Je croyais que mon récit s’arrêtait là.
La suite est l’histoire la mieux connue du monde, pensais-je. Outre les Évangiles, innombrables sont les peintres, les conteurs et, de nos jours, les cinéastes qui l’ont racontée sous mille facettes différentes au cours des siècles.
Durant les quelques années nécessaires aux recherches et à la rédaction de ce roman, dressant le portrait de « ma » Marie, je m’étais efforcé d’imaginer qui avait pu être cette Miryem de Nazareth, née en Galilée. Une femme réelle, vivant dans le chaotique royaume d’Israël en l’an 3760 après la création du monde par l’Eternel, selon la tradition juive, année qui devint la première de l’ère chrétienne.
Or ce que disent les Évangiles de la mère de Jésus tient dans un mouchoir de poche. Quelques phrases contradictoires et vagues. Un vide qui mit en ébullition l’imagination des auteurs des apocryphes qui fleurirent jusqu’à la Renaissance, romanciers de leur temps. Ainsi naquit une Marie cristallisée par le goût de l’Eglise romaine, peu convaincante et bien trop marquée par ! ignorance de l’histoire d’Israël à laquelle Miryem appartenait.
Mais le destin d’un livre n’est pas scellé par avance. Le hasard souffle et fait s’envoler les pages. Il brouille leur belle ordonnance, bouleverse les évidences pourtant longuement mûries. En vérité, les personnages ne sont jamais que de papier. Ils exigent leur vie, leur part d’imprévu. Un imprévu qui s’immisce dans les phrases et trouble leurs sens.
Ainsi, quelques jours à peine après avoir achevé une première rédaction de mon roman, le hasard a voulu que je me rende à Varsovie, ville de ma naissance. Je devais y compléter un film dédié aux Justes, à ceux, chrétiens ou non, qui, pendant la dernière guerre mondiale, ont sauvé des Juifs. Souvent au péril de leur vie.
Jamais, depuis mon arrivée tout jeune en France, je n’étais retourné en Pologne. L’émotion était grande. Et, sous le plaisir nostalgique et ambigu que chacun éprouve à retrouver les lieux de son enfance, revenait en moi une ancienne, une indélébile colère.
Je retrouvais une Varsovie étrangère à ma mémoire. Ce monde fébrile et tourmenté, nimbé du souvenir du yiddish volubile et coloré de mon grand-père Abraham, imprimeur de son état, mort dans la révolte du ghetto de Varsovie, avait disparu. Effacé, ce monde-là, aussi radicalement que s’il n’avait jamais existé.
Comme le dit souvent Joseph d’Arimathie à Miryem de Nazareth, la colère aveugle, rend maladroit au moment de défendre les causes les plus justes.
A peine arrivé dans Varsovie, mon seul désir était de quitter au plus vite cette ville. Fuir le passé et ceux qui préfèrent l’ignorer à présent, qui n’ont plus rien à m’apprendre. Un rendez-vous prévu depuis plusieurs semaines avec une femme qui, m’avait-on dit, avait sauvé deux mille enfants juifs du ghetto me retint. Me décommander eût été un affront impardonnable.
Je me suis rendu chez elle à contrecœur. A tort : le destin m’y attendait.
Je grimpai les trois étages d’un escalier branlant pour me retrouver face à une vieille Polonaise au visage bien dessiné, à l’expression juvénile. Elle souriait en plissant les yeux avec la malice d’une fillette. Ses cheveux courts et blancs étaient coiffés comme ceux d’une écolière des années trente. Juste au-dessus du front, une barrette retenait une mèche lissée avec soin. Elle se déplaçait avec précaution à l’aide d’un déambulateur.
Dans un bavardage convenu qui nous permettait de briser la glace d’une rencontre trop formelle, et comme elle s’appelait Maria, je lui confiai que j’écrivais un livre sur Marie, la mère de Jésus.
Elle s’égaya d’un sourire lumineux.
— Vous ne pouviez mieux tomber, me dit-elle. Moi aussi, j’ai eu un fils qui s’appelait Jésus, Yechoua.
Je me raidis. Elle n’accorda aucune attention à mon trouble et se mit à évoquer le ghetto. Quand je lui demandai comment elle avait pu sauver près de deux mille enfants juifs, à ma surprise, elle se mit à pleurer.
— On aurait dû en sauver plus encore. Nous étions jeunes, nous ne savions pas nous y prendre…
Elle porta un minuscule mouchoir de dentelle à sa tempe, ouvrit la bouche, sur le point d’en dire davantage. Elle se ravisa et le silence s’installa entre nous.
Durant les vingt ou trente mois qui venaient de s’écouler, j’avais peu vécu dans le présent. Ainsi que d’une drogue, je m’étais saoulé des visions d’une Galilée imaginaire, aux plaines infinies et aux pentes recouvertes de forêts sombres. J’avais navigué sur les reflets éblouissants du lac de Génézareth, arpenté les chemins de poussière des villages blancs et odorants engloutis depuis des millénaires par le temps et l’Histoire. Et soudain, brouillant tous mes songes, j’avais devant moi une table carrée recouverte d’une nappe de tissu plastifié, entourée de trois chaises aux lames de contreplaqué peintes d’un bleu écaillé par l’usage.
Décontenancé, je m’obligeai à parler, faisant remarquer qu’elle n’avait pas répondu à ma question.
Elle m’observa avec bonté et un léger amusement. Elle n’avait aucune intention de me répondre. Elle me demanda à son tour :
— Savez-vous pourquoi une grande partie de Varsovie est surélevée ? Vous avez certainement remarqué que, pour accéder à la plupart des rues, il faut emprunter quelques marches ?
Je lui répondis d’un signe. Je l’avais remarqué, mais en ignorais la raison.
— Après la guerre, les survivants n’avaient ni l’argent ni le temps de déblayer les ruines des maisons juives. Et pas le temps, non plus, d’en retirer les cadavres des habitants encore enfouis dessous. Des bulldozers ont entassé les gravats, effaçant les ruines des cours, des ruelles, des lavoirs, des puits, des fontaines, des écoles… Ils ont tout nivelé et les maisons des vivants se sont empilées sur les maisons des morts. Quand vous grimpez ces marches, vous posez les pieds sur le plus grand cimetière juif du monde.
Nous nous tûmes à nouveau, échangeant des regards embarrassés. Il arrive toujours un moment où les horreurs commises par les hommes vous laissent sans voix.
Je fixais involontairement le numéro tatoué sur son avant-bras. Elle le remarqua et le couvrit de sa main flétrie.
Deux fenêtres donnaient sur une de ces cours communes si fréquentes à Varsovie avant la guerre. Dans un angle de la pièce, une représentation de la Vierge Marie par Léonard de Vinci ornait une minuscule chapelle blanche en carton-pâte. Entre les deux fenêtres, j’apercevais, sous un verre piqueté, une photo représentant deux hommes côte à côte, l’un jeune, l’autre vieux.
Elle suivit mon regard.
— Mon époux et mon fils, dit-elle en souriant franchement. Puis, comme j’étais fasciné par le visage de son fils, elle ajouta :
— Même sur cette mauvaise photo, ça se voit. En lui, il n’y avait que miséricorde.
Je m’approchai. C’était vrai. Je remarquai ce curieux regard qu’ont les hommes qui savent ce qui les attend. Ses cheveux longs donnaient à son visage un air de fragilité que démentaient ses mains fortes croisées sur son ventre.
A mon côté, la vieille Maria murmura :
— J’adorais ses cheveux. Aussi soyeux que des cheveux de fille. Bien sûr, ils les lui ont coupés. C’est incroyable, n’est-ce pas ? cette obsession qu’ils avaient des cheveux ! Comme les philistins épouvantés par la chevelure de Samson.
Elle secoua la tête, souleva son déambulateur pour en frapper le plancher d’un petit mouvement rageur.
— Cette montagne de cheveux qu’il y avait à l’entrée des camps !
A nouveau, il ne me restait plus qu’à me taire. Je songeais à me lever et à partir. A prendre congé avec des images que je ne connaissais que trop bien.
Sans doute le devina-t-elle. Elle me lança un regard malicieux.
— Avant que vous ne partiez, je veux vous offrir quelque chose.
S’appuyant sur son déambulateur, elle se leva. A petits pas précautionneux, elle s’approcha de l’unique armoire de la pièce. Me tournant le dos, elle fouilla dans un tiroir et en retira une sorte de tube enveloppé dans un vieux journal yiddish. J’étais debout derrière elle, elle se retourna à demi, une main agrippée au support d’aluminium de son déambulateur, l’autre me tendant l’objet.
— Prenez.
— Qu’est-ce que c’est ?
Sous le papier journal déchiré par endroits, je devinais un étui rigide. Je le dégageai. C’était un cylindre de bois très fin recouvert d’un cuir pareil à une peau transparente et que le temps avait assombri, durci comme de la corne. Je n’avais vu ce genre d’objets que derrière les vitrines des musées, mais je pouvais le reconnaître. Il s’agissait d’un de ces tubes avec lesquels, il y a plus de deux mille ans et jusqu’au Moyen Age, on protégeait les écrits de quelque importance, lettres, déclarations officielles et administratives, et même les livres.
— Mais c’est précieux ! m’exclamai-je, ahuri. Je ne peux pas…
Elle balaya ma protestation en fermant les yeux.
— Vous lirez.
— Je ne peux pas emporter une chose aussi précieuse ! Vous devez…
— Tout y est. Vous reconnaîtrez la parole de celle que l’on a pas beaucoup écoutée en son temps.
— Marie ? Miryem de Nazareth ?
— Vous lirez, répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte à petites secousses de son déambulateur, me congédiant cette fois sans réplique.
*
* *
Le journal qui protégeait l’étui se défit de lui-même, brûlé par le temps. Il me fallut batailler un peu pour retirer le capuchon. Le bois et le cuir trop sec menaçaient d’éclater sous mes doigts tremblants.
A l’intérieur, je trouvai une bande de parchemin enroulée sur elle-même, mais que l’on avait soigneusement protégée à l’aide d’une feuille de papier cristal.
Le parchemin, déjà effrité sur les bords, collait à la pulpe de mes doigts dès que je le touchais. Je le déroulai sur le lit de l’hôtel, millimètre par millimètre, craignant à chaque instant de le voir se désagréger.
Le parchemin avait été malencontreusement plié. Des fragments de texte s’étaient détachés à l’endroit des pliures. Des taches d’humidité s’étaient mêlées à l’encre d’un brun passé. Par places, elles absorbaient les lignes d’une écriture petite et régulière. A première vue, je crus reconnaître l’alphabet cyrillique. Ce n’était qu’une illusion d’ignorant.
A ma surprise, à mesure que je déroulais le parchemin apparurent des feuillets de papier à petits carreaux. Eux aussi, le temps les avait jaunis, mais ils n’étaient vieux que de quelques décennies. Cette fois, je reconnus aussitôt la langue utilisée : le yiddish.
Je m’assis au bord du lit pour les lire. Dès les premiers paragraphes, mes yeux s’embuèrent, refusèrent d’aller plus loin.
Je me levai pour vider dans un verre les menues bouteilles de vodka du bar de la chambre. Un alcool médiocre qui me brûla la gorge et que je laissai agir jusqu’à ce que mon pouls cesse de battre la chamade.
*
* *
27 janvier, l’an 5703 après la création du monde par l’Éternel, béni soit-Il.
« Toi, Toi, saint, dont le trône est entouré des louanges d’Israël, c’est à Toi que se sont confiés nos pères. Ils ont cru en Toi et Tu les as délivrés. Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas nous, Seigneur ? »
Je m’appelle Abraham Prochownik. Je vis dans une cave de la rue Kanonia depuis des mois. Il se peut bien que je sois le seul survivant de la famille Prochownik. Grâces en soient rendues à notre voisine Maria.
J’espère que viendra un jour où les chrétiens la béniront comme une sainte. Moi, Juif, je ne peux qu’espérer qu’elle restera dans la mémoire des hommes comme une Juste. Une Juste parmi les nations. Que l’Éternel, Dieu d’amour et de miséricorde, la protège.
Si on retrouve ces feuillets, je veux qu’on le sache : Maria a sauvé des centaines d’enfants juifs. Elle a été déportée par les nazis – que leur nom soit maudit pour l’éternité – comme une Juive, avec son fils Jésus, qu’elle appelait Yechoua, et son époux, le père de son fils. Père et fils ont péri dans les camps. Elle, elle en a réchappé avec l’aide du réseau catholique Zegota.
« Il y eut dix générations d’Adam à Noé, dit le Traité des Pères, pour faire connaître la longue patience de Dieu, alors que toutes les générations s’acharnaient sans discontinuité à Le provoquer, avant qu’il ne les engloutisse sous les flots du Déluge. »
Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Seul l’Éternel, Maître de l’univers, le sait.
Seul l’Éternel sait aussi, comme écrit plus haut, s’il reste des Prochownik à part moi. Nous avons été, dans les temps anciens, une famille illustre. Selon la légende que m’ont transmise mon père et mon grand-père, notre ancêtre Abraham (je porte son nom) avait été couronné roi en 936 de notre ère par des tribus slaves païennes qui venaient d’accepter le Christ. La tribu la plus importante était celle des Polanes et notre famille vivait parmi eux depuis plusieurs générations.
Le Seigneur Dieu de la Sagesse inspira sans doute l’esprit d’Abraham, qui refusa l’honneur d’être roi. Il déclara aux Polanes que ce n’était pas à un Juif de régner sur des chrétiens. Ils devaient trouver leur chef parmi les membres de leurs propres familles. Il leur proposa de désigner l’un des paysans qui produisait le plus de blé. L’homme s’appelait Mieszko, issu de la famille des Piast. Les Polanes suivirent son conseil et le paysan devint « Miesko premier ».
La dynastie des Piast fut longue et s’est toujours bien conduite envers les Juifs.
Du moins si on en croit notre légende familiale.
Pour mon grand-père Salomon ; cela ne faisait pas de doute. C’était la vérité vraie. La seule fois où il a levé la main sur moi, c’est le jour où je me suis moqué de lui en prétendant que l’ancêtre Abraham n’avait été qu’un pauvre bottier sans le sou.
Pour grand-père Salomon, la preuve irréfutable de la grandeur passée de notre famille était tout entière contenue dans notre trésor familial : le rouleau qu’Abraham Prochownik aurait reçu des Piast en témoignage de reconnaissance.
Le jour de sa bar-mitsva, chaque garçon, dans notre famille, avait le droit d’ouvrir l’étui, de déployer un peu le rouleau et d’en contempler l’écriture.
Selon grand-père Salomon, ce rouleau, les Piast le reçurent des mains de saint Cyrille en personne au moment de leur conversion. Ce qui y est inscrit n’est qu’une copie. Le rouleau original était rédigé en hébreu et en grec. Mais copie ou original, ils contiennent la même chose : l’évangile de Miryem de Nazareth, Marie, mère de Jésus.
Grand-père Salomon racontait qu’Hélène, la mère de Constantin Ier, l’empereur de Rome devenu chrétien, le rapporta de Jérusalem. Le rouleau d’origine, en papyrus comme cela se faisait à l’époque, la mère de l’empereur affirmait que des femmes chrétiennes le lui donnèrent lorsqu’elle vint à Jérusalem pour édifier l’église du Saint-Sépulcre, à l’emplacement même de la crucifixion de Jésus. C’était en 326 de notre ère.
Quelques siècles plus tard, sous l’empereur byzantin Michel III, le grand évangélisateur Cyrille aurait emporté une copie du rouleau lors de son voyage en Khazarie en compagnie de son frère Méthode, en l’an 861. Il voulait convertir les Juifs khazars au christianisme. Que le rouleau fût le témoignage de la parole d’une mère juive ne pouvait que l’aider dans son entreprise chez les Khazars, espérait-il.
Par bonheur, le Saint, Dieu d’Israël, protégea le roi des Khazars contre la tentation.
Cyrille alors décida de convertir les peuples païens qui se déplaçaient tout autour du Caucase et de la mer Noire. Ce que racontait le rouleau était une preuve de l’existence de Jésus, dont les peuples païens doutaient encore. Cyrille traduisit le texte en plusieurs langues : l’ajar, qui était pratiqué dans les montagnes, le géorgien, avec l’alphabet phénicien, et le slavon.
Mon père, Yakob, fils de Salomon, devint un grand professeur de langues anciennes à cause de cette histoire. Le plus connu et le plus respecté des universités de Vienne, de Moscou, de Budapest et de Varsovie, où il a enseigné. Il y était encore lorsque les Allemands sont entrés en Pologne.
C’est lui qui reconnut la langue du rouleau transmis par notre ancêtre Abraham. C’est de l’ajar. Qu’on ne perde pas son temps à aller chercher une autre langue.
Mon père aurait pu se rendre incroyablement célèbre en faisant connaître ce rouleau. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?
La seule fois où je lui posai la question, il me répondit qu’il n’avait pas besoin d’être célèbre. Plus tard, il ajouta que ce que contenait le texte pouvait engendrer une dispute inutile. « Il y a bien assez d’affrontements dans ce monde sans en rajouter. Surtout pour nous, en ce moment. » C’était il y a sept ans, alors qu’Hitler ameutait déjà les foules. Mon père a toujours été un homme d’une grande lucidité. C’est pourquoi il n’a pas non plus laissé de traduction du rouleau, alors qu’il est le seul à l’avoir lu parmi nous.
Quant à ce qu’il est advenu du rouleau d’origine, celui rapporté par Hélène de Jérusalem, nul ne le sait. Détruit dans le sac de Byzance, supposait mon père.
Varsovie, 2 février, l’an 5703 après la Création du monde par l’Éternel, béni soit-Il.
L’organisation des combattants juifs nous pousse à la résistance. Maria, que les anges du Ciel la protègent, m’a apporté leur tract en yiddish : « Juifs ! L’occupant accélère notre extermination. N’allez pas passivement à la mort ! Défendez-vous ! Prenez la hache, la barre de fer, le couteau ! Barricadez vos maisons pour sauver vos enfants, mais que les hommes adultes luttent par tous les moyens ! »
Ils ont raison. Il faut se battre. Mais avec quoi ? Nous manquons de tout. Même des haches et des barres de fer dont parle le tract, nous n’en avons plus ! Les munitions et les armes, il ne faut même pas y songer…
De grâce, O Eternel ! fais que nos persécuteurs soient châtiés, que ceux qui nous font périr finissent en enfer ! Amen.
Varsovie, 17 février. L’an 5703 après la Création par l’Éternel, béni soit-Il.
Maria est venue à nouveau, alors qu’il est dangereux et difficile de se déplacer. Elle m’a apporté deux morceaux de sucre, quatre noix et sept pommes de terre qu’elle a trouvés je ne sais comment. Que Dieu Tout-Puissant la bénisse ! Qu’il la garde en Sa protection.
Hier, les Allemands ont vidé l’hôpital après avoir fusillé les malades qui ne tenaient pas debout et traîné les autres dans la neige jusqu’à Umschlagplatz, d’où ils les ont expédiés à Auschwitz.
Nous avons combattu et résisté comme nul ne l’avait fait avant nous. Par le verbe que l’Éternel nous a donné pour qu’il pénètre le cœur de nos bourreaux ; par le témoignage qui, si telle est la volonté du Seigneur, Tsabaoth, préservera notre souffle parmi les nations. Et maintenant — Saint, Saint, Saint est Ton nom ! – il ne nous reste que la mort à opposer à ceux qui portent la mort, afin que Ton nom, Seigneur, et le nom de Ton peuple soient glorifiés à jamais ! Amen.
Demain, je ne serai plus là. Le rouleau de l’Évangile de Marie, que les Prochownik se sont transmis de génération en génération durant plus d’un millénaire, est à présent entre les mains de Maria. Elle est libre d’en faire ce qu’elle veut. Nul ne peut avoir de meilleur jugement qu’elle.
C’est grâce à elle, Juste parmi les Justes, que demeurera le nom des Prochownik. Amen.