J’ai vu bien des trucs impensables au cours de ma garce de vie.
Tenez, j’ai vu une fille, vous lui flanquiez deux doigts dans la tirelire, elle vous sifflait la Brabançonne avec la chlaglata (elle était Belge). J’ai vu des veaux à deux têtes (pas de panique : leur mère avait quatre pis). J’ai vu (à la T.V.) la messe de Requiem pour le général de Gaulle, avec les altesses et présidents qui poireautaient à la sortie, sur le parvis, et qui discutaient le bout de gras comme on le fait après la messe du dimanche, à Pont-de-Poite ou à Villeneuve-lès-Avignon. Moi qui, toute ma vie, m’étais fait une certaine idée de de Gaulle, il m’a confirmé mon optique du monde, ce jour-là, entièrement. Le monde, en vérité, je vais vous dire… C’est rien d’autre qu’une sous-préfecture. Même pas : un village. Avec ses notables, ses commères et sa marmaille ; avec le garde-champêtre, le boulanger, la crémière, le marchand de charbon, m’sieur le curé ; avec ses pompes (à merde) et ses (hautes) œuvres.
Un disparu, plus il est grand, mieux il disparaît. Ça te fait mesurer la bêtise de l’univers, son inimportance. Tu ne peux plus retenir ce qui n’est plus. C’est de la denrée foutue. Y’a pas d’embaumement possible ! Qu’on te file le Négus à la grand-messe, ton blaze à la place de l’Etoile et tous les silences et toutes les manécanteries, les populaces, les fleurs, la couverture des hebdos, les pleurs et le berne et le solennel et tutti. C’est sué, oublié rapide ! Foutre le camp, c’est soulager du monde. La mort est un accommodement. Un bien entendu. Une solution.
Mais je m’écarte, comme disait une jeune fille violée, et c’est guère le moment, en fin d’ouvrage. Tu fais dégoder le lecteur dans les dernières pages, ploff, ton polard tu peux te le remiser dans les latrines pour lui dessiner des lettrines au composteur rectal. C’est la panne de courant pendant le grand final du Casino de Paris. J’ai vu ça une fois. Vzoum, la lumière s’est éteinte au cours du monstre tralalère des plumes, tandis que la vedette descendait l’escadrin. À la loupiote de service, on voyait trépigner m’sieur Varna sur la scène ! Il hurlait « merde, merde, merde, merde, merde ! » à toute vibure. Et Dieu sait qu’il connaissait de quoi il parlait, le cher homme ! Il écumait tellement qu’y fallut le passer ensuite ! Il clamait comme quoi c’était un attentat ! On l’assassinait ! Une cabale ! Il refusait l’évidence. En plein final ! Juste au moment étourdissant de la mobilisation générale des trucs en strass, des paillettes, des cuisses, des poum-poum de l’orchestre ! À une minute du rideau. Au moment que t’as fini de faire grimper ta mayonnaise !
J’ai assisté, je vous dis. Donc, je sais ce que j’encours à disserter « à présent ». Je piétine les règles. La témérité poussée à ce degré frise la folie. Tant pis, j’accepte les risques. Ma liberté d’expression avant tout ! Je finirai en flaque, peu importe. Bouse ou barbouze, qu’est-ce qui macule le plus ? Ah ! se déféquer soi-même, je vous dis ! La voilà, la belle apothéose ! Le sublime aboutissement ! Je porte en moi le germe de ma propre destruction. Et je le taquine, je le bricole, je le caresse, le pourléche, le titille comme un clitoris bienveillant.
Enfin, faut que je poursuive, j’sus sous contrat. Et même sur contrat.
Je dois romancer. Que dis-je : livrer !
Doc, de toutes les choses insensées de ma vie, la plus impensable, c’est bien cette apparition du Vieux.
— Aaaaah ! exhale Bérurier.
— Oh ! dis-je plus sobrement.
— Von Chichmann ! rugit l’un des investisseurs en se ruant sur pépère armé d’un fulgurant couteau à cran d’arrêt (facultatif).
Je n’ai que la présence d’esprit de cueillir le zig d’un coup de saton dans les frangines, sinon il nous plantait Achille aussi sec.
Un qui domine la situation de très haut, avec une classe folle, c’est le Dabe, précisément. Il frappe dans ses mains, comme un maître d’école pour ramener le calme dans sa classe.
— Allons, allons, messieurs ! Ne nous écharpons pas. Il est temps de procéder à une mise au point franche et nette !
Le brigadier de gendarmerie qui connaît mon vénérable boss et le respecte à s’en donner le tournis salue militairement.
— J’embarque tout le monde, monsieur le directeur ? questionne cet homme de devoir.
— Absolument pas ! refuse le Dirlo. Vous désarmez ces messieurs qui me paraissent un peu nerveux et vous conduisez les blessés à l’hôpital.
L’autre voudrait protester, seulement il a le sens de l’obéissance, ayant celui du commandement.
— Très bien, monsieur le directeur !
Tandis que ses deux pandores et lui-même explorent les poches des gars du Shin-Beth, je vois sortir de la chambre où se planquait Pépère, un second personnage pittoresque qui n’est autre que Ross, le chauffeur anglais du Big Patron[46].
Grand, rouge, le nez busqué, terrible derrière sa formidable moustache roussâtre, Ross est en train de replier l’exemplaire du Times qu’il lisait pendant les péripéties périphériques que j’ai eu la grande joie et non moins grand talent de vous bailler un peu plus auparavant.
— Ross ! murmure le Vieux, voudriez-vous nous servir à tous un peu de Xérès, je vous prie, nous allons descendre au salon !
Vous materiez cet aréopage, les gars, vous n’en reviendriez pas. Six agents israéliens forment un groupe aimable réparti sur deux canapés en équerre. Les bourdilles ont évacué les deux blessés et nous traversons une période d’étrange accalmie.
Le Dabe examine la brèche produite par le camion-citerne. Il hoche la tête (ses fonctions ne lui permettant pas de branler le chef[47]) et soupire en se retournant :
— Vous n’avez guère de respect pour une demeure du XVIIIe siècle, messieurs !
L’un des six agents (celui qui escortait le chauffeur et qui est également vêtu d’une combinaison Shell) ricane. Le Vioque se tourne vers lui.
— Est-ce vous qui dirigiez le commando, cher monsieur ? demande notre Patron respecté.
— Hélas ! répond l’interpellé. J’ai eu ce triste privilège et n’en suis pas plus fier pour autant. Nous étions huit contre deux et nous avons échoué misérablement ! Mais ne vous réjouissez pas trop vite, Von Chichmann, vous êtes démasqué désormais et en Israël on a la mémoire aussi tenace que la rancune. Un jour ou l’autre vous paierez vos crimes !
Le Vieux lui sourit.
— Vous fûtes victime d’une méprise, mon cher ami, déclare-t-il d’une voix grave. Elle est d’ailleurs fort explicable ; mais je tremble à l’idée de ce qui se serait passé si mes deux collaborateurs ici présents, le commissaire San-Antonio et l’inspecteur principal Bérurier, n’avaient pu m’alerter à temps, tout à l’heure. Certes, depuis que je les savais coincés au Moyen-Orient à la suite du détournement de l’avion, je me terrais dans ma maison de campagne, mais je n’en attendais pas moins, ce jour, une livraison de fuel sans penser à mal !
Il toussote dans le creux de sa main repliée, ainsi qu’il a l’habitude de le faire lorsqu’il est nerveux.
— Je tremble rétrospectivement, non pour ma vie, mais pour mon honneur, ajoute cet homme de bien. Moi, ex-criminel de guerre ! Seigneur, quel désastre ! Certes, on aurait pu établir mon innocence par la suite, mais un mort a du mal à se disculper et quand on vous tue pour de telles infamies, il en reste toujours quelque chose, si je puis dire, même après une réhabilitation. Et puis quel scandale en France ! Le chef de la police trucidé chez lui comme un vulgaire truand ! Ah, messieurs…
Il me prend aux épaules, Achille. Des larmes scintillent dans ses prunelles claires. Et vous savez ce qu’il fait ? Il m’embrasse ! Parfaitement ! La double bise : mffou, mffoui !
— Ah, San-Antonio, mon cher enfant, balbutie-t-il, que de reconnaissance !
— Et moi, et moi ? implore Bérurier à travers des sanglots glycérineux.
— Vous aussi, intrépide Bérurier, brave parmi les braves ! ajoute le Vioque.
Et dans la foulée, il accolade également le Gros.
Quelle émotion !
— Vous voyez cette joue, mon Directeur ? coasse l’Enflure. À partir de désormais, je la laverai plus, manière de conserver intact l’emplacement de ce baiser dont je peux dire, en tout bien tout t’honneur, que jamais un seul de ma Berthe m’a fait autant d’effet.
La toux sèche de son chauffeur rappelle notre Boss à la dignité de ses fonctions.
— Messieurs, reprend celui-ci, en s’adressant aussi bien à nous qu’aux Israéliens, Von Chichmann est mort de ma propre main et, chose curieuse, il est mort dans cette maison alors qu’il venait m’arrêter en mai 1944.
« Car, à Dieu ne plaise, je fus un grand résistant ! »
Il caresse son revers de veston où voisine la rosette et la croix de la Libération.
— Il existe un témoin de la chose : Ross, mon admirable valet de chambre-chauffeur.
— Lorsque la chose se produisit, reprend le Big Dabuche, Ross élimina à lui seul les quatre hommes qui escortaient Von Chichmann. Voulez-vous dire comment à ces messieurs, Ross ?
— Au curare, monsieur. Je tenais la recette d’un major de l’armée des Indes. On oublie trop l’efficacité de la sarbacane dans la vie moderne. Elle a complètement disparu alors que c’est là un ustensile discret et prompt. Je me tenais embusqué derrière ce paravent avec une provision de fléchettes, et, par ce trou que nous avons religieusement conservé, j’ai pu foudroyer les quatre hommes avant qu’ils eussent eu le temps de réaliser. Pendant ce temps, monsieur, vous tiriez une demi-douzaine de balles sur le sinistre Von Chichmann, ce qui nous obligea, par la suite, à changer le tapis.
— C’est exact, Ross. Et que se passa-t-il ensuite, voulez-vous le dire à ces messieurs ?
Ross parle tout en emplissant de Xérès des verres de cristal taillé.
— Ensuite, monsieur, continue le docile serviteur, je crois avoir poussé une exclamation de surprise, ce qui n’est ni dans mon emploi, ni dans mes habitudes.
— Et pour quelle raison poussâtes-vous cette exclamation, Ross ?
— À la vue du cadavre de Von Chichmann, monsieur.
— Expliquez-vous !
— Le Seigneur dont les desseins sont impénétrables, monsieur, avait voulu que cet être damné fût le sosie du meilleur des hommes.
— C’est-à-dire, Ross ?
— De vous, monsieur ! Il m’a été donné de croiser des frères jumeaux qui se ressemblaient moins parfaitement que vous deux.
— Que décidâmes-nous, après avoir fait une telle constatation ?
— Moi, rien, monsieur. Mais vous si ! Poussé par cette folle témérité dont vous fîtes preuve à tant de reprises, vous voulûtes utiliser cette ressemblance aux fins les plus nobles, monsieur. Comme vous parlez admirablement l’allemand…
— N’exagérons rien, Ross.
— En tout cas beaucoup mieux que l’anglais, monsieur, je puis le jurer. Comme vous parlez admirablement l’allemand, disais-je, vous avez pris les risques les plus grands. Revêtu de l’uniforme de votre sosie mort, uniforme que j’eus le plus grand mal à stopper et à détacher (soit dit entre parenthèses), vous vous rendîtes dans différentes prisons de la région parisienne et vous prîtes sur vous de faire libérer des gens promis au peloton d’exécution. Ce sont là des hauts faits de la guerre, monsieur, et qui renforcèrent encore l’admiration que déjà je vous portais !
Le Patron se plante devant le chef du commando israélien.
— Voilà toute l’histoire, monsieur. Lorsque nos services de contre-espionnage ont intercepté un message révélant que le Shin-Beth avait retrouvé Von Chichmann, j’ai eu un petit pincement au cœur. Vous savez, une espèce de prémonition. Je me suis dit : le cadavre de Von Chichmann n’a jamais été retrouvé, on n’a jamais pu prouver sa mort (car je suis aussi discret que Ross) et en fait, j’ai, pour les besoins de notre cause, prolongé officiellement l’existence de cet immonde nazi pendant quelques jours. Puisque j’interprétais Von Chichmann avant qu’il disparaisse tout à fait, n’est-il pas logique de conclure que c’est sous mes traits à moi que les Services de Tel-Aviv croient l’avoir retrouvé ?
Le Bien-Aimé Dirluche se tourne vers moi.
— Voilà pourquoi je vous ai confié cette mission, je voulais être tenu au courant de la situation en détail, et pour cause. Savoir si c’était bien moi que le Shin-Beth avait repéré et ce qu’il comptait faire.
— Je peux dire quelque chose ? demande sèchement l’Israélien en combinaison que j’aime.
— Je vous en prie, répond Achille.
— Vous venez de nous raconter quelque chose de fort intéressant. Seulement il vous reste encore une formalité à accomplir.
— Et laquelle, cher monsieur ? gazouille le Boss, en prenant la voix de M. Jean Nohain.
— Prouvez-nous que vous dites bien la vérité !
Béru se dresse.
— Je te vas prouver que quatre doigts et un pouce quand je les replie, ça donne un poing d’acier, hé, fesse de rat ! La parole de mon très honoré directeur te suffit pas ?
— Calmez-vous, Bérurier ! ordonne le Patron.
Il semble vaguement songeur. Pas trop. Ross s’approche de son maître et balbutie :
— Voulez-vous me permettre de vous rappeler un détail, monsieur ?
Il cause pas à la troisième personne, l’Angliche. Il emploie volontiers le mot monsieur, le prononce même avec une certaine emphase, mais pour le reste, c’est le « vous » familier des Rosbifs !
Le v’là qui jactouille dans l’étiquette du Vioque. Un Anglais qui chuchote, je défie quiconque de comprendre ce qu’il dit. Pourtant Achille semble fort bien piger, lui. L’habitude…
— Merci, Ross, en effet, je ne m’en souvenais plus !
Puis, s’adressant à l’agent israélien, toujours hostile, il lui demande :
— Je suppose que vous aviez un dossier très complet sur Von Chichmann et que ses moindres particularités physiques vous sont connues ?
— Exact ! répond l’interpellé.
Pépère radieuse.
— Parfait. En ce cas vous n’ignorez pas qu’une de ses jambes n’était pas tout à fait normale.
— Il avait une broche au péroné droit, récite l’autre, bigrement documenté, comme vous pouvez le constater. À la suite d’un accident d’avion…
— En effet, mon cher. Il s’en suivait une légère claudication que je me suis appliqué à imiter lorsque j’ai interprété son personnage.
Le Dabe se met à marcher en tournant en rond, comme lorsqu’on essaie une paire de chaussures.
— Veuillez constater que je ne boite pas. En outre, si vous y tenez, je puis me faire radiographier, vous verrez que je trimbale pas le moindre corps étranger pour étayer mon squelette.
Le copain du Shin-Beth hoche la tête.
— Depuis la guerre, les techniques ont évolué dans la chirurgie osseuse, comme ailleurs. Vous avez très bien pu faire remplacer cette broche par une greffe ou un truc similaire.
Béru s’est assis en tailleur sur un pouf. On dirait une citrouille. D’ailleurs on dirait toujours une citrouille, Béru.
— T’es comme saint Thomas, mon pote, grogne-t-il. Ou alors tu cherches des patins pour le plaisir, ce qu’auquel cas tu pourrais bien te retrouver avec tellement de broches toi-même que tu ressemblerais à un échafaudage tubulaire.
— Laissez, laissez, Bérurier ! réitère doucement Achille, lequel possède toutes les patiences aujourd’hui.
Il regarde son chauffeur.
— Je crains bien, Ross, que vous dussiez exécuter un petit travail désagréable, soupire-t-il.
— Je suis prêt à subir les hard labours pour l’accommodement de votre honneur, monsieur. Que sont quelques méchantes ampoules aux mains en comparaison de votre dignité ? La seule chose qui me contriste, c’est de devoir saccager notre merveilleux massif de rhododendrons, orgueil du jardin. Mais enfin…
L’homme aux moustaches rousses fait une fausse sortie et murmure en considérant Bérurier.
— Il est certain que si monsieur l’inspecteur principal Bérurier acceptait de m’aider, nous gagnerions un temps précieux.
— Mais tout ce qu’a de volontiers d’avec plaisir, s’empresse le Mastodonte. Ça consiste en quoi t’est-ce, ’xaguetement ?
Le Vioque murmure en caressant son beau crâne mordoré et lisse comme les meubles fruitiers du salon :
— Ça consiste à déterrer la carcasse de Von Chichmann qui gît dans mon jardin depuis l’Occupation, mon bon Bérurier.
Son regard gêné glisse jusqu’à moi.
— Nous n’avions guère le choix, s’excuse-t-il. Il fallait parer au plus pressé, qui était d’escamoter les cadavres. Ross les a enterrés dans les plates-bandes, car à l’époque nous cultivions la pomme de terre de préférence aux rosiers. Je sais… J’aurais dû, ensuite, signaler leur présence et leur assurer une sépulture… heu… plus convenable. Mais voyez-vous, mon petit, à la Libération j’ai tout de suite été appelé à de hautes fonctions et j’ai pensé que, pour mon standing, il valait mieux ne pas jeter sur lui une petite note macabre, toujours déplaisante. En tout cas, bien m’en a pris de ne pas exhumer ces messieurs, puisque aujourd’hui le squelette de Von Chichmann va, grâce à sa broche au péroné me laver de cet effroyable soupçon.
Moi, vous savez, j’ai toujours pensé que le Vieux était un cas !