CHAPITRE XIX

Bien qu’il fût physiquement et nerveusement épuisé, Schneider ne dormait pas. Debout dans le living, il écoutait au casque une vieille version de It ain’t necessarily so, et la trompette de Satchmo avait quelque chose de purement maléfique, accentué encore par les obligatos lancinants des cuivres, derrière, ça avait commencé sur un tempo ralenti, il y avait eu la voix sensuelle et insinuante d’Ella, un souffle venu du fond de la nuit, puis le rythme s’était accéléré ponctué de chorus solennels… Cheroquee et lui avaient fait et refait l’amour exactement comme ils se seraient déchirés, il était à vif et ressentait une espèce de remords lancinant, le sentiment que quelque chose avait cassé quelque part, la jeune femme s’était enfoncée dans le sommeil et il l’avait veillée longtemps, avait contemplé la silhouette de son corps et la forme de son visage recouvert de cheveux.

Cheroquee était sa vie.

Cheroquee elle aussi provenait du fond limoneux de la nuit et de l’eau noire, son sourire aussi avait quelque chose de maléfique, non pas parce qu’elle était une femme, mais pour une autre raison plus ample et profonde.

Schneider l’avait veillée avec un sentiment de plénitude et de souffrance mélangées, presque insupportables, puis il s’était levé sans bruit, avait allumé la chaîne, la jeune femme dormait dans la chambre à côté, il avait bu deux William Lawson’s sans que la souffrance s’atténue un instant.

Quand donc l’avait-il rencontrée ? À cette soirée à Nice ? Quel vêtement portait-elle, que lui avait-elle dit d’autre que bonsoir, avait-elle déjà son sourire qui l’épuisait et le laissait sans force et plein d’une intolérable tristesse ?

Schneider se massa longuement les tempes, puis il retira le casque.

À la lumière d’un spot placé dans les étagères, il composa un numéro de téléphone. Charles Catala répondit immédiatement.

— Quelque chose ?

— Oui, fit Schneider avec difficulté.

— Le flingueur ?

— Oui. Je passe vous prendre dans un quart d’heure.

— D’accord, répondit le jeune homme. Qu’est-ce qui se passe ?

— Des vérifications à faire…

Schneider raccrocha. Il s’habilla rapidement, boucla son ceinturon. Son visage était froid et inexpressif. Ils procéderaient aux vérifications et ils établiraient qui était le flingueur. La clé du mystère se trouvait dans le tiroir personnel de Schneider, dans son bureau au commissariat central. Elle n’avait pas cessé de s’y trouver depuis le début.

Il était deux heures dix.

* * *

Le téléphone sonna sur l’établi. Bubu annonçait, l’air blasé :

— Full aux as par les dames…

Il avait déposé le mince paquet de cartes sur la table, les figures contre le formica. Le contenu de trois boîtes d’allumettes de ménage s’entassait non loin de sa main droite, ce qui rendait raison de son extrême placidité. L’un des inspecteurs avait branché les grands ventilateurs suspendus dans l’obscurité aux poutrelles métalliques du garage. Il faisait donc raisonnablement frais.

Le colosse ne bougea pas.

— Décroche, ordonna l’un des deux flics, celui qui avait un .357 contre le flanc gauche.

— Pas tout de suite.

Ils comprirent que l’homme comptait les sonneries. À neuf, l’appareil se tut. Alors seulement, Bubu se souleva de sa chaise et se déplaça avec une agilité de chat autant que le lui permettait la chaîne des menottes et se posta près du téléphone. L’autre inspecteur avait déjà décroché l’écouteur et allumé le magnéto-cassette au micro plaqué par une ventouse sur le flanc de l’appareil.

La grosse pendule électrique murale au-dessus de l’établi marquait deux heures cinquante. Bubu décrocha dès la première sonnerie. La voix était celle d’un homme jeune et calme, au ton passablement amusé. Dans la patte du colosse, le combiné ressemblait fort à un jouet d’enfant. La voix dit :

— C’est moi. Tu laisses la grille ouverte, derrière.

— D’accord, grommela Bubu. Vous arrivez quand ?

— Ce soir.

— D’accord, répéta Bubu. Vous prenez le même emplacement ?

— Oui.

— Je vous laisse la clé comme d’habitude.

— Okay, enregistra la voix.

Ils raccrochèrent ensemble.

L’inspecteur reposa l’écouteur sur sa fourche. Bubu le regarda dans les yeux :

— Vous direz à Schneider que j’ai joué le jeu comme il faut, non ?

Le flic secoua les épaules. Il avait un visage agréable, gâché par l’expression méprisante de sa bouche. Il fit :

— On va voir… Tu peux nous avoir enflés. (Il ajouta :) Si c’est du zinc, ou si le tordu nous chie du poivre, c’est sûr que tu vas morfler un maximum.

Il se saisit d’un poste portable, appela la salle de commandement afin qu’on fît prévenir Schneider que le client avait appelé, mais ce fut la voix froide et calme, vaguement lasse, du policier qui intercepta la communication et répondit en direct. Le colosse s’était rassis à la table.

Entre ses gros doigts boudinés, les brèmes paraissaient animées d’une vie propre — et singulièrement autonome et complexe.

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