CHAPITRE VI

On dit souvent que je suis misogyne ! On se fout le doigt dans l’orbite jusqu’au slip.

Lis un peu la définition du mot misogyne sur le dico : qui hait ou méprise les femmes. Tu m’imagines, haïssant ou méprisant ce dont je ne puis me passer ? Car là est la vérité, la sombre, la louche vérité : je suis dépendant de la femelle de l’homme. Elle est aussi nécessaire à ma vie que le pain, le vin, le Boursin (aillé-fines herbes). Je la convoite d’emblée, tente de la conquérir d’autor, l’aime passionnément, et quand il arrive qu’elle ne m’agrée pas, je reste déconfit, sans voix, sans force, grondant d’une sourde rancune. Non, non, pas misogyne. Je le regrette d’ailleurs. Parce que enfin, comme salope, elle se pose là, non ? Garce tout terrain, amphibie, polyvalente, capable de tout et du reste, l’accomplissant avec le sourire ; néfaste quand il sied, vérolante à ses heures, mais divine !

Moi, misogyne ? Jamais ! Esclave, au contraire, grand con, benêt, toutou, lécheur, passeur de serpillière, dépensier, soumis, acceptateur d’inacceptable, implorant, moi que voilà, bandant sans cesse.

Misogyne ! Vous avez dit misogyne, mes drôles ? Et ce gros paf à veine bleue, il l’est misogyne, Ninette ? Misogyne dans tes miches, oui ! Putain, ce qu’ils me courent, tous ces qualificateurs invertébrés. Ces poseurs de questions idiotes. Ces dépeceurs de vérités premières. Tu leur donnes un manteau de fourrure, ils t’en font un poil de cul. Toute cette grouillance me vermine l’âme. Certains jours, le monde me fait l’effet d’un gros morceau de barbaque corrompue où s’agitent les asticots, nos petits derniers d’un jour ou l’autre. Mais la France a besoin de nous, et même de nounous.

Pafeur comme je suis, et galvanisé par son appel direct, je m’approche de Rina pour du préalable, de la mise en train. Elle objecte sa main, verticalement, comme le fit à Verdun le maréchal Pétain (de l’Académie française jusqu’en 1945).

— J’ai une proposition à vous faire, dit-elle.

— ???? lui réponds-je.

— Avant votre démonstration, nous allons visionner la cassette que vous avez sortie de ce meuble, cela vous évitera de déformer vos poches davantage en l’emmenant chez vous, d’accord ?

Le superbe Sana, tu l’as déjà remarqué au cours de la soirée, sait se montrer beau joueur.

— Excellente idée, ma chère.

Je m’approche de l’appareil vidéo, enquille la cassette dans son logement et branche le système de lecture.

Après quoi, je vais prendre place dans le fauteuil dont Rina occupe un accoudoir. Ma main enserre sa taille et sa gabelle. C’est doux, ferme, tiède, d’une extrême érectibilité. Un sujet d’élite.

Sur l’écran, une musique de générique retentit. Tiens, je n’ai même pas consulté l’étiquette de la cassette. Une image se forme, qui montre une prairie verte sous un ciel bleu, avec la ligne d’horizon très basse. Des caractères sur fond de ciel. Les Films Lanturlu présentent Les Robinsons du Ciel, de Danlkuu Laab Haleyèète[5]. J’ai déjà vu ce chef-d’œuvre il y a deux ans sur les Champs-Elysées en compagnie d’une ravissante jeune fille qui avait, il m’en souvient, les poils pubiens extrêmement soyeux.

Ça raconte comme ça qu’un O.V.N.I. (soit qui mal y pense) est en difficulté au-dessus du Nouveau-Mexique, il a une panne de grzzzz bruiiiii tchopfff et doit se poser en rase (motte et) campagne. Les petits hommes verts se mettent à la recherche d’un garagiste. Ils en dénichent un dans une bourgade perdue.

L’en question est un vieillard pittoresque, toujours bourré à la clé, et qui, en présence des extra-terrassiers, se croit en plein delirium. Comme ce n’est pas sa première crise, il fait comme si de rien n’était et suit les soucoupistes au volant de sa dépanneuse. Il prend le vaisseau spatial pour une vieille Ford, se met en devoir de la réparer et y parvient. Les E.T. le paient en lui remettant un crttt spriiiii beurgh. Le vieil ivrogne l’enfouille comme si c’était des dollars et rentre chez lui. Les extras déterrent. Le vieux va se pieuter.

Le lendemain, il raconte à sa vieille (laquelle ne s’est aperçue de rien) qu’il est allé dépanner des touristes. Mais, au moment de lui refiler l’artiche de la réparation, l’adorable bonhomme sort de sa poche le crttt spriiiii beurgh. La vioque fulmine, le traite de radoteur. Pour se remonter le moral, le garagiste écluse une boutanche de bourbon qu’il planque dans un vieux pneu. Un client klaxonne devant sa pompe à essence, le dabe va le servir, mais il le voit sous les traits d’un petit homme vert, alors qu’il s’agit d’un gros blondasse à la con avec un tee-shirt Cocu-Collé. Fin.

Le film est moins drôle que tu pourrais le supposer d’après ce résumé ; parce qu’il y a des longueurs, de la parlote, un petit chaton perdu, et des intentions gerbantes ; pourtant il mérite d’être vu. Revu ? Pas. Pourtant je m’attelle à là tâche sans cesser de caresser les hanches de ma belle hôtesse.

Je me dis que j’agis mal, ayant une épouse à la maison et une maman en Soviétie. Mais où ai-je la tête ? Dans ma culotte, tu crois ? Ce serait donc une tête de nœud ? Pourquoi pas. Dès lors, mon comportement s’éclairerait.

Maintenant elle est sur mes genoux, je l’ai débarrassée de sa jambe de pyjama. Ma main évolue comme toujours quand il lui est donné de remonter la Voie Royale. Tiens, les rideaux ne sont pas tirés. Le père Libris doit nous visionner à cru, avec ses jumelles. Je lui adresse un clin d’œil cordial par-dessus l’épaule de Rina.

* * *

Une heure vingt-huit plus tard, le film cesse sur l’image fixe du garagiste se frottant les yeux. Les deux mots « The End » s’inscrivent par-dessus. Mais non, quesque je raconte ! Puisque le film est en version française, c’est le mot Fin qui apparaît, superbe, avec son F comme Françoise, son I comme Ippolyte et son N comme dans mon N’amour.

T’ai-je précisé que la gentille Rina est à califourchon sur moi et me chevauche en parfaite amazone ? On éteindra la boutiquerie du vidéo après. Elle est lancée au trot anglais et s’agit pas de déranger son assiette. Je sens qu’elle va me réussir un sans faute, l’exquise. L’écran est blanc maintenant, avec des sautes d’intensité, des criblements de lumière…

Hop ! hop ! hop !

Il doit se régaler, le vieux tordu d’en face.

Tu crois qu’il gode encore, pépère ? Sûrement pas. Il haïrait pas s’il baisait. C’est beau, c’est généreux, la brosse.

Fortifiant, irradiant.

Ça réconcilie.

Ça incite à l’abnégation.

Peut-être que notre étreinte l’amadouera ? J’imagine sa reconversion au vu et suce d’un accouplement superbe. Il sort de ses aigrances, il est éclairé par la baise. Il tombe à genoux afin d’implorer Dieu qu’Il le guérisse de ses méchanceries, les lui déracine de l’âme. Il court proposer sa zézette à la dame pute du quartier qu’il a dû repérer, tu penses, lui qui voit tout.

Rina pique des deux. C’est plus le trot allègre mais la fantasia berbère. Je subis en homme d’airain : vas-y poulette, tant pis pour la surchauffe ! Elle se met à crier en tchécoslovaque. Et puis ça finit dans une stridence éperdue, comme le cri d’une défenestrée chutant du sommet d’un gratte-ciel (et là, c’est plutôt d’un gratte-cierge). Elle me tombe dessus, anéantie. Des soubresauts l’agitent encore, comme la voiture de Pinuche : auto-allumage sensoriel, fréquent chez les passionnées ; inutile de bricoler les vis platinées ou les bougies, ça ne changerait rien.

Un long moment s’écoule. Nous sommes en deçà des béatitudes, dans les limbes exquis de la prérédemption. Sur un petit écran du magnétoscope, l’heure palpite, en rouge. Le chiffre des minutes change toutes les soixante secondes. Il est zéro heure.

Elle ébroue (ou s’ébroue, si t’aimes le conformisme, mais je t’emmerde). Me descend de monture.

— Vous m’excusez un instant ?

Tu parles, je lui ai fait mon don de ma personne, à cette rapide, faut qu’elle remette le compteur à zéro.

Alors elle passe dans ses appartements.

Bibi, imperturbable, retourne au meuble bernois, si beau, dans les tonalités jaune, bleu, vert. Les motifs peints représentent un château au bord d’un lac, avec un type loqué dix-huitième en train de jouer de la flûte à une dadame en robe à panier en attendant de lui mettre la main au.

C’est naïf, c’est charmant, bucolique, apostolique et ça doit valoir un saladier. Je m’empare d’un nouveau faux livre, en extrais son contenu. Le film que je viens de visionner est normal, pourtant cette collection de vidéocassettes me tracasse, et lorsque je bute sur une turlupinade, je veux en avoir le cornet, je veux dire : le cœur net. Au lieu de mettre l’objet noir dans ma veste, où il protubère par trop, je file jusqu’à la lourde et le jette sur le gazon avec la superbe intention de le ramasser en m’enfoutant-le-camp.

La nana radine, cette fois dans la longue robe de chambre en velours noir que je lui avais mise trop précipitamment naguère.

— Si vous voulez aller dans la salle de bains, propose-t-elle, vous prenez ce petit couloir, c’est la porte de droite.

— Merci, je lui accepte.

J’y vais. Ça sent la moquette neuve et le parfum dans cette antichambre. Les couleurs sont pâles, l’ensemble élégant. J’ouvre la porte de droite, donne la lumière. Le docteur Fépaloff a vu grand. Il aime ses aises quand il se lave l’oignon. Tu pourrais transformer cette salle d’eau en salle à manger, tant tellement qu’elle est vaste. Revêtue en carreaux de Provence à l’ancienne, dans les tons pain brûlé ; les éléments sont en faïence saumon, les linges blanc et orange. Je me dis qu’on ne « soigne » pas suffisamment ses salles de bains. Ça reste l’endroit subalterne, pourtant si t’additionnes le temps que tu y passes dans une journée, tu t’aperçois que le site mérite qu’on le rende accueillant.

Je referme la porte après un coup d’œil découvreur. J’avise alors le plus gros pistolet que j’aie jamais rencontré au cours de ma vibrante carrière. Un engin, mon pauvre ami, qu’il te faudrait tenir à deux mains pour braquer quelqu’un. Mais le mec qui se trouve de l’autre côté doit avoir une sacrée force car il l’utilise d’une seule pogne, et sans sucrer. Pourtant, il ne s’agit pas d’un colosse. C’est un zig moyen, qui ferait plutôt gratte-papier, avec des épaules en bouteille de Coca-Cola, une tête minuscule affublée de lunettes. Il a un nez pointu et il est naturellement imberbe car il se laisse pousser les cheveux de chaque côté des oreilles pour s’en faire des favoris.

— Bonsoir, lui dis-je. Puis-je vous demander de quel calibre est cette arme ? Je n’en ai jamais vu de plus impressionnante, c’est le modèle qui vient tout de suite après le bazooka, n’est-ce pas ?

— Mettez vos mains sur la tête ! me répond-il.

C’est une marotte dans cette boutique, décidément !

Dans les cas difficiles, je fais appel à la résignation, aussi croisé-je mes dix doigts sur ce cher occiput, lequel protège l’une des plus vives intelligences de ces deux cents dernières années.

L’homme au nez pointu m’ordonne alors de me retourner. Dans la glace, je lui vois tirer de ses fringues une espèce de petit boîtier nickelé muni d’un cadran. Il le braque sur moi de sa main libre. Le boîtier produit un léger sifflement.

— Agenouillez-vous ! m’intime l’arquebusier.

Force m’est.

— Posez votre veston.

Je.

Il amène du pied mon vêtement jusqu’à lui, se déchausse d’un de ses mocassins et le palpe du pied.

Je suis tous ses faits et gestes dans la grande glace surplombant la baignoire. Il doit avoir les paturons préhensiles car il dégauchit mon propre pistolet, parvient à le dégager avec ses seuls orteils. Il a remisé son détecteur de fouille et s’empare de mon arme, la sienne lui suffit sans doute puisqu’il la dépose sur une console supportant des peignes et des brosses à cheveux.

— Mettez-vous dans la baignoire !

— Habillé ?

— Peu importe.

Il s’exprime d’une voix douce, lente, mais terriblement volontaire.

— Ecoutez, risqué-je. S’il s’agit de prendre un bain, je préférerais ôter au moins mon pantalon et mes souliers.

— Si vous voulez, mais restez à genoux.

— Quitter son froc à genoux n’est guère commode.

— En ce cas, gardez-le.

Tu veux que je dise ? Si un fantôme parlait, il aurait probablement cette voix-là. Une voix d’outre-tombe, sans la moindre chaleur humaine ; une voix fabriquée mécaniquement.

Je déboucle ma ceinture, fais jouer la fermeture Eclair (cher Eclair, que de cochonneries on a commises en ton nom !) de mon grimpant. Je me trémousse pour pouvoir le poser, tout en continuant de guigner mon tagoniste dans la grande glace. Le canon de son feu ne frémit pas. La vilaine gueule noire continue de béer à deux mètres de mon dos. Si le binoclard presse la détente, je vais avoir entre les omoplates un trou par lequel on pourra enfiler un gant de boxe.

Pour gamberger, je gamberge, tu t’en doutes. Je me dis que la petite Rina a dû alerter un pote à elle pendant qu’elle préparait le caoua. Ensuite elle a fait ce qui convenait pour me garder céans le temps que le gars se pointe. Il est entré par la porte de la cuisine, je présume. Quels sont ses desseins ? Me trucider ? Est-ce pour cela qu’il me demande de bivouaquer dans la baignoire ? En ce cas, me laisserait-il me déloquer ? Il irait au plus pressé. Alors pourquoi la baignoire ? Pour un interrogatoire ? Oui, je suis certain qu’on se dirige vers ce genre de cérémonies. La bonne vieille baignoire si indispensable aux gestapistes d’antan.

J’ai déjà ôté une jambe de pantalon. Je prends appui sur le genou gauche pour pouvoir dégager la jambe droite…

— En somme, qu’attendez-vous de moi ? demandé-je.

— Je vous le dirai dans un instant.

J’exagère les difficultés pour l’ôtage du bénouze. M’acagnardant au rebord de la baignoire, je saisis d’une main l’extrémité sud de mon futal, c’est-à-dire les revers. Je dois avoir l’air grotesque. Je tire sur les deux jambes à la fois. Ne rate pas la gagne, surtout, mon Antoine. Une pétoire pareille, ça rend frileux.

Allons-y !

Ce qui me sauvera toujours des pires mouscailles, c’est, évidemment, mon imaginance, mais aussi cette prodigieuse adresse qui me permet de jongler avec trente-deux verres de lampe à la fois sans en fêler un seul !

Usant de mon pantalon comme Zorro de son fouet, d’un geste sec, fort et précis, je flanque le côté ceinture sur le pistolet du nez pointu. C’est si prompt, si irrésistible que le mec est obligé de lâcher son arquebuse.

Alors là, tu verrais l’Antonio, ma sœur ! Se relever d’une détente et foudroyer le mecton d’un crochet au bouc. Il plonge vers moi, sonné. Je le rabroue d’une manchette au cou. Asphyxié, il tombe à genoux. Qu’il en profite pour prier son ange gardien, seulement, m’est avis que le préposé est rentré se pieuter sur son nuage. Je saute à pieds joints sur la poitrine de mon extourmenteur.

Il dit « vzzzzlffff », exhale un soupir pareil à celui des frères Montgolfier après leur prouesse ; pourtant, il continue d’en vouloir. Je lui en fournis encore : coups de saton dans les oreilles, puis dans les côtelettes. Qu’après quoi je l’empoigne à deux mains, le soulève pour le plonger dans la baignoire. Ne me reste plus qu’à lui passer les poucettes. Une boucle emprisonne son poignet droit, l’autre enserre la robinetterie.

Je remets posément mon pantaloche, ensuite mon veston, renquille mon feu, me recoiffe et m’offre le luxe d’un petit touché d’eau de toilette sur chaque joue. Sa grosse pétoire est si lourdingue que je renonce à me l’emparer. J’extrais les balles qui la gavent, puis j’ouvre le fenestron de la salle de bains et te boomerangue la seringue à travers la nuit, aussi loin que je le puis (en Velay). Je suppose qu’elle a atterri dans les végétaux car son impact d’arrivée ne produit aucun bruit.

Le gars a perdu ses besicles dans l’échauffourée. Obligeamment, je les lui ramasse et l’en rechausse.

— Je suis à vous dans un instant, que je lui fais. Auparavant, j’aimerais discutailler le bout de gras avec miss Rina.

Je retourne dans le living. La somptueuse s’est endormie dans un fauteuil en attendant que ça se tasse. Ce qui te prouve qu’elle a de la santé. Je m’approche d’elle, sans bruit.

— Hello, Fleur à miel, lui fais-je, rouvrez vos jolis yeux, on a encore des trucs à se dire…

Je m’incline sur son inertie profonde. Contrairement à ce que je viens de prétendre quelques lignes plus avant : non, elle n’a pas de santé. Elle n’en aura plus jamais car elle est morte. Il convient de vraiment se pencher sur elle pour découvrir cette longue aiguille d’acier à tête noire enfoncée dans sa poitrine et qui lui traverse probablement le cœur.

Alors là, je crie pouce. J’ai tenu bon jusqu’ici. J’ai encaissé sans broncher la disparition de Félicie, mon mariage bidon, et tout le bigntz qui a suivi ; mais c’en est trop.

Je me relève et regarde alentour. Que n’ai-je débuté par là ! Trois personnages en quête d’auteur de romans policiers sont rassemblés, silencieux, à peine visibles, mais si impressionnants, si redoutables que le plus constipé des constipés déféquerait en lance d’arrosage s’il les voyait. Des Jaunes. Japonais, si je me fie à ce que je sais de la morphologie des insulaires du pays du Soleil Levant (où il se couche néanmoins).

On les croirait prêts à exécuter un numéro de music-hall car ils portent tous trois le même training noir avec une giberne noire sur l’épaule. Deux d’entre eux tiennent des pistolets-mitrailleurs. L’autre a un brassard de toile au bras gauche sur lequel sont fixées des aiguilles à têtes noires, mouchetées d’un embout de plastique.

— Je dérange ? leur dis-je enfin. Vous étiez en pleine répétition ?

Tout en paradant, mais sans conviction profonde, j’élève mon âme jusqu’à la fenêtre du père Alex Libris. Fasse l’enfer que le professeur de haine soit fidèle au poste. Si c’est le cas, il aura assisté à l’assassinat de Rina et, qui sait, alerté mes collègues. A moins que sa méchanceté profonde ne l’incite à attendre la suite dont je vais faire partie.

Aucun des trois hommes n’a bronché. Celui qui possède les vilaines aiguilles me fixe de ses deux fentes. Il est gras comme un lutteur d’estampes. Cézigue doit, dirait Béru, bouffer comme un cancre, et pas du poisson cru, crois bien. Un moment copieux s’écoule. Je devine qu’il ne me faut rien tenter avec ces messieurs. Les deux mitrailleurs sont de mes part et d’autre, même Buffalo Bill ne pourrait les prendre de vitesse au jeu du « panpan tu tues ».

— A toutes fins utiles, je vais vous fournir mon identité, leur fais-je, de manière à ce que vous agissiez en connaissance de cause. Je suis le commissaire San-Antonio, de la police parisienne. Si vous me faites subir le sort de cette pauvre jeune femme, ce ne sera pas un crime plus grand vis-à-vis de Dieu, mais il est probable qu’il vous vaudra les foudres de mes collègues.

Le gros lard rance aux aiguilles me demande en anglais :

— Voulez-vous répéter ?

Je traduis volontiers, en ajoutant des détails qui font élégant dans le tableau. Franchement, j’ai été bien inspiré de leur révéler ma profession car ils se mettent à jacasser en nippon.

— D’où venez-vous ? me demande le gravos.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Avant d’entrer dans cette pièce, où étiez-vous ?

— Dans la salle de bains, où je neutralisais un vilain oiseau de nuit. Vous savez ce qu’est un guet-apens ?

Re-jacasseries. L’homme aux aiguilles sort de la pièce. Son absence n’a pas beaucoup d’urée. Il réapparaît deux minutes plus tard.

Je deviens alors lie-de-vin, ou lie de vide, car faut que je t’en casse une bonne, mon pote. J’ai compté tout à l’heure les aiguilles fichées dans son brassard. Il y en avait quatre. Or il n’en reste que trois !!! J’ai eu la menteuse trop longue. En parlant du nez pointu de la s.d.b. je lui ai coûté la vie.

Que c’est triste, Venise ! égosille mon gentil Charles, toujours fringant comme le pompier de Bonneuil.

Le gros Asiate retourne à sa case départ.

— Vous pouvez nous prouver que vous appartenez à la police ? demande-t-il.

— Je ne fais que cela dans cette maison, réponds-je, ma carte professionnelle est encore sur cette table basse.

Je vais la prendre. Ce que ça me gratte de dégainer et d’envoyer la soupe. Mais ce serait la lutte du pot de terre contre le pote à Defferre. Je m’en alignerais un, peut-être, seulement je serais seringué dans le dos, et ça fait tousser rouge.

Je prends ma carte, la porte au gros lard qui l’étudie de ses deux égratignures.

— Vous avez la clé des menottes ? il demande.

Et me tend la main.

Là, encore, un démon tentateur me chuchote d’en profiter pour faire prendre l’air à mon feu, et, partant, à ses tripes. Ça représenterait un joli tas fumant sur la belle moquette du pauvre toubib. Seulement, comme ma cervelle leur tiendrait compagnie, mon instinct de conversation me supplie de remettre mes fantasmes dans ma culotte où il y a déjà plein de monde chic.

La clé des poucettes est logée dans la minuscule poche ventrale fermant avec une pression que je me fais aménager par mon tailleur.

— Tenez, monsieur Suzuki.

Il tressaille.

— Pourquoi Suzuki ?

— Parce que pour les Français, tous les Japonais se nomment Suzuki, comme tous les Français se nomment Martin pour les Japonais, non ?

No réponse. Il n’a même pas un rictus.

Le voilà qui repart. Et les deux autres continuent de chiquer les statues avec leurs armes en main. In petto je me traite de lâche. Merde, ils ne sont plus que deux. J’en praline un, je fais un roulé-boulé pour esquiver la défouraillance de l’autre, et puis…

Et puis merde ! Non, décidément « je ne sens pas » ce coup de force. J’ai l’héroïsme contrôlé. Se forcer à l’exploit relève de la connerie pure et simple.

Le lutteur d’estampes rapplique avec mes menottes.

— Navré, monsieur le commissaire, je vais vous demander de vous asseoir par terre.

Un profond soulagement me passe sur l’âme comme une brise de printemps. Ils ne vont pas me buter. En m’épargnant, ils entendent prouver aux autorités françouaiouaiouaises qu’ils n’en ont pas après notre cher et grand pays. Effectivement, le gros Jap m’emprisonne les deux poignets, mais après avoir glissé la chaînette sous ma cuisse. Ma posture n’est pas tellement inconfortable, mais ridicule, ça oui, pas mal merci, et toi ? Me voici neutralisé complet. Ils ne m’ont même pas retiré mon pistolet.

L’un des mitrailleurs accroche son arme à un mousqueton de sa ceinture et quitte le living côté hall. Il réapparaît lesté de grandes valises de fer. Il en coltine deux à chaque main. Alors le tout gros, celui qui a la peau à ce point tendue que lorsqu’il ferme un de ses petits yeux il doit ouvrir le trou du cul, le petit gros, dis-je, se rend au meuble peint (contrairement à Denis, qui était pas peint 1647–1714) et l’ouvre en grand. Ces messieurs, avec diligence et précision, entreprennent de sortir des livres, puis les cassettes des livres et à empiler ces dernières dans les métalliques valises (je m’exprime en anglais si fréquemment). Ils procèdent rayon après rayon. Quand ils en ont terminé un, ils remettent les emboîtages en place, avant de passer à celui du dessous.

En les regardant s’activer, tu piges le « miracle japonouille ». Quelle prestesse ! Quelle ardeur dans l’activité ! Ils mettent à leur besogne un acharnement d’insectes. En deux coups les gros le meuble est vidé. Ils ont tiqué sur deux emboîtages vides. Le gros est allé à l’appareil vidéo et a récupéré Les Robinsons de l’Espace. Il s’obstine un bon moment à chercher la cassette que j’ai balancée sur la pelouse.

Comme tu le penses bien, il ne la trouve pas. Une nouvelle palabre a lieu entre les trois Jaunes. Ils fouillent la pièce, se rendent dans les chambres, en reviennent déconfits.

L’homme aux aiguilles s’approche de moi et je sens une grosse boule de poils au fond de mon gosier, celle qui résulte du brossage d’un chien en pleine mue, tu vois ?

— Quelles sont les raisons qui vous ont amené ici ? demande le Japonais.

— On nous a signalé que le docteur Fépaloff avait été enlevé en fin de journée, dis-je.

— Qui a fait cette déclaration ?

— Un passant. Nous avons téléphoné ici, mais la jeune femme a prétendu que le docteur était en voyage. Elle paraissait bizarre. En outre la D.S.T. s’intéressait à Yuri Fépaloff qu’elle soupçonnait d’être un agent soviétique établi en France. Une visite nocturne a alors été décidée. Ce n’est pas légal, certes, mais à situation d’exception, méthodes d’exception, n’est-ce pas ?

— Et encore ?

— Rien. La fille a admis que son ami avait été enlevé. Elle m’a fait du charme pour, je l’ai compris par la suite, me retenir dans la maison en attendant l’arrivée du type de la baignoire. Ce dernier s’apprêtait à me faire de gros ennuis, mais j’ai renversé la situation à mon avantage comme vous avez pu le constater. Puis-je vous poser une question à mon tour ?

— Non.

— J’aimerais savoir pourquoi vous vous emparez de ces cassettes ?

Il me fixe longuement, je ne distingue pas ses yeux perdus au fond des orbites sous les paupières obliques. Je pressens qu’ils ne doivent pas refléter la bienveillance.

— Je pense qu’on ferait mieux de vous tuer, me dit-il.

— Quelle sotte idée ! riposté-je.

Il doit faire part de son cas de conscience à ses potes car ceux-ci se mettent à me regarder en jactant d’abondance.

Et puis, afin de sortir de l’expectative sans doute, le gros vilain moche s’approche du téléphone. Il va demander l’avis de ses chefs.

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