XII

Tout en drivant mon char à bœufs, je pense à Zoé.

Oui, malgré mes préoccupations capitales, le souvenir de ma gentille fiancée me rabote la crépine. Madame San-Antonio !

Presque…

Le toubib a dit qu’elle serait rétablie d’ici une quinzaine. Ajoutons quinze jours de convalo, cela repousse notre noce manquée à un mois.

Un mois…

Ensuite : Madame San-Antonio, quoi !

Bon, faudra s’y faire.

Et faire des gosses par-dessus le marka.

Ils seront bien bronzés, ces chérubins. Tiens, c’est vrai, j’avais pas encore songé à cet aspect de la question. Une goutte d’encre dans du lait et le lait n’est plus blanc…

De temps à autre, je file un coup de périscope dans mon rétro pour m’assurer que le sieur Himker me file bien le train.

Est-il coupable, lui aussi ?

Ou bien tout ce circus forcené s’est-il opéré en sa cachette ?

C’est qui, le bonhomme dont on vient d’exhumer la carcasse flambée au cognac ?

La nuit a dû être éprouvante à la propriété de Montfort. Le grand dispositif. Tu vois : au pif, je devine que c’est moi qui suis à l’origine de cette effervescence. En leur kidnappant le corps de Merdanflak et en leur présentant une tentative de chantage, je les ai amenés à prendre des mesures désespérées.

Parmi lesquelles l’assassinat d’un gars de plus. Sa désidentification par rôtisserie et ses funérailles expresses dans la fosse aux lions.

Tu vois pas qu’il se soit appelé Daniel, le voisin de dessous des deux fauves ?

Les effets du scotch commencent à se dissiper. Ne me reste qu’une impression pâteuse dans le clapoir et une certaine mélancolie stomacale.

On roule en direction de Trappes. Peu de circulance car les gens sont à la bouffe. L’heure sacro-sainte du boa. Chacun récite à belles dents son acte de constricteur.

Soudain je champignonne en force.

Là-bas, la Mercédès vient de stopper sur le bas-côté de la route. Le Bulgare (nement) descend et ouvre le capot.

Je me fous en marche arrière et j’entreprends de rejoindre Himker, stoppant lorsqu’une voiture se pointe pour reprendre mon cheminement d’écrevisse sitôt qu’elle m’a doublé.

Enfin j’arrive à dix mètres de l’équipage en rideau.

— Des ennuis ? lancé-je, penché à la portière.

On ne me répond pas. Le gars Krakzecs est englouti jusqu’à la ceinture dans les entrailles de son moulin. Je poireaute une paire de minutes, seulement moi, tu me connais : la patience n’est pas mon fort (l’Amaury) ! Je m’arrache et fonce aux nouvelles.

Le camarade bulgare (çonnet) se bat avec des durites minuscules. L’opération à cœur ouvert.

— Grave ? je demande.

— L’injection.

Quand je te disais que c’était une intervention cardiaque. V’là qu’elle a les tuyaux fanés, la grande calèche.

— Si ça doit durer, fais-je, montez dans ma bagnole, on préviendra un garagiste en passant par Trappes.

Il grogne je ne sais quoi et continue de besogner.

Je me porte vers l’arrière du véhicule. Le vieux Himker trône dans un fauteuil capitonné, le regard absent. Il fait plus vioque que naguère. Dans l’existence, on vieillit souvent plus vite d’une heure à l’autre que d’une décade à l’autre. Les circonstances ! C’est ça le vilain chiendent. Des péripéties se présentent. Des coups bas bien terribles. Ça te démolit le mental, le physique. Ton essence d’homme s’altère. Alors te v’là brutalement usé comme si tu venais d’enjamber un grand paquet d’années. Et ça reste irréversible. Plus jamais tu ne reviens à ton état d’avant l’impact. J’ouvre la portière.

— Dites, monsieur Himker, le temps presse. Votre chauffeur a peut-être des dons de mécanicien, mais il les exercera plus tard…

Himker me détronche avec des yeux d’aigle qui verrait éclore des dindons dans son nid.

— Oh, vous ! me dit-il d’un ton grondant.

Et en pointant dans ma direction l’une de ses cannes métalliques.

Je lui souris :

— Moi, quoi ?

Pas le temps de lui en gazouiller seize pages in-8 raisin. Un coup de boutoir d’une violence inouïe me défonce la poitrine.

J’ai plus de souffle. Plus de conscience. Plus rien.


Quand je réadhère au système, je suis en tas à l’arrière de l’auto. On m’a filé un rouleau de sparadrap autour du museau, ce qui m’agace car je déteste ne respirer que par le nez. Je préférerais presque respirer par l’oreille, alors tu vois.

Du sparadrap, ces messieurs devaient en posséder un stock vu qu’ils en ont usé abondamment pour m’entraver bras et jambes. Soit entre nous dit en passant, je te recommande le procédé, mon lapin. Rien de plus efficace. Des liens, de toute autre nature, chanvre ou fil de fer, t’arrives à t’en dépêtrer en y mettant de la force ou de la ruse. Mais ce truc gluant, que tchi ! Un vrai mignon cloaque dont il est impossible de se dégager seulâbre.

On roule à vive allure.

J’entends jacter. C’est Himker. Il téléphone. Car il y a le bignou à bord de la 600.

— Nous sommes sur la route de Chartres, annonce-t-il. Nous venons de quitter Rambouillet…

Il se tait pour écouter. Je ne distingue pas la jactance de son interlocuteur. Ça fait seulement un petit crachotis gargouilleur.

— Parfait, agissez pour le mieux.

Il raccroche.

J’essaie de piger ce qui m’est arrivé. Pas fastoche… Sa culpabilité est totale, au vieux paralytique. J’ai été nave jusqu’à l’os du milieu en le laissant me suivre. Fallait l’emballer, et prendre Lhuilier avec bibi.

Leur panne : une ruse.

Dans laquelle je suis tombé tête première, comme un pauvre super-gland !

Ils m’ont attiré vers eux par inaction, si je puis dire. Je me suis approché de leur immobilisme et c’est ce qui m’a perdu.

La canne : une arme.

M’a-t-il tiré une balle dans la poitrine ? J’essaie de respirer : j’ai mal, cependant ça boume vaille que vaille.

Je renifle : pas la moindre odeur de poudre dans la bagnole. Ce qui serait le cas si l’on m’avait balancé le potage. Je pense plutôt qu’il s’agit d’une sarbacane à air comprimé. Elle doit tirer une bille de plomb. Himker m’a visé au diaphragme. La force de frappe fut telle que je me suis évanoui. Parce que c’est vrai : nonobstant cette cruelle meurtrissure, je me sens tout à fait normal.

Que va-t-on faire de moi ?

Rien de bon, je présume. Lorsqu’un zig emballe un commissaire dans de pareilles circonstances, il compte sûrement le mettre en état de « non-témoignage » si tu me passes cet euphémisme.

Alors ça veut dire quoi, ce coup désespéré ? Que Himker se sent foutu et qu’il veut jouer son va-tout ? L’opération dernière chance ?

On circule encore pendant un laps de temps que j’estime être d’une demi-heure. Puis l’allure ralentit. On vire à angle droit et on se met à rouler sur une voie mal balisée, car le véhicule tangue. Un chemin forestier ? Oui, probablement. La lumière est devenue plus faible, comme lorsqu’on pénètre dans une forêt. Je crois déceler des senteurs végétales. Et puis, de temps à autre, des branchages heurtent la carrosserie de la Mercédès.

Himker a branché la radio. Une musique douce tournebiche dans la ouateur du somptueux véhicule.

Nous avançons de moins en moins vite. Après quoi on stoppe carrément.

Le chauffeur quitte la voiture. Je l’entends marcher autour de l’auto, écrasant des branchages sous ses pieds.

Himker ne bronche pas. La radio diffuse un air d’opéra de toute beauté, chanté par un ténor qu’a du bahut, crois-moi. Je me rappelle plus quel air il s’agit. Toujours est-il que c’est un type qui dit qu’il part, qu’il part, qu’il part, et qu’il part. Seulement l’ennui c’est qu’il reste. Une bonne femme, soprano d’origine et de nationalité, intervient, qui lui conseille itou de se barrer. Les v’là qui se mettent à conjuguer le verbe partir, qui à l’impératif, si je puis oser, qui au présent de l’infinitif. Himker coupe le jus alors que ces deux vaillants gueulards sont encore là.

Tu imagines probable que je chocotte dans ma potoyeuse position ? Que nenni, mon fieu, que nenni. On est comme on naît, et l’on naît comme on est, pas vrai ? Moi, toujours paré pour la manœuvre de printemps.

Des oiseaux piaillent sous la ramée. Leurs pépiements composent une musique bien plus avantageuse que celle des opéristes de tout à l’heure. C’est bucolique. Je repense à Zoé. Une nostalgie me point, ponctuée d’un confus désir de la serrer dans mes bras et de lui gazouiller, moi aussi, des trucs harmonieux. Dans le fond, j’y tiens à cette mignonne. Dommage que ce ne soit que dans le fond.

Enfin, on verra.

Optimiste, non ? Je pense au futur comme à une chose due. Tous les hommes, mon frère. Tous les hommes. Ils tirent des chèques sur l’avenir, sans s’occuper si le compte est approvisionné.

Soudain, un ronflement. Bizarre. Dans les hauteurs. Pas besoin de radar : je pige qu’il s’agit d’un hélicoptère. Donc, y a une clairière à proximité de ce coin de forêt où nous attendons.

Le vrombissement devient vacarme. Il continue, mais reste fixe, ce qui indique que l’appareil vient de se poser.

Himker descend. Des gens parlementent. Je pige pas ce qu’ils se disent car ils baissent le ton.

Enfin on vient délourder ma portière. Deux mecs, dont l’un est loqué d’une combinaison de toile crème et l’autre d’un futal sport et d’un blouson léger, s’emparent de l’admirable sauciflard que je constitue et me coltinent à l’hélicoptère. Comme je le prévoyais, ce dernier est posé dans une vaste clairière. On me jette sur le plancher du zinc. Himker prend place ainsi que son singulier chauffeur sur l’un des deux sièges arrière de l’aéronef.

En l’air, en l’air, tout le monde aviateur ! comme bramait le tenancier d’un manège, à la foire du Trône.

La grande hélice se met à bouillonner. On s’élève à la verticale, avec un léger balancement.

Direction : petit-Jésus’s house ?


En me distordant les cervicales, je parviens à lire le cadran de ma Piaget grand sport. Voici plus de deux plombes qu’on vole. J’essaie d’opérer un calcul mental. Je me dis : « L’oiseau à bord duquel tu te trouves est une Alouette II. Cet appareil se déplace à une vitesse d’environ 160 kilomètre-heure. D’après la position du soleil, nous filons plein ouest. Donc nous avons parcouru environ 350 kilomètres à l’ouest de la forêt de Rambouillet. Nous nous trouvons par conséquent, soit en pleine Bretagne, soit en pleine Manche, car mon estimation, quant à l’orientation, peut varier de quelques degrés. « Tu m’objecteras qu’ici ou ailleurs, dans mon cas, la chose importe guère. Je te répondrai que ça passe toujours le temps.

Le ronflement du moteur (qui donne du fil à rotor) dissuade les passagers de parler.

Et peut-être aussi qu’ils n’ont rien de valable à se dire.

Ce qui me tarabate la boîte à phosphore, c’est la raison de ce kidnappinge. S’il s’agissait simplement de me neutraliser, ces bons messieurs pouvaient tout aussi bien m’abandonner dans un fourré de la forêt avec un suppositoire en acier calibré dans la coiffe, non ?

Je suis donc en mesure de conclure que s’ils m’embarquent à leur bord, c’est parce qu’ils espèrent tirer partie de bibi. Donc : espoir. Tant que je leur serai utile, je resterai vivant.

Je les devine dans un merdier à grande mise en scène, mon camarade. Leur situation s’est dégradée au fil des heures, depuis le coup de tube de Merdanflak, hier soir. Ils ont amorcé des parades. Fait progressivement la part du feu, mais ma découverte du cadavre dans le chenil a balayé leur suprême espoir : celui qui consistait à tenir Himker coûte que coûte à l’abri des soupçons. Ils ont décidé que le sauve-qui-peut était leur ultime manœuvre valable.

Dis donc ? Et si c’était comme otage qu’ils me gardent ? Pour, éventuellement, servir de monnaie d’échange ? Un commissaire réputé, tu parles, ça vaut du pognzif, quand c’est sur pied avec ses trente-deux dents.

L’otage, c’est devenu la grande monnaie internationale, de nos jours pourris. L’étalon-tête-de-lard. Je t’échange une femme de ménage portugaise contre une mitraillette, un curé français contre une fourgonnette Mercédès de couleur prune-métallisée, un ambassadeur soudanais contre deux sous damnés, ma tante d’Honfleur contre des vacances aux Baléares, les burnes de mon grand-père contre un escalier en colimaçon, une paire de francs-maçons contre une loge à l’opéra, et le directeur de l’opéra de Paris contre la recette du pari mutuel urbain. Tu vois, j’aurais des chiares, je leur constituerais un capital Otages, moi. Civils et militaires : quelques juges d’instruction, trois ou quatre infirmières, quelques généraux, une charretée de passants anonymes, ça ne mange pas de pain. Du moins pas beaucoup.

Une botte d’attachés d’ambassade pour faire le bon poids. Avec cinq ou six cardiaques pour les exigences urgentes…

Je finis par m’endormir, malgré le fâcheux de ma situation et le biscornu de ma position qui me file des rafales de crampes dans les muscles.

Dormir, c’est partir un peu.

Dans son vrai chez soi personnel, à une place, façon cercueil.


Une légère secousse, fluide. Les amortisseurs ont admirablement fonctionné.

Le bruit s’arrête. Plus que le choc, c’est le silence qui me réveille.

Il ne dure pas. Bientôt, au ronron caractéristique du moteur, succède une rumeur plus ample, plus infinie. Celle de la mer.

Le galop des vagues qui s’escaladent comme des chevaux en rut. Se violent, se déprennent et s’en retournent à reculons…

Les portières, en s’ouvrant, m’indiquent que je ne me suis pas trompé. Je respire une forte odeur d’iode et de varech. Un vent âpre s’engouffre dans l’appareil qui frémit sous ses assauts.

Un type peu courtois me tire par les pieds. La vache, il fait rien pour amortir mon valdingue. Je me pète la vitrine contre une surface dure. J’ai un goût de sang et de terre dans la bouche. Des chandelles romanes (pas romaines, romanes) tournoient comme une roue de loterie dans mon cerveau malmené.

Tu pourras désornavant me traiter de patate, car je suis coltiné comme un sac de.

Toujours le même vilain me hale sur le sol. Mon nez rabote une terre galeuse. En deux temps, il me fout sur le plateau de bois d’une méchante camionnette qui pue le poisson oublié.

Et en trois mouvements (contact, débrayage, première) on décarre…

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