CHAPITRE IV LA RECONNAISSANCE DE BERU

Horry Zonthal étend son bras vers le large fleuve aux eaux couleur de mercure qui s’écoule devant nous.

— Le Tigre ! fait-il.

Déjà Béru bondit sur l’un des flingues trouvés dans notre camion, de belles armes made in France car vous le savez, mes amis, notre glorieux pays est devenu un fournisseur important en matière d’engins meurtriers. Jadis nous exportions nos vins. À présent nous bradons des mécaniques à éliminer le trop-plein de la planète. On soldait nos putes, dorénavant elles ne sont plus que la prime pour le guerrier, genre la petite bagnole ancienne dans le pacsif de lessive. La formule Turlu-tu tues, ça s’appelle. Mille mitraillettes et t’as droit à une pouffe. On te débloque une rouquine contre l’achat d’un canon. Notez qu’il vaut mieux vendre des armes que de s’en servir, comme ça on reste en bonne santé pour assurer les réassorts. On s’occupe seulement de la facturation et des Te Deum. À eux le missile, à nous le missel. Le Français, de défaites en sécessions, d’abdications en dérouillanches, il a cessé d’être fringant impérialiste, soldat intrépide, conquérant magnanime pour devenir commerçant. Adieu, Mars ! Salut, Mercure ! Tous sous le signe de la balance épicière !

— Où qu’il est, ce tigre, que je rapporte une descente de lit à Berthe ! gronde l’énorme.

On lui explique ! On le géographise. Bougon, il repose les flingues.

— On arrive bientôt à la Bague-Dague ? s’inquiète-t-il.

— Voilà ! répond Zonthal.

Des minarets, des dômes, des mosquées rutilent au clair de la lune (laquelle se fait un devoir de rester continuellement en croissant dans ces régions, vous pensez bien !).

— J’espère qu’a une succursale de Sigrand dans ce bled, poursuit le Déloqué. J’en ai classe d’avoir le dargeot en montre.

Car il a abandonné sa vêture inférieure sur le terrain de ses exploits. C’était son futal ou nous ! Le cul à l’air, fringué d’une chemise et de sa lévite de rabbin, il manque quelque peu de décence, Balochard. Les joyeuses tintinnabulantes, les jambons poilus, le bide qui proémine, c’est pas exactement la tenue play-boy ! M’étonnerait qu’on trouve sa photo dans Esquive ! En tout cas, sa mise — ou plutôt sa « démise » — ne contribue pas à nous faire passer inaperçus.

On continue de driver en direction de la ville.

— Une bonne chose que nous soyons à bord d’un camion militaire, déclare l’agent israélien, de la sorte je suppose que les patrouilles de nuit ne nous stopperont pas. On va prendre le premier pont et foncer vers les faubourgs de Rashitik, car c’est là-bas que se trouve la personne qu’il nous faut contacter. Rue du colonel Moussah Râzzé, très exactement.

Plein à ras bord de détermination, je me dirige vers le pont Râdih Sâlé qui se trouve à main gauche. Manque de bolanche, un groupe de militaire le barre. En nous apercevant, l’un d’eux se met à balancer un fanal, tandis que les autres braquent leurs mitraillettes.

— Arrêtez ! me conseille Zonthal, je vais essayer de parlementer.

Fectivement, s’adressant au gus à la loupiote, il lui crie des trucs qui s’écrivent de gauche à droite ; seulement il a dû les prononcer de droite à gauche, car le préposé se met à hurler plus fort que lui.

Les crans de sûreté des armes cliquettent avec un ensemble parfait.

— Ils nous ordonnent de descendre, chuchote Horry Zonthal, c’est la garde du croissant rouge brioché, des types d’élite, j’ai bien peur qu’on soit fichus.

Notre lenteur à obéir n’est pas du goût de nos interpelleurs car ils nous couchent en joue sans plus attendre.

— Planquez-vous, je déboule ! lancé-je à mes deux compagnons.

J’embraye et file un coup de sauce mémorable. Le camion bondit. Les soldats se jettent en arrière. Brève est leur confusion car ils se mettent à défourailler illico. J’entends sonner les balles contre les tôles du bahut. Les boudins éclatent à qui mieux mieux.

Pour couronner la farce, une méchante escouade surgit de l’autre bout du pont. Des délurés, ces nouveaux arrivants, puisqu’ils trouvent le moyen de flinguer en courant. On est coincés, cernés, cuits, râpés. Alors San-A. il ne fait ni hune n’hideux. Dans les cas désespérés faut pas craindre de gâcher son beau complet des dimanches. Je donne un coup de volant violent à droite et notre camion file recta sur le garde-dingue du pont. La balustrade de fonte vole en éclats. Notre tire pique du blair et choit dans le fleuve. Espérons qu’il est un tantisoit peu en crue, lui aussi. Des tomobilistes se complaisent à mettre un tigre dans leur moteur, nous autres, c’est un moteur qu’on met dans le Tigre[10]. Fort heureusement, on ploufe au beau mitan de la tisane, là où qu’elle est le plus épais. Par un miracle tout ce qu’y a de miraculeux, à tel point qu’à Lourdes on n’aurait pas pu faire mieux, le Berliet tombe d’équerre. Il coule très lentement, ce qui nous laisse le temps de l’évacuer.

Cette histoire n’est qu’un éternel recommencement, hein ? À nouveau la flotte où on clapote, et des gars qui nous tirent dessus, d’en haut. Seulement, on barbote dans des ténèbres cloaqueuses et faudrait une balle perdue pour nous farcir.

À se démener sauvagement, on arrive à rallier la rive.

— Et moi que je me figurais que ces patelins manquaient d’eau ! bredouille le Gros. On passe son temps à faire la brasse papillon !

Des bruits de pas cadencés nous incitent à la débinade extra-prompte.

— Filons vite ! murmure Horry Zonthal.

— Mais z’où ? s’inquiète Béru.

— Ailleurs ! répond pertinemment notre ami.

Il prend l’initiative de la direction. Nous le suivons, en bons Panurges. On se trouve sur une étendue galeuse où il ne fait pas chouette se déplacer, vu que le sol est recouvert d’une épaisse croûte de sel. On casse la croûte en courant, ce qui freine notre vélocité.

— Jetons-nous à terre et ne bougeons plus ! déclare l’Israélien.

Il donne l’exemple en se laissant tomber sur le sol, raide comme un piquet. La violence de l’impact lui a permis de s’enfoncer de trente bons centimètres, de telle sorte qu’il affleure à peine la surface de la croûte salée. Je pige son admirable ruse. À distance, et même d’assez près, il est impossible de déceler sa présence. Convaincu de l’excellence de sa tactique, je l’imite.

Béru en fait autant. Maintenant nous sommes absents du paysage. Seule, la grande lumière du jour pourrait nous faire repérer. On patiente ainsi deux bonnes heures, suivant à l’oreille le brouhaha de la chasse à l’homme. Il y a des cris, des galopades, des salves, des ronflements de voiture, des coups de frein, des ordres, des contrordres, du désordre. Enfin, estimant que nous avons dû nous noyer, les braves garçons suspendent leurs recherches à un portemanteau et vont se coucher. On laisse s’écouler encore du temps, après quoi on réveille Bébéru et, en rampant, on gagne la ville.

Les ruelles grouillent de monde, malgré l’heure tardive. Des mômes dépenaillés pioncent à même la terre. Des types palabrent en mâchant je ne sais quoi de dégueulasse qui les fait cracher noir. Une cacophonie de radios diffusant des musiques orientales, flûtées, acides ; des cris, des rires emplissent le quartier. Sur les murs, d’effroyables affiches à la typographie très rudimentaire nous offrent un échantillonnage complet de juifs pendus, d’ogres américains aux babines dégoulinantes de sang et de capitalistes exploiteurs ayant un coffre-fort en guise de ventre et une bombe H entre les dents. Bérurier trottine malaisément dans sa lévite transformée en pantalon. Vous dire qu’on ne se fait pas remarquer serait un vilain mensonge. On a beau raser les murs, filindienner dans les coins d’ombre, notre passage ne laisse pas que de troubler les populations.

— Nous devons être signalés depuis un bon moment déjà, déclare Horry Zonthal, et je gage que la police ne va pas tarder à apparaître, mais j’espère toutefois que nous atteindrons la demeure de notre correspondant à temps ; la rue Moussah Râzzé est à deux pas.

— Vous comptez vraiment que votre correspondant saura nous tirer d’affaire ?

— Elle est très efficace, dit-il simplement.

— Ah, car c’est une femme ?

— Oui.

Il lève la tête au carrefour, comme un qui cherche à se repérer.

— Rue Colonel Moussah Râzzé ! annonce-t-il en nous désignant une pincée de vermicelles peints sur le mur.

Décidément, il est précieux, Zonthal. Sa profonde connaissance du pays et de sa langue risque de nous sauver la mise.

Il tourne à droite. Y’a plus que des hommes dans cette venelle qui malodore infernalement. Des hommes et des chiens, aussi faméliques les uns que les autres. Les mecs ont cette allure louche et turpide des mâles en train de draguer dans les quartiers réservés. Horry traversa la rue en une demi-enjambée et s’engouffre sous un porche bas orné d’un encadrement en mosaïque. Un zig un peu bouffi, au teint verdâtre et aux yeux atones est occupé à rajuster son Khâlbarr[11]. Il nous regarde entrer en ricanant et déclare avec un fort accent bédouin :

— Steputê bhôn anib ! Vfrié-miheu ed voutapésur lâ kolônn !

— Qu’est-ce qu’il raconte ? grommelle Bérurier.

— Il porte une appréciation peu avantageuse sur l’amie que nous venons voir, répond Horry Zonthal, car j’ai oublié de vous le dire : il s’agit d’une prostituée.

Comme il vient de nous apporter cette précieuse information, un cri, presque un rugissement, retentit tout près de là.

C’est une femme qui vient de le pousser.

D’instinct, nous fonçons. Une porte s’offre (dans un lupanar, même les portes s’offrent). D’un coup d’épaule, nous l’ouvrons. Un spectacle déroutant se propose à nos regards stupéfaits. C’est gonflant, la vie. Dans les périodes les plus graves, les plus dramatiques, faut que la farce montre le bout de son nez de gugusse. Rires et larmes, frissons d’aise et frissons d’angoisse s’entremêlent.

Alors que nous voilà en pleine béchamel, traqués, forcés, cernés, alors que l’armée et la police nous coursent, alors que nous jouons notre peau à pile ou face, une scène cocasse, insolite, grandiose, nous fait pouffer.

Figurez-vous, mes petites curieuses, qu’on vient d’entrer dans une pauvre piaule de « travail » chichement meublée d’un lit et d’un clou dans le mur. Deux personnes occupent cette chambre ; une femme brune, au regard béant d’effroi, et un grand gaillard immensément large d’épaules, avec un petit dargiflard ridicule. La dame s’est lovée sur le plumard, les jambes serrées, les bras tendus en butoirs de chemin de fer. Elle secoue la tête. Tout son être est une dénégation éperdue ! Un refus ardent ! Une protestation formelle ! Un désaveu complet ! Une opposition définitive ! Elle dit non : en bédouin, en kurde, en sanscrit, en anglais, en français, en sourd-muet, en turc, en arménien, en gesticulant. Seulement son clille ne l’entend d’aucune oreille. Il est pour la logique des choses, lui. Pour l’équilibre d’un système dûment éprouvé. Il a payé, il consomme, voilà tout ! Son flouze est déjà dans le bas de la dame. Lui il veut son dû. Rien de plus. Mais rien de moins. Contre une pincée de dinars il a acquis le droit d’emmener Popaul au cirque : il exige sa représentation. Ou alors ça bardera ! Un marché est un marché ! Surtout en matière coïtale. On peut plus discutailler lorsque les sens sont en condition. Vous raisonnez le rut, vous autres ? Non, hein ? C’est pas concevable.

Le zig en état de fornication, faut l’assouvir. Pas moyen d’échapper. C’est meurtrier, un mâle commencé et pas fini. Y’a de l’homicide dans son mandrinoche. L’homme que je vous cause, rien qu’à le regarder de dos, on devine qu’il tuera si on lui refuse sa potion d’extase. La gonzesse doit bien le sentir, et malgré tout elle dit « non, que c’est pas possible ; que c’est inconcevable ; utopique ; à rayer de la liste des possibilités ; à bannir ; à oublier ».

On s’avance. L’ardent hardeur ne nous attentionné même pas. Agenouillé sur le terrain de manœuvre, il prend sa position, ses dispositions. Y’a pas d’Allah, faut qu’elle en donne pour l’article, mam’zelle chochotte ! Quelle fournisse !

On contourne le démoniaque, soucieux de contrôler les raisons d’un refus inexplicable de la part d’une personne pratiquant le taxi-cul. À peine qu’on l’avise de trois quarts, déjà on a pigé ! On joint notre frayeur à celle de la pute. On est commotionnés, abasourdis.

— Pire que m’sieur Félix ! bredouille Béru[12].

Oh oui : bien pire !

Une chose pareille, ça paraît impossible. Dans les cauchemars les plus saugrenus, on n’en rencontre pas de semblable. Ça n’appartient plus à un homme, c’est plutôt une zézette avec un homme au bout, comprenez-vous la différence ? Ça défie la logique, l’imagination, la nature ! C’est poignant. C’est sidérant ! Ça blesse la vue ! Ça bafoue. On en grelotte d’humiliation, de détresse, de pitié, de tout ! On a froid. On a besoin de crier. Besoin de prier ! De se voiler la face ! De demander pardon ! De se la mettre sous scellés. On en veut à sa mère ! On se déplore !

— Au secours ! crie la donzelle, comme le zig précise son action ! À moi !

Crier « à moi » quand justement on en veut pas, c’est une hérésie, non ? Notez qu’elle l’a crié en arabe, mais il est des circonstances où l’on n’a pas besoin de coiffer ses écouteurs pour obtenir la traduction. Des circonstances où les faits causent !

Béru vole au secours de la pauvrette. Car, pour le coup, il lui redonne une totale virginité, à la fille, ce mec exceptionnel. Lui revalorise le fignedé. Elle a la gaufrette précieuse, miss Prends-moi-toute, par opposition. Son inaptitude à recevoir l’anormal la rend nubile, tout soudain. Lui confère automatiquement un petit côté « jeune fille violée » qui émeut l’honnête homme.

Le gros secoue le bras du forcené.

— Hé ! Planque ton Obélix, mon pote ! exhorte le Valeureux ! Et reste av’c nous, qu’autrement sinon tu vas assassiner c’t’pauv’ guêpe ! La défoncer jusqu’au moral ! Soye objectif, quoi, merde ! C’est comme si Pompidou voudrait faire passer la revue du Quatorze juillet par le Passage des Panoramas ! Ce sidi, j’sais pas où que tu peux trouver des Champs-Élysées capables de laisser défiler ta force de frappe ! Ah ! mon pauv’ vieux… Et moi qui plaignais un cousin à Berthe parce qu’il a un pied bot !

Nulle bonne parole n’est susceptible d’atteindre l’entendement de cet homme (je devrais écrire : de ce surhomme). C’est un fauve ! Un cerf en plein élan ; un tigre, un plantigrade ! Mais non, que cité-je là : c’est un é-lé-phant ! Il grogne ! Il s’obstine ! Il s’impétueuse sur la personne. Comprenant l’inefficacité du verbe en face de ce problème, l’intrépide passe aux actes, lui aussi. V’lan ! Il porte un atémi foudroyant sur le corps du délice. Une manchette pareille, je vous jure, un rhinocéros en choperait le torticolis. Le membre actif devient membre honoraire aussi vite que se dégonfle un ballon en baudruche contre lequel on a voulu éteindre sa cigarette. Fou de rage, le client se jette sur son agresseur. Seulement, s’il a la force il lui manque la technique. Le Mastar esquive, puis lui place deux ou trois une-deux à la face, ce qui représente une demi-douzaine de gnons homologués, l’autre s’écroule sonné. Bérurier décroche ses fringues du clou et les lui jette en déclarant :

— Disparais, toi et ton pipe-line de malheur ! Pas la peine de trimbaler un chibroc de diplodocus quand on est incapable d’amortir quèques chiques-naudes. Ça se prend pour Jumbo et ça se laisse mettre K.O. d’un coup de plumeau ! Gonzesse, va !

Il le vire hors de la chambre.

— Tu sais, dis-je au gros, des « gonzesses » pareilles, je ne crois pas que nous en rencontrerons beaucoup.

Plus réaliste que nous, Horry Zonthal est déjà en train de parlementer avec la fille. Il s’adresse à elle en anglais.

— Je cherche Fatima Shagatdôré, dit-il. Est-ce vous ?

L’interpellée qui reprenait du poil de sa bête depuis l’expulsion de son invraisemblable client a une nouvelle mimique effarée.

— Elle n’est plus ici ! Plus ici ! jette-t-elle en hâte, en vrac et en haletant (faut le faire).

— Où est-elle ? insiste l’agent israélien.

— On l’a pendue hier matin, elle appartenait à un réseau d’espionnage.

Et floc ! À vous de jouer, monsieur le maire ! Notre ultime planche of salut, déjà passablement vermoulue, s’écroule.

Comme pour concrétiser notre affliction, voilà que ça se met à brouhahater ferme in the Street.

— Acré ! glapit le Dodu qui vient de jeter un œil par l’entrebâillement ; v’là les matuches ! C’te carne de Jumbo a fait un foin terrible. J’aurais dû lui administrer une totale. Il nous balance aux bourdilles, la vache !

On a une réaction similaire, Zonthal et moi. On se complète admirablement. D’un même élan on empoigne le plumard de la nana et on le coltine devant la lourde. Faible obstacle. Dérisoire sursis ! Y’a pas d’autre issue à la pièce. S’agit d’une tanière à bavouiller, d’un alvéole à vérole, d’une cellule d’émois ! Alors, que faire ?

C’est le Proéminent qui trouve. Il nous désigne la cloison nous isolant de la pièce voisine. De simples planches grossièrement tapissées. Le v’là qui prend du recul. La charge sauvage ! un taureau furax ! Le mur de bois éclate. Le Gros continue de débouler chez les voisins. Un couple en train de bien faire, que dis-je : de bien foutre ! Une collègue à la gentille brunette qu’on vient de délivrer éponge un vieux barbu au crâne rasé et au bide tombant. Pépère qui opérait sa jonction avec des apothéoses sensorielles est culbuté en pleine gloire ! Il a été propulsé hors de sa partenaire hors du lit ! Il gît « à plat ventre » sur le plancher rugueux, bramant tout ce qu’il sait, avec son zigom qui tortillonne. Vous parlez d’une avarie de machine !

— Pleure pas, Pépère, lui lance le Mastar, on t’a p’t’être évité une chtouille mémorable !

Nous avons franchi la brèche. Déjà ça tambourine à notre porte. J’sais pas s’il a lu Marcel Aymé, Alexandre-Benoît, toujours est-il que le Passe-Muraille, c’est son modèle. Le voici qui réitère. Une nouvelle ruée. Un nouveau fracas ! Et les cloisons cèdent ! Des béantures se forment ! Un autre couple est interrompu dans ses ébats ! Cette fois ils sont tombés l’un sur l’autre et le monsieur se trouve engagé jusqu’à la garde dans l’hagarde. Faudra les désunir au démonte-pneu, probable. Un taureau, je disais de Béru ? Non : un bélier, mes fils ! Heureusement que l’immeuble est supra-léger. Si toutes les maisons ont cette friabilité, on va traverser Bagdad de la sorte. À présent, il démantèle une porte, le Calife.

Broutille, vous pensez ! On déboule dans un couloir obscur et malodorant. À droite, the Street. Grouillante d’uniformes ! C’est pas pour nos pommes. On oblique à gauche. Un escalier ! On le gravit. Pas haut, car l’immeuble ne comporte qu’un étage. Une sorte de tabatière livre accès au toit. Pas le temps d’entonner « J’ai du bon tabac ». On s’entrehisse. Les tuiles romaines, cuites et recuites par l’impétueux soleil, craquent sous nos pas. On galope dans les pénombres. Fuir, c’est aller ailleurs le plus rapidement possible, n’est-ce pas ? De préférence dans la direction opposée au danger. Seulement, ici, le danger est partout. Ambiant, endémique. On court à perdre haleine, comme disent les grands romanciers ou les cordonniers distraits. On monte, on redescend les misérables toitures groupées. Parfois on saute une ruelle, ce qui n’a rien d’olympique comme exploit. Les mille et une nuits ! Tu parles… Ce que j’aimerais un tapis volant ! À réaction de préférence… Soudain, Horry Zonthal pousse un cri et s’engloutit dans des profondeurs. Il vient de rater un toit et il s’est abîmé trois mètres plus bas dans une courette. Sans hésiter on plonge à sa suite et on se trouve dans un atelier de chaudronnerie en plein air. Le pauvre vieux est tombé sur une enclume et il gît au sol dans une posture éloquente ; il a la jambe cassée, presque à l’équerre du tronc. Vous parlez d’une tuile, si j’ose dire à propos d’un gars tombé d’un toit ! On s’empresse autour de lui. Il est livide.

— Je suis perdu ! halète-t-il.

— Tu débloques, gars ! Une guitare fanée, c’est pas la mort d’un jules ! le rassure Bérurier. À ce tarif-là les estations de sports divers feraient relâche !

— Non, non, balbutie l’agent israélien, je n’ai pas que la jambe. Ma colonne vertébrale aussi s’est rompue. Je n’éprouve plus rien dans la partie inférieure. Tout est fini.

— Soye pas pessimisse, Mec ! Tu la reverras ton Israël, tente malgré tout de convaincre le Sédatif.

— Écoutez ! me souffle Zonthal. Prenez ma montre. À l’intérieur du boîtier se trouve un document qui doit parvenir coûte que coûte à mes chefs, car je suis des services secrets moi aussi. Si vous arrivez à vous en tirer, allez en Israël ; rendez-vous aussitôt au kibboutz. Youde-Labboûm, à gauche en sortant de Nazareth. Demeurez-y quelque temps. Un jour quelqu’un s’approchera de vous, qui vous dira : « Française des Pétroles perd un point ! » Vous répondrez alors « Sablières de la Seine en gagne deux ! » Puis vous remettrez ma montre à la personne en question, en même temps que votre note de frais. Nos services remboursent les voyages en first et les notes de restaurant sur simples justificatifs, moins quinze pour cent de retenue pour la taxe de séjour. À présent, partez, partez vite !

— Et toi, mon pauv’ bonhomme ? lamente le Bérurier au grand cœur.

— Moi, il ne me reste plus qu’à me suicider car je ne veux pas tomber encore vivant aux mains de nos poursuivants, j’ai une ampoule de cyanure sur moi.

— Te suicider ! T’es pas louf, alors qu’y a du mimosa plein l’Estérel et du beaujolpif dans les chais de Juliénas ! Pas de ça, fiston. Si tu t’es fêlé la colonne, on te foutra une tringle à rideau à la place ! Tant qu’a de la vie, y’a de l’espoir !

— Non, non, inutile ! Adieu…

Notre compagnon porte lentement la main à sa poche.

— Je te laisserai pas faire une connerie pareille ! gronde l’Énorme. Tu m’as sauvé la vie, je te sauverai la tienne.

Il place un crochet du droit assez sec au menton de Horry Zonthal, manière de le faire tenir tranquille. Le résultat dépasse de très loin ses espérances. L’agent n’a pas d’odeur, mais il a un spasme. Ses yeux se révulsent. Ses lèvres bleuissent. Il s’affaisse, entièrement mort, à nos pieds.

— Mais ! Mais…, bêle Béru. J’ai pourtant pas appuyé. On dirait qu’il est canné, hein ?

— Son ampoule, expliqué-je. Il l’avait dans la bouche et tu la lui as brisée !

— Misère de mes os, pleure le Gros. V’là que je l’ai buté en voulant le sauver.

— Bast, tu lui as évité ce suprême et terrible effort de volonté, le consolé-je en récupérant la montre. De toute façon, il avait vu juste : c’était foutu pour lui !

Béru pointe le doigt au ciel.

— Pour nous, c’est pas encore les vacances aux Baléares, affirme-t-il. T’entends ce raffut ?

Ça drague ferme dans le quartier, croyez-moi. Il arrive des chargements de volaille. L’armée ! Les pompelards ! Bagdad est en ébullition.

En notre honneur !

À nous qui sommes en loques, sans argent, sans amis. À nous qui ne parlons pas la langue du pays.

— Bon, viens, soupire Alexandre-Benoît. Faut tout de même qu’on s’en sorte, non ?

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