CHAPITRE X

Comme j’ai déjà eu l’insigne honneur de te vous le dire, Azor, le chien de notre vieux voisin, mâtiné (et soirée) corniaud et bâtard pure race est un gueulard de première qui a obtenu la médaille d’or au concours de vocalises canines de Hot Dog (Grande-Bretagne). Il est affligé d’une pelade notoire, mais le père La Cerise assure que « c’est sa race » et qu’en réalité, il a le poil extra-ras.

Cet animal pas plus gros qu’un attaché-case à pattes fait un boucan forcené lorsque je remonte l’allée du jardinet bordée d’étranges constructions hâtives qui ressemblent à des clapiers. Ouf, sans virgule, faut le faire ! Des dames bonnes à tout faire mettent leurs linges intimes à sécher et leur morue du soir à dessaler.

Me connaissant de vulve, elles m’adressent des saluts empressés. Leur proprio leur a bien expliqué que ses bâtisses sauvages seraient démolies sur une simple dénonciation de notre part, aussi sont-elles prêtes à nous chanter des fados et à briquer nos pompes. Je les identifie difficilement, ayant l’impression qu’elles sont sœurs. Il y a Maria, Maria, Maria, Maria-Clara, Maria, Maria-Rosita et Maria, impossible de se gourer.

— Il est là, le seigneur ? m’enquiers-je.

Elles me désignent l’antépénultième cahute d’un index gêné.

Je m’en approche et trouve le vieux brigand en train de limer Maria à culées lentes d’homme qui économise tout, son fric, son froc et sa sève.

Sa partenaire matinale est accoudée à son évier. Il l’a déguisée en appareil photographique d’autrefois en remontant sa jupe noire par-dessus sa tête. Il la besogne gentiment, avec une belle régularité de menuisier promenant son rabot sur une planche déjà lisse.

— Je ne vous dérange pas, cher voisin ? l’interpellé-je.

— Oh ! que non, répond le bonhomme sans s’émouvoir. Je fais mon petit entretien matinal, vous voyez ?

— Cet entretien n’est pas un tête-à-tête, souligné-je.

La Cerise (c’est ma pomme qui l’ai baptisé ainsi) m’explique sans déjanter :

— Ce truc-là, commissaire, il s’entretient comme le reste. Je profite de la bandaison du réveil pour m’exercer. A mon âge, mes moyens ne me permettent plus d’éjaculer plusieurs fois par jour, je réserve le bon pour le soir, dans la journée je fais mes petites gammes. J’espère ainsi battre le record de mon père qui a réussi à faire l’amour jusqu’à nonante-deux ans. Et il y a quoi pour votre service ?

— Notre garnement a jeté un ballon par-dessus notre mur mitoyen, vous me permettez de le chercher ?

— Bien sûr. J’espère qu’il n’aura pas abîmé mes fraisiers. A propos de ce gosse, commissaire, je dois vous dire qu’il a des instincts déplorables.

— Qu’entendez-vous par là, voisin ?

— Il s’amuse à grimper sur le mur, le soir, quand toutes mes gentilles petites locataires sont réunies, et il se déculotte pour leur montrer sa petite affaire.

— Il n’y a plus d’enfants ! dis-je.

La Cerise lime toujours avec la même application basée sur une régularité exemplaire.

— Quand je cause de sa petite affaire, c’est façon de parler ; il est déjà monté comme un grand, ce bougre !

— Les grâces de la providence sont infinies, rétorqué-je.

La Cerise s’arrête de fonctionner, déchausse, ramasse la culotte de Maria pour se refaire une beauté. On dirait qu’il fourbit un revolver.

— Voilà, ça ira pour ce matin, assure l’excellent rentier.

Une caresse pour flatter la croupe de sa jument et il remet Coquette dans son Eminence grise.

— Bon, je me mets à la recherche de cette foutue balle, dis-je. Bonne journée, voisin !

Me faut pas une minute pour dégauchir le magasin prélevé dans la caméra de mes amis russes. Il gît non pas dans les fraisiers, mais parmi des poireaux naissants qu’il a très peu meurtris.

Je le file sous ma veste, contourne la bicoque du vieux et m’en revas en loucedé. Je défrime la rue tranquille. Nobody. Juste une vieille dame avec une canne tenant en lesse (ou en laisse, au choix) une sorte de panier sur roulettes.

Ma bagnole, hop ! Et ensuite, nach Paris plein de schön mademoiselles pour promenade, bite dans le cul, gross bonheur !

* * *

La Grande Volière n’a pas sa vitesse de croisière habituelle lorsque j’y déboule. Ça remue-ménage sec. Je demande à mes aimables confrères les motifs de cette nervosité générale.

— Et quoi ! s’exclame l’un d’eux, tu ne connais pas la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Depuis ce matin, on a un nouveau directeur.

J’écarquille des vasistas.

— Bérurier a été sacqué ?

— En deux coups les gros, hier ; il fait partie de la charrette consécutive aux manifestations des policiers.

— Lui ?

— Lui. On vient de nous nommer en remplacement l’ancien directeur de l’Opéra.

— Et le Gros ?

— Radié.

— Il n’a pourtant pas dressé de barricades ni défilé en tête de cortège !

— Non, mais il a traité le ministre de vieux con.

— Pour quelle raison ?

Mon chosefrère hoche la tête.

— J’ignore celle qu’il a choisie.

Il éclate d’un rire vachement malsain, je trouve, car suppose que je sois cafteur, hein ? Où ça irait, ça ?

Je déteste l’irrévérence. Un ministre est une personnalité respectable et on a bien fait de mettre le Gros à pied s’il s’est comporté de cette façon honteuse[7]. Goujat, va !

Il est temps que je prenne contact avec les nouvelles instances suprêmes à propos de ma mission soviétique. Je grimpe jusqu’au saint lieu et demande au brigadier Poilala de m’annoncer.

Il m’adresse une grimace désabusée.

— Je veux bien essayer, mais je vous promets rien, commissaire.

Il décroche la ligne intérieure. Ça carillonne un bon bout avant qu’on décroche. Plus rapidement que la voix, je perçois de la musique. Le Carnaval des Dieux, crois-je reconnaître.

— Oui, fait une voix raffinée.

— Il y a ici le commissaire San-Antonio, retour de Moscou, qui souhaiterait un entretien d’urgence, déclare Poilala avec son bel accent corse (île d’amour, pays qui lui a donné le jour).

— Oh ! écoutez, nous sommes en pleine répétition pour le gala de la Police, je suis obligé de reprendre tout ça en main d’urgence, vous vous rendez compte : on passe dans huit jours ! Et qu’allaient-ils donner, ces crétins ? De la musique militaire et des chansons napolitaines, je vous demande un peu ! Soyez gentil, vieux, vous ne me passez personne avant le gala, sinon ce sera la catastrophe.

Poilala avait tenu le combiné à distance de son oreille pour me permettre d’écouter.

— Vous avez entendu, commissaire ?

— Ça consiste en quoi ? soupiré-je.

Poilala a la gueule d’un enfant de l’île de Beauté qui vient d’apprendre qu’une vendetta déterrée vient de décimer les siens au grand complet.

— Le nouveau ne pense qu’au gala de la semaine prochaine. Il a mandé tous les inspecteurs, officiers de police, commissaires sachant chanter ou danser, et il recompose un programme classique.

Le biniou glinglinte.

— J’écoute, monsieur le directeur, certifie Poilala sous la foi du serment (et non pas sous le foie du serpent, comme d’aucuns s’imaginent).

— Dites-moi, ami, ce commissaire San-Antonio aurait-il une voix de baryton basse ? demande le nouveau.

— Je ne pense pas, monsieur le directeur, ça se saurait.


Après cette hurluberluante scène, je me dirige vers le labo afin d’y contacter Mathias. On m’y apprend que le Rouquin est parti précipitamment sans informer quiconque de l’endroit où il allait.

En attendant son retour, je passe dans la salle de projection et interpelle l’officier de police Mifigue qui règne sur ce département particulier.

— Tiens, lui dis-je en déposant le chargeur pris dans le camping-car entre ses mains rongées par les acides, développe ça d’urgence et préviens-moi dès que tu seras en mesure de le projeter.

Qu’ensuite, désabusé, plus maussade qu’une oie sur sa plaque chauffante qui l’oblige à soulever alternativement une patte, puis l’autre, pour conditionner son foie gras des Landes, je vais me bouclarès dans mon bureau. Il y a de la Berezina dans l’air. M’man, cette fois, me manque sérieusement. Le lessivage du gars Béru accentue mon impression de solitude. C’était un dirlo pour rire, mais efficace néanmoins. Et à présent ?

Je compose son numéro et je tombe sur Berthe (sans me faire le moindre mal, vu le matelassage de ladite). Son bel organe a une dolence inaccoutumée. Elle parle comme une phtisique dans un roman du siècle dernier.

— Oh ! c’est vous… Votre chère voix est un réconfort dans la currence que vous êtes au courant.

— Je viens d’apprendre à l’instant, c’est épouvantable.

— Causez-moi z’en pas, commissaire. Un homme comme lui, avec une carrière comme elle, lui jouer un tour aussi pendant, on a envie de dégueuler.

J’admets, renchéris :

— Béru est là ?

— Il y est, commissaire, mais, sans vouloir vous offusquer, il est pas jointable pour l’instant.

Un Alexandre-Benoît pas joignable en son logis ! De deux choses l’une : il se trouve aux chiottes ou dans un coma profond.

— Quand il aura tiré la chasse, dites-lui qu’il me rappelle au bureau.

La Baleine pousse un barrissement qui joint de l’éléphantisme à sa cétacerie.

— Plus question qu’il fasse jamais ce numéro, commissaire, après l’immense honte dont il vient de subir, un homme comme lui, avec une carrière comme elle derrière soi.

— Bon, alors je le rappellerai dans un quart d’heure.

— Vaut mieux pas l’déranger pour l’instant, cher ami, il est en plein travail dont il a b’soin de bien s’coaguler pour y arriver.

— En plein travail ! Que fait-il donc ? s’écrie ma curiosité piquée au tu sais quoi : vif !

— Il écrit ses mémoires, révèle la Gravosse, non sans une emphase pleinement justifiée d’ailleurs par l’importance de l’événement.

— Ses mémoires ! Mais je croyais que la comtesse de Ségur s’en était chargée.

La Berthe rebarrit de plus rechef.

— Ecoutez, commissaire, j’sais qu’mon homme a trempé l’biscuit d’ici et là et qu’il s’est embourbé jusqu’à des princesses même, mais c’est pas l’homme à confier sa vie à une comtesse. Votre comtesse de Ségur, qu’il l’ait empafée de première, je dis pas, un homme comme lui, avec une bite comme elle ; mais question confidences, fume ! Elle aurait pu l’pomper jusqu’à l’os que mon homme, jamais d’au grand jamais il l’aurait fait la moind’ confidence privée et personnelle à la personne dont vous faites alluvion.

En fond sonore, partant d’une pièce voisine, la voix énorme du déchu retentit :

— Qu’est-ce c’est-il qui nous emmerde, Berthy ? San-Antonio.

— Oh ! bon, pour lui, c’est différent, la mère ; l’temps d’poser une virgule et j’le prends.

— Il va vous prendre, répercute dame Berthe.

— J’en suis très honoré, ma chère. Outre cette carrière épistolaire, votre époux a des projets ?

— Il vous en causera lui-même personnellement, commissaire. Quittez pas, l’v’là.

Le temps d’un point de suspension que je dépose scrupuleusement ci-dessous.

Voilà.

Et sa Majesté détrônée vient bivouaquer dans mon joli pavillon.

— Salut, le grand, alors t’es bien rentré d’Moscou ?

— Oui, et j’en ai long à dire.

— Alors dis-y à mon succédané, moi, comme tu l’auras appris, j’sus au chômedu !

L’amertume sied mal à Jupiter. Ce n’est pas l’homme des aigreurs, Bérurier. Il est d’une masse. Son cœur bat dans du saindoux.

— Il paraît que tu écris tes mémoires, Sandre ?

— Moui, et comment ! Je te vas leur laver le linge sale à tous ces croquants. Tu voudrais-t-il que j’te lusse mon premier chapitre ?

— J’en serais bouleversé, Gros.

— Bouge pas, j’vais chercher MA feuille.

Il me laisse patouiller parmi mes réflexions, lesquelles sont nombreuses, variées et un tantisoit saumâtres.

Un froissement de papier, un pet, un rot et le bruit d’une chaise renversée m’annoncent presque simultanément son retour.

— Bon, t’es toujours là, grand ?

— De plus en plus.

— Alors débonde tes cages à miel, je t’ligote ma prose.

Il toussote avant d’entonner son grand air :

— Alexandre-Benoît Bérurier, déclame l’olifant (de chichoune). « Mémoires. Chapit’ premier », pointe à la ligne.

Nouvelle toux éclaircisseuse de cordes vocales.

Il reprend, en grand barde fortifié par le brasier du courroux :

— « Moi, Alexandre-Benoît Bérurier, né à Saint-Locdu-le-Vieux, arrivé à la moitié d’mon âge probab’, j’suppose, ou assimilé, j’tiens à dire textuellement ceci : tous les hommes sans exceptation, j’dis bien, tous les hommes ; et par tous les hommes, j’veux causer des grands, des petits, des vieux, des jeunes, des Français, des Belges, des Noirs, des Jaunes, des croilliants, des impitoyables, des qui sont d’droite, des qui sont d’gauche, des malades, des qui pètent de santé, des péquenots, des manars, des royals, des chichiteux, des cons, des esprits forts, je répète : tous les hommes, une fois pour toutes, tous les hommes sont des enculés. Ceci est la première partie de mes mémoires. Fin du chapitre premier. »

Il se tait.

— Ton avis, le grand ?

— Sublime ! lâché-je.

— T’es sincère ?

— Je délire. Quel style ! Quelle vigueur ! Quel sens du raccourci ! Quel don de concentration. C’est d’une beauté d’expression ! Ça dégage un tel souffle ! Et comme c’est profond ! Comme ça va loin ! Comme ça dit tout !

— J’sus bien content que ça t’plusse, le grand. T’auras été mon premier lecteur, comme quoi.

— J’en suis fier, Alexandre-Benoît. C’est un grand honneur que tu me fais là.

— C’est pas un peu long ? s’inquiète le nouvel écrivain.

— Non, non, sois tranquille : on suit parfaitement le développement, sans temps morts. L’action se déroule à toute ailure, les personnages sont vivants, bien campés. On perçoit leurs racines. On pressent leur devenir. Il n’y a aucune zone d’ombre dans ce premier chapitre, comprends-tu ? Tout y est clair, précis. Et quelle langue, Seigneur ! Mais d’où te vient ce don de l’écriture ? Où trouves-tu un tel jaillissement, Gros ? Ça coule comme de la musique. Il y a un rythme, tu sais qu’il y a un rythme, Béru ? C’est berceur. Ça vous survolte.

Il boit du petit-lait, l’Illustre. Je lui redonne sa joie de vivre naturelle.

— Y a qu’une chose qui me tracasse, soupire-t-il.

— Qu’est-ce qui pourrait bien tracasser un prosateur de ton envergure, subitement révélé, disposant des plus hautes qualités dont un auteur a besoin ?

— La suite, fait sombrement l’ex-directeur de la fliquerie.

— Comment ça, la suite ?

— Je la sens pas. C’est comme si que j’aurais plus rien à dire, le grand. Comprends-me-tu ? J’sus vidé comme une bonbonne à la renverse.

— Parbleu, tu ne me surprends pas ; comment ne serais-tu pas vidé puisque tu as TOUT DIT. Tu as réussi ce miracle : l’œuvre entière tient dans un seul chapitre. C’est fantastique, Gros. Jamais vu. J’ai beau chercher des références, explorer la littérature, franchement, je ne trouve personne qui ait réussi un pareil exploit. Ton livre EST fait, Béru. Au lieu d’écrire « Fin du Chapitre premier », tu peux écrire « FIN » tout court. Quel ouvrage ! J’imagine qu’il sera primé. L’Académie française ne saurait laisser passer une œuvre de cette importance. Elle se ridiculiserait en ne la couronnant point.

Le Dodu grumelle de la glotte.

— Tu croyes pas que l’bouxif s’ra pas un peu court ?

— Pas si on l’imprime gros, Alexandre-Benoît. Il risque même de marquer une volte dans l’édition. Depuis trop longtemps on nous assène des pavés de cinq cents pages et mèche. Foutaise ! Les lecteurs ont de moins en moins de temps pour lire et les livres qu’on leur propose sont de plus en plus gros ; il y a là un non-sens que ton bouquin risque de corriger.

— Bon, se réjouit l’Effarant, du moment qu’c’est toi qui l’dis, je te croye. Faudra qu’tu vas m’affranchir en ce dont il concerne l’éditeur. J’veux êt’ pub’ié dans une maison sérieuse, av’c un contrat solide. Et qu’on m’garantira l’lancement, mec. J’veux passer à Bernard Pivot, mais tout seul : j’m’ferais chier av’c d’aut’ qu’on doit leur causer d’leurs books. J’en ai rien à branler des conneries d’ces gonziers. Tu m’voyes leur envoilier l’ascenseur. « P’tite médème, vot’ liv’ su’ la ménopause des concierges est génial ! » Faut pas escompter su’ ma pomme pour leur dorer la déconne, Sana. Et les vieux birbes, dis : les ceux qui racontent comme quoi ils ont vécu ceci cela : l’Histoire de France, la guerre de Récession, la mort du célèbre Untel. Zob ! Mon bouquin, j’le présent’rai juste à Pivot et moi. Et encore, j’me d’mande si Pivot c’t’obligé qu’il vient. J’peux faire seulabre les questions et les réponses. M’espliquer tête-à-tête av’c la caméra. Dire la réalité d’ce que j’avance : tous les hommes des enculés ! Tous, sans en excepter un. Et pourquoi qu’ils sont-ce enculés de père en fils, l’homme ? Et d’où qu’elle leur vient c’te fatalité sauvage ? Et ce qui fait qu’a pas moillien d’y échapper ? Tu nais : crac zoum ! enculé ! Bonsoir, docteur ! Jusqu’à la fin des cercles et des cercles.

« T’as beau rebiffer, tortiller du fion, pas de ça Lisette : enculé comme tout le monde. Que tu fasses le gentil ou l’méchant, qu’tu supplilles ou que tu les envoies à dache, poum, patatrac ! la grosse bitoune dans les miches. Qu’à la longue, ça d’vient périlleux de s’asseoir. Tu peux plus qu’rester d’bout, à faire des courbettes, à remercier pour tout ce qu’on t’a donné ou pris, et comme ils sont gentils d’avoir honoré ton trouduc de leur grandiose bibite, ces fumelards ! Aimables à bloc de t’avoir fait cocu, mis des tartes dans la gueule, chouravé le grisbi, refilé la chtouille, engrossé la grande fille, dénoncé à qui-de-droit, couvert de glaves, plongé dans la merdouille, descendu le moral en flammes, pris pour l’empereur des zozos. Tu voyes, Antoine, ce dont on vient de me faire, je l’oublillerai jamais. C’t’inscrit là, dans mon citron et dans mon battant. On m’aura élevé pour m’balancer d’plus haut. Leur promotion sociable, tu veux qu’je t’dise, le grand ? C’est pas un tremplin, c’t’un plongeoir. »

Ainsi parla Alexandre-Benoît Bérurier en cette grise matinée, ensoleillée pourtant. Mais quand le cœur est sombre, la vie le devient automatiquement.

Je lui demandis de quelle manière il pensait se reconvertir, étant banni de la chère police nourricière. Il avait devant lui un bel avenir long comme la piste d’atterrissage de Roissy I et qu’il convenait de meubler. Le Gros me réponda qu’il allait réfléchir à l’épineuse question ; tout dépendait du montant de ses indemnités de licenciement. S’il ne persévérait pas dans la littérature, peut-être ouvrirait-il un bistrot ; à moins qu’il ne retournât à la terre et s’en fût remuer celle, riche et grasse, de Saint-Locdu-le-Vieux. Sur ces perspectives floues je le laissis car Mifigue entrit dans mon bureau pour m’annoncer qu’il était en mesure de me projeter la bande des « camarades ».

Mon âme est dégoulinante d’amertume. La brimade infamante infligée à Bérurier me glace tout l’intérieur, là où siège l’exquise vibration des sentiments.

Certes, sa promotion avait été exagérée, mais sa destitution n’en reste pas moins odieuse. Nous sommes si peu de chose dans les mains du destin, et si gluants entre celles des individus. L’homme est un escargot pour l’homme, et l’enveloppe de sa bave. A son contact, l’homme devient gastéropode, couvert d’odieuse sécrétion, il finit par, à son tour, en couvrir les autres.

Je te laisse méditer ce très beau passage avant de poursuivre ; d’ailleurs j’ai besoin d’aller pisser.


Les loupiotes de la petite salle de projection baissent d’intensité et finissent par s’éteindre, pareilles à des lampes à pétrole privées de carburant.

Un faisceau blanc balaie l’écran. Une image sombre apparaît : ma rue dans la nuit. Une bagnole entre dans le champ. Je suppose que le grand blond et sa coéquipière fringuée de cuir, ne devaient déclencher la caméra que lorsqu’il se produisait un mouvement quelconque.

L’automobile sus-indiquée est une Audi noire. Trois individus en descendent qui ressemblent en tout point à ceux que le vieux fou d’Alex Libris m’a décrits comme étant les ravisseurs du docteur Fépaloff.

Ils paraissent prudents, regardant les alentours avec circonspection. Puis ils pénètrent dans notre jardin. La caméra les perd très vite.

Je nourris (à la Blédine Jacquemaire) une grande surprise car dans ma cervelle élémentaire de pauvre flic français survolté, je m’imaginais que les ravisseurs du médecin appartenaient aux services d’espionnage soviétique. N’en serait-il rien ? Ou bien n’y a-t-il pas d’interférence entre leur groupe et celui du couple en observation dans le camping-car ? Il se peut que ce dernier ait eu pour mission d’enregistrer tout ce qui se présentait chez moi.

Maintenant, que je signale une chose drôlement technique. Dans un angle de l’image, un cadran indique l’heure et l’on voit saccader l’aiguille des secondes. Quand les trois mecs en sombre ont disparu, l’écran redevient blanc. A ce moment, le compteur indiquait zéro heure quarante-deux.

L’image revient, montrant les trois hommes ressortant. Le cadran est sur zéro heure quarante-huit. Les arrivants n’ont donc passé que six minutes dans ma maison (en anglais : in my house).

Je décroche le téléphone qui me met en communication avec la cabine de projection.

— Mifigue ?

Yes, sir ?

— Tu veux me repasser le début, please ? Au moment où les trois types descendent de voiture, branche le ralenti, tu seras gentil. Je veux décomposer leurs mouvements.

Ce qu’il y a de bien avec Mifigue, c’est qu’il est rapide et pige tout. Une seconde fois, je visionne l’arrivée du sombre trio. Ma conviction est établie : aucun d’eux n’avait de sabre caché dans ses fringues. La souplesse de leurs gestes est formelle sur ce point.

— Merci, gars. On continue normalement.

La projection se poursuit à son rythme ordinaire. Les trois ravisseurs remontent en bagnole et se cassent.

Ecran blanc.

Puis, à nouveau l’image. Ma rue, vide et livide dans la clarté des lampadaires parcimonieux. On se croirait dans un film noir des années 30. Curieux comme le noir et blanc, de nuit, enrobe de mystère les lieux les plus innocents. Notre pavillon, ainsi filmé, fait maison du crime. Et pourtant une poésie bizarre (j’ai dit bizarre) flotte sur ce coin de banlieue huppée.

Le cadran dans le haut de l’image marque une heure neuf. Je vois se pointer une nouvelle bagnole. Une grosse chignole ricaine claire, avec une roue de secours dans un coffrage contre la malle arrière, pour faire sport. C’était le grand chic il y a vingt piges, à présent ça fait un peu musée de Rochetaillée.

J’aperçois deux mecs à bord, mais un seul en descend. Un type qui ressemble à Humphrey Bogart, je trouve, sans doute pris que je suis par l’ambiance. Il est de petite taille, porte un pardessus qu’on devine léger, un feutre de casseur. Il regarde longuement notre crèche, puis il sonne. Personne ne lui répond, et pour cause, Conchita dormant dans un appartement aménagé au premier sur le derrière de la maison. Il se décide, pousse la porte de fer et s’engage dans l’allée.

Ecran blanc.

Image où l’on voit ressortir Humphrey. Gros plan fugace sur sa gueule. Il a un visage aigu, des sourcils sombres, des lèvres minces. Je vais demander à Mifigue de me tirer un poster de ce monsieur. Il est une heure douze. Lui n’est resté que trois minutes. Il marche avec une certaine raideur, je m’en aperçois dans son trajet retour, mais cela ne signifie rien puisque le sabre est resté planté dans le corps de ma malheureuse épouse.

— Tu me repasses cette séquence au ralenti, Mifigue ?

— C’est parti, commissaire !

De revoir la scène initiale m’apprend peu de chose, sinon qu’effectivement l’homme tire la jambe. Pourquoi la tirerait-il encore au retour si l’arme est restée chez moi ? A cause du fourreau ? Mon zob ! Ce gars n’a rien d’un samouraï. Lui, s’il efface ses semblables, c’est sûrement au parabellum. D’après le petit documentaire des amis soviétiques, il semble que le chauffeur n’a pas quitté son siège. L’auto repart. En trois minutes, ce type avait-il le temps de repérer ma chambre et de trancher la tête de Katerina ? Autre chose : quand on se pointe chez quelqu’un avec des intentions homicides, presse-t-on le bouton de sonnette ?

— Mifigue !

— Il est là !

— Il va falloir te débrouiller pour, d’après cette superproduction, me tirer le portrait de tous les artistes, O.K. ?

— Je ferai du Lartigue, commissaire.

— Bon, il y en a encore ?

— Oui.

— Alors, balance.

L’écran s’assombrit. Revoici ma chère rue nostalgique. J’ai l’impression que, dorénavant, je vais la regarder avec d’autres yeux.

Une troisième voiture stoppe.

Un taxi. Un brave taxi Renault avec son rongeur, sa loupiote qui signale occupé.

La lunette arrière ne me permet pas de mater les occupants à cause d’une mallette posée sur la plage. Une personne en descend. Une seule.

Alors là, je tombe en digue-digue de stupeur.

Si tu savais…

Non, changeons de chapitre, ça le mérite et celui-ci commence à sentir le renfermé.

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