CHAPITRE XX

Schneider avait retiré l’enveloppe du tiroir. Il avait demandé à Charles un escargot de ruban adhésif et entrepris de reconstituer le puzzle. Il ne lui avait guère fallu qu’une ou deux minutes pour y parvenir. Il s’agissait d’un cliché noir et blanc, format 13 x 18. Muriel Lambert souriait vaguement à l’objectif et son regard était un peu flou. Schneider lui avait passé un bras autour des épaules et paraissait penché sur elle. La main gauche du policier reposait à plat sur la table et il avait une cigarette entre les doigts.

Schneider contemplait l’image, le visage totalement fermé.

Charles se tenait silencieux en face de lui, les pouces dans les passants du jean. Schneider leva les yeux.

— Vous pensez que c’est lui ?

— Oui, fit Schneider.

Il alluma une cigarette.

— Ça remonte à quand ? demanda Charles.

— Bientôt dix ans.

— Et vous pensez que…

— Oui, coupa Schneider avec lassitude. Ça remonte à dix ans, mais il a pu tomber dessus il y a quinze jours. Il s’est monté toute une construction mentale, à moins que ça ait seulement servi de détonateur.

— Vous le connaissez ?

— Oui.

— Bien ?

— Je croyais…

— Bon tireur ?

— Le pire que j’aie jamais connu, murmura Schneider. La simple vue d’une arme lui donnait envie de dégueuler… (Le policier se massa les tempes.) La simple vue d’une femme aussi. La simple vue de lui-même…

Schneider décrocha le téléphone.

Muriel Lambert lui répondit presque aussitôt, d’une voix qui laissait entendre qu’elle non plus n’avait pas dormi, avec une promptitude qui signifiait qu’elle avait attendu à côté de l’appareil.

Une expression de souffrance crispait les traits du policier.

Il était trois heures vingt.

Sur l’appui de fenêtre, la radio crachotait sans discontinuer.

* * *

Il semblait que la nuit fût devenue un peu moins noire ; on distinguait les contours des collines autour de la combe et les buissons avaient une espèce d’éclat laiteux, à moins que les yeux de l’homme se soient accoutumés à l’obscurité. La fille avait remis son short et son boléro. Elle fumait et la braise de la cigarette modelait par instants son visage dont les orbites demeuraient cependant larges, sombres et creuses, comme celles d’une tête de mort.

Elle dit :

— On rentre ?

L’homme opina silencieusement. Il était penché en avant pour mettre le contact. La femme jeta un bras par-dessus le dossier afin de récupérer son sac, ses doigts tâtonnèrent et saisirent ce qui devait être l’une des anses. Elle tira et il y eut un choc métallique qui retentit dans l’habitacle, lorsque la crosse pliable de la carabine frappa contre quelque chose. L’homme se redressa, masse sombre et menaçante, la fille avait déjà la main sur la poignée de portière, l’homme lança un bras qui lui manqua le cou. Avant même qu’il ait pu l’en empêcher, elle était dehors.

Il entrevit sa silhouette hésitante, alluma les phares et démarra.

Sauf à s’avancer dans le sous-bois, elle ne pouvait pas lui échapper.

Le break cahota dans les ornières.

Si elle s’enfonçait dans les fourrés, il disposait d’une torche puissante et elle n’avait pas assez d’avance pour qu’il se sentît vraiment inquiet. Il attira d’une main la carabine contre lui, l’arma d’un geste. La femme courait pieds nus.

Elle ne pouvait pas aller très loin.

Lorsque le break fut sur elle, elle se jeta de côté, l’homme entrevit de nouveau sa silhouette. Elle essayait de gravir un pierrier parsemé d’épineux. Il stoppa, saisit simultanément la torche et la carabine, fourra un chargeur supplémentaire dans sa poche. Il avait la bouche sèche mais son pouls s’était à peine accéléré. Le faisceau lumineux tâtonna, remonta et intercepta l’image de la femme. L’homme tira une volée de balles à la hanche, presque sans viser. La femme tomba sur les genoux, se releva et recommença à monter, en s’aidant des bras.

L’homme arrosa beaucoup plus haut, des balles ricochèrent sur les pierres, claquèrent dans une souche à fleur de terre, la femme avait presque atteint le sommet, elle s’était écorché la figure et les bras. Elle ne sentait plus ni ses poumons déchirés, ni ses jambes, elle grimpait presque à quatre pattes comme un animal maladroit qui fuit le coup de grâce.

Matthieu Lambert avait commencé à gravir le pierrier derrière elle, sans prendre garde aux éboulis qui dévalaient. Toujours à la hanche, il lâcha une dernière rafale et l’arme percuta à vide. Posément, il dégagea le chargeur et introduisit le second, actionna la culasse. Puis il se remit à monter.

La fille avait disparu, mais elle ne pouvait pas lui échapper.

Lorsqu’il parvint au sommet de la colline, il aperçut une frange grise qui cernait déjà l’horizon à l’est. Le faisceau de la torche se remit à balayer les buissons…

* * *

Le jour se levait.

Muriel Lambert se trouvait dans le bureau de Schneider. Catala avait servi des cafés à tout le monde. Schneider pivotait dans son fauteuil. Il demanda :

— Que s’est-il passé, Muriel ?

La femme se prit la figure dans les mains.

— Je ne sais pas. Il ne parlait pas beaucoup. Je crois qu’il avait des problèmes à sa boîte.

— Quel genre de problèmes ?

— Nous ne vivions plus ensemble depuis plusieurs mois, déclara la femme derrière ses doigts. Je veux dire que nous avions décidé de faire chambre à part, d’un commun accord. C’était un accord entre adultes : je ne me mêlais pas de ce qu’il faisait, il ne se mêlait pas de ce que je faisais… Un divorce blanc, en quelque sorte… (Elle releva la tête, regarda Schneider et détourna les yeux.) Nous avions pensé que c’était la meilleur solution, compte tenu des circonstances.

— Quelles circonstances ?

— Matthieu allait être foutu à la porte de la boîte. Il avait toujours été habitué à un certain standing et il avait besoin d’argent pour continuer, trouver autre chose, je ne sais pas…

Schneider se pencha sur le bureau. Il dit :

— Ça n’explique pas tout.

— Non, reconnut la femme.

— C’est sa voix ? interrompit Charles avec douceur.

Muriel Lambert opina en silence.

Schneider alluma une cigarette, contempla le contenu du gobelet en plastique placé sur le sous-mains devant lui. Dans son dos, la journée s’annonçait encore torride mais il n’en avait plus rien à foutre. Il but quelques gorgées de café tiède et amer.

— Depuis combien de temps ça durait ? s’enquit-il sans voir.

— Trois ans.

— Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ? poursuivit le policier.

La femme se reprit le visage dans les mains, se remonta les cheveux de chaque côté de la tête, sa face aux narines pincées était grisâtre, elle avait les paupières et les mâchoires serrées. Elle articula avec peine :

— Tu veux vraiment savoir, Schneider ?

— Oui, fit ce dernier.

Muriel Lambert se leva à l’aveuglette, déboutonna sa robe. Les deux policiers virent les cicatrices entrecroisés qui barraient son ventre et le haut de ses cuisses. Certaines avaient pu être causées par un instrument tranchant, les autres… Schneider écrasa sa cigarette. Il se leva, contourna le bureau, referma la robe lui-même.

La femme demeura immobile, les bras le long du corps et la tête inclinée sur l’épaule. Ce qui s’échappait de ses lèvres ne tenait précisément ni de la plainte, ni du gémissement, ni du cri, et ressemblait à quelque mélopée plus ou moins funèbre qui sourdait des dents serrées.

Schneider lui entoura les épaules et dit :

— Un toubib, Charles. Tout de suite…

* * *

L’automobiliste vit sans comprendre la femme qui courait et gesticulait le long de la route. Il remarqua qu’elle était pieds nus et c’est pourquoi il freina et s’arrêta à sa hauteur. La femme se précipita dans la voiture. Elle avait les joues et les avant-bras couverts de griffures et de la terre sur son short. Elle avait l’air d’une dingue.

— Qu’est-ce qu’il y a eu ? demanda l’automobiliste.

— Un tordu qui m’a attaquée. Emmenez-moi au commissariat… Vite.

L’homme allait prendre son service à la gare. Le central n’en était pas éloigné de plus de dix minutes. Il n’hésita pas un instant, tendit une boîte de kleenex à la femme qui le remercia d’un hochement de tête.

Il demanda :

— Ça va aller ?

— Oui, fit la femme d’une voix sans timbre. Oui, ça va aller…

Il la déposa au pied des marches du commissariat, faillit partir et se ravisa. Il laissa sa voiture devant, la rejoignit. Les flics auraient peut-être besoin de son témoignage. Ce fut lui qui se pencha sur la banque derrière laquelle se trouvait le planton de service :

— Vous avez quelqu’un de la Criminelle dans la maison ?

Le gardien leva les yeux, vit la figure de la femme, examina l’homme.

— Schneider est dans son bureau.

— Pouvez-vous l’appeler ?

— On va essayer, soupira le gardien.

Moins d’une minute plus tard, Schneider apparaissait à la porte de l’ascenseur. En dépit de l’heure, il portait un complet bleu foncé, une chemise claire et une cravate de tricot ardoise. Son visage était rasé, son expression dure et préoccupée. Il traversa le hall d’accueil rapidement, s’approcha et reconnut la femme : à la lumière des néons, elle avait la figure blafarde et la bouche trop noire. Il l’examina de la tête aux pieds et murmura :

— Alors, Maguy, qu’est-ce qui t’arrive ?

La fille se passa la main dans les cheveux, esquissa un sourire incolore qui n’aboutit pas.

— Je suis tombée sur un tordu, Schneider.

— Les risques du métier, grimaça le policier.

— Pas avec un fusil, observa la fille.

Schneider serra les sourcils :

— Un fusil ?

— Ouais… (Elle secoua la tête.) Il a tiré une dizaine de rafales… Il arrosait à tout va. J’ me suis cassé la gueule dans un trou. Il a cherché un bon moment, après il s’est tiré. Quand j’ai entendu le moteur de la bagnole, j’ suis sortie…

Schneider se ficha une cigarette entre les lèvres, mais ne l’alluma pas. Il s’adressa à l’homme :

— Vous l’avez récupérée où ?

— Derrière la Combe aux Loups. Il y a un quart d’heure à tout casser. Elle était comme ça, elle gesticulait au bord de la route. Je me suis arrêté parce qu’elle n’avait pas de chaussures aux pieds, la terre…

La fille demanda une cigarette à Schneider.

Le policier lui tendit son paquet froissé et lui donna du feu.

Maguy était pieds nus. Elle était griffée de partout parce qu’elle avait échappé à un type qui lui avait tiré dessus à coup de fusil. Schneider fixa la fille, sans dureté. C’était une brave gosse qui séchait sur pied. Elle avait toujours su être régule avec lui lorsqu’il travaillait aux mœurs.

Il demanda :

— Tu pourrais le reconnaître ?

Elle eut un sourire dur et avisé — son sourire de professionnelle. Elle tira sur la Pall Mail, toussa et dit :

— Vingt dieux oui, je pourrais le reconnaître, cet enfoiré. Y a intérêt… C’est un vrai danger public, ce mec. (Elle prit l’entourage à témoin.) Il a essayé de me tirer comme un lapin, l’ordure. Il en avait pourtant eu pour son pognon, merde…

Elle rendit le paquet de Pall Mall au policier.

La pendule carrée du hall marquait cinq heures dix et les gardiens de la relève commençaient à arriver, la vareuse et le képi dans des sacs en plastique ou des sacoches. Schneider appela l’ascenseur.

Dans deux jours, il serait en vacances et loin de toute cette merde.

* * *

Dans l’habitacle de la vieille Porsche, les enceintes débitaient à plein potard une version très enlevée de Prosschai, et la clarinette souple et insinuante d’Artie Shaw conférait à l’ambiance quelque chose d’artificiellement allègre, sur une rythmique implacable dans laquelle Buddy Rich était pour beaucoup.

Les mâchoires serrées, Schneider conduisait, le pied à la planche et enroulait virage sur virage. Charles Catala avait plaqué le gyro magnétique sur le côté du pavillon et l’avait branché sur la prise de l’allume-cigare. Le jeune homme fumait, sanglé dans la ceinture de sécurité.

De blêmes graminées défilaient en hâte de chaque côté de la voiture.

Tassée derrière, les genoux au menton, Maguy ne disait rien. Schneider lui avait passé une vieille veste de treillis dans laquelle elle s’était emmitouflée. On lui avait dégoté une paire d’Adidas qui traînaient dans la salle de repos des gardiens.

— Tu me diras où, cria Schneider par-dessus l’épaule.

— Après le virage de la Combe, à gauche…

Catala baissa le volume du lecteur. La radio crachait : une rixe en gare, entre deux équipes de Yougoslaves. Schneider ralentit, balança les vitesses et le chemin creux apparut entre des noisetiers, qui menait au fond de la Combe au Loup. Au pas, la vieille voiture l’emprunta et Schneider prit garde de rouler sur l’herbe afin de ne pas effacer ou surcharger d’éventuelles traces de pneumatiques.

— C’était là, déclara la fille.

Les Yougoslaves en étaient venus à l’explication à coups de serpette et l’équipage sur place réclamait du renfort, ainsi qu’on avisât l’O.P.J. de permanence. En stoppant, Schneider saisit le micro, le porta aux lèvres :

— Quatorze avisé, Unité. Impossible de se rendre sur les lieux. Prévenez autorité.

— Unité à quatorze : bien reçu… (Après une série de craquements :) Ça chauffe, Quatorze. On dirait qu’ils sont devenus nazes…

Il y eut une autre série de craquements, puis la voix du commissaire Vannier se fit entendre, suffisante et légèrement excédée :

— Autorité rentre dans le réseau, Unité.

Schneider reposa le micro sur sa fourche. Catala avait dégrafé la ceinture et hasardé un pied dehors. L’herbe sèche grésillait. Il n’avait pas très envie de sortir, il n’avait plus envie de rien : Soledad était dans le coma. Elle s’y était réfugiée comme dans un havre paisible et rien ne laissait à penser qu’elle eût tort.

Moins de cinq minutes plus tard, les deux flics avaient récupéré huit étuis percutés, qui rutilaient sous le soleil voilé, huit étuis de calibre 30 x 30, dispersés sous l’action de la griffe d’éjection. Schneider et Catala examinèrent puis gravirent le pierrier, Maguy sur les talons. Ils récupérèrent deux autres étuis, et la fille leur indiqua le trou où elle avait trouvé refuge. Elle dit, en frissonnant malgré la réverbération qui leur cuisait le front et leur faisait serrer les paupières :

— Il est passé deux trois fois devant. J’ai pas bougé…

Schneider embrassa l’horizon tremblotant. Il sortit une photo d’identité de sa poche de poitrine, la tendit à la fille qui n’eut qu’à y jeter un coup d’œil et déclara :

— C’est lui. C’est exactement ce type…

Schneider remit la photo dans sa poche. Catala murmura, de très loin :

— Le dernier clou du cercueil, lieutenant…

Déjà, le policier redescendait avec une assurance, une aisance très déconcertantes, il avait remis ses Ray-Ban et son visage ne trahissait rien de son émotion intérieure. Il allait le trouver, et lorsqu’il l’aurait trouvé, il l’arrêterait. À moins qu’il fût reconnu irresponsable par les psychiatres, Matthieu Lambert serait condamné et passerait une longue partie de ce qu’il lui restait à vivre derrière les barreaux.

Peut-être cela ne lui ferait-il pas l’effet d’un grand changement.

Sauf quelques herbes couchées et une trace de dérapage sur une plaque de poussière, fine et blanche comme de la farine, les deux flics ne trouvèrent rien de plus.

Schneider reprit la route en sens inverse, et guère plus doucement.

Recroquevillée derrière, Maguy observait la nuque maigre et l’angle dur du maxillaire du policier. Le genre de type à amener n’importe qui avec lui jusqu’en enfer. Elle se pencha sur son épaule :

— Tu as une sèche, Schneider ?

Le paquet de Pall Mall froissé apparut, avec un lourd Dupont en laque bleu nuit, et qui ne portait pas les initiales du policier.

Il était sept heures vingt-cinq.

La radio était passée en circuit dirigé et Schneider n’écoutait pas les messages qui se succédaient comme les passes d’une escarmouche douteuse. Concentré sur la conduite, il fumait et dit :

— Musique, Charles…

Charles Catala pressa sur la touche du lecteur, Prosschai, salut, Prosschai, bonne chance, j’ai perdu mon cœur, Prosschai… Le jeune homme secoua la tête et déclara sèchement :

— Ça vous ennuierait que je change de disque ?

Schneider ricana, la face immobile.

Ils avaient atteint les limites de la ville.

* * *

Vannier se trouvait dans le bureau de Schneider. Il avait perdu un peu de son aspect ripoliné, et son visage trahissait une certaine lassitude. Il alluma une cigarette et rapporta :

— Cent trente-deux appels depuis hier soir, dix-neuf heures trente. La plupart émanant de farceurs, le reste de détraqués.

Schneider sortit la photo d’identité, la déposa sur le sous-main, de façon que Vannier vît de quel homme il s’agissait. Vannier regarda la photo, puis le policier, et murmura, d’une voix incrédule :

— Lui ?

— Oui, déclara Schneider.

— C’est pour ça que vous avez envoyé quelqu’un au fichier des cartes d’identité, cette nuit ? Le directeur de cabinet du préfet râle, il a appelé le commissaire central chez lui…

Schneider récupéra la photo, l’examina un instant :

— Il a déjà tué deux femmes. Il a tenté cette nuit d’abattre une prostituée qu’il avait levée derrière la chapelle Saint-Jacques. Le directeur de cabinet peut aller se faire foutre — le central également.

— Vous savez où le trouver ?

— Pas pour l’instant…

— Ce qui signifie que vous avez une idée.

— Oui, reconnut Schneider.

Vannier se redressa, mal à l’aise. Il hésita un instant et les deux hommes s’observèrent, Schneider assis derrière son bureau, Vannier debout, avec pour une fois la même expression lasse et désabusée et sans la moindre trace d’animosité. Vannier dit doucement :

— Faites pour le mieux, Schneider.

Le policier opina.

— Je vous laisse… (Sur le seuil, Vannier se retourna :) Ne vous inquiétez pas pour les yaourts, j’en fais mon affaire. Si vous avez besoin de monde et des Goldoraks, dites-le…

Schneider opina de nouveau, les yeux dans le vague, la photo entre les doigts. Ce qu’il avait à faire ne le réjouissait pas, mais il allait le faire, parce qu’il était flic et qu’on le payait pour ça. Il appela Bogart sur une ligne intérieure et demanda qu’on lui amenât Muriel Lambert qui se trouvait au bureau des pleurs.

* * *

Ce fut elle qui emmena les policiers à la maison de campagne. Une ampoule brillait au-dessus de la porte du garage, mais tout était fermé et les fenêtres protégées par des volets de sécurité. Schneider requit un serrurier par radio.

Des gardiens interdisaient les alentours. Schneider passa derrière la maison, la femme à son côté. Sur une centaine de mètres de long et sur une largeur de quatre mètres, on avait entretenu une bande d’herbe rase, assez semblable à une langue de pelouse, et qui aboutissait à une butte de terre d’un mètre soixante-dix de haut.

La bande constituait un pas de tir fort convenable.

Schneider la parcourut avec une démarche de somnambule. Catala et Muriel Lambert le virent examiner la butte et commencer à gratter la terre avec l’extrémité d’un coupe-ongles — une terre rouge et légère et qui s’effritait rapidement. Catala s’approcha : une première ogive 30 x 30 apparut, encore cuivrée et presque intacte, puis une seconde. Schneider sortit un sachet plastique de sa poche, les glissa à l’intérieur.

Lorsqu’il se redressa, son visage émacié était couvert de sueur.

Il dit, d’un ton âpre :

— Tu ne venais jamais ici ?

La femme secoua la tête.

— Pas depuis un an.

— Pourquoi ?

— Il avait les clés.

Schneider lui passa devant, regagna à grands pas l’entrée de la maison. Une Renault 4 civile remontait prudemment l’allée, portant sur les portières avant des plaques publicitaires autocollantes.

— Serrurier, expliqua un gardien à Schneider.

Il était neuf heures.

De lourds nuages de plus en plus gris avaient entrepris d’ériger une construction menaçante dont la base ne cessait de descendre et le sommet complexe d’escalader le ciel, avec des nuances schisteuses ou des colorations saumon, parfaitement équivoques.

Schneider se planta les mains dans la ceinture, pendant que le serrurier s’affairait. Ce fut lui qui pénétra le premier dans la maison, dont la fraîcheur insidieuse le saisit aussitôt et lui plaqua la chemise mouillée aux flancs.

Le .45 au poing, il inspecta chaque pièce.

Sur la table de la cuisine, il y avait un magnéto-cassette déposé en évidence. Charles Catala apparut silencieusement à côté du policier, au moment précis où celui-ci appuyait sur la large touche ON.

La voix était nette, d’un timbre agréable, la diction lente et l’élocution précise. La bande commençait par une phrase. Les deux policiers l’écoutèrent sans mot dire ; la phrase était : « L’histoire de tout homme n’est que le bilan de ses humiliations et la somme de ses renoncements. » Ils écoutèrent la bande de bout en bout. Muriel Lambert était appuyée au chambranle de la porte, les avant-bras croisés sous les seins et les coudes dans les paumes. Elle voyait de dos les deux hommes, elle entendait la voix et avait envie de hurler, pour des raisons dont aucune ne lui apparaissait clairement ; c’était vrai qu’elle n’avait plus voulu de lui, qu’elle avait fini par haïr le contact de sa peau et jusqu’au simple fait de lui serrer la main, c’était vrai qu’elle avait gardé leur fils… Tout était vrai, mais rien n’expliquait qu’il n’eût pas accepté la situation et qu’il se fût mis à s’entraîner puis à tirer sur des femmes qui ne lui avaient rien fait.

Schneider était immobile, attentif, le .45 le long de la cuisse.

Plus morne maintenant, la voix disait : « … Vous avez trouvé et je vous en félicite. Je suppose que vous allez mettre un dispositif en place et que mon arrestation n’est plus qu’une question d’heures. Je vais cependant mettre une nouvelle fois votre perspicacité à l’épreuve, inspecteur. Une dernière fois : qui sera la dernière, inspecteur ? Qui sera la dernière ? »

Schneider remit le .45 à l’étui.

Charles Catala remarqua la teinte grisâtre qu’avait prise sa face.

* * *

Le Transit avait repris la route, et ne dépassait pas la vitesse prescrite. L’habitacle climatisé aux vitres teintées était toujours aussi aseptique. Le conducteur alluma une Marlboro et tourna à peine la tête en direction de sa compagne :

— Je monte à Paris, demain. Je vous dépose à la maison et je repartirai demain matin, à la fraîche.

— Oui, fit la femme.

— Je rentrerai dans la soirée de samedi, ou dimanche midi au plus tard.

La femme remonta les genoux sous le menton. La peluche du siège était délicieusement fraîche. Elle prit une cigarette et l’alluma, fixa le long ruban de la route, devant, et déclara à mi-voix :

— Jacques, c’est pour moi que tu fais tout ça ?

— Tout ça ?

— La dope…

Elle enleva les cheveux qu’elle avait sur le front. Le conducteur sourit :

— Je ne fais rien…

Elle acquiesça :

— Tu ne fais rien… Si c’est pour moi que tu ne fais rien, ce n’est pas la peine de ne rien faire. (Elle tourna la tête vers lui, regarda son profil parfait et dit :) Je m’en vais, Jacques. Je te quitte…

Le conducteur ne cessa pas de regarder la route, sourit à peine et conclut :

— Raison de plus de ne rien faire…

* * *

Schneider rôdait dans la maison, les mains dans la ceinture. Ils avaient mis la main sur le râtelier d’armes, dans l’atelier, saisi les fusils à pompe et une carabine US, s’étaient emparés d’un stock de munitions et de grenades à main, ainsi que d’une fusée antichars dont l’usage leur avait paru pour le moins mystérieux.

Catala avait amené Muriel Lambert dehors et elle n’avait cessé d’expliquer sur un ton hébété qu’elle n’y était pour rien, qu’elle n’avait jamais cessé de payer pour ses conneries. Elle avait fait remarquer au jeune homme qu’il allait y avoir de l’orage et que la glycine du perron était vraiment taillée en dépit du bon sens.

Un gardien de la paix leur avait passé une bouteille d’eau minérale et Charles en avait bu la moitié, tandis qu’elle refusait d’un hochement de tête. Elle était assise de travers sur le siège avant-droit d’une 4L de la Sûreté. Elle se foutait bien que n’importe qui vît ses cuisses bronzées et le reste. Charles Catala avait la tête renversée en arrière, elle voyait sa pomme d’Adam monter et descendre, comme une espèce de yoyo ridicule. Elle voyait la crosse renversée du revolver, contre le flanc gauche du policier…

Placé comme il l’était, le coude gauche levé, il suffisait d’un geste.

Catala la vit partir, avec un temps de retard, il lâcha immédiatement la bouteille qui les arrosa tous deux et bloqua le corps de la femme contre le sien, l’écrasa volontairement, elle avait déjà enserré la crosse du revolver entre ses doigts et s’acharnait à le sortir de l’étui. Catala lui prit le poignet et tordit vers l’extérieur, tout en lui saisissant le pouce.

Il avait son visage crispé tout près du sien.

Brusquement, elle abandonna la lutte et lui dit, avec une amertume tranquille :

— Vous auriez dû me laisser faire.

Le jeune homme recula d’un pas, écarta les genoux et examina le devant de son jean trempé. Il ne vit pas Schneider qui sortait de la maison, une poupée à la main. La poupée avait de très longs cheveux acajou. Schneider leur passa devant, s’assit lourdement sur le siège du passager de la Porsche. Catala le rejoignit. Avant qu’il eût atteint la voiture, Schneider lui lança la poupée, qu’il n’eut aucun mal à intercepter et se mit à examiner avec une expression intriguée tout en s’approchant à pas lents, hésitants.

Les yeux gris du policier balayèrent le jeune homme :

— La dernière… (Il étouffa un ricanement sarcastique :) Un prêté pour un rendu… (Schneider avait saisi le micro et appelait l’autorité.) À votre avis ?

Catala regarda la poupée et les yeux morts du policier, et souffla :

— Cheroquee, hein ?

Il y eut dans le même temps un éclair fulgurant et un craquement de tonnerre soudain, aussi retentissant qu’un coup de canon et juste aussi éclatant qu’un plat à barbe, qui prit tout le monde au dépourvu. Schneider bataillait avec sa radio de bord. Une odeur d’ozone avait envahi l’étroite frange immobile entre les nuages bas et les herbes sèches. Presque aussitôt, il y eut un second éclair et un gardien s’écria :

— C’est à cause de la rivière…

Catala aperçut Muriel Lambert qui détalait. Il se jeta à sa poursuite, la poupée à la main, ne tarda pas à la rejoindre et la plaqua au sol. Elle lui glissa entre les doigts et il dut la saisir de nouveau, à bras-le-corps. Elle se redressa avec lui et se mit à lui marteler le visage et les épaules avec le gras du poing fermé. Une trombe d’eau leur croula dessus. Catala posa son menton sur l’épaule de la femme et lui confia à l’oreille :

— Ou vous arrêtez ou je vous étends pour le compte…

Elle se calma peu à peu.

Catala la ramena vers la Porsche, sans prendre garde aux rafales de pluie, ou au grondement ininterrompu du tonnerre, ni aux éclairs qui se succédaient sans discontinuer et découpaient leur progression en instantanés stroboscopiques.

Les gardiens s’étaient abrités.

Dans la Porsche, Schneider, le visage fermé, trafiquait à la radio autant que le permettaient les perturbations électriques. Autorité était en ligne. Il ordonnait la mise en place immédiate d’un dispositif de protection autour du domicile du requérant. En termes radio, la conversation avait un ton banal et convenu, presque hermétique. Schneider lança :

— Essayez de la contacter téléphoniquement. Qu’elle verrouille tout et ne s’approche ni des portes extérieures, ni des fenêtres…

À travers le pare-brise et les vitres battues par la pluie, il n’apercevait rien et distingua à peine les deux silhouettes enlacées qui s’étaient approchées et se trouvaient maintenant tout contre la carrosserie. Il baissa la vitre du passager, les considéra avec hébétude et annonça à Catala :

— Autorité envoie du monde.

Le jeune homme agita la tête.

Il était dix heures vingt.

Il était dix heures vingt et l’orage tant attendu avait enfin éclaté : il embrasait tout l’horizon, couchait les glaïeuls, les glycines et les herbes, les rafales de pluie crépitaient sur la tôle des voitures. La radio grésilla :

— Quatorze d’Autorité…

— Quatorze écoute, Autorité.

— Consignes passées… (Il y eut un craquement.) Il serait bon que vous vous rendiez en personne sur les lieux, Quatorze. Avez-vous reçu ?

— Bien reçu, émit Schneider. Bien reçu, terminé.

Schneider reposa le micro sur sa fourche. L’air embaumait la terre mouillée. Trempé et immobile, Catala examina le visage braqué sur lui, dur et mouillé de pluie et demanda, sans que ce fût vraiment une question :

— Vous pensez qu’il va venir ?

— Oui, fit Schneider.

— C’est idiot : il va se douter que vous l’attendrez.

Schneider eut une espèce de sourire, avant de se soulever du siège pour se glisser au volant et dit :

— Et si c’était justement ce qu’il voulait, depuis le début ? Que quelqu’un l’attende ?

Catala regarda la voiture manœuvrer rapidement. Il avait passé le bras autour des épaules de la jeune femme, ce qui n’était prévu par aucun texte du Code de Procédure Pénale, mais elle ne regimbait pas et ne semblait même pas en avoir conscience. Il regarda palpiter le gyro que Schneider avait rebranché, et les feux arrière de la voiture s’enfoncer dans la pluie, écouta le feulement crescendo du moteur quand, sorti de l’allée, Schneider attaqua la nationale en accélération.

Le jeune homme n’avait pas besoin de se trouver dans la Porsche pour savoir ce que Schneider faisait : les essuie-glaces battant à tout rompre, il avait allumé les pleins phares et calé le pied à la planche et remontait des files de voitures et de camions sans beaucoup d’égards pour la limitation de vitesse.

Peut-être même avait-il trouvé le moyen de brancher le lecteur.

Pataugeant dans l’herbe, Catala ramena Muriel Lambert à la 4L.

Cette permanence prenait vraiment des allures de déconnographie permanente.

Il était temps qu’elle se termine.

Tassée sur le siège du passager, une cigarette mouillée à la bouche, il était impossible de dire si la femme pleurait ou non, ou si c’était la pluie. Au bénéfice du doute, Catala lui tendit une poignée de mouchoirs tirée d’une boîte dans le vide-poches du conducteur. Elle les saisit de ses doigts glacés — et n’en fit rien qu’une boule de papier trempé dans sa paume.

* * *

L’ancien inspecteur divisionnaire Moretti zonait dans les locaux de la Sûreté. Il y avait conservé pas mal d’accointances, à tous les niveaux, et se trouvait dans le bureau de Bogart. Les poings aux fonds des poches de pantalon, il observait la pluie qui criblait les vitres et s’enquit :

— Quelle équipe de permanence, samedi ?

Bogart jeta un coup d’œil au tableau de service, par-dessus ses lunettes.

— Criminelle « B », Schneider. (Il ajouta :) Ça fait du bien, hein ?

— Quoi ? aboya Moretti.

Bogart étouffa un sourire confus :

— Cet orage… Ça fait du bien.

— Oui, répondit vaguement l’ancien flic. Vous avez quelque chose sur le flingueur ?

Bogart exhiba en guise d’excuse ses longues dents jaunes de lapin. Il y ajouta, pour faire bonne mesure, un sourire évasif et malheureux. Les autorités avaient décrété le black-out complet sur l’affaire, depuis le matin. Moretti se campa tranquillement sur ses talons bien écartés, sorti un paquet de New et en alluma une. Sur le parking balayé sans relâche par les rafales de pluie épaisse, des civils se pressaient à rejoindre leurs voitures, en poussant devant eux des caddies de supermarché débordants.

On était en fin de mois : la paie venait de tomber.

Les yeux très bleus, glaciaux, s’animèrent à peine.

— Ça va comme ça, Bogart, ricana Moretti. Inutile de passer mes amitiés à Schneider et au bicot… (Il se balança sur les talons, fixa le petit homme avec une férocité parfaitement instinctive.) Inutile aussi de lui faire part de ma visite… (L’ex-divisionnaire cligna de l’œil, commença à quitter le bureau et jeta par-dessus l’épaule :) À la prochaine et merci, Bogart…

Ce dernier s’était déjà remis à contrôler et comptabiliser les procès-verbaux de restitution de véhicules volés, sur formulaires informatisés. Il le faisait lentement, systématiquement, au crayon de papier.

La Playmate affichée contre la porte de l’armoire métallique avait un joli petit con mousseux, délétère, dans les nuances champagne, en bas du ventre.

Il était onze heures.

* * *

Elle entendit arriver la Porsche bien avant qu’elle la vît remonter l’allée : elle commença par apercevoir les battements bleutés, précipités, du gyro dans la pluie, pardessus les haies de fusain, puis Schneider tourna sec et manqua percuter de l’arrière le poteau auquel était fixée la boîte aux lettres. Elle remarqua la rampe de phares allumés et la palpitation métronomique des essuie-glaces.

Schneider sortit, la veste ouverte et en quelques pas, il fut à la porte.

Cheroquee ouvrit et il s’engouffra à l’intérieur, la saisit dans ses bras, l’écartant de l’embrasure. Il la serrait à l’étouffer, si bien qu’elle éclata d’un rire rauque. Il murmura dans son cou :

— Honey… Honey…

Elle observa, d’un ton de voix tout bête, presque enfantin :

— Tu as laissé les phares allumés, Claude.

Schneider haussa les épaules, sans cesser de la broyer contre lui. Ils firent deux pas de tango. Le policier avait le front contre le cou de la jeune femme et faisait doucement non de la tête. Elle noua les bras derrière sa nuque. Elle avait mis un poulet de grain dans la rôtissoire et ouvert une bouteille de Morgon. Elle avait eu Vannier au téléphone et le commissaire lui avait recommandé d’empêcher Schneider de « faire une bêtise ». Il lui avait dit : « Je vous l’envoie. Si Lambert se manifeste, empêchez Claude de faire une bêtise… »

Schneider la lâcha et lui prit doucement la taille, l’écarta de lui et la contempla. Elle secoua la tête et les cheveux lui cascadèrent sur les épaules et dans le dos. Elle dit :

— Tu crois qu’il va venir ?

— Oui, fit Schneider.

— Tu penses qu’il va tirer ?

— S’il le peut…

— Pourquoi fait-il ça ?

Schneider grimaça. Il n’y avait plus trace de la moindre dureté sur son visage, rien que de la tendresse et de la lassitude mélangées. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix sourde, dépourvue d’animosité à l’égard de quiconque et de sarcasme. Matthieu Lambert avait disjoncté. L’enfer dans lequel il se trouvait ne devait guère avoir d’équivalent. Ils allèrent s’asseoir sur le divan et Schneider garda les mains de la jeune femme dans les siennes tout le temps.

— On ne sait jamais au juste ce qui se passe dans la tête d’un homme. Matthieu était une espèce d’écorché vif permanent. Nous nous sommes trouvés ensemble dans une opération sur la frontière… (Schneider baissa la tête, contempla la moquette, puis regarda Cheroquee au visage.) Sa section avait une position à tenir. Lorsqu’elle est devenue intenable, il a décroché en laissant des blessés…

La jeune femme attira le policier contre elle.

— Arrête, Claude, c’est fini… C’est loin, tout ça.

— Non, murmura Schneider. C’était hier. Les fells ont achevé les malheureux mais avant…

— Arrête, Claude, supplia Cheroquee.

— Il est revenu sur place, il a vu… Il y avait un jeune officier para sur les lieux… (Schneider appuya le front contre le sweat-shirt délavé.) C’est dur, Honey, très dur. Le jeune officier portait des gants, passés dans le ceinturon. Il a pris les gants et devant tout le monde il a souffleté Matthieu…

— Vous vous êtes revus, après ?

— J’ai été évacué sanitaire dix jours plus tard.

— Tu as couché avec Muriel ?

— Oui.

— Et il l’a su…

Schneider bougea doucement.

— Elle lui a dit. Elle lui a tout raconté, par le détail, où, quand, comment… (Il eut son rire amer, dépourvu de relief et de chaleur.) Une histoire d’une épouvantable banalité… Le Matthieu Lambert que j’avais rencontré tirait comme une savate ; en grattant un peu cette nuit, on a trouvé qu’il avait été noté comme tireur d’élite à l’instruction. Une suite d’erreurs…

Elle dégagea un bras, entoura les épaules de veste trempées.

— Tu n’es pas responsable, Claude.

— En partie, si…

— Tu ne pouvais pas savoir…

Schneider fouilla dans sa poche, en retira la photo recollée et dit :

— Muriel me l’a apportée, le premier jour. Entretemps, Matthieu n’a cessé de se rendre à la maison de campagne. Il aurait été facile d’y monter une planque…

— S’il vient, qu’est-ce que tu vas faire ?

Schneider se redressa, regarda la jeune femme dans les yeux.

— Sortir, Honey… Je vais sortir.

— Non, cria-t-elle. NON !

Schneider déclara, d’une voix lasse et sourde :

— Il y a eu deux mortes, Amour. Deux femmes qui n’y étaient pour rien. (Il lui sourit mais ses yeux étaient très gris et très mornes.) Il faut que tout cela finisse… Tu comprends ?

— Rien du tout. Vannier a dit qu’il envoyait du monde… Ils l’auront bien sans toi. Il a dit qu’il dégageait des effectifs, que Rambert était d’accord. (Elle ajouta, d’un ton grave :) Je ne veux pas te perdre, Claude. Ni aujourd’hui, ni demain…

Le téléphone sonna, Schneider décrocha, presque sans bouger. C’était Vannier. Cheroquee prit l’écouteur. La voix n’était ni vraiment sèche, ni affable. Elle ordonna :

— Vous restez où vous êtes, lieutenant… Nous avons effectué des vérifications et Lambert a acheté un break Volvo gris métallisé au début de la semaine. Nous avons entendu Maguy et j’ai personnellement terminé les constatations à la maison de campagne. Tout concorde et la diffusion signalement et véhicule est effectuée. Nous nous employons auprès de l’agence à obtenir un plan de votre zone résidentielle. (Vannier insista :) Vous restez où vous êtes. Il y a déjà du monde sur place. N’intervenez pas.

Schneider hocha la tête et dit :

— Oui, monsieur.

— Inutile de faire encore de la casse supplémentaire. Nous avons affaire à un malade mental. (Vannier changea de ton :) Vous avez eu une communication du SAMU. L’amie de Charles est sortie du coma et il y a tout lieu de penser que pour elle, le plus gros est passé. Je vous ferai un bout de visite vers dix-sept heures…

— Bien, monsieur, déclara Schneider.

— Profitez-en, lieutenant, rit soudain Vannier. Vous avez déjà eu des missions plus moches, n’est-ce pas ?

— Oui, admit Schneider.

Ils raccrochèrent ensemble.

Cheroquee se prit à rire. L’instant d’après, elle avait retiré son sweat-shirt et commencé à attaquer le nœud de cravate du policier. Du tonnerre craquait encore quelque part, au loin, sur les collines qui cernaient la ville, l’eau gargouillait dans les chéneaux et il faisait presque nuit, le poulet grillé embaumait le living. Schneider se défendit vaguement, mais ne tarda pas à se rendre aux raisons de la jeune femme.

Plus tard, la joue contre son torse, Cheroquee confia au policier :

— Je me demande parfois si tu ne serais pas un peu victime d’une conception de l’honneur parfaitement surannée… (Elle releva le menton et sourit.) Je me demande aussi parfois si ce n’est pas à cause de ça que je t’aime… En partie. Tu es tellement différent, Claude. Tellement respectueux…

Il eut un rire terne.

— Je ne sais pas si je suis respectueux… Ce que je sais…

Elle s’alanguit :

— Ce que tu sais ?

— Ce que je sais, c’est que le poulet ne va pas tarder à être carbonisé.

Ce qui la fit se redresser en hâte, déplier ses longues jambes fuselées et se ruer dans la cuisine. Schneider perçut le claquement du verre brisé et son cri étouffé. Sans qu’il s’en rendît compte, il se retrouva dans la cuisine, complètement nu et le .45 au poing. Cheroquee était debout et vacillait légèrement en se tenant la tempe gauche. Elle tourna la tête vers lui.

— N’avance pas, dit-elle d’un ton contrit. Je suis une fichue imbécile, je viens de briser le pot de moutarde.

Hagard, Schneider regardait la fenêtre et le visage de la jeune femme.

Il avait la figure terreuse et une de ses paupières battait sans cesse.

— Tire-toi de là, commanda-t-il d’une voix sourde.

Ce qu’elle fit, à pas comptés.

Schneider alla enfiler son vieux pantalon de treillis, passa la serpillière et alluma une cigarette. Il s’approcha de la fenêtre, regarda dehors. Il pleuvait moins. S’il était à la place du tireur, c’était précisément cette fenêtre et cet angle de tir qu’il choisirait : il y avait une trouée entre les peupliers, un chemin carrossable deux cents mètres plus loin.

Il n’était pas à la place du tireur.

Et le poulet n’était pas carbonisé…

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