivière. Vous avez bien assez de soucis comme ça sans qu’on aille vous en causer d’autres.

Ayant passé la rivière, les petites s’engagèrent dans la forêt où elles firent un long chemin. Le chien courait par les sentiers en tous sens, battant les buissons et les taillis. Mais on eut beau chercher et appeler la Cornette à tous les échos, ce fut peine perdue. On interrogea les habitants de la forêt, lapins, écureuils, chevreuils, geais, corbeaux, pies, et nul d’entre eux n’avait connaissance qu’une vache se fût égarée dans les bois. Un corbeau eut même l’obligeance d’aller prendre des renseignements jusqu’à l’autre bout de la forêt et là non plus, personne n’avait entendu parler d’une vache égarée. On ne pouvait que perdre son temps à poursuivre les recherches. La Cornette était ailleurs.

Un peu découragées, Delphine et Marinette revinrent sur leurs pas. Il n’était pas loin de quatre heures après-midi et il y avait bien peu de chances que la Cornette se retrouvât avant la fin de la journée.

— Il va falloir recommencer ce soir, soupirait le chien. C’est bien rare si je m’en tire sans recevoir encore deux ou trois coups de sabot.

Aux grands prés, une mauvaise surprise attendait les voyageurs. Les vaches n’étaient plus là. Le troupeau tout entier avait disparu et rien n’indiquait ou ne laissait soupçonner la direction qu’il avait prise. A ce nouveau coup, les petites se mirent à pleurer, et le chien, à qui l’avenir apparaissait sous la forme d’une interminable file de paires de sabots, ne put retenir ses larmes. Comme il n’y avait rien d’utile à faire sur le pré, on décida de regagner la maison.

Les bohémiens n’étaient plus auprès de la roulotte et la chose parut un peu suspecte. Interrogée, la fermière ne put fournir aucun renseignement sur la direction qu’avaient prise les vaches, mais elle laissa entendre que les bohémiens ne l’ignoraient pas. Elle se plaignit d’avoir perdu un poulet qui n’était pas rentré la veille et ajouta qu’il n’était peut-être pas bien loin, à moins qu’il ne fût mangé.

Les parents n’étaient pas encore rentrés à la maison.

A l’entrée de la cour, le canard, le chat, le coq, les poules, les oies et le cochon guettaient l’arrivée des petites pour avoir des nouvelles de la Cornette et furent bien étonnés de les voir apparaître seules avec le chien. La nouvelle de la disparition des vaches les mit en effervescence. Les oies se lamentaient, les poules couraient en tous sens, le cochon criait comme si on l’eût écorché et, par sympathie pour le chien dont le découragement faisait pitié, le coq s’était mis à aboyer.

Le chat, qui se mordait les lèvres pour dissimuler son émotion, avala sa moustache et manqua s’étrangler.

Les petites, au milieu de cette compassion bruyante, s’étaient remises à pleurer et leurs sanglots ajoutaient au tumulte. Le canard, seul, était resté calme. Il en avait vu bien d’autres.

— Rien ne sert de gémir, dit-il après avoir réclamé le silence. Si, comme hier soir, il fait nuit quand les parents rentreront, tout peut encore s’arranger, mais il nous faut, sans perdre de temps, nous préparer à les accueillir.

Il donna à chacun des instructions précises et s’assura ensuite qu’il avait été compris. Le cochon l’écoutait avec impatience et à chaque instant essayait de l’interrompre.

Tout ça est très joli, dit-il enfin, mais il y a autre chose de plus important.

— Et quoi donc, s’il te plaît ?

— C’est de retrouver les vaches.

— Bien sûr, soupirèrent Delphine et Marinette, mais comment faire ?

— Je m’en charge, déclara le cochon. Vous pouvez avoir confiance en moi. Demain avant midi, j’aurai retrouvé les vaches.

Quelques semaines auparavant, le cochon avait fréquenté un chien policier dont les maîtres étaient en vacances dans le village. Depuis qu’il avait entendu le récit des aventures du policier, il ne rêvait plus qu’à réaliser de semblables exploits.

— Demain, à l’aube, je me mets en campagne. Je crois que je tiens une bonne piste. Tout ce que je vous demanderai, vous, les petites, c’est de me procurer une fausse barbe.

— Une fausse barbe ?

— Pour ne pas qu’on me reconnaisse. Avec une fausse barbe, je passe inaperçu n’importe où.

Les espoirs du canard ne furent pas déçus. En effet, il faisait nuit lorsque les parents arrivèrent. Après quelques minutes de conversation avec les petites, ils passèrent dans l’étable où l’obscurité était complète.

— Bonsoir, les vaches. La journée s’est bien passée ?

Et le coq, les oies, le chat et le cochon, qui occupaient chacun la place d’une vache, répondirent en enflant la voix :

— On ne peut mieux, parents. Un temps clair, une herbe tendre, une compagnie agréable, que peut-on demander de mieux ?

— En effet. Voilà une belle journée.

Les parents s’adressèrent ensuite à une vache dont la place était tenue par le chat.

— Et toi, la Rouge ? Ce matin, tu avais moins belle mine que d’habitude. As-tu bien mangé aujourd’hui ?

— Miaou, répondit le chat qui était sans doute un peu distrait ou ému.

Delphine et Marinette, qui se tenaient sur le seuil de la porte, se mirent à trembler, mais le chat reprit aussitôt :

— Encore cet imbécile de chat qui vient rôder sous mes pieds, mais si je lui ai marché sur la queue, c’est bien fait pour lui. Vous me demandez si j’ai bien mangé ? Ah ! parents ! J’ai mangé comme jamais de ma vie, si bien que ce soir mon ventre traîne presque par terre.

Les parents étaient tout réjouis de cette réponse et ils eurent envie de palper une panse aussi bien nourrie.

Un peu plus, tout était perdu. Heureusement, le chien les appela du fond de l’étable et ils se dirigèrent aussitôt de son côté.

— Brave petite Cornette. Mais comment va ton mal de tête de ce matin ?

— Je vous remercie, parents, je me sens vraiment mieux. Mais vous pouvez croire que, ce matin, j’ai été bien peinée de partir sans vous avoir dit au revoir. J’en suis restée triste toute la journée.

— Ah ! la bonne petite bête que nous avons là, dirent les parents. Ça vous réchauffe le cœur.

Et en effet, leur cœur était si débordant de tendresse qu’ils voulurent embrasser la Cornette ou au moins lui appliquer sur les flancs quelques claques d’amitié.

Mais avant qu’ils eussent seulement posé le pied sur la litière de paille, le bruit d’une querelle les attira à l’autre bout de l’étable.

— Je lui casserai les reins, criait le chat avec sa voix de vache. Je lui arracherai poils et moustache, à ce gringalet.

— Prends garde, poursuivait-il avec sa voix de chat. Tout gringalet que je suis, je me charge de l’apprendre les belles manières.

Comme les parents demandaient ce qui se passait, le cochon expliqua :

— C’est le chat qui vient encore se fourrer dans les pattes du chat. Je veux dire, c’est la vache… non, le chat…

— C’est bon ! firent les parents. On a compris. Le chat n’a rien à faire ici. Va-t’en, chat.

En quittant l’étable, ils se ravisèrent et, tournant la tête, demandèrent :

— A propos, Cornette, il n’y a pas eu aujourd’hui de nouveau scandale aux grands prés ? Ne nous cache rien.

— Ma foi, non, parents, je ne vois rien à vous signaler. Je tiens même à vous dire que le chien s’est très bien conduit.

— Ah ! ah ! c’est bien surprenant.

— Jamais je ne l’avais vu aussi sage, aussi tranquille. A croire qu’il a dormi du matin au soir.

— Dormi ? En voilà d’une autre ! Est-ce qu’il se figure, ce fainéant, qu’on le nourrit à dormir et à ne rien faire ? Il va avoir de nos nouvelles.

— Écoutez, parents, il faut être juste…

— C’est bien pourquoi il va recevoir la correction qu’il mérite.

Quand les parents arrivèrent dans la cuisine, le chien était couché sous le fourneau. Ils lui dirent :

« Arrive ici, toi, fainéant. » Comme la veille, les petites s’entremirent et comme la veille, le chien s’en tira avec un double coup de sabot dans l’arrière-train.

Le lendemain matin, les choses se passèrent très bien et très simplement. Les parents, pour se lever, avaient l’habitude de se régler avec le chant du coq. Ce matin-là, par ordre du canard, le coq ne chanta pas et les parents, derrière leurs persiennes closes, restèrent endormis. S’étant habillées en silence, les petites vinrent à la cuisine prendre leur panier à provisions et s’éloignèrent comme elles étaient venues, sur la pointe des pieds. Le cochon, qui ne tenait pas en place, les attendait dans la cour.

— Est-ce que vous avez pensé à ma fausse barbe ? leur demanda-t-il à voix basse.

Elles lui ajustèrent une barbe de maïs, très bien fournie, blonde avec des reflets roux, et qui lui montait jusqu’aux yeux. Il exultait :

— Vous m’attendrez aux grands prés, dit-il, et avant midi, je vous ramènerai le troupeau mort ou vif.

— Il vaudrait mieux vif, fit observer une oie.

— Naturellement, mais les faits sont les faits et je n’y peux rien. Du reste, si mes déductions sont exactes, nos vaches doivent être encore en vie.

Le cochon laissa partir les petites et le chien. Cinq minutes plus tard, il se mettait lui-même en route. Il allait lentement, en se donnant des airs de flâner pour ne pas attirer l’attention.

Il était huit heures du matin lorsque les parents s’éveillèrent. Ils n’en croyaient pas leurs yeux.

— J’ai eu beau m’égosiller pendant trois quarts d’heure, dit le coq, je n’ai pas réussi à vous tirer du lit. A la fin, j’y ai renoncé.

— Les petites n’ont pas osé vous réveiller, dit le canard. Elles ont emmené les vaches comme d’habitude et tout s’est bien passé. Pendant que j’y pense, la Cornette m’a chargé de vous dire qu’elle n’a plus mal à la tête.

Les parents qui, de leur vie, ne s’étaient levés aussi tard, furent si troublés qu’ils se crurent malades et n’allèrent pas aux champs ce jour-là.

Vers dix heures du matin, après avoir rôdé dans le village, le cochon, par des chemins détournés, rejoignit les petites aux grands prés. En le voyant arriver, la tête haute et la barbe en éventail, le cœur battit.

— Tu les as retrouvées ?

— Naturellement. C’est-à-dire que je sais où elles sont.

— Où sont-elles ?

— Minute, fit le cochon. Vous êtes bien pressées. Laissez-moi au moins m’asseoir. Je n’en peux plus.

Il s’assit sur l’herbe en face des petites et du chien et dit en se passant la patte dans la barbe :

— Au premier abord, l’affaire paraît compliquée et quand on veut bien réfléchir un peu, elle est extrêmement simple. Suivez bien mon raisonnement. Puisque les vaches ont été volées, elles n’ont pu l’être que par des voleurs.

— En effet, accordèrent les petites.

— D’autre part, c’est une chose bien connue que des voleurs sont des gens mal habillés.

— C’est la pure vérité, dit le chien.

— Cela nous amène à poser la question suivante : quels sont les gens les plus mal habillés du village ? Essayez de trouver.

Les petites citèrent plusieurs noms, mais le cochon secouait la tête avec un sourire malin.

— Vous n’y êtes pas, dit-il enfin. Les gens les plus mal habillés du pays, ce sont ces bohémiens qui campent depuis deux jours sur le bord de la route.

Donc, ce sont eux qui ont volé nos vaches.

— Je l’avais toujours pensé ! s’écrièrent en même temps les deux bergères et le chien.

— Oui, bien sûr, fit le cochon. Maintenant, il vous semble avoir découvert vous-mêmes la vérité. Bientôt, vous aurez oublié qu’elle vous a été imposée par la clarté de mon raisonnement. Le monde est ingrat. Il faut bien s’y résigner.

Il eut un accès de mélancolie, mais on lui fit tant de compliments qu’il retrouva bientôt sa belle humeur.

— A présent, il me reste à aller trouver les voleurs et à en tirer des aveux complets. Pour moi, ce n’est plus qu’un jeu.

— Je peux t’accompagner, offrit le chien.

— Non, c’est une affaire trop délicate. Ta présence risquerait de tout gâter. Du reste, j’opère seul.

Il renouvela sa promesse de ramener le troupeau avant midi et, quittant les grands prés, disparut aux regards des petites. Lorsqu’il arriva auprès des bohémiens, ceux-ci étaient assis en rond et tressaient des paniers. En vérité, ils étaient très mal habillés et leurs guenilles les couvraient à peine. A quelques pas de la roulotte broutait un vieux cheval tout aussi misérable que ses maîtres si l’on considérait sa maigreur. Le cochon s’avança sans hésiter et dit d’une voix joviale :

— Bonjour la compagnie !

Les bohémiens toisèrent le nouveau venu et l’un d’eux, avec un air distant, répondit seul à son salut.

— Tout le monde va bien chez vous ? demanda le cochon.

— Ça va, répondit l’homme.

— Les enfants vont bien ?

— Ça va.

— La grand-mère aussi ?

— Ça va.

— Le cheval aussi.

— Ça va.

— Les vaches aussi ?

— Ça va.

L’homme, qui avait répondu sans y penser, se reprit aussitôt.

— Pour ce qui est des vaches, dit-il, elles ne risquent pas de tomber malades. Nous n’en avons point.

— Trop tard ! triompha le cochon. Vous avez avoué. C’est vous qui avez pris les vaches.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? fit l’homme en fronçant le sourcil.

— Suffit, répliqua le cochon. Rendez-moi les vaches que vous avez volées, sinon…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus long. Les bohémiens s’étaient levés et lui administraient une correction qui mit sa barbe fort mal en point. Ses menaces et son indignation ne faisaient qu’accroître leur ardeur. Il réussit enfin à leur échapper et, tout endolori, semant sur son chemin les poils de sa barbe, alla se réfugier dans la cour de la ferme voisine où les fermiers lui firent bon accueil.

Il était deux heures de l’après-midi et, aux grands prés, les petites se morfondaient à attendre le cochon lorsqu’elles virent arriver le canard qui venait aux nouvelles. Il goûta beaucoup les raisons qui avaient conduit le cochon à soupçonner les romanichels.

— Il faut toujours juger les gens sur la mine, dit-il.

Le tout est de ne pas se tromper. Pour notre ami, je suppose qu’il n’est pas bien loin. A l’heure qu’il est, il doit se trouver en compagnie de la Cornette et des autres vaches. Allons les chercher.

Les petites, accompagnées du canard et du chien, se rendirent à la roulotte où elles ne virent personne, car les bohémiens étaient allés dans le village vendre les paniers fabriqués le matin. Le canard ne s’inquiéta même pas de cette absence. La tête baissée, il semblait examiner les cailloux du chemin.

— Voyez donc, dit-il, ces grands poils jaunes semés de distance en distance. Le cochon n’aurait pas mieux fait s’il avait voulu jouer au petit poucet avec sa barbe. Tous ces poils nous conduiront bien quelque part.

En suivant le chemin jalonné par les poils de la barbe, les quatre compagnons arrivèrent bientôt dans la cour de la ferme voisine. Les fermiers s’y trouvaient justement.

— Bonjour, dit le canard. A ce que je vois, vous êtes toujours aussi laids. Comment se fait-il qu’avec d’aussi vilaines bobines, vous ne soyez pas encore en prison ?

Tandis que les fermiers se regardaient avec ébahissement, le canard se tourna vers Delphine et Marinette :

— Petites, leur dit-il, allez ouvrir la porte de l’étable et entrez tranquillement. Vous trouverez là des personnes de connaissance qui ne seront pas fâchées de prendre un peu l’air.

Déjà les fermiers se précipitaient pour défendre la porte de l’étable, mais le canard les avertit :

— Si vous bougez seulement le petit doigt, je vous fais dévorer par mon vieil ami.

Pendant que le chien tenait les fermiers en respect, les petites entraient dans l’étable d’où elles ressortaient bientôt en poussant devant elles le cochon et le troupeau de vaches. La Cornette, qui cherchait à se dissimuler parmi ses compagnes, ne paraissait pas fière. Les fermiers baissaient piteusement la tête.

— Vous avez l’air d’aimer beaucoup les bêtes, dit le canard.

— C’était pour rire, assura la fermière. Avant-hier, la Cornette est venue me demander de l’héberger pendant deux ou trois jours. C’était pour faire une farce aux petites.

— C’est faux, rectifia la Cornette. Je vous ai demandé de m’héberger pour une nuit seulement et le lendemain, vous m’avez retenue de force.

— Et les autres vaches ? demanda Delphine.

— J’avais peur que la Cornette s’ennuie. Alors, j’ai pensé à aller lui chercher de la compagnie.

— Elle est venue nous trouver aux grands prés, expliqua une vache. Elle nous a dit que la Cornette était malade et qu’elle nous réclamait. On l’a suivie sans méfiance.

— C’est comme moi, grommela le cochon. Tout à l’heure, quand elle m’a fait entrer dans l’étable, je ne me méfiais pas du tout.

Après avoir vertement admonesté les fermiers et prédit qu’ils finiraient leur vie en prison, le canard emmena tout son monde. Sur la route, il se sépara des petites qui conduisaient les vaches aux grands prés, et rentra à la maison en compagnie du cochon. Celui-ci songeait avec amertume à sa mésaventure et à la vanité des plus beaux raisonnements.

— Dis-moi, canard, demanda-t-il, comment as-tu deviné que les fermiers étaient les voleurs ?

— Ce matin, le fermier est passé sur la route, devant la maison. Comme les parents étaient dans la cour, il s’est arrêté un instant à parler avec eux et j’ai remarqué qu’il ne soufflait pas un mot de la disparition des vaches, quoiqu’il en ait été informé la veille par les petites.

— Comme il savait qu’elles n’avaient rien dit aux parents, il aurait pu se taire simplement pour ne pas les faire gronder.

— D’habitude, sa femme et lui, justement ne manquent jamais une occasion de les faire gronder. Du reste, ils ont des têtes de voleurs.

— Ce n’était pas une preuve.

— C’en était une pour moi. A elle seule, elle m’aurait suffi. Mais tout à l’heure, quand les poils de la barbe m’ont eu conduit jusqu’au seuil de leur étable, je n’ai plus eu le moindre doute.

— Et pourtant, soupira le cochon, ils étaient mieux vêtus que les bohémiens.

Le soir, quand les petites ramenèrent les vaches à la maison, les parents se trouvaient dans la cour. La Cornette les aperçut de loin et, se détachant du troupeau, elle courut jusqu’à eux.

— Je vais vous expliquer comment l’affaire s’est passée, dit-elle. Tout est de la faute des petites.

Elle entreprit un récit où il était question de son absence et de celle des autres vaches. Pour les parents qui croyaient se souvenir d’avoir parlé à leurs bêtes la veille au soir, ses paroles étaient incompréhensibles. Désavouée par les autres vaches et par le cochon, elle faillit s’étrangler de fureur.

— Depuis quelques semaines, fit observer le canard, cette pauvre Cornette perd complètement la tête. Son idée fixe est de faire punir les petites et le chien en racontant n’importe quoi.

— En effet, approuvèrent les parents, c’est ce qu’il nous avait semblé aussi.

Depuis ce jour-là, les parents n’accordent plus aucun crédit aux rapports de la Cornette. Elle en est si contrariée qu’elle a perdu l’appétit et n’a presque plus de lait. A l’heure qu’il est, il est question de la manger.

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