CHAPITRE PREMIER

Il faisait beau, très beau. Il allait encore faire chaud, comme la veille, l’avant-veille et les dix ou quinze jours d’avant, la ville allait griller sous le soleil blanc, il ferait poisseux dans les véhicules de service en dépit des vitres baissées, le goudron allait fondre sous les semelles des chaussures d’uniforme, et malgré leurs chemisettes de nylon, les flics rissoleraient aux carrefours, à régler la circulation pressée, dans leurs cocottes minute.

Les conducteurs seraient hargneux. Les flics seraient hargneux. Tout le monde serait hargneux. Tout le monde avalerait des tonnes de poussière grasse à l’oxyde de carbone.

Les pissotières de toute la ville exhaleraient leurs relents âcres à des kilomètres à la ronde. Les arbres du parc auraient l’air tristement bidon, sauf vers les deux heures du matin. Sur la Z.U.P., des mômes dépenaillés trouveraient bien encore le moyen d’ouvrir les bouches à incendie et ça foutrait le bordel, parce que la Z.U.P. n’aimait ni les cars de Police-Secours ni leur contenu. La Z.U.P. avait horreur des tuniques bleues. Surtout l’été, quand il faisait très chaud.

C’était l’été — et il faisait très chaud.

Le gardien Francis Sivieri n’aimait pas l’été.

Il se trouvait de service de permanence à la salle de commandement du commissariat central. Il s’étira longuement dans son box en verre fumé. C’était un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix et qui pesait deux cents livres en caleçon. Il était très roux, avec des yeux bleuâtres, délavés, et une voix profonde et rassurante. Assis très droit dans un fauteuil pivotant, il avait en face de lui les deux téléphones et la console radio auxquels parvenaient toutes les communications et tous les messages que les flics de la ville pouvaient recevoir de la nuit, ainsi que ceux que les équipages sur le terrain pouvaient échanger entre eux ou avec les autorités.

Les autorités étaient censées dormir.

Le gardien Sivieri porta les yeux sur la pendule murale, au-dessus de la vaste carte de la circonscription administrative. La pendule marquait six heures huit. La circonscription couvrait la ville, plus ses sept communes limitrophes.

Il fit pivoter son fauteuil : dehors, le ciel était incolore. Il avait viré du bleu profond au bleu électrique, puis au gris bleuté et il ne tarderait pas à revêtir un blanc étale. Il hocha vaguement les épaules, se retourna, face aux téléphones et à la console radio. Fixée à la vitre à l’aide de scotch, une fiche cartonnée indiquait l’équipe criminelle de permanence : inspecteur principal SCHNEIDER, inspecteurs CATALA et DUMONT. Schneider avait personnellement signé la fiche, qui comportait également l’adresse complète et le numéro de téléphone de chacun des policiers du staff.

Depuis sa prise de service, un peu avant une heure, le gardien Sivieri n’avait eu ni l’occasion, ni le motif d’appeler la Criminelle « B ». Il avait passé le temps à lire le vieil exemplaire de Playboy et trouvé les filles à poil à peu près aussi bandantes que des tranches de porc froid, et les astuces passablement éculées. Il avait horreur du porc froid, des astuces éculées, et d’attendre comme un con, par une belle nuit de juillet, qu’un des téléphones sonne, ou que la radio se mette à crachoter qu’on venait de découvrir un mec débité en rondelles dans les poubelles de la gare, ou qu’une nana venait de se faire suriner aux allées du Parc, ou encore que deux concubins portugais étaient en train de se foutre sur la gueule, chez eux, et qu’ils empêchaient toute la tour de dormir, à cause de leurs conneries.

Il s’était fait un café au mini-percolateur et l’avait bu en regardant la nuit, le parking désert, dehors.

Il était allé pisser un coup en laissant la porte de communication ouverte.

Silence radio.

C’était à croire que la ville dormait et qu’elle n’allait jamais se réveiller. Il avait de la limaille de fer sous les paupières et froid dans les coudes. Il avait fait une trentaine de pompes sur le lino gris, s’était épousseté les mains. Il avait ressorti le Playboy du tiroir, l’avait feuilleté et haussé les épaules et remis à sa place, entre une boîte de trombones, des étuis de .38 percutés et une liasse de fiches signalétiques qui remontaient à la bande à Baader. Il avait refermé le tiroir.

Il allait attaquer les mots croisés de VSD.

Il était six heures onze à la pendule murale.

Le téléphone sonna.

Le gardien Sivieri saisit un bloc entamé et son stylo à bille.

Il décrocha.

L’homme avait une voix bizarre, déformée et lointaine.

Car c’était un homme.

Immédiatement, le gardien Sivieri enfonça la touche enregistrement du magnéto-cassette branché sur la ligne téléphonique.

L’homme avait adopté un ton étrangement monocorde et pénible. Il dit :

— Prévenez l’inspecteur Schneider. Je vais tuer une femme. Une femme pour commencer… J’en tuerai d’autres, certainement. N’importe quelle femme. Je vais utiliser pour cela une carabine automatique de type US M1 en calibre 30 x 30. Je vais la tuer maintenant, dans dix minutes… Je vais la tuer. Prévenez-le, voulez-vous ?

La tonalité. L’homme avait raccroché. Sivieri fit de même.

Il était six heures douze.

Et il allait faire chaud, trop chaud.

* * *

Quelque part dans sa tête, une guitare électrique voilée, qui égrenait comme à regret des notes à la fois retenues et désenchantées, une aile avant de Continental sans âge, une station-service sur l’autoroute du Sud, la lumière pâle, légèrement surexposée du petit matin, la tenture champagne de la chambre ondoyait à peine au souffle vague et encore frais d’un beau matin d’été, encore passablement incolore : ils avaient laissé la porte-fenêtre entrouverte sur la pelouse, la veille au soir, probablement en quête d’un peu de fraîcheur.

Schneider se leva sans bruit.

Debout près du lit, il alluma sa première cigarette.

Cheroquee disait qu’il fumait trop. Il reposa le briquet de la jeune femme sur le chevet, presque sans bouger. Le radio-réveil marquait six heures quinze. Des moineaux s’égosillaient sous les bardeaux de l’avant-toit, et rien d’autre, pas le moindre bruit, le plus petit accord diminué. Schneider bougea un peu la tête. Cheroquee dormait en chien de fusil, enroulée dans le drap mauve froissé, et sa lourde chevelure emmêlée faisait une épaisse flaque sombre sur l’oreiller.

Schneider la contempla un instant, le visage crispé.

Puis il alla brancher la cafetière dans la cuisine.

Le carrelage était frais sous ses pieds nus, l’air frais contre sa peau, et il s’étira, la cigarette à la bouche, en contemplant le ciel incolore par-dessus la cime des peupliers immobiles.

L’eau gargouillait dans la cafetière. Une portière de voiture claqua quelque part, un moteur ronfla. Dans le living sombre, Schneider récupéra son .45 automatique dans l’étui de tir rapide. Il éjecta le chargeur, actionna deux fois la culasse en orientant l’arme vers un angle de plafond. Sur le formica de la table de cuisine, il étendit un torchon propre, démonta rapidement le Colt dont il déposa chaque pièce en bon ordre, nettoya chacune d’elles et passa l’écouvillon dans le canon.

Il lui revint quelques mesures de Saint James Infirmary, des bribes de paroles, where ever she may be, she can search this all wide world over, she’ll never find another sweet man like me, il avait de nouveau le .45 dans le poing droit sans que l’arme fût braquée sur quoi que ce soit de précis. Il le déposa sur le torchon, ramassa rapidement le nécessaire d’entretien qu’il remit dans sa trousse.

À la pendule du four électrique, il était six heures vingt-trois.

La pièce embaumait le café.

Schneider contempla le .45 dont l’acier bleuté tranchait sur la blancheur du torchon. Alger — 1962. Le type avait tiré en même temps que Schneider, dans le couloir à peine éclairé par une ampoule de quarante watts au bout d’un bouchon voleur. Ils étaient allés tous les deux au tapis, mais le type ne s’était pas relevé, la moitié gauche du crâne arrachée par la lourde balle de 11,43. C’était un jeune Arabe de seize ans, et ils avaient trouvé des photos d’Elvis Presley dans son porte-cartes en matière plastique de Monoprix. Un gosse paumé en quête d’un coup facile.

Schneider pianota sur le bord de la table.

Il allait faire chaud.

La ville allait devenir un inextricable labyrinthe torride, avec ses falaises de pierre abruptes et grises, ses placettes silencieuses et ses squares poussiéreux. Incolore. Il se passa la main sur la figure. Ses doigts sentaient l’huile et le métal. La Criminelle « B » n’avait pas grand-chose en instance. En juillet, les truands et les camés, les putes pas trop décaties, celles qui pouvaient encore supporter la lumière du jour, les zonards, tout ce joli petit monde descendait sur la Côte, en quête de soleil et de monnaie vite fait, ou peut-être de rêve, comme tout le monde après tout. Heureusement, il restait les casseurs. Les casseurs cassaient chez ceux qui s’étaient tirés en vacances.

Vache mais régulier.

Depuis la mi-juin, les flics de la Criminelle glandaient à rien foutre, à part les constatations de cambriolage et les coups et blessures volontaires, les différents familiaux. Ils s’occupaient à expédier les pièces les plus en retard avant que Jack l’Éventreur revienne des Açores. Le reste du temps, ils allaient se griller à tour de rôle à la plage du lac, en attendant les vacances.

En d’autres termes : ils s’emmerdaient.

Schneider écrasa sa cigarette, ramassa le pistolet qu’il alla remettre dans l’étui, sur les étagères. Le living était sombre et frais. Schneider s’étendit sur le divan, les bras derrière la nuque. Il ne l’entendit pas pénétrer dans la pièce. Elle était grande et incroyablement belle, avec des seins lourds et fermes aux larges aréoles très brunes, les hanches certainement un peu trop larges en regard des standards communs et de longues jambes fines et déliées aux chevilles graciles.

Elle se tenait immobile à côté du divan, les bras ballants, et dit :

— Je peux ?

Schneider lui fit de la place.

Elle se lova contre lui, soupira.

— Tu ne dors jamais ?

— Pas souvent.

— À quoi tu penses ?

Il regarda ses yeux ardoise dans la pénombre. Ils étaient sombres et durs, comme lorsqu’elle était en colère ou qu’elle avait très envie de faire l’amour. Il lui caressa doucement les lèvres du bout des doigts.

— À toi, dit le policier. À tes vingt-six ans et au jour où tu te casseras parce que tu en auras trop marre de vivre avec un flic usagé.

Elle lui mordit les doigts, puis l’épaule, l’enlaça de ses jambes.

— Prends-moi, Claude, gémit-elle. Prends-moi tout de suite. Je t’en prie.

* * *

L’inspecteur Charles Catala dormait. Il était jeune, grand et bien bâti, avec des boucles brunes et un visage mat à la bouche large et expressive, un beau physique à la Julien Clerc. Ses fringues étaient dispersées aux quatre coins de la chambre, et le holster contenant son .337 Police Python suspendu à un angle du radiateur de chauffage central. Il n’y avait presque rien dans la pièce, le lit bas, une chaîne stéréo compacte et deux enceintes, une télé couleur sur un pied corolle en plastique blanc et le téléphone à la tête du lit.

La fille brune assise à côté de lui, adossée au mur, se roulait un joint.

Elle n’avait pas plus de vingt ans et une expression traquée sur le visage.

Il était sept heures cinq.

Le jeune homme remua dans son sommeil.

La fille alluma son joint et des brindilles de tabac lui tombèrent sur les seins sans qu’elle bougeât le moins du monde. Charlie l’avait ramassée à la sortie du bahut, un, deux ans avant, dans une affaire de stups à la con. Il l’avait plus ou moins sortie du trou, elle avait pieuté chez lui quelque temps. Il lui avait trouvé un job dans une parfumerie. Elle s’était barrée de chez lui et de la parfumerie, le même jour. Il l’avait cherchée, vingt minutes. Elle s’était tirée sur le dam. Quand elle était revenue, Charles avait vieilli. C’était devenu un vieux type de vingt-sept ans. Depuis, ils se voyaient de temps en temps, quand il n’avait pas trouvé à baiser ailleurs, ou qu’il était trop bourré pour l’envoyer se faire mettre.

À part tirer un coup, elle ne pouvait rien pour lui et il ne pouvait rien pour elle : c’était juste aussi con que ça. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer et pourtant ça faisait un an que ça durait, peut-être plus.

Charles baisait comme un dieu.

Endormi, il était beau.

Elle étendit les doigts, lui toucha l’épaule.

Elle ne s’y attendait pas, mais il ouvrit les yeux. Il avait les boucles dans la figure et ça le rajeunissait drôlement. Il cligna des paupières, se redressa sur le coude gauche, regarda la fille, de bas en haut et de haut en bas et abattit le poing droit sur le matelas, entre eux. Il grommela :

— Encore là ?

— Je peux m’en aller, si tu veux.

— C’est ça, ricana le jeune homme : casse-toi. Embarque ta saloperie de merde et casse-toi. Bordel, tu peux pas t’en passer cinq minutes ?

— Tu peux te passer de prendre tes caisses de malade ?

Charlie lui balança une claque et le joint alla voltiger sur la moquette, près de la plinthe. Il éclata d’un rire fêlé, dépourvu d’épaisseur, et retomba à plat dos, le bras sur les yeux.

La fille se leva et commença à se rhabiller rapidement. Petite, un corps du tonnerre, avec des fesses hautes et fermes, des fossettes tendres au creux des reins, les seins en forme de poires, mûrs et lourds accrochés bas sur son buste maigre. Elle portait encore des sous-vêtements d’adolescente, des trucs en coton blanc de Prisunic. Charles Catala trouva son paquet de Gitanes, en alluma une au hasard.

Elle avait fini d’enfiler sa robe de toile blanche.

Elle se retourna vers lui.

— Soledad, demanda le jeune homme d’une voix douce, qu’est-ce qui s’est détraqué ?

Elle s’approcha du lit trop bas.

— Je sais pas, Charles.

— Comment ça aurait pu être ?

Elle ouvrit les mains, remua la tête, lentement, de droite et de gauche.

— Je sais pas, Charles, répéta-t-elle.

Il lui tendit la main gauche ouverte, la paume vers le plafond, et elle la prit et s’assit au bord du lit, les genoux relevés. Charles dit, à mi-voix, sans la regarder :

— Il va encore faire chaud, très chaud… La météo a prévu que ça durerait une dizaine de jours. Tu vas aller te bronzer au lac, boire des citrons pressés avec une paille, dans des verres givrés. Tu vas traîner au Boogaloo, lever un pédégé ou deux, ou écouter Mahler chez Francis. Tu vas aller voir une expo quelque part. C’est ça ?

— Je sais pas.

Il sourit vaguement, sans pour autant lui lâcher la main.

Le téléphone sonna. Il n’aurait pas pu sonner à un plus mauvais moment.

Charles décrocha.

— Charlie, Charlie, dit la femme dans l’écouteur, Matthieu est parti.

— Merveilleux.

— Charlie, il faut que je voie Claude.

Le jeune homme ricana distinctement.

— Il sera au Central à partir de huit heures et demie.

— Charlie…

— Huit heures et demie. Mes amitiés à l’autre.

Il raccrocha.

Soledad le regardait. Elle avait le corps et le visage parfaitement immobiles mais des larmes lui crevaient aux paupières, elles lui coulaient le long des joues, suivaient le contour délicat du menton et tombaient sur la toile de la robe sans qu’elle fît quoi que ce soit pour les essuyer.

Il était sept heures quinze.

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