Le nez chaussé de fortes lunettes, Pinaud se livre à une tâche ardue : il attache des hameçons lilliputiens à un fil de nylon invisible.
En plus, il sucre, la Vieillasse, comme un salutiste agitant son tronc dans les froidures de Noël.
— Ferme la porte, le courant d’air me complique la besogne ! m’enjoint-il.
J’obtempère avec beaucoup de volontiers.
— Range ton matériel de poissonnicide, Gras-d’os, j’ai un boulot plus urgent à te confier.
— Attends au moins que j’achève cette ligne. Demain je vais taquiner dans l’Yonne.
En quelques mots, sublimes de concision, je lui fais abandonner son minutieux travail qui laisserait pantois les spécialistes de la super-plate Piaget.
— Prends un gars avec toi et foncez à tombereau ouvert sur Montfort-l’Amaury. Voici l’adresse d’un grossium qui est présentement en conversation avec le Vieux ; il s’agit d’embarquer sa bonne femme avant qu’il ne soit de retour chez lui et de l’amener ici de gré ou de force. Cette mission n’a rien de répugnant, tu le verras, car la dame est mieux que ravissante.
Ainsi dopé, Baderne-Baderne s’active les osselets et s’éclipse.
Je vais m’accouder à la fenêtre poussiéreuse. Le beau temps est de plus en plus péremptoire. Malgré tout, j’ai le cœur à l’ombre. Je pense à Zoé. Plus exactement, je pense que j’y pense peu. Ma désaffection (c’est le mot) m’inquiète et me navre. J’y sens comme une monstrueuse ingratitude. Suis-je donc irrémédiablement inconstant avec les nanas ? Pourtant, celle-là, je croyais fermement l’aimer.
Mais avec ce boulot accapareur, hein ?
Si plein de rebondissements… À présent, le cadavre disparu. Où, quand, comment ? Tu peux me le dire, toi, grosse bulle ? Donc, on me sait ! On me suit ! Depuis mon rancard avec la jolie Mme Himker ? Ou bien avant, déjà ? Pourquoi me repiquer le corps ? Ce cadavre baladeur, ça tourne à la farce macabre.
Je vois débouler une Citroën aux ailes cabossées du parking. Pinuche est à bord et c’est Lhuilier, un jeunot tout nouveau qui pilote. Plein de promesses, ce petit Lhuilier. Pourtant il ne paie pas de mine, avec sa tête ronde, sans cou, posée sur un buste épais, ses oreilles de boxeur, ses petits yeux ronds de canard, bourrés de fausse innocence jusqu’aux paupières.
L’auto décrit un arc de cercle et se lance dans le flot bourbeux de la circulation. Je m’apprête à quitter la fenêtre lorsque mon regard d’aigle accroche une Mercédès 600 rangée à quelques mètres de l’entrée. Un chauffeur en livrée bleue de nuit est acagnardé au capot. Un grand zig maigre, avec des pommettes simiesques.
Je m’arrache de la fenêtre et je dévale l’escadrin.
Un mec est là. Qui se tait.
Et un coup de z’œil me suffit pour comprendre qu’il n’est pas français.
C’est un quidam comme un autre. Il porte une livrée classique, mais un je ne sais quoi t’annonce sa qualité (si c’en est une) d’étranger.
Ses pommettes, je te dis. Pour que je les aie remarquées depuis ma fenêtre, tu penses qu’elles proéminent.
Je l’aborde (Archéologue français 1774–1842) en prise directe.
— Vous êtes bien le chauffeur de M. Himker ?
Il opine.
— Suivez-moi !
Il me suit.
Dans le fond, y’a rien de plus docile qu’un homme. C’en est effarant. Tu demandes à n’importe qui de venir et il vient. Note que dans ce cas précis, le fait que je lui aie demandé s’il était le chauffeur d’Himker l’induit à penser que son patron le réclame.
Donc, en erreur.
Je le drive jusqu’à mon burlingue sans lui avoir échangé le moindre mot.
Voyant la pièce vide, il me regarde d’un air extrêmement surpris.
— Asseyez-vous !
— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il, sans obéir, et avec un accent bulgare de la banlieue sud de Sofia.
Je relourde.
— Où est Monsieur ? il s’alarme.
— Deux étages plus haut, réponds-je obligeamment. Il y a longtemps que vous êtes à son service ?
— Un mois. Mais…
— Vous avez vos papiers ?
Il hésite, puis se souvenant de l’endroit où il se trouve, me tend un passeport aussi appétissant qu’une indigestion de framboises.
Je consulte le document frappé d’une étoile d’or, comme le fronton d’une crèche.
Alec Krakzecs, né à Plovdiv, Bulgarie, le 8 juillet 1939. Je glisse le passeport dans mon tiroir que je referme d’un coup de genou. Une brusque détresse assombrit les traits du chauffeur.
— Mais j’ai besoin ! il exclame.
La privation d’un passeport, y’a rien de pire pour un pèlerin se trouvant en terre étrangère. Il se sent pire qu’à poils, tout d’un coup. Et même en plus grande détresse que si on l’embastillait…
— Asseyez-vous, monsieur Krakzecs.
Il ne se le fait pas dire trois fois.
Il est en grand tourment, mister Yogourt. Trémulse du fion sur sa chaise, darde des œillades angoissées.
— Donc, vous êtes depuis un mois au service de M. Himker. Vous l’avez rencontré comment ?
— À Alger.
— Que faisiez-vous là-bas ?
— J’étais fonctionnaire bulgare en mission d’étude auprès du gouvernement algérien.
— Objet de cette mission ?
— Pétrole.
— Continuez…
— J’ai fait la connaissance de Monsieur.
— De quelle façon ?
— À l’hôtel. Il y a eu une panne de courant un soir et nous sommes restés plus d’une heure enfermés dans l’ascenseur.
— Alors ?
— Nous avons sympathisé…
Son français est très correct, méthodique. Il se sert de son accent pour se donner le temps de choisir ses mots.
— Ensuite ?
— Monsieur est un homme très compréhensif. J’ai fini par lui confier que j’aspirais à ne pas rentrer dans mon pays. Il m’a proposé de me prendre à son service et de s’occuper des formalités pour m’obtenir un permis de séjour en France. Ces formalités sont en cours.
— Si bien que, pour l’instant, vous êtes en position de travailleur clandestin.
Il pâlit, hoche la tête.
— Évidemment, je ne suis pas encore déclaré, il fallait que je peuve me débrouiller en attendant le règlement de mon dossier. C’était un arrangement amical, très temporaire.
Sa main frémit sur le bord de mon bureau. Elle convoite le passeport prisonnier. C’est son magistral tourment à Krakzecs : un opuscule à méchante couverture de carton souple.
— Quelles sont vos fonctions, chez Himker ?
— Eh bien, chauffeur…
— Valet de chambre ?
Il opine :
— Oui, j’aide la femme qui fait le ménage. Je tonds les pelouses aussi…
— C’est qui, cette femme ?
— Une vieille beaucoup sourde.
— Vous logez à la propriété ?
— Dans la maison de personnel, oui.
— La vieille femme également ?
— Oui. Elle s’y croit chez elle et me considère comme un intrus.
— Le secrétaire ?
— Non, lui il habite la maison principale.
— Son nom ?
— Fred Von Schuppen.
— Allemand ?
— Oui.
— Quel genre de garçon ?
Le Bulgare hausse les épaules.
— Dynamique, brillant.
— Bel homme ?
— Il me semble, mais une femme vous donnerait un meilleur avis sur la question.
— Il est l’amant de Mme Himker ?
Ça lui cristoupe les mandibules, une question pareillement abrupte.
Le voici qui passe deux doigts nerveux entre son col de limouille et sa pomme d’Adam pour se faciliter l’admission d’oxygène.
Qui renifle petit, en zig qu’un sournois courant d’air enrhume.
Qui ricoche du regard pour escamoter sa pensée à ma sagacité.
— Comment je peuve le dire ? demande-t-il enfin.
Son seul problème, à Césarin, c’est le verbe pouvoir. À part cela, il parle mieux français qu’un député-maire auvergnat.
— Vous en avez tout au moins l’impression, n’est-ce pas ? insisté-je.
Le chauffeur clandestin hausse les épaules.
— Je n’ai pas d’impression et je ne sais rien.
— Von Schuppen sort beaucoup, le soir ?
— Je suppose que cela lui arrive, oui.
— Vous ne lui servez pas de chauffeur ?
— Pas à titre privé, seulement lorsque ses déplacements concernent les affaires de Monsieur.
— Ce matin, il est parti en voyage ?
— Je l’ai conduit à Orly, en effet. Nous sommes partis de la maison à 6 heures.
— Avec la Mercédès ?
— Nous avons pris une autre voiture, il y en a trois en tout.
— Et Madame ?
Il fronce les sourcils.
— Eh bien ?
— Parlez-moi d’elle, je vous prie.
— Je n’ai rien à dire.
— Elle sort beaucoup ?
— Elle fait des courses à Paris, le tantôt, oui.
— Le soir ?
— Il lui arrive de se rendre au théâtre ou au cinéma.
— Seule ?
Surprise. Brusquement Krakzecs perd patience.
— Demandez-lui. Je ne peuve pas vous parler d’elle mieux qu’elle le ferait personnellement. Pourquoi toutes ces questions ? Rendez-moi mon passeport, peut-être que Monsieur m’attend déjà et il déteste attendre.
— Il sort peu, n’est-ce pas ?
— Presque jamais. Il est en mauvaise santé et passe sa vie enfermé dans sa chambre.
— Si bien que vous avez surtout affaire à son épouse et à son secrétaire ?
— En effet.
Il avance la main vers moi.
— Je vous en prie, rendez-moi mon passeport, monsieur.
Le grelottement du bigophone crée une diversion. Je décroche d’un mouvement rafleur.
L’organe flageolant de Pinuche s’accommode admirablement de la déficience de mon appareil. Leur chevrotement va de pair.
— Quoi, l’oiseau ? De quel oiseau parles-tu, Savate ? m’impatienté-je n’ayant saisi que ce mot dans la phrase qu’il vient de me virguler.
— … envolé…
— Écoute, Nœud-flasque, rapproche le trou de balle qui te sert de bouche de l’émetteur et articule.
— Je te disais… l’oiseau s’est envolé.
— Tu veux parler de la gonzesse ?
— … actement. Elle a laissé une lettre… tion de son mari.
— La lettre est cachetée ?
— Oui. Sur l’enveloppe, il y a écrit : « À mon mari. »
— Décachète.
— Tu crois ?
— Et lis-moi.
— Tu sais que nous n’avons aucun mandat et que…
— Pinaud, tu n’es qu’une colique trop longtemps retenue, lis-moi immédiatement cette bafouille.
Bruit de papier froissé.
Le Pinaud-occulte se décamote le gosiard. Une vraie diva s’apprêtant à te montrer son contre-ut.
— Allô, tu m’écoutes ?
— À en attraper le vertige, Banane !
Il lit :
« Léopold,
Tu vas apprendre à mon propos des choses effroyables. J’aurais tant voulu que tu ne saches jamais rien. J’ai été folle. Je ne te demande pas pardon. Seule la mort peut m’apporter l’absolution. Courage. Adieu. Dora. »
Ma pensée butine…
Je revois la magnifique créature, si altière, devant moi, ce matin. Si sûre d’elle. Pourquoi ce brusque effondrement ?
— Qu’en penses-tu ? demande le Pinaud des Charentes.
— C’est beau mais c’est triste.
— Que dois-je faire ?
— Une perquise en règle dans la chambre de la donzelle et celle du secrétaire.
— Mais…
— Sois sans crainte : tu ne prendras pas froid, je te couvre.
Je raccroche.
Ça filoche, hein ?
Béru entre dans mon bureau sans frapper.
— Salut, beau monde ! épanouit le radieux.
Il louche sur Krakzecs dont la livrée impec le déconcerte :
— Il appartient à quelle arme, ce fringant militaire ? demande-t-il.
Il est rutilant ; beau de bonheur, Bérurier. Il sent l’ail, le beaujolais, les pieds, qui sont, tu le sais, autant d’odeurs vivifiantes.
— Artillerie de luxe motorisée, réponds-je.
Le Bulgare grogne :
— Mon passeport !
Un obstiné.
— Nous verrons cela plus tard, monsieur Krakzecs, réponds-je, lorsque votre situation se sera éclaircie.
— Je me plaindrai à Monsieur.
— Non, ricané-je, c’est plutôt Monsieur qui est à plaindre, il va falloir bien s’occuper de lui et l’entourer de beaucoup de chaleur humaine, mon vieux. Vous pouvez partir, nous nous reverrons bientôt, c’est promis.
Alors il tape du pied.
— Je ne quitterai pas cette pièce sans avoir mon passeport !
Que je te dise, mon pote : ne jamais tenir de semblables propos devant Béru. Il est toujours sous pression, le Mastar. Un gros nerveux. Les pires !
Tu verrais cette tornade rouge.
Y’a un remous. Un remue-ménage. Un déménagement en accéléré. Le temps de compter jusqu’à un et demi, me voici seulâbre dans mon antre.
Plus rien.
Si : du bruit dans le couloir. En cascade.
Je peux me tromper, mais il me paraît probable que le sieur Krakzecs est en train de dévaler l’escalier de pierre sur ses fesses bulgares.
Béru réapparaît, un peu plus violet qu’à l’état normal.
— Les gars sont crevants, déclare-t-il. Y z’affirment, y z’affirment sans savoir. Ce type qui prétend pas quitter le bureau sans son passeport ! Je t’y ai filé un visa de première, valabe pour tous pays, y compris le Languedoc et le Roussillon. Seulement y d’vra voyager debout parce que ça m’étonnerait qu’y pusse s’asseoir avant la semaine prochaine. Bon, causons chiffons, si tu voudras bien. On a commencé d’exulter les cadavres du puits, mon commissaire. J’ai donné un coup de main, pour l’exemple, biscotte quand tu te mets à tripatouiller dans un bonheur pareil, faut pas oublier sa pince à linge ! Les gars du labo allaient au refil avant même de commencer.
Il porte sa dextre à son nez, esquisse une moue.
— T’as beau frotter, c’est tenace pire que les crevettes, assure le Vaillant.
— Il y a beaucoup de trèpe, dans cette fosse peu commune, Gros ?
— Duraille d’estimer de brute en blanc, assure mon ami, car ceux du dessous virent en poudre ; les toubibs vont se payer une chouette partie d’osselets, espère, avant de pouvoir avancer un chiffre. Tu parles d’un puzzelage, mon neveu ! C’est la grande boîte de meccano, modèle super-craque. Jusque z’à présent, on en a déjà démembré une belle douzaine. Pour ton gouvernail, je te précise tout de suite que ces clients-là sont tous masculins de sexes, bien que leurs bas morcifs soyent en liquéfraction. Aut’chose encore…
Il tousse noble, se cure une dent creuse de l’ongle et crachote avec une belle adresse une grosse particule (si l’on peut dire) de saucisson d’Arles sur le cuir de mon sous-main.
— Autre chose encore, disais-tu ?
— Les quéques cadavres pas trop démantibulés, c’est-à-dire les plus fraîchouillards, sont de race arabe.
— De type arabe, rectifié-je, les Arabes appartenant à la race blanche.
— Type ou race, où tu vois la différence ? fulmine le Mammouth. C’est malheureux de se voir reprendre dans la plus formidable affaire de ma carrière pour une nuance de vocabulaire, que j’aurais seulement honte d’interrompre ma nièce pour un détail de cette insignifiance !
Le téléphone retentit de nouveau. C’est l’inspecteur Soisson à qui j’ai confié un petit boulot express, qui me rend déjà compte de sa mission.
Von Schuppen, le « dévoué » collaborateur d’Himker, son secrétaire aux affaires étranges, contrairement à ce que pense son patron, n’a pas pris l’avion pour le Koweït ce matin. Sa place réservée en first est restée vacante. Donc, ce beau jeune homme devrait encore se trouver en France. J’ordonne qu’on se procure une photo de lui et qu’on applique le dispositif « radis noir », lequel, comme tu sais, est une mobilisation immédiate de tout ce que le territoire compte comme force policière pour essayer d’alpaguer ce garçon.
Je me laisse quimper dans mon fauteuil pivotant. Je pose mes targettes sur le burlingue, et j’imprime à mon postère un léger mouvement ondulatoire propre à attiser les réflexions profondes.
Bérurier qui me connaît sait exactement à quoi correspond ma brusque prostration.
Il se juche sur le burlingue, dépose son chapeau graisseux sur une pile de dossiers qui n’en demandaient pas tant et murmure :
— Vas-y, ma vieille…
— Hmmm ?
— T’as besoin de te payer ton petit résumé habituel, c’est ton coup du milieu, somme toute pour ainsi dire. Quéque chose comme le trou normal, quoi.
Il sort opportunément de sa poche un flacon qui, une fois débouché, révèle le calvados frelaté qu’il contient. Me le propose.
Je refuse du geste.
Il boit donc en tête à tête. Pousse un rot de vrai soulagement et s’explique :
— Avec le turbin de tout à l’heure, croye-moi, Mec, c’est pas Guy Lux ! Simple question d’hygiénique, manière de faire leur fête aux petits microbes téméraires qui se seraient hasardés dans mes voiles digestibles. Bon, vas-y, je t’écoute ; reprends tout depuis ta noce, et oublille rien !
— Pour une fois, je ne vais pas suivre l’ordre chronologique, fais-je, mais raconter ce que je sais de l’histoire en utilisant sa charpente actuelle.
Alexandre-Benoît glaviote un second bout de sauciflard à quelques centimètres du premier.
— Prends-y par le bout que tu voudras, mais esprime-toi dans un langage clair et circoncis, plize, moi, tes charpentes et aut’ conneries, j’sus pas preneur. On n’est pas à la Sorbonne, mon pote.
Ainsi rappelé à l’ordre, j’attaque.
— Un monsieur jouissant d’une parfaite réputation, au point d’être nommé premier adjoint de sa commune, héberge un charnier dans son verger. On lui livre des cadavres (dont on pense jusqu’à plus informé qu’ils sont Arabes) et il les dissout dans un puits qu’il alimente en chaux vive. Personne ne suspecte son étrange besogne. Pourtant, un jour, les gens qui l’utilisent décident de le faire disparaître avec un maximum de discrétion ! Ils choisissent cependant, pour ce faire, un moyen qui ne l’est guère, discret : une bombe. Une bombe qui est censée tuer un commissaire de police fameux.
Rire sardonique du Gravos.
— Si t’as mal aux chevilles à force de t’y balancer des coups de latte, dis-me-le : j’te prêterais mes bottes.
J’outrepasse l’interruption.
— Un os dans l’attentat : contre toute prévision, ce n’est pas Merdanflak qui va célébrer le mariage, mais le maire. Les complices du premier adjoint tentent de stopper l’opération boum-boum ; hélas, San-Antonio lâche le « oui » fatidique et le drame se produit.
— Jusqu’à là, c’est corrèque, approuve le Sagace. On s’y croirait.
— Il ne faut pas longtemps à l’émérité San-Antonio, reprends-je, pour comprendre que cette bombe n’était pas pour lui et pour trouver sa véritable cible. J’ouvre les yeux à Merdanflak qui prend peur et téléphone chez Himker à Montfort-l’Amaury.
« Qui trouvons-nous dans cette luxueuse maison ? Un vieillard richissime et mal portant. Sa jeune épouse ravissante. Son secrétaire, jeune type d’origine allemande. Son chauffeur engagé depuis peu, ex-fonctionnaire bulgare en rupture de rideau de fer, et une vieillarde à tout faire.
« Débroussaillons cet écheveau. La jeune femme est la maîtresse du secrétaire. Elle se place en écran entre son mari et la vie courante. Elle a partie liée avec von Schuppen. Celui-ci est l’un des membres importants du réseau qui approvisionne Merdanflak en cadavres et Dora est sa complice. Quant au chauffeur, je ne puis encore rien dire, mais je trouve bizarre que ses occupations eussent été axées sur le pétrole quand il travaillait pour son pays, et qu’il échoue comme employé de maison clandestin chez un monsieur en affaire avec le Koweït (haut-lieu du pétrole). Ne pas omettre cette similitude dans nos prières.
« Là-dessus, je reprends à partir de Merdanflak. Il lance un S.O.S. codé chez Himker. C’est la femme de celui-ci qui prend la communication, la passe à un homme que je suppose être Von Schuppen. Von Schuppen se rend dans la soirée chez Merdanflak. Il le convainc de le suivre. Probablement, le tue. Flanque le cadavre dans le coffre (confortable) de la Mercédès et rentre chez son patron avec la satisfaction du devoir accompli. Moi qui surveillais la crèche, je le vois radiner. M’introduis dans la propriété et pique le cadavre.
Le Gravissimo fait claquer ses doigts comme pour demander la parole ou les chiottes.
— Quoi ? aboyé-je.
— Serait-il une bonté de ta part de m’expliquer pourquoi t’as embarqué le défunt ?
L’objection de Son Honneur est valable. À preuve, je me la rabâche toutes les cinq secondes depuis la nuit dernière.
— L’instinct, fais-je.
Il plaisante :
— De conservation ? Tu voulais le mettre au freezer ?
J’essaie d’y voir clair, avec obstination. Et brusquement j’y vois clair.
— J’ai deviné que le cadavre de cet homme était important ; sans doute parce que le meurtrier avait pris le risque énorme de l’amener chez Himker dans la propre voiture de celui-ci. Et la preuve que je ne me suis pas trompé, c’est qu’on l’a récupéré dans la mienne.
Je lui raconte. Il opine.
— Continue, Nestor, tu tiens le bon bout.
Continuer… La gamberge, remuer des idées, assembler des mots. Et Zoé, pendant ce temps qui, meurtrie dans sa chair, se morfond dans un lit d’hôpital en se demandant si, en fin de compte, je finirai par l’épouser ou non…
— Nanti du corps, je téléphone chez Himker en laissant prévoir du chantage. Le lendemain, la femme vient au rendez-vous, en cachette de son époux, elle m’écoute sans paraître réaliser la nature de mes menaces, s’en va précipitamment… Quelques heures plus tard, sortant de sa retraite, son vieux se pointe au renaud chez le Dirluche pour me faire saquer, exiger des sanctions… Alors je lui déballe la vérité. Comme preuve de mes dires, je veux lui exhiber le cadavre. Sortilège : celui-ci a disparu.
— C’est péripétique, mais ça manque de logique, assure la Pastèque.
— Attends, c’est pas fini. J’envoie Pinuche et Lhuilier cueillir Mme Himker chez elle, pendant que son mari continue de discutailler avec le Vieux. Il ne trouve qu’une lettre d’elle dont j’ai retranscrit le texte sur mon bloc-notes.
Je pousse le suce-nommé en direction du Dodu qui y jette un œil.
On retombe dans des apathies réciproques.
Le Gros en émerge avec une brutalité de dauphin venant se moucher à la surface de l’onde.
— De la poudre aux yeux ! écrie-t-il.
— Quoi donc ?
— La lettre de la gonzesse. Ça n’cadre pas avec son comportement juste précédentaire. Comment ! elle affranchit le mari de ton soi-disant chantage, l’incite à porter le pet, et, pendant qu’il est ici, elle lui écrit une babille d’aveux et laisse entendre qu’elle va se payer une infusion de néant ! Tu rigoles, hé, banane ! Si tu voudrais mon avis, Mec, on y a forcé la main à la Dora. On essaie d’y faire porter le bitos. Elle endosse le pardingue pour les copains et tu vas lui retrouver le cadavre dans la Seine ou sur une voie ferrée. Biscotte sa lettre, on criera au suicide. Ça tournera en foirette, ton affaire. Ces vaches, comprenant que c’est râpé, brouillent les brèmes en catastrophe. Ils liquident avant de s’en aller. D’ailleurs, selon ce que tu causais, le petit malin de Von Soupe n’a pas pris son zinc, ce matin ? Tu veux parier qu’il a fait retour à la masure des Himker pour régler son taf à sa potesse ?
— Possible, Gros.
— Plus que possible, mon gars : certain ! Ce truc pue le pétrole à plein pif. Et puis tous ces Arabes qu’on retrouve dans le puits. Et les autres, encore…
— Quels autres ?
— Ceux qu’auraient posé la bombinette à la mairie, dimanche passé, tu les as oubliés ? Arabes et pétrole, ça marche bien ensemble, non ? Tu devrais surveiller le Bulgare. Et puis te rancarder à propos du secrétaire et de la dame. Et savoir aussi en quoi t’est-ce elles consistent les affaires du père Himker. En plus, faudrait découvrir à quel moment on a pu te reprendre le dépouillement mortel de Merdanflak. Very important, Misteur, très very beaucoup. Qu’est-ce il avait à bonnir ce cadavre pour qu’y z’y tinssent à ce point ? T’as une idée ?
— Pas encore la moindre.
— Eh ben phosphore là-dessus, mon pote. Quand l’as-tu vu pour la dernière fois, m’sieur l’adjoint ?
— Au moment où je l’ai logé dans mon coffre.
— Tu l’as pas maté dans les intervaux ?
— Dis, c’était pas un trésor qu’on a du bonheur à recompter…
Un temps. Le Pénétrant se paie une nouvelle flambée de matière cérébrale et déclare :
— On te l’a secouée, ta viande froide, peu z’après que tu eusses eu vu la petite mère Himker. Car, en te quittant, elle savait que c’était toi qui le détenais, Merdanflak. Écoute, je vois le topo ci-joint, San-A.
Il se pourlèche les limaces mais, trouvant cette humidification insuffisante, il ressort son flacon de corrosif pour s’en téléphoner deux décilitres dans l’alambic.
Il reprend, l’haleine plus chargée, qu’un camion de la voierie après un mois de grève des éboueurs :
— À cause de la précipitance des événements, le secrétaire fait semblant de décarrer au Kovovette, mais ne part pas. Il se retrouve avec sa patronne-maîtresse avant le rambour de Lipp puis l’attend à promiscuité. Elle te voit et se casse. En trois mots, mine de rien, elle l’affranchit. Alors le gus te file le train. Où es-tu été après avoir quitté la môme Dora ?
— À l’hôpital.
— Ta pompe se trouvait où cela ?
— Dans le parking de l’hosto.
— En vue ?
— Non, justement, comme il n’y avait pas de place normale, je l’ai laissée à la diable derrière les ambulances.
— Alors cherche pas, mon z’ami, c’est à cet instant que le secrétaire a repris son bien.
Son bien ! Il a de ses mots, Béru…
De drôles de mots, mais qui ne sont pas tous superflus. Cette conversation m’a quelque peu éclairé. L’avis d’un simple est souvent aussi utile que la vie d’un saint…
Voilà qu’il semble se désintéresser de la question. Il s’en décharge sur moi. Ne suis-je pas le chef ? Lui, il est un beau rouage pensant, qui vient de penser, et qui se remet à rouager.
Il attrape une revue corporative quelque peu déchiquetée, la feuillette.
— Marrant, murmure-t-il, paraîtrait que le standinge d’un peuple se mesure à sa consommation de papier hygiénique. Nous autres Français, on vient au troisième rang avec cinquante-huit rouleaux annuels par tête.
Il hausse les épaules, jette la revue et grommelle :
— Qu’est-ce y z’entendent par « tête » ?