III

Le gardien de la mairie est un mutilé de la Vieille Guerre. Il lui manque une jambe, les dents, son certificat d’études primaires et deux boutons de sa braguette. Il porte une blouse grise dont les poches arrachées battent l’air telles des oreilles d’éléphanteau, un gilet tricoté qui se détricote tout seul et une casquette d’uniforme à visière de carton bouilli qui pourrait appartenir, soit à un navigateur à la retraite, soit à un musicien d’orphéon, soit encore à un employé des pompes funèbres ou à un chauffeur de maître sans maître.

Il s’appelle Ringard Alfred, le mutilé (de l’Elseneur). On se l’entreprend à la débonnaire, Béru et moi, au troquet jouxtant la mairie, aimable établissement que son propriétaire doué d’une vive imagination a baptisé : « Café de la Mairie ».

Ringard est un habitué du lieu. Son nez en forme de fraise pourrissante raconte les bons vins qu’il y a bus.

Devant un Côtes du Rhône en provenance de Mostaganem, Ringard Alfred se laisse tirer les vers du nez (ce qui est à peine une image, si l’on se réfère à l’état de son appendice nasal).

Il roule les « r », ce qui est son droit et même son devoir puisqu’il est de la Saône-et-Loire.

— Cette bombe, messieurs, je vais vous dirrrrre…

Avant de dire, il écluse une gorgée de picrate, se pourchèvre les lèches d’une langue qu’un chat affamé dédaignerait, et se décide à poursuivre.

— Y’a que dimanche après-midi qu’on a pu la poser, oui, que !

Sa main tremblante de vieillard imbibé rempare le godet. Sa bouche d’ancien combattant pensionné le vide. Bérurier décide d’une nouvelle tournée. Le déjambé bat des paupières en signe de reconnaissance. Il va nous en donner pour notre onze degrés, je le pressens.

— Pourquoi dimanche après-midi ?

C’est lui qui vient de se poser la question.

Soucieux de ne pas se faire languir, il y répond spontanément.

— Parce que dimanche après-midi, j’étais chez ma fille et que la mairie est restée ouverte rapport aux musicos qu’étaient en répétition.

Il ajoute :

— La nuit, impossible, depuis que des vandaux ont saccagé le mobilier en 68, le Conseil municipal a fait poser des verrous inviolables et un système d’alarme que même chez Cartier, ils n’ont pas le pareil.

Catégorique. Poivrot, mais consciencieux, le vieux guerrier. Je le devine, aux 11 novembre, avec sa batterie de cuisine sur le poitrail en guise de Rasurel, son béret basque et sa larme à l’œil lorsque retentit la sonnerie aux morts. Chiche qu’à l’appel des disparus, c’est lui qui répond « Mort pour la France ». Ils se font de plus en plus rarissimes, les z’héros de 14–18. Avec le temps, va, tout s’en va. Ne restera que leurs illusions sur les places de village, taillées dans du marbre et sommées d’un coq belliqueux ou d’un poilu dont les mouflets ne savent guerre s’il s’agit d’un soldat de l’An 2 ou d’Astérix le Gaulois. Et puis un jour, persuadé de l’horreur esthétique de ces monuments, on les liquidera car chacun d’eux occupe au moins la place de parking de trois voitures.

— Parlez-nous de ce fameux dimanche après-midi, cher monsieur Ringard, demandé-je tout en louchant machinalement sur le fessier agressif d’une serveuse en culjupette.

Il évasive du geste. Simple précaution pour s’excuser de ses éventuelles défaillances oratoires.

En réalité, il est prêt à dire.

— Je suis été déjeuner chez ma fille, à Rueil-Malmaison et ne suis rentré que vers la fin d’après-midi. Je vous le dis, ce jour-là, les gars de l’Harmonie venaient répéter dans la salle des réunions, vu qu’ils se préparent au 14 juillet. Dans ces cas-là, je laisse les clés ici et M. Raimineur, le chef d’orchestre, vient les prendre. Je lui recommande toujours de refermer après l’arrivée du dernier musicien, vu que, pendant la répète, ma mairie reste ouverte, mais comme y’en manque toujours à l’appel, on ne sait jamais si les absents ne sont pas seulement des retardataires et on ne referme pas. Voilà pourquoi, moi, je vous fous mon billet que la machine infernale a été placée dimanche. Qu’est-ce vous voulez : un moulin ! Un vrai moulin…

Il se mouille la meule, hoche la tête (car il n’a plus l’âge de branler le chef, contre lequel d’ailleurs on lui devine des rancœurs) et conclut.

— Un si bon maire, dont j’ai connu le père, périr ainsi ! Et cette pauvre mademoiselle Follichette qui était toujours sur la brèche…

— Elle y est restée, dis-je sinistrement en désignant le trou qui bée dans la façade de la mairie et que des employés municipaux sont en train d’aveugler avec des planches. Vous voulez bien nous guider à la salle des réunions, monsieur Ringard ?


On peut être simultanément musicien et diabétique.

De même, il n’est pas impossible d’être chef d’orchestre et droguiste. À preuve : c’est le cas du Maître Alexandre Raimineur, lequel dirige une boutique haute en couleurs et boules de naphtaline en même temps que « La Marche des Coquelicots » (musique de Martial Poiloc).

Le roi de la baguette magique est un petit homme malingre et barbichu qui ressemblerait à Trotsky si Trotsky avait eu une gueule de con. Il porte des lunettes cerclées de fer et suce des pastilles qui puent l’armoire où l’on remise les lainages pendant l’été dans les maisons dites bourgeoises.

Il porte une blouse blanche taraudée par les acides et maculée de peintures diverses, la laissant puissamment ouverte du haut, afin sans doute de montrer à tout venant l’énorme cravate lavallière qui assure quatre-vingt-quinze pour cent de son prestige artistique. Ultime détail, dont le pittoresque ne t’échappera que si ta poche de branleur est trouée : il a une casquette de cinéaste ou de livreur d’entrecôte posée bien droit sur la tête, comme une couronne de majesté en cours de sacre.

On se présente.

Il comprend l’objet de notre visite. Prononce quelques paroles mélodieuses sur la catastrophe de la mairie. Selon lui, elle est l’action de terroristes d’extrême-droite soucieux de détruire un maire socialiste dont l’œuvre, la personnalité, le dévouement inlassable à la cause commune, et cætera…

Je lui réponds que ça n’est pas impossible.

Il supplie qu’on arrête ces malfaisants pour qu’un châtiment machinlalère leur soit naninana et je promets.

Nous arrivons à la répétition de dimanche.

Il est catégorique : il ne sait rien.

Arrivé le premier, comme sa chefferie le lui impose, il est reparti le dernier ainsi qu’elle lui en fait le devoir. Rien vu, rien entendu. Roger La Honte, première époque !

Je n’en attendais pas moins (ni plus) de cet homme de bien. Si, toutefois : la liste complète de ses musicos.

— Peut-être, monsieur Raimineur, que l’un de vos exécutants aura aperçu quelque chose d’insolite ?

Il amorce un n’hochement de tête qu’une idée subite l’empêche d’achever.

— Attendez, fait-il, attendez, j’ai peut-être mieux.

Il va pousser une porte d’arrière-boutique et appelle à la cantonade :

— Wolfgang !

Mon regard interrogateur l’amène à s’expliquer brièvement :

— C’est mon fils.

Et il ajoute :

— Dimanche, je l’ai emmené avec moi à la mairie pour qu’il fasse du patin à roulettes dans les allées cimentées du parc.

Belle initiative, t’en conviens ?

L’enfant paraît.

Il ne ressemble pas à Mozart mais à Poil de carotte. On dirait d’une bougie allumée. Il a le regard mutin d’un lapin russe souffrant de la vésicule biliaire, et des dents si espacées qu’il lui est impossible de manger des lentilles en salade.

— Wolfgang, mon garçon, l’aborde son père, voici deux messieurs de la police qui vont te poser des questions. Je te demande d’y faire des réponses claires et précises, de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Ton jeune âge te dispense de prêter serment, mais songe que tu es un Raimineur et que j’attends de toi une attitude digne du nom que tu portes. Allez, messieurs, il est à vous !

Là-dessus, le chef droguiste d’orchestre croise ses bras altiers, guideurs de cuivres, et attend les prouesses verbales de son rejeton qui après tout est peut-être de lui, pour peu qu’il possède le même groupe sanguin que son épouse.

— Wolfgang, murmure Bérurier. C’est un prénom breton, ça ?

L’interpellé lui file un zœil aussi sympa qu’un crachat de phtisique galopant.

— C’est déjà assez dur de coltiner ça, grommelle-t-il, si en plus faut se faire fout’ de sa gueule par un gros lard, alors j’aime mieux me faire appeler Ducon !

Le sieur Raimineur intervient :

— J’ai omis de vous prévenir, messieurs : Wolfgang est très espiègle.

— Je vois, admet le Gros, c’est un truc qui risquera de le gêner pour s’asseoir, plus tard. Vous pouvez pas savoir à quel point que le dargif des espiègles de son acabit sont en compote. Ces gens-là, ils blessent de la selle pire que des coureurs cyclisses.

Je lui tambourine les montants de la pointe de mon soulier pour l’amener au calme. Ensuite de quoi, j’entreprends Wolfgang.

— Il paraît que tu as fait du patin à roulettes, dimanche après-midi dans le parc de la mairie ?

Le mougingue fronce son nez rousselé.

— À cause ?

— Outre les musiciens, tu n’as vu entrer personne ?

Nouveau regard mauvais. C’est curieux comme des êtres sont délibérément hargneux. À peine au monde, les voici qui grinchent. Ils sont prêts à mordre, à meurtrir, n’importe qui, n’importe quand, comme ça, d’instinct. Ils se sentent constamment agressés, alors leurs ongles deviennent des griffes, leur salive de la bile, leur voix de l’acide et leurs yeux des fers à marquer le bétail.

Lui, déjà, conséquence de sa trop vive rousseur, de son impossible prénom ou de la connerie de son vieux, le voilà aussi fumier qu’un homme. Il est en état de vengeance éternelle. Pauvre petit gars…

— Réfléchis bien, mon grand, c’est d’une importance capitale.

— Pas besoin de réfléchir, rétorque le teigneux. C’est oui. J’ai vu entrer des mecs dans la mairie pendant la répétition.

Pour le coup, il me semble plus beau qu’un archange, le rouillé. Note que j’ai jamais contemplé d’archange autrement que sur des images pieuses, mais j’ai ma petite idée sur la question.

— Tu es certain que ça n’était pas des musiciens ?

— Vous avez vu des musiciens avec des bleus de travail, vous ? P’pa qu’est râleur comme un pion n’tolérerait pas.

— Ils étaient en bleus de travail ?

— Des ouvriers, quoi ! Et nordafs, si vous tenez à tout savoir.

— Tu peux me les décrire ?

Il fait la lippe, pire qu’à Besançon.

— Des nordafs en bleus, avec des lunettes de soleil, c’est commode à raconter, hein ?

Je considère l’enfant. Pas truffe, ce môme. Mesquin, mauvais, mais du chou.

— Essaie tout de même, mon ami, puisque je t’affirme que ton témoignage est capital.

La gravité de ma voix, le sérieux de mon regard lui en imposent.

Il acquiesce.

— Y’en avait un grand d’un certain âge, et un jeune plus petit. Ils ne faisaient pas nordafs d’Afrique du Nord, à mon avis.

Ne pas faire nordaf d’Afrique du Nord est une sorte d’espèce de paradoxe que je te fais cadeau.

— Qu’entends-tu par là ?

— Si vous voulez, c’était des Arabes comme ceux des commandos qu’on voit à la télé. Peut-être à cause de leurs lunettes noires ?

— Raconte…

— Quoi ?

— Tout. Le maximum de choses que tu as vues d’eux. Ils sont arrivés comment ?

— En bagnole. Une vieille américaine toute délabrée, noire. Ils l’ont laissée sur le trottoir d’en face.

— Et puis ?

— Ils avaient chacun une sacoche à outils sur l’épaule. Ils sont entrés dans la mairie, j’ai cru qu’ils venaient réparer quelque chose…

— Tu les as vus repartir ?

— Non. Je faisais du patin, ils ont dû s’en aller pendant que j’étais au fond du parc.

— C’est tout ?

— C’est tout, vous croyez que ce sont eux qu’ont posé cette bombe ?

— Probablement.


— Comment te sens-tu, mon amour ?

Zoé est languissante, lointaine. Son regard brillant d’ordinaire s’est éteint. Elle s’obstine à contempler le plafond grisâtre sur lequel passent des ombres venues de la rue.

Elle chuchote, d’un ton à peine audible, un « ça va » auquel on ne croit pas.

Je m’installe à son chevet, intimidé par ce que j’ai à lui dire. Duraille de déballer le fond de sa pensée, parfois, à un être aimé. C’est toujours dans les fonds que la vase se dépose, les détritus… Les fonds de pensée sont pleins de boîtes vides, de cheveux, de poils de cul, de préservatifs usagés et surtout d’arrière-pensées.

— J’ai l’impression, Zoé, que tu ne m’as pas tout dit sur ton passé. Cette agression le prouve…

Je lui lis le message qui tant a intrigué le Vieux.

— Tu comprends pourquoi j’ai répondu « non » au maire ?

Elle ne répond rien. Ses yeux continuent leur glissade au plaftard. Mais à un frémissement de ses narines, je sais qu’elle m’écoute et enregistre mes paroles.

— On ne voulait pas que notre mariage s’accomplisse, chérie. On a employé les grands moyens pour l’empêcher. Il y a bien une raison, non ?

Elle se décide.

— Pourquoi cette raison viendrait-elle de mon fait et non du tien ?

Plof ! Bien balancé. Pertinent.

— Parce que, Zoé, j’ai beau me poser la question, je ne lui trouve pas de réponse.

— Je me pose aussi la question et ne trouve pas non plus de réponse, assure-t-elle.

Elle abaisse ses paupières, comme pour me signifier qu’elle désire rester seule. Je coule un mimi mouillé sur son front et me dirige vers la porte.

— Antoine !

Une voix lasse, infiniment.

— Chérie ?

— Non, rien…

Et me voilà parti, avec un grand trou effrayant au milieu du ventre, au milieu de l’âme… Quelque chose de désespérant qui, d’ailleurs, doit être du désespoir. Mais un désespoir obscur, confus, pas racontable…

Il continue de faire beau. C’est la sécheresse. La soif emplit les terrasses des cafés.

Je trouve un coin libre, près d’un vieux mironton bicentenaire qui lit le journal à l’aide d’une loupe. Il sucre comme le rétroviseur d’une moto roulant dans un chemin riche en nids de poules[2]. À part le titre du baveux, je crois pas qu’il puisse déchiffrer quoi que ce soit, malgré son télescope géant.

Le loufiat m’interroge du regard. Car, tu observeras, dorénavant, dans les bistrots de Pantruche, c’est la façon de s’adresser au client. Un sourcillement, pas plus. Et faut se grouiller d’annoncer la couleur, que sinon on te passe outre, te laisse quimper comme un vieux slip.

— Un demi négligé ! je lance au garçon.

Il me vote un double look façon Laurel et Hardy.

— Qu’est-ce ça signifie, négligé ?

— Ben… Sans faux col, quoi ! Vous arrivez de province ?

Piqué au chose, comment dit-on, déjà ? Oui : au vif, il hausse ses épaules de héron. Je sens que je vais l’attendre un bout de temps, ma bière. Aucune importance, je ne suis pas pressé. Faut que je gamberge. Le point ! C’est primordial dans notre job, de récapituler.

Je me dis qu’au cours de mon début d’enquête, quelque chose a fait tressaillir mon subconscient. Et ce quelque chose continue de frétiller dans les limbes de mon esprit insondable. Quoi ? Mystère… Quand ce petit déclic s’est-il produit ? Impossible de le déterminer. Je crois cependant que la chose a eu lieu au cours d’une conversation. Était-ce avec le mutiné 14–18 ? Le chef droguiste ? Son fils ? Avec Béru ? Le Vieux ? Zoé ? Je presse ma boîte à idées.

Faut lui exprimer son jus. Coûte que coûte retrouver cette phrase, voire ce simple mot peut-être, qui s’est planté dans mon cerveluche comme un poil d’artichaut entre deux dents…

Rien. Le vide… Du gris nébuleuse dans ma tronche surpeuplée.

Alors tout reprendre minutieusement… L’uni-jambage ? Je revis la scène, ses « r » roulés dans le Côtes du Rhône, ses jérémiades… Tout, quoi ? Je retrouve le mot à mot de l’entretien. Ensuite, je passe au maestro Raimineur…

Le loufiat pose devant moi un demi tellement crémeux que lorsque j’aurai éclusé la mousse, il ne restera pas suffisamment de liquide dans le verre pour humecter les fesses d’un timbre-poste. Vendetta ! C’est cruel un loufiat, quand ça s’y met. De plus, mon verre est festonné de rouge à lèvres violet (le pire). Dégueulasse ! On a toutes les indulgences pour son trou du cul, mais les traces des autres vous dégoûtent.

— Combien ? je demande au garçon.

— Trois francs.

Je lui tends une pièce de cinq francs.

— Gardez tout !

Voilà que je le bite pour la seconde fois. Il a un sursaut. Il s’attendait à ma râlerie, et au lieu de vitupérer je le couvre d’or. Y’a tellement de manières de dire merde à ses contemporains. Lui, il ignorait encore celle-là. Faut dire que les gens sont si radins, dans l’ensemble… Ils ne savent pas se payer de vrais plaisirs, bien délicats. Jouir à l’œil, c’est leur vice.

Bon, j’en étais au chef droguestre…

Et poum, ce que je cherchais avec tant d’acharnance, sans trop d’illuse, m’apparaît, comme sur un écran géant.

Le droguiste d’orchestre m’a dit sa conviction que l’attentat était l’œuvre de terroristes d’extrême-droite désireux de tuer le maire.

Voilà le truc qui me purule la gamberge. Cette réflexion badaude ouvre une perspective intéressante que je te vas expliquer avec ce brio dont tu me connais. Je me dis textuellement ceci : « Et si, en réalité, c’était le maire qu’on ait voulu tuer ? »

Tu piges ? Penses-y, mon gros lapin. Ça donne à réfléchir. Supposons que des gens aient voulu supprimer le maire d’une manière qui paraisse pratiquement accidentelle, c’est-à-dire en faisant passer sa mort pour la conséquence de l’attentat officiellement dirigé contre moi. Qu’on veuille buter un flic réputé, ça n’étonne personne. Les recherches, automatiquement, s’orientent dans une direction précise : la mienne ! Le maire passe pour une victime supplémentaire, si je puis dire. Donc, on n’a pas l’idée d’enquêter dans son entourage. Pour étayer cette assertion, il y a le fait que la bombe a éclaté dans sa direction. Oublie pas ! Dans sa direction et non dans la mienne ! C’était pas fortuit.

Mince, voilà qui change tout. Un vrai beurre !

Le vieillard à la loupe met sa loupe dans sa poche, la loupe, et la loupe choit.

Ne se brise pas.

Je ramasse cet instrument d’optique et le présente au bicentenaire. Cézigue me remercie et empoigne mon verre de bière. Lui, c’est le roman de Miro !

Au moment où j’ai relevé sa loupe ma joie impulsive est tombée. Car à cet instant, je me suis dit : « Si ces gens voulaient tuer le maire, pourquoi alors te remettre cet avertissement ? »

Mon château de cartes en Espagne s’écroule comme les raisonnements d’un ivrogne après l’Alka-Seltzer du matin. Mais tu connais l’homme en général, et l’homme san-antonien en particulier ? L’espoir chevillé au cœur. La résolution fervente de ne jamais perdre l’optimisme de vue. Un peu de spleen, pour empêcher ta cervelle de bronzer au soleil de la confiance en soi, des périodes de doute pour s’assouplir l’égoïsme. Et puis hop, hop ! À nouveau tu raccroches à l’euphorie, mon mec. Chaleur, bonheur, certitude de vaincre. Le bonheur n’étant que l’idée qu’on s’en fait, fais-toi toujours des idées heureuses. Ton destin c’est surtout toi, n’attends jamais que les autres s’en chargent.

Je rétorque à ma décevance que le mystère du message était déjà mystère quand je nous croyais uniquement visés par la bombe, Zoé et moi, qu’il reste encore mystère quand je suppose que l’engin de mort était en réalité destiné au maire ne change rien. Faut laisser ce blanc pour l’instant.

On le remplira plus tard, lorsque tout sera éclairci. J’ai pas raison ?

Le vieux vieillard d’à-côté se lève.

Renverse son guéridon en partant.

Moi, si tu veux mon avis sincère, ce pauvre monsieur, au point où il en est, il aurait carrément intérêt à être aveugle.

Ça lui reviendrait moins cher.

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