Le Vieux rabat précipitamment le couvercle de l’attaché-case.
Le regard qu’il a coulé à l’intérieur de la mallette a été ponctué d’un haut-le-cœur si prononcé que sa dignité a bien failli se répandre sur son bureau.
— Enlevez ça, enlevez ça ! murmure-t-il, ces reliefs sont effroyables.
— Les deux mains du sieur Merdanflak, dis-je.
— Mais pourquoi cette mutilation post-mortem ?
Faut toujours qu’il emploie les grands termes, Pépère. Dans le fond, il aurait dû se faire notaire.
— Parce que, monsieur le directeur, Dora Himker voulait être en mesure de prouver la véritable identité de cet homme.
— Il ne s’appelait donc point Merdanflak ?
— Pas plus qu’il n’était blond, patron. Vous avez entendu parler de l’émirat de Kivivrâvérâh ?
— Naturellement ! proteste cet érudit, mal content qu’on mette en doute ses connaissances géographiques.
— En ce cas, vous devez vous souvenir qu’une révolution y a éclaté voici dix-huit ans ? Révolution au cours de laquelle le monarque régnant, l’Émir Ben Baaskulante a disparu au cours du massacre du palais ?
— Ces faits sont encore gravés dans ma mémoire, assure le Dabuche. Et c’est son cousin, l’Émir Mithôn qui monta sur le trône, n’est-ce pas ?
— Vingt sur vingt, monsieur le directeur. Or, figurez-vous que, contrairement à ce qu’on supposa alors, Ben Baaskulante ne fut pas tué et qu’il put s’enfuir par une porte dérobée (je ne sais trop à qui) du palais. Il gagna l’Europe où un ami sûr l’aida, le cacha et lui permit de refaire sa vie. Cet ami, c’était Léopold Himker, l’une des plus grandes autorités mondiales pour les questions pétrolières.
Le Vieux lisse ses tempes nues comme un bébé masse ses fesses roses.
— Attendez, San-Antonio. Vous n’allez pas me dire que cet émir, ce serait Merdanflak.
— Je ne vais pas vous le dire, puisque vous l’avez deviné, monsieur le directeur, le pourléché-je. Il faut dire que l’émir Ben Baaskulante connaissait parfaitement notre pays où il avait fait ses études et où il séjournait une grande partie de l’année ! Le surprenant, je vous l’accorde, c’est qu’il se soit reconverti dans l’hostellerie de banlieue, mais peut-être rêvait-il de cela quand il était monarque ? Il se piqua tellement au jeu qu’il s’intéressa aux affaires de sa commune et devint conseiller municipal.
J’éclate d’un franc rire :
— Le seul émir, à ma connaissance qui soit adjoint à un maire de l’Île-de-France !
Le Dabe fait chorus, ce qui n’engage que lui.
— La suite, mon petit, implore-t-il.
J’adore quand il est tout mutin, le vioque. Tout tendre, d’une gentillesse guillerette. Je suis son « petit », son chouchou, son préféré. Il me couve du regard, comme une maman qui voit pour la première fois son grand garçon en tenue de Saint-Cyrien.
— Himker et l’émir fondèrent alors une espèce d’association qui devait par la suite prendre un grand développement.
— Quelle genre d’association ? mélodise le Vénérable (de lièvre).
— Elle concernait le pétrole. Vous n’ignorez pas que l’émirat (des champs) de Kivivrâvérâh est un des plus gros producteurs du Moyen-Orient ?
— Certes !
Jolie tournure de phrase, que « Certes ». C’est bref, distingué comme un rond de jambe, ou deux ronds de flan, et ça évite des commentaires fastidieux. Je devrais l’utiliser plus souvent.
— Ben Baaskulante, en sa qualité d’ancien monarque d’un pays possédant d’immenses gisements, était initié à tous les secrets concernant le pétrole arabe. Il connaissait les tenants et aboutissants des marchés les plus occultes, des tractations les mieux cachées, de tous les accords effectifs ou en devenir. Vous le savez mieux que quiconque, monsieur le directeur, mais les secrets sont des armes redoutables pour qui sait les manier. Et Himker sut admirablement utiliser ceux de l’émir Ben Baaskulante.
— Chantage ?
— Cela le devint progressivement, surtout quand un étrange couple entra dans la vie du vieux bougre : Dora et Aldo Von Schuppen, les jumeaux du diable qui avaient mis au point un numéro de music-hall étonnant. Himker tomba amoureux de Dora qui se fit promptement épouser. Elle intrigua bientôt pour que son riche mari fasse une situation au frère en chômage. Himker consentit à prendre Aldo avec lui. Ce dernier devint son secrétaire particulier, très particulier et déploya une grande compétence dans les missions dont son beau-frère le chargea. Au point qu’une fois initié à ses affaires, il prit barre sur le vieux avec l’aide de Dora. En quelques années, Léopold Himker, bien « conditionné et médicamenté » par les jumeaux, ne fut plus qu’un nom, une raison sociale sous le couvert de laquelle Dora et Aldo donnèrent libre cours à leur formidable appétit de fric. Il fut relégué dans sa chambre jusqu’à l’autre nuit où on l’y assassina proprement, en forçant les doses de calmants que ses « proches » lui administraient quotidiennement.
— Je vois, dit le Vieux.
Ça aussi, c’est de la fine expression de belle qualité. Délicatement posée dans le monologue d’un quidam, elle lui donne du rythme, de l’impulsion. Du moment « qu’il voit », je peux poursuivre. Mais il ne m’en laisse pas le temps. La faim de savoir vite, de tout savoir, l’empare.
— Le charnier, le charnier, San-Antonio ?
— Des organisations secrètes arabes ayant eu vent que l’émir Ben Baaskulante n’était point mort, le firent rechercher. Le sieur Merdanflak, qui tenait farouchement à sa tranquillité et aussi à sa peau, n’ayons pas peur des mots, l’apprit et supprima purement et simplement tous les Arabes venus draguer dans son espace vital. Une espèce de maladie de la persécution. Dès qu’un Arabe débarquait chez lui et lui semblait suspect, il le trucidait et le jetait dans son puits. Procédé un peu sommaire, j’en conviens, ces mœurs barbares étaient héritées de sa dynastie, sans doute. Il constitua donc, au fil des ans, ce gentil charnier dont peut-être aucun des « membres passifs » ne lui voulait le moindre mal.
— Seigneur ! exclame élégamment le Tondu.
Et, goulu toujours, il passe d’un charnier à l’autre.
— L’île de Godmichey, San-Antonio ; l’île de Godmichey ?
— Ceci est une autre histoire, monsieur le directeur (de l’île de Sein), je vous ai dit plus haut, si vous voulez bien vous donner la peine de me relire à partir du chapitre vingt et un, que l’association Himker-Merdanflak allait connaître par la suite un grand développement. Ce furent les jumeaux qui le lui apportèrent en devenant des membres influents du B.I.T.A.U.C.U.L., cette association secrète, sorte de remake de la Mafia, qui groupe ce que l’on pourrait appeler les rois du pétrole. Une franc-maçonnerie surpuissante, monsieur le directeur. Qui eut à faire face, dernièrement, à un grave problème dont les conséquences pouvaient être dramatiques pour elle.
— Vraiment ! interjecte Mister Dirluche.
— Jugez-en, monsieur le directeur : une découverte a été faite, d’une importance mondiale : il est possible de fabriquer du pétrole synthétique à partir de l’eau de mer !
— Quoi !
— Parfaitement.
— Non ?
— Si !
— Sûr ?
— Certain.
— C’est impossible !
— Ça l’est !
— Ça alors !
— N’est-ce pas ?
— On croit rêver !
— Eh bien non !
— J’en suis…
— Je l’ai été aussi.
— Mais alors ?
— C’est exact !
— L’avenir…
— Oui.
— Tout…
— Tout !
— C’est dingue !
— Dingue !
— Je…
— Pareillement !
— Bon, alors ?
— Alors, voilà…
Alors, tu vois, là je lui raconte que le B.I.T.A.U.C.U.L. ayant été informé de cette découverte a immédiatement pris les grandes mesures qui s’imposaient. Car, tu penses que si on se met à confectionner du pétrole avec de la flotte, c’est plus la peine de se casser l’oigne à creuser des puits et à bâtir des derricks.
Surtout au moment où « l’or noir » vaut plus cher que l’or jaune !
Finito le joyeux commerce des barils, le ballet marin des pétroliers, les pipes de Line, les actions en bourse. C’est la ruine, nette, sans bavure, instantanée.
Pas de ça, ma Lisette ! Oh que non ! Oh que non non non ! Mobilisation générale ! Achtung ! Tout le monde sur le bridge ! Feu à volonté !
Avant tout, s’assurer un endroit perdu, désert, propre aux plus louches perpétrations : l’îlot de Godmichey ! Un vrai beurre ! On y rabat tout ce qu’on parvient à déplacer de gré chez l’ennemi, sous des prétextes variés ou avariés. Une fois insulaire, le tueur de vrai pétrole est un homme mort. Sa carcasse est ensuite emballée et expédiée à d’autres chercheurs, pour l’exemple. Car rien n’est plus déprimant que de recevoir le cadavre d’un confrère lorsqu’on te demande de changer de métier. Ceux dont on a pas pu se saisir ont leur môme enlevé pour qu’ils se tiennent tranquilles. Du travail sérieux, ainsi que tu peux le constater. Radical. D’envergure. Le B.I.T.A.U.C.U.L. procède à un monumental nettoyage. Il neutralise les chercheurs, leurs commanditaires, s’empare des formules, fait sauter les laboratoires.
— Vous avez des noms ? demande le Vieux.
— J’en ai, Patron. Ils vous surprendront. Vous n’en croirez pas vos yeux lorsque vous verrez qui appartient au B.I.T.A.U.C.U.L.
J’attrape son bloc, son beau porte-mine si majestueux qu’on dirait un bâton de m’sieur-l’agent. J’écris des blazes. Je préfère. Tellement ils sont énormes, j’ai peur de les prononcer, tu te rends compte ?
Le Big Boss lit, au fur, et même à mesure.
— Non !
— Si !
— Impossible !
— Mais vrai !
— Pas lui !
— Lui !
— Là vous vous trompez !
— Hélas non !
— Mais alors ?
— Hélas !
— C’est fou !
— Hélas !
— On ne pourra rien faire.
— Hélas !
Un silence suit. Tellement lourd de réflexions amères qu’il va falloir se mettre à deux pour le soulever et l’emporter ailleurs.
Enfin, mon très honorable (de lapin) chef se racle la gorge. Il déchire le papier sur un ultime regard.
Se remet à parler.
D’autre chose.
Avec la voix qu’on a au cours d’une veillée funèbre pour se demander des nouvelles de l’oncle Gaston ou de ses hémorroïdes.
— Dites-moi, mon cher…
— Oui ?
— Qu’est-ce que je voulais dire ? Voyons ? Ah ! oui… Pourquoi ces gens vous torturaient-ils pour vous faire dire ce que vous aviez fait du cadavre ? Puisqu’en définitive ils l’avaient ?
— Ceux de l’île ignoraient que Dora l’avait récupéré. Reprenons la chronologie des événements de l’autre matin, monsieur le directeur. Très tôt, Aldo s’en va à Orly pour y prendre l’avion selon le programme établi, mais en fait, sa sœur et lui ont modifié leur plan en fonction de mon coup de fil de la nuit. Parvenu à l’aéroport, Aldo dit au revoir à Krakzecs (autre membre du B.I.T.A.U.C.U.L. qui, loin d’être un transfuge, représentait son pays au sein de l’organisation) et va louer une voiture chez Avis.
Il revient à Paris et se gare près de chez Lipp. Il a donné rendez-vous à sa frangine après notre entretien afin de savoir de quoi il retourne. Elle arrive, lui fait part de mes paroles et ils décident d’agir. Elle va me suivre, histoire d’y voir plus clair dans mon mic-mac, cependant que lui se fera la gueule d’Himker (dont ils se sont débarrassés dans la nuit) et jouera son numéro de vieil honnête homme indigné. Aldo laisse sa voiture à Dora pour qu’elle me file.
À partir de là, tout se précipite.
À l’hôpital, pendant que je rends visite à Zoé, Dora regarde dans mon coffre à tout hasard. Découvre le cadavre. S’en saisit avec l’avidité que vous pensez. Où l’a-t-elle embarqué ? Mystère, j’ai omis de lui poser la question. Je suppose qu’elle devait (elle ou son frère) avoir quelque pied à terre discret à Paris. Il a bien fallu puisqu’elle avait une apparence masculine en arrivant dans l’île. Cette mise lui conférait sans doute plus d’autorité pour agir. Pendant qu’elle s’occupait de feu Merdanflak, le faux Himker, coincé à cause de la découverte du vrai, me piégeait et se rabattait dare-dare dans l’île après avoir laissé un message à sa sœur pour l’informer des événements.
Tout cela, nous le préciserons par la suite, car Dora est à notre disposition, fort heureusement…
Nouveau silence.
— Pourquoi voulaient-ils la mort de Merdanflak ? laisse tomber (sans heureusement le briser) le Boboss.
Je souris finement (n’essaie pas, tu ne pourrais pas y parvenir).
— Ils n’étaient pour rien dans l’attentat. Ce sont des agents secrets de l’émirat de Kivivrâvérâh, qui sur ordre du monarque actuel, ont agi après qu’ils eussent fini par retrouver l’ancien émir et démasquer Merdanflak. En somme, c’est ce qui a mis le feu aux poudres. Merdanflak, après que je lui eusse parlé, a pris peur. Il a demandé du secours à Von Schuppen. C’est pourquoi il l’a suivi de bonne grâce. Il savait d’où venait l’attentat et croyait qu’il ne craignait rien. Seulement Schuppen n’a pas aimé que la police s’intéresse à l’ancien émir. Peut-être a-t-il pris conseil de ses supérieurs entre son rendez-vous des Coccinelles et l’arrivée de Merdanflak à sa voiture. Toujours est-il qu’il l’a tué.
— Pourquoi ces mains ? questionne encore le Vioque en montrant l’attaché-case.
— Ordre de l’Organisation. Les maîtres du B.I.T.A.U.C.U.L. voulaient se concilier les bonnes grâces de l’émir régnant en lui prouvant la mort de son prédécesseur.
Le téléphone du Dabuche flonflonne doucement.
Vachement harmonieux comme sonnerie. Ça te dérange pas le tympan. C’est discret, cérémonieux, quoi. Une sonnerie pour P.D.G.
Il décroche. Dit oui. Écoute. Me tend le combiné d’un geste mécontent.
— Pour vous, San-Antonio.
Il a horreur que ses subordonnés reçoivent des communications dans son burlingue.
Embarrassé, je me saisis de l’appareil.
— Antoine ?
C’est M’man. Elle a une drôle de voix. Et la v’là qui fond en larmes.
— Antoine, mon grand, si tu savais…
Ses sanglots l’étouffent. Me v’là dans les alarmes !
— Maman, ma vieille chérie, mais que t’arrive-t-il ?
— Zoé ! hoquette ma Félicie d’amour.
— Quoi, Zoé ? Son état s’est aggravé ? Elle… Elle… ?
— Non. Figure-toi qu’elle a quitté l’hôpital.
— Elle s’est enfuie ?
— Oui. Et elle m’a téléphoné pour me dire…
— Pour te dire quoi, M’man ?
— Qu’elle partait à l’étranger et qu’on n’entendrait plus jamais parler d’elle car elle avait compris que tu ne l’aimais pas vraiment et que votre mariage serait une folie. Tu te rends compte, Antoine ? Elle doit faire une dépression, non ?
— Pas obligatoirement, M’man. Sèche tes larmes et prépare-moi une blanquette de veau, j’arrive.
Je fais miauler une bisouille dans l’appareil avant de raccrocher.
— Un ennui ? demande le Raclé du promontoire, d’un ton faussement apitoyé.
— Oui, monsieur le directeur.
— Grave ?
Je réfléchis à sa question.
Branle le chef.
— À la réflexion, pas tellement, monsieur le directeur.
Ainsi se termine la longue et véridique histoire de « Un os dans la noce », ce conte oriental que je te conseille vivement de mettre de côté, à l’abri de l’humidité, afin que tes arrière-petits-enfants apprennent un jour combien un auteur pouvait être con en l’an de grâce mille-neuf-cent-septante-quatre.