CHAPITRE VII … MAIS NE SE RESSEMBLENT PAS !

Y’en a pour qui dormir c’est mourir un peu ; moi, au contraire, je vis intensément pendant mon sommeil. Je fais plein de rêves majestueux, dans des décors exorbitants. Je pleure pas sur la figuration, quant à la distribution, elle est toujours de première. Vous devez bien vous douter, malgré votre intelligence délabrée, que lorsqu’on vient de traverser les péripéties ci-dessus, les songes qui leur succèdent ressemblent aux films du regretté Cecil B. de Mille. Je rêve qu’on vient de me nommer généralissime en super-grand-chef des armés irakiennes et que je passe le front des troupes en revue, décorant les uns, pinçant l’oreille des autres, faisant fusiller les militaires en négligé, bref, accomplissant mon boulot de général.

Y’a des cliquetis d’armes sur mon passage, vu qu’on me les présente à tout va. Je salue d’une main nonchalante. En filigrane de ce rêve, je me dis que c’est rudement bath de commander ces troupes qui me pourchassaient il n’y a pas si naguère. Bath est rassurant. Une chouette revanche sur le destin, non ? D’ailleurs, notez-le, beaucoup de songes sont à base de revanche. Le rêve est un compensateur.

Mon émotion est si forte que ça me réveille. J’ouvre les chasses et qu’aspers-je ? Une rangée de policiers en uniformes qui nous couchent en joue (bien que nous soyons déjà couchés) avec leurs mitraillettes (made in France, un comble !).

Ils sont une vingtaine dans la grande pièce nue où le bon cousin Bérurier nous a invités à la dorme. Tous déchaussés pour mieux nous surprendre, éviter que nous eussions des réactions de mauvais goût.

Le temps de piger que je ne rêve pas, et je me dis qu’ils vont tirer. Que c’est fatal. Qu’ils en ont envie. Je recommande mon âme à Qui-vous-savez avec accusé de réception et j’attends.

— Stand up ! hurle un officier habillé de galons. (Pour les personnes qui ne comprennent pas l’anglais, je précise que ces deux mots signifient « debout ! ») Généralement la langue anglaise est beaucoup plus condensée que la nôtre, il n’est que de contempler une notice pharmaceutique rédigée dans les deux langues pour s’en rendre compte.

Dès lors que ce « stand up » a retenti, je pense que ces messieurs ne nous abattront pas chez un particulier et je suis tout aise de ce sursis.

— Béru ! appelé-je, en me dressant. De la visite !

Il est tellement fourbu, le cher mignon, qu’il repousse la réalité.

— J’sus pas là ! articule-t-il à travers des épaisseurs.

— Mais si, mon Gros. Et je peux même te préciser que tu es dans de beaux draps ! Mate un peu !

— C’est ben la chiasse, bougonne-t-il en s’agitant, c’est plus des vacances !

Il ouvre ses lanternes japonaises, découvre la scène, en prend conscience et, se tournant vers moi se pose cette déconcertante question :

— On est pas le 24 décembre ?

— Loin s’en faut, pourquoi ?

— Je pensais qu’ils avaient mis leurs ribouis devant la cheminée à cause du Père Noël ! Donc ils ont parvenu à nous retapisser. J’espère qu’ils représailleront pas trop contre mon cousin. Venir fout’ ce pauvre vieux dans la pistouille au moment que je lui fais la connaissance, avoue que c’est rageur !

— T’inquiète pas pour cette infâme lope ! grondé-je. Vise-la qui s’épanouit à côté de l’officier.

Un doute glacial étreint mon ami.

— T’incinérerais qu’il nous a balancés aux matuches ?

— Aussitôt que nous avons été endormis, comptes-y !

— Un Bérurier !

— Il est pas pur sucre, celui-ci. J’aurais dû me méfier. Mais il a si bien su nous chambrer avec son voyage en tapis ! Les Mille et Une Nuits, ça se vend toujours !

Le Mastodonte secoue sa tronche.

— J’ai peine à croire ! Tu dois te gourer.

— Regarde si je me goure !

En effet, comme pour concrétiser mon accusation, l’officier sort des talbins de sa poche et les dépose l’un after l’autre dans la main cupide du sale bonhomme. Je compte avec lui. Trente dinars ! La somme est juste !

Un ouragan se déclenche alors. La fureur du monde concentrée en un seul individu. L’orgueil meurtri à l’assaut de la vilenie. Le noble Béru, beau comme la foudre, se rue sur son cancrelat de cousin.

Au péril de sa vie ! Au nez et à la barbe des mitraillettes.

Un coup de boule dans le portrait du scélérat. L’autre tombe comme une loque en geignant. Le Gros veut mettre un terme à la loque à terre[15] mais il est abattu d’un coup de crosse ! Non : de quatorze coups de crosse. Bien que je n’aie fait aucun geste belliqueux, entraînés par l’exemple de leurs copains, les huit soldats inactifs se précipitent sur moi pour me massacrer. Je me dis très vite, car le temps presse et en m’inspirant de mon camarade Damien : « Mon San-A., la journée commence mal ! » Vite je chois dans les coussins qui nous servaient de matelas et me tords sous une grêle de coups, moins pour les esquiver que pour me livrer à un petit micmac bien dans mon style. En effet, je considère qu’il serait particulièrement pernicieux d’être arrêté en ayant deux montres sur moi.

Voilà qui risquerait de troubler ces messieurs. Aussi me hâté-je de glisser en douce celle de notre ami Zonthal dans un coussin que je crève avec l’ongle.

J’ai juste le temps d’accomplir ma petite besogne. Les gnons m’estourbissent. Je sombre à demi dans les vapes. Ça se balance autour de moi cependant que je reste fixe comme le pivot d’une boussole. La pièce, les soldats, le cousin Bérurier, tout se met à valser en silence. Vous êtes-vous amusés, parfois, à vous laisser couler à la renverse au fond d’une piscine ? Ça se trouble, se déforme, s’estompe. Il ne reste plus que des ombres biscornues, difficilement identifiables. L’engloutissement lent et funèbre…

L’officier se démène pour stopper le massacre. Oui, ça je le distingue encore. De même que Bérurier-Judas qui se remet sur ses pieds. Et puis une gazelle surgit ! Sa femme… La jouvencelle aux yeux de braise. Elle trépigne devant son barbon, lui crache à la figure. Je me marre…


Nous sommes ligotés sur des chaises. Deux officiers et un civil discutent en arabe dans un coin de la pièce. Le civil fume délicatement une cigarette dont l’odeur me fait penser à des feuilles de rose que j’ai beaucoup appréciées. L’un des officiers est habillé en général, tandis que le civil est en particulier.

Soudain, le moins militaire des officiers s’aperçoit que je suis disponible et alerte les deux autres. Ceux-ci opinent, terminent leur petite converse et enfin s’approchent de moi.

— Qu’est-ce que je voulais vous dire, murmure en anglais le général. Oh, oui : vous êtes condamné à mort !

— Par contumace ? riposté-je, vu que mon procès m’a un tantinet échappé.

— Non, par pendaison, rétorque le général. Une corde, ça se récupère tandis qu’une balle tirée est une balle perdue.

— Pas pour tout le monde, ajouté-je.

Sur cette excellente réplique dont je me demande si vous l’appréciez bien à sa juste valeur, l’ami Béru, le vrai, le seul, l’unique (et non l’inique) se racle la gorge et reprend conscience. Sa tronche ressemble à une mine marine, tant elle est hérissée de bosses.

— Ce qu’on branlici ? interroge-t-il d’une voix tellement pâteuse qu’elle paraît sortir d’un pétrin (ce qui en somme, hein…).

— On vient de se faire condamner à mort, Gros. Ce qui, j’espère, n’est pas fait pour te surprendre.

Il émet quelques-uns de ces bruits dont il a, sinon l’exclusivité, du moins le secret, et grommelle :

— Ce serait plutôt fait pour me suspendre. Quelle marotte y z’ont dans ce pays de filer des cravetouzes à tout berzingue ?

Il réfléchit et murmure :

— Paraît que ça flanque le tricotin à ce qu’on raconte ?

— On le prétend. S’ils t’accrochent en premier je te dirai !

— Défense de parler yiddish, chiens de juifs ! hurle le général en nous giflant.

— Nous serions bien en peine d’utiliser ce langage, étant donné que nous ne sommes pas juifs ! objecté-je.

Le général manque en prendre une attaque, ce qui est normal pour un homme de ce grade.

— L’impudence de ce rat pestiféré est sans égale ! tonne-t-il avec emphase. Que pourrions-nous lui infliger comme peine qui soit pire que la mort !

Les deux autres hochent la tête.

— On lui a déjà pris sa montre et il n’a pas de dents en or, note le civil.

Dehors le jour point. On perçoit une rumeur houleuse dans la rue.

— Que crie le peuple ? demande le général.

Son subordonné va entrouvrir la fenêtre. Il prête l’oreille, hausse les épaules et annonce en refermant :

— On hurle : « Fusillade ! guillotine ! chaise électrique ! chambre à gaz », la foule en a assez des pendaisons, elle souhaiterait qu’on varie les plaisirs.

— Ces gueux prennent vite l’habitude du confort, fulmine l’officier. Au début ils trépignaient de joie et faisaient la ronde autour des potences. Enfin, c’est la fête du Khâlbarr ; on va leur accorder une faveur pour changer, brûlez-moi ces deux pourceaux putrides d’Israéliens après les avoir arrosés de pétrole.

Imperturbable, je déclare :

— Nous ne sommes pas israéliens mais français, et notre exécution aura de graves répercussions. Nous sommes deux hauts fonctionnaires. En apprenant que vous nous avez transformés en feu de joie, Paris est très capable de rétablir la T.V.A. sur les livraisons d’armes à l’Iraq.

— Français, vous !

Je ricane !

— Appelez l’ambassade de France, je n’aurai que deux mots à dire pour qu’on se porte garant de ce que j’avance.

— Le téléphone est en dérangement à l’ambassade et nous nous ne l’avons pas encore ! dit l’officier, ce sont deux raisons suffisantes pour que nous n’accédions pas à votre demande !

— En ce cas, envoyez quelqu’un là-bas avec un message que j’écrirai !

— J’ai personne, on est vendredi[16].

Puis, s’emportant, il se précipite sur Béru et clame en désignant un minuscule tatouage sur le bras du Mastar :

— Pas juif, hé, avec ça au bras ! Pas juifs, espèce d’abjects porcs avariés dont la puanteur est une insulte à nos narines musulmanes.

Se tournant vers ses deux compères il continue :

— Il a encore sur sa honteuse viande youpine son numéro de déporté. Ah, lala, qu’Allah qu’est là rende grâce à Hitler ! Mais regardez, sanglants crachats que vous êtes ! nous ré-apostrophe-t-il. Regardez ! « Aus. 6969 ». Cette espèce d’excroissance d’embryon de truie était à Auschwitz !

— Qu’est-ce il entre en crise, le liftier ? s’inquiète le Multibosses.

— Ton tatouage, Gros, qui l’enfurie.

— Biscotte ?

— Il dit que tu as été déporté à Auschwitz.

Le Mafflu roule des coquards grands comme des entrées de parking souterrain. Puis il part d’un franc rire cascadeur.

— Ça va pas, il est lézardé du minaret, ton livreur de la Samaritaine. Ce truc-là c’t’un numéro de téléphone d’où ce que je commande mes andouillettes. Comme je l’oubliais toujours, je me l’ai fait inscrire par Bruno, le tatoueur de Montmartre pour me souvenir de m’en rappeler. Austerlitz 69 deux fois ! Dis-y !

— Que veux-tu que je lui raconte ? On est réputés Israéliens et ils vont nous incendier comme un tas d’ordures dans une décharge publique. Le moyen de leur prouver le contraire, hein ?

— Le moyen ? ronronne le Gros albatros que ses méninges de géant empêchent de penser. Le moyen ! J’le tiens à sa disposition, le moyen ! Hé, mon caporal ! fait le Monstrueux en s’adressant à l’officier. Puisque you gounod spique français, it is moi que je vas vous blablater in inglish, you scie ?

« Aïe canne tout prouver for you que oui arrhes not trépaned of the glandu. Oui arrhes… pardon : ouïe art aryens, tout c’qu’a de bon à rien. Plisse, volume détacher the pognes fort juste un moment. Ouane minute nonne lit sera toubib suffisant. Allons, couic ! Pronto ! Fissa, mec. Manie-toi la jugulaire ! »

Il s’est tant agité en parlant qu’il est parvenu à se dégager un bras et les Irakiens se livrent à de tels efforts pour essayer de piger son anglais qu’ils n’interviennent pas tout de suite. Béru a un geste rapide pour déverrouiller la braguette du futal que lui a prêté son ordure de cousin, la veille. D’un second geste, non moins rapide, il se déballe Coquette et l’exhibe (pardon, l’exobe) complaisamment en la faisant sautiller sur sa main, comme un boucher flatte une escalope sous les yeux d’une clientèle hésitante.

— Louquez un brin the marchandise, gentelmants. You havre déjà scie des commaks ? Et le coup of sécateur, il est where is, hmm ? Non, but louquez of mort près. Y vient d’la rue des Rosiers, ce panais, p’t-être ? V’s’avez déjà vu un pareil chibroc sculpté dans la masse sortir du bénard d’un rabbin, vous autres ? On l’a scalpé, le Mohican d’Alexandre-Benoît sur les fonts bas-tisse-mot de l’église Saint-Locdu, mes mecs ! Mon parrain y s’appelait pas Isaac, mais Jacob ! J’ai un chauve à col roulé, moi, mes aminches. Mon emballage est consigné. J’ai pas largué mon amarre ; le parcours reste balisé pour la menteuse des friponnes.

Dans sa verve, il s’est mis à jacter français. Il s’en aperçoit et reprend vite son self-control avant d’ajouter :

— Maintenant, you canne loquet the gourdin œuf mon pote. It mérite the spectacle itou. Un véry Nice bibelot de musée-homme. Kif-kif mézig, il trimbale de l’article of Paris, San-A. ! Du surchoix, estra comestible. Une trique de seigneur ! Du tringlard de pur-sang ! Ho là là, c’t’outil de précision, Maâme ! Ce modèle grand tourisme, non décapotable ! Ce vibrator à tête chercheuse ! Regardez, je vous dis ! Regardez-y son m’sieur Zibus, à mon ami, manière de vous offrir des angoisses. Afteur avoir tout loquet vous oserez plus déballer vos tâte-mottes à vos bergères. Vous charrierez des complexes à bominable. Démoralisés à vie, vous serez !

Débordés par ce torrent de paroles, et intimidés par l’intensité du spectacle, les trois Irakiens se penchent sur l’appendice béruréen et le considèrent d’un regard surpris.

— Eh ben ? les apostrophe Alexandrovitch-Bénito d’un air sardonique, c’est le braquezing à m’sieur Lévy, ça ? Hmm ! Ç’a été bricolé au ciseau à broder, dites voir ? On l’a trépané à la Cinna-gogue, selon vous ? Non, mais causez ? Répondez !

« Bon, on vous prouve qu’on n’est pas juifs, à présent on va vous prouver qu’on est authentiquement françouzes. Je peux vous faire une mayonnaise, une béarnaise, un coq au vin, un bœuf miroton, une escalope de veau pas né, des moules marinières, des saucisses au chou, des crêpes suzette, des cuisses de grenouilles à la provençale. Je peux vous chanter la Madelon, les Matelassiers, le P’tit Quinquin, les Trois Orfèvres, la Digue du cul, Petit Papa Noël, la Marseillaise, O Solé mio, Maréchal nous voilà, Paris c’t’une blonde, l’Hirondelle from the faubourg, Nini peau-de-chien, Tristesse-de-Chopin, Fascination, la Messe, brèfle, tout le faut-le-clore français ! Je peux vous montrer, si vous m’offriez la participation d’une gonzesse, les grandes passes de l’amour parisien, depuis « L’œil dans le compas », jusqu’à la « Bicyclette sans selle », en passant par : « Tousse pas, avale ! » Mes officiers, sous-officiers et civils, être français c’est facile à prouver pour un homme qu’a un peu de temps et une femme et une cuisine à sa disposance. »

Me reste plus qu’à traduire !

Je le fais, en y ajoutant ma verve et mes arguments. Ils m’écoutent et finissent par me demander de prouver à mon tour, et de la même manière que le Gros, ma qualité (mais en est-ce bien une ?) de non-juif.

Dans la vie, mes amis, l’essentiel est de tenir en main son auditoire par tous les moyens. Jusqu’à l’initiative du Gros, les trois Irakiens nous considéraient comme des pestiférés à transformer d’urgence en oxyde de carbone. Ils ne nous écoutaient pas, raillaient nos protestations, se gaussaient de nos souffrances, guettaient nos affres. Nous étions condamnés. Déjà en cours d’exécution ! Socialement morts ! Je crois sincèrement que si tant et tant de forfaits furent commis dans l’histoire (navrante) de l’humanité, c’est parce qu’à partir du moment où un individu ne peut plus se permettre d’être un opposant, il devient rapidement une victime. La faiblesse excite la force car elle est pornographique.

À présent, le charme morbide est rompu chez nos trois tourmenteurs. Le sexe de Bérurier s’est dressé au milieu de leur délectation comme un étendard (qui n’est pas sans gland). Or, le conquérant est toujours sensibilisé par l’étendard. Les victoires se concrétisent immanquablement par un chiffon. Tiens, je te prends les Ricains astronomes, for exemple. Quel fut leur premier geste en débarquant sur la Lune ? Y planter un drapeau ! Ils venaient de parer au plus pressé. Y’aurait à débloquer là-dessus. Et sur tant et tant d’autres choses connes qui si on le faisait, on se retrouverait rapidos en maison de repos, parmi les neuneus dépressifs. Remarquez, on pourrait enfin causer entre gens de mauvaise compagnie.

Pourquoi qu’on le verrouille, un désespéré ? Hein ? Je vais vous l’annoncer : parce qu’il découvre la vie telle qu’elle est, LUI, et qu’il le dit, et qu’il se comporte comme un mec ayant bien pigé le système affreux.

Seulement il est intolérable d’y voir clair. Le désespéré, ou le dépressé-nerveux, il sait avec force l’évidence. La mort inéluctable pour tous, la faillite de tout, les détresses, les chagrins, les misères, la connerie, la vachardise universelle, les salauds partout embusqués, les accidents perfides, les gosses trop battus, les femmes trop seules, les vieillards trop vieux. Rien lui échappe ; il pige en bloc le topo. Alors il se prend la tronche à deux mains et il Chiale de frousse, d’angoisse, de faiblesse. Dare-dare le bon monde accourt pour le dissuader de ces vérités gênantes. Piquouses, repos, tranquillisants. On lui insuffle des rassurances. Lui fait croire qu’il est anormal !

Le sermonne. Le dope ! Le moralise : « Mais non, tout va bien, vous bilez pas, ça baigne dans le beurre, ça tourne rond, ça fonctionne au poil, bien admirablement. Vous avez une petite dépression, mais vous allez pouvoir constater, une fois guéri, combien c’est magnifique, l’existence. Une vraie extase ! Féerique ! On vadrouille dans des bonheurs. Allons, gesticulez plus que vous allez nous faire chavirer la barque, sale con ! »

Un jour je fonderai une « maison d’angoisse » où seront traités les soi-disant « normaux », qu’on leur dise la vraie vie, une fois pour toutes, à ces acharnés du tout-va-bien !

Je m’entraîne loin du récit, faut me pardonner. Un vrai déconographe. Sitôt que j’à-chevale un dada, hop, v’là que j’éperonne ! Il pique des deux, San-A., comme on dit dans les Trois-Mousquetaires-Qu’étaient-Quatre. Je pique de mes deux, z’enfants ! Une marotte. Le rodéo de la gamberge. J’essaie qu’on comprenne un brin, du temps que je stationne parmi nous. Quand je serai descendu au sous-sol, rayon des arts-déménagés, je m’offrirai des cures de silence. Des infusions d’éternité. En attendant on bavasse, quoi ! C’est de notre vie.

Je vous causais : les trois, à mater nos admirables zézettes, ils deviennent pensifs. Troublés. Or, des militaires et des flics troublés, c’est des êtres en perdition. Eux, ils sont branchés sur les certitudes absolues, de zéro à vingt-quatre heures. Le trouble, c’est leur faille.

S’agit de déguiser cette faille en brèche. Et puis de se tailler par la brèche !

Ce que je peux te leur dégoiser, mes frères ! Véhément comme nul autre. Est-ce la présence de mon sexe offert à toutes les convoitises qui me survolte ? J’inclinerais à le croire. Je leur sors la vérité. Entière ! Car on ne peut déployer une totale éloquence qu’en s’appuyant sur le réel. Notre mission. Les agents israéliens qu’on filait. La preuve qu’ils étaient bien agents ? Le second, Zonthal, qu’ils ont trouvé mortibus dans la courette du ferblantier, comment est-il mort ? Hmm ? Parce qu’il a croqué une ampoule de cyanure. Les gens du commun se baguenaudent peut-être avec du cyanure dans leurs dents creuses ? Non, je vous pose la question ! Autre chose encore. Chez le cousin Bérurier de Bagdad on a retrouvé la lévite de rabbin du Gravos, vrai ou faux ? (je l’ai aperçue sur une table à l’autre bout du burlingue). « Alors, réfléchissez, messieurs ! déclamé-je. Vous êtes des hommes d’une rare intelligence puisque vous avez accédé à de hautes fonctions, n’est-ce pas ? En ce cas, suivez mon raisonnement : « Si cet homme dont vous avez la preuve qu’il n’est pas juif s’est déguisé en rabbin, c’est pour passer inaperçu parmi les Israéliens. S’il voulait passer inaperçu de ces gens, c’est bien qu’il nourrissait contre eux de sombres desseins. Et si nous avions de sombres desseins contre vos ennemis, cela signifie que nous sommes vos amis ! Au nom de la valeureuse nation irakienne qui donne au monde l’extraordinaire exemple d’un renouveau triomphant ne commettez pas une terrible erreur en exécutant des policiers français lancés aux trousses pestilentielles de gredins israéliens. Mieux : n’interrompez pas leur mission. Ce faisant, vous porteriez atteinte à la cause de votre pays ! »

Dites, mes gus, c’est quoi l’hymne irakien ? Ce serait peut-être le moment de l’entonner, non ?

Les trois personnages se retirent à quelques mètres de là pour former le pack. Ils chuchotent. Précaution superfétatoire, vu que nous n’entravons pas leur langue, même lorsqu’elle est amplifiée au point de vous lézarder le tympan.

Le changement qui vient de s’opérer en eux est stupéfiant, comme me disait l’autre jour mon amie Marie Rouana. Ils semblent soucieux.

Lorsqu’ils se rapprochent, une relative aménité atténue la rudesse de leurs physionomies[17].

— La sentence est différée pour supplément d’information, m’annonce le sous-officier supérieur ; donnez-nous vos noms et qualités. Demain, à l’ouverture du bureau de poste, on téléphonera en P.C.V. au ministère des Affaires étranges, à Paris, afin de demander des éclaircissements.

Un zéphyr embaumé sèche ma sueur.

Y’a vraiment des trucs qui font plaisir à entendre.

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