Valse…
Bal, petit bal, que chante le bon Francis.
Je ne suis pas endormi. Non, ç’a été juste un grand moment de langueur, très agréable, infiniment reposant. Et à présent ça danse. Et je songe à des endroits de ma vie où ça guinchait. Je déteste danser dans une salle faite exprès pour. Je trouve ça con. Lugubre. Des mecs qui se penchent sur des nanas en attente :
— Voulez-vous m’accorder ce tango, mademoiselle ?
Le mieux, carrément, ce serait de demander :
— Voulez-vous m’accorder votre cul ? J’ai un membre de dix-huit centimètres de long sur quatre de diamètre.
Ça serait plus franco, logique. Sympa.
Mais non, leur faut l’hypocrisie : jerk, slow, la trémousse, le frotte-nombril, la sueur, zizique en tête, zizique en cul !
Pour moi, danser, c’est un soir, dans une chambre, la femme que t’aimes, que tu viens de baiser royal et t’as la reconnaissance qui te déborde de partout. Et voilà que la radio joue un truc à fendre l’âme. Alors tu la prends dans tes bras, doucement, dans les pénombres, et tu te mets à danser sur place, que ça vaut pas le coup de voyager aux quatre coins de la pièce. Il suffit, comme ça, de la serrer, toute nue, contre toi, nu aussi. Une légère agitation, à peine, pas besoin, la danse c’est intérieur, c’est dans ta tête, c’est dans ton cœur, lové au fond de tes couilles. Alors bon, tu fermes les yeux. Tu la respires comme une fleur dans le jardin, au matin, avant que les chimisteries de la ville voisine viennent s’y déposer. Tu danses ton ivresse de l’aimer et de te régaler d’elle. T’accueilles la musique parmi vous deux, dans votre intimité, parce que c’est beau, la musique ; que ça va avec tout, surtout l’amour.
Moi, danser, voilà. Debout, immobiles, le nez dans une épaule de femme, les mains sur un corps de femme qui s’est déjà donnée, se donnera encore. Danser, dans les conditions que je te dis, c’est immobiliser le temps, l’espace d’un petit air. Bloquer les aiguilles de la vie. Plus penser à rien. J’ai plein d’airs dans ma tête. Des airs aux magiques enculades. Mes partenaires sont parties de ma mémoire, mais pas la musique. Dans, le fond, elles ne furent que la musique de la musique. Le reste, c’était moi, et je reste.
La valse…
Bal, petit bal…
Dans les films de René Clair, Carné, peut-être. Mais quoi d’aussi sinistre ? Et tiens, je vais te dire : ce qu’il y a de plus lugubre en ce monde, c’est de voir deux vieilles dames danser ensemble à la fin d’une noce. Des veuvasses qui n’inspirent plus rien, pas même la compassion, pas même la politesse. Des qui s’attardent obstinément, qu’on se demande pourquoi. Et quel plaisir elles peuvent escompter, de rester là, devant les autres, toutes lourdes de leurs ans, de leurs varices et de leur solitude ? Merde ! T’aimes la vie, toi ? Moi, y a des jours, je me demande ce qu’il faudrait pour m’aguicher. Peut-être les deux vieilles qui dansent, après tout. Oui, probable… Avoir le courage de les chibrer d’importance. S’engloutir dans leurs veuves moulasses décrépites. Ça doit payer. Mais je te répète : c’est le courage qui manque. On est trop à court, on ne va jamais au bout de ses propos. On a des bouts d’idée et on s’abstient de les réaliser. C’est timorant, l’existence. Au fil des jours elle te rejette et à la fin tu meurs pondu.
Valse, valse…
Mes potesses roulent l’une sur l’autre, l’autre sur moi. Ce plancher de camionnette sent le café, la farine. Comme quoi le véhicule ne doit pas servir uniquement à piéger des connards.
Ce roulis, ce tangage, c’est signé océan, ça.
Bon, la fourgonnette a été hissée à bord d’un barlu et on navigue. Le bateau en question ne doit pas être très grand, à la façon dont il roule. Je perçois les ahanements de ses machines. Je te parie un simple contre un double que nous nous trouvons à bord d’un vieux rafiot.
Qui nous emmène où ? Loin des côtes pour qu’on nous y noie ?
Je mets mes deux mains croisées en oreiller sous ma nuque.
Tant mieux que les pécores soient out. Ça me permet de gamberger à l’aise. J’aime bien, temps à autre, faire le point. Sur un barlu, c’est tout indiqué, non ?
Je récapitule les dernières vingt-quatre plombes. Le message dans la casquette, sur la plage. La séance au palais. Le triomphe de Berthe, promue égérie du président Chiraco. Notre promenade, l’orage, les compagnons de la pluie. La grotte. L’annonce du décès de Pantouflar. Les quatre guérilleros morts. La fourgonnette.
Y a du mouvement, tu diras pas ? C’est pas Les Trois Mousquetaires, mais je ne suis pas non plus Dumas, hein ? A Eve donnée tu ne regardes pas l’Adam. Et, en prime, t’as toutes les trois cents pages de la vraie littérature, dommage que mes polars n’en fassent jamais plus de deux cent quarante ! Merde, avec leur marotte de lésiner sur le papelard, au Fleuve, ils me laissent pas ma chance. Enfin, on m’héberge quand même dans les manuels. J’en possède déjà une flopée, sans blague. Je suis dans les vrais, les grands : Larousse, Bordas, Casterman, Hatier (à cheval et en voiture), dans d’autres z’encore, aussi huppés. Tu peux pas te gourer : j’sus à la fin, dans la para-littérature. Enfin je préfère appartenir à la para-littérature qu’à la littérature de para, c’est pas le même cierge qui coule.
Et bref, bon, il vous est arrivé tout ce cirque au San Bravo.
Va nous en arriver encore, tu parles, qu’on n’est même pas à la moitié du livre !
Est-ce qu’on va naviguer encore longtemps ?
T’as pas idée ?
Moi non plus.
Seulement pour toi, ça n’a pas d’importance, t’es pas l’auteur.
Je mate mes trois grands-mères, si belles, merveilleuses avec leurs jupailles retroussées. Bigrement tentantes. Il est vraiment azimuté, Tiago, de préférer la grosse Bertha à ces sujets d’élite. Je réfléchis comme ça que j’ai droit à une séance de super gala, mézigue. Dès qu’on aura l’opportunité, je m’offre une nuit de Valpurgis digne de Louis XV, juré ! mais pour l’instant elles sont pas d’attaque, ces chéries.
Bon, je change de position, car je commence à avoir le dos en tu sais quoi ? En dolori !
Bon, me fous à plat ventre.
Bonne idée, tu vas le comprendre avant longtemps, peut-être même avant moi.
Le menton sur les manos, je considère le plancher du véhicule puisqu’il compose pour l’instant mon unique horizon.
Je ne tarde pas à remarquer qu’il est constitué par des plaques d’acier qui sont vissées bord à bord sur des longerons.
Et, tout naturellement, l’éminent Santonio se dit que s’il parvenait à dévisser l’une d’elles, hein ? Tu m’as compris tu m’as ? Pas besoin de te faire un des seins.
Tu le sais, puisque nul n’en ignore désormais, je conserve sur moi, en permanence, deux objets de toute première nécessité : mon sésame, d’une part, cet outil modèle, cadeau d’un malfrat auquel j’étais sympathique, et qui permet d’ouvrir toutes les serrures ; plus, d’autre part, depuis quelque temps, un couteau suisse, bien superbe, rouge avec sa chère croix blanche si tant miséricordieuse et rassurante. Il comporte plusieurs lames. Note qu’il ne s’agit pas du modèle géant, celui à cent lames qui remplace une usine de mécanique. C’est l’un des ya intermédiaires : une grosse et une petite lame, des ciseaux, un décapsuleur de bouteille formant tournevis, un tire-bouchon, un poinçon. L’essentiel, quoi !
Le décapsuleur. Son tournevis. Au travail ! Chaque plaque comporte vingt-six vis. La chiotte, avec des vis, c’est que tu as les dociles et les récalcitrantes. Les dociles cèdent sagement à une pression ferme. Elles « viennent » sans truc férir, ces chérubines, et c’est un vrai bonheur de les voir grimper à soi, bien droites, le corps brillant, pareilles à de minuscules danseuses qui auraient oublié leur tutu. Les récalcitrantes te font penser aux teigneux de l’existence. A ces goitreux du cerveau, malcontents, rechigneurs, tendeurs d’embûches (de Noël), qui répondent « non » avant qu’on leur ait posé une question ; qui rêvent de rendre les roues carrées et de transformer le soleil en merde. Sur vingt-six vis, tu penses bien que je me heurte à vingt pour cent de mécontentes. Je les passe outre quand elles se mettent à me snober, continuant mon turf avec les gentilles.
J’œuvre dans un angle arrière du véhicule afin de ne pas être entravé, ensuite, par l’insurmontable obstacle du pont arrière. Vingt et une vis sont ôtées au bout d’un quart d’heure. Reste les irréductibles.
Elles se répartissent sur les quatre faces de la plaque, m’empêchant de soulever un bord d’icelle. Alors, l’Antonio génial, celui qui remplace les godemichés en panne et les époux en voyage, décide qu’aux grands maux les grands machins. Profitant de ce que ces trois jolies dames sont encore inconscientes, il compisse une vis. La recette me fut communiquée en son temps par un certain Alexandre-Benoît Bérurier, lequel vivait au vingtième siècle à Paris, Paris qui était une ville française à cette époque reculée. Ledit Bérurier, un jour que nous nous colletions avec les vis d’un verrou très vénérable, et donc rouillé, me révéla que l’urine émouvait les vis (et il mettait le mot vis au masculin, l’objet lui paressant viril. Il disait « un vis », lui qui en avait tant !).
Effectivement, mes efforts, joints à ma miction (de confiance), ont raison de l’entêtée. Et ensuite, d’une seconde. Deux côtés de la plaque sont donc libérés, trois vis restant farouchement sur leur position ; tu me suis ? Pas trop difficile ? Tu veux que je recommence ? Non ? Tu comprends vraiment ou tu fais semblant ? Et puis après tout, hein ? Bon ! M’aidant d’une cheville de bois prélevée sur l’une des caisses, je parviens à…
Oh, et chiasse pour toutes ces explications à la mords-toi le laineux. Tu t’en doutes bien, depuis le début, que je parviens à l’enlever, cette plaque. Alors pourquoi vais-je m’amuser à tirer à la ligne ? Je vais te dire, la nuisance, dans notre job, c’est qu’on est amené à truquer, mine de rien. C’est de la déformation, ça : parler pour ne rien dire.
Alors donc, je me débrouille pour ôter la plaque. Je fais la grimace en découvrant que l’essieu des roues arrière passe pile en travers de l’ouverture et que…
Allons, bon, je recommence ! Là aussi, tu penses bien qu’essieu ou pas, je vais me démerder pour sortir de ce fourgon. Pas facile, ça, tu peux me croire, mais enfin, à force de reptations et de mépris pour mes effets, j’arrive à me couler sur le pont du barlu qui nous emporte. Ça tangue tant et plus, et plutôt plus que tant. Je reste un bout de moment sans broncher, tâchant à me repérer. La perspective rasante ne me permet que d’apprécier la taille du bateau. Ainsi que je l’avais prévu, il s’agit d’un vieux rafiot. Il craque de partout et son bois vermoule. Son pont n’est large que de six mètres environ. Nous avons été chargés côté proue, bien entendu. Le barlu n’est pas conçu pour le transport des voitures car on nous a arrimés au moyen de filins fixés à la diable, dans tous les sens. Les roues du fourgon ont été maintenues par des pièces de bois sommairement clouées au pont. J’attends un peu, puis je repte vers l’avant du véhicule. Certes, je prends la précaution de demeurer au centre de celui-ci, mais je ne fais guère d’illuse quant à la précarité de ma position. Qu’un mataf y regarde d’un peu trop près et je vais être découvert (à poisson). Evidemment, il me faudrait la nuit. Une belle nuit sans lune. Je suis imprévoyant, en tant qu’affabulateur, je trouve : j’aurais pu déplacer l’action, la situer plus tard dans la journée, au crépuscule très propice. Mais non, carrément, je déboule aux aurores. Plein soleil. Va falloir s’accommoder, faire avec les moyens du bord, c’est le cas de dire !
Un bruit de voix. A cause du moteur et du flot grondeur, ceux qui se causent sont obligés de gueuler. Il faut coûte que coûte que je file mon petit périscope personnel hors de ma planque. C’est alors qu’il me vient une idée.
Je repte vers l’orifice. J’homme-serpente de nouveau, rengage mon buste statufique par l’orifice. Justement, l’une des sœurs est revenue à elle et considère la vie retrouvée d’un œil indécis.
— Hé, Mathilde ! je lui débigoche, car faut bien se décider à donner un prénom à une fille, de temps en temps, manière de se faire un palais, passez-moi le journal qui tapisse cette caisse vide.
Elle obtempère.
— Surtout, vous et vos frangines, ne bronchez pas avant que je vous fasse signe.
La donzelle acquiesce.
Moi, pour lors, je fais une espèce de grosse boule avec le baveux qu’en première page, justement, on peut admirer Tiago Chiraco inaugurant le salon du diabolo-menthe au hall des expositions de Bravissimo. Je perce deux trous pour mes châsses, je place le journal devant moi et risque ma bouille sous le pare-chnocks de la Mercedes.
Me faut pas longtemps pour retapisser le topo.
Au mitan du bateau, plutôt sur l’avant, il y a le poste de pilotage, vitré. Deux types sont à l’intérieur : l’homme de barre, et un autre zig frileusement engoncé dans un imperméable, coiffé d’une vilaine casquette très large, comme on n’en voit plus que dans les actualités sur l’exposition internationale de 1900. Les deux personnages matent vers le large, droit devant eux, donc me tournent le dos. Trois autres types bavardent sur le pont : notre chauffeur aux lunettes-miroirs, si serviable envers les stoppeurs (dont il est à la recherche) plus deux matelots basanés, loqueteux, cradingues, qui fument des moignons de cigare en crachant après chaque bouffée.
Un quatrième homme se pointe sur ces entre-choses, portant une sorte d’immense couffin empli de victuailles. L’instant de la bouffe est venu. Les autres se lèvent et se dirigent vers la proue pour jaffer, car ils seront protégés du soleil par l’ombre du poste de pilotage. Si je possédais une arme, peut-être tenterais-je quelque chose. Mais je ne dispose que d’un couteau suisse et ils sont six. Je réfléchis bien. La situation est délicate, mais non désespérée. En somme, pendant un bon moment nous n’aurons à nous gaffer que de deux mecs qui nous tournent le dos et qui, chose estimable, ne pourront nous entendre.
De mon œil de lynx j’apprécie les lieux. Et voilà que j’échafaude un plan qui, s’il est conduit à terme, nous vaudra de bons moments. Je me refuse à t’en dire davantage pour l’instant, sinon, par la suite, t’iras gueuler de partout que l’idée était de toi. Parce qu’alors, ta pomme, pardon, c’est pas les scrupules qui t’empêchent de ronfler ! Le jour qu’on distribuait la vergogne, tu t’étais barricadé dans les gogues, faut croire, pour en tellement manquer.
Satisfait par ce premier examen et les conclusions qui m’en résultent, je retourne à la trappe. Mes cisterciennes sont toutes réveillées. Je leur révèle ce qu’est l’instant présent et la manière dont j’envisage le suivant. Elles paraissent décidées à suivre mes observances. Je suis sobre dans mes exhortations.
— Si cela réussit, on s’en sort, sinon on l’a dans le cul.
Bien qu’elles aient déjà accepté beaucoup de visiteurs dans cette partie admirable de leur individu, elles paraissent farouchement partisanes de la première hypothèse. Et voilà, on s’y colle.
Pour commencer, je les aide à s’extraire. Ça n’a rien de duraille, car les deux messieurs du poste de pilotage, de par leur position élevée, ne peuvent voir ce qui se bricole sous la bagnole.
Lorsque, après maints efforts, nous nous retrouvons à plat ventre sur le pont, tous les quatre, l’instant crucial est venu. Que ceux qui ont un peu de religion se signent en trois exemplaires et déposent l’original au service des archives.
Sous le poste de pilotage se trouve la porte de la cambuse. Il s’agit donc pour nous quatre de franchir à découvert la distance de trois mètres environ qui sépare le fourgon de la ladite porte, sans être aperçus des deux hommes de quart (qui sont donc des hommes de moitié). Pour l’instant, ils continuent de deviser en matant sur l’avant, seulement il ne faut pas longtemps à un individu pour tourner la tête. Certes, l’homme est moins prompt que le caméléon ou le colibri branleur, néanmoins, même s’il fait de l’arthrite cervicale, un angle de nonante degrés (fussent-ils Fahrenheit) ne lui prend guère plus qu’une poussière de seconde.
Je compte sur la jacasse des deux types pour assurer la constance de leur position présente. J’explique à mes pisseuses ce que j’attends d’elles. Elles sont prêtes. Opération largage, kif les paras : go ! go ! go ! Et les voici à l’abri du rouf. Ça s’est passé avec une facilité déconcertante. Me reste plus à espérer que les déjeuneurs de l’avant n’aient pas oublié le sel ou n’aient pas besoin d’un kil de rouge supplémentaire.
A nouveau mon couteau suissaga, ce vaillant, cet indispensable auxiliaire combien précieux, entre en fonction. C’est mon tonton Agénor qui m’a initié à la beauté du couteau suisse. Il en avait une collection terrible, tonton, qu’il me montrait avec fierté chaque fois qu’on lui rendait visite, mes vieux et moi. Des à lame unique, des bilames, des tri et ainsi de suite jusqu’au mahousse des mahousses, non fourgué dans le commerce, un couteau servant d’enseigne, long de quatre-vingts centimètres et riche de cent lames dont certaines indescriptibles, que t’aurais pu pratiquer une laparotomie avec, démonter une locomotive ou construire une seconde tour Eiffel. Il l’avait acheté aux Puces, Agénor, car c’était le plus fameux pucier-man du vingtième arrondissement. Un forcené. Son univers, c’était le marché Biron, et puis l’autre aussi dont j’ai oublié le nom et qui est à deux rues du premier. Il y passait ses vékendes, l’apôtre ; fourguant tout ce qui lui tombait sous la main, des trucs obscurs, jamais commercialisés avant lui, et qu’il parvenait pourtant à brader après leur avoir fait subir une légère modification, ou les avoir dotés d’un mystérieux additif. Le risque, quand on se rendait chez tonton, c’était d’y oublier quelque chose : son imper, son pébroque, son briquet, n’importe. Dès qu’on avait tourné les talons, il engourdissait l’objet, Agénor, le remisait dans son placard magique, près des chiottes, et il fonçait ensuite le vendre aux Puces. Tu pouvais toujours revenir le chercher, pleurer que tu l’avais oublié sur sa commode ou dans le porte-parapluies du vestibule, il chiquait l’étonné, arrondissait ses yeux farineux de chat-huant qui se prend une calbombe de D.C.A. dans la poire. Mordicus il soutenait qu’il n’avait rien vu, rien trouvé : « Vous pensez bien, ma bonne Félicie, que si vous aviez laissé votre mallette chez moi, je vous aurais déjà téléphoné ! ». Il avait la voix et le maintien tranquilles et son innocence aurait impressionné un gendarme corse. Il attendait que tu caltes. Pas de pitié. Je crois pas que la cupidité le poussait, non, il obéissait à des mobiles plus enfouis, c’était un besoin de se pointer au Biron, un paxif sous le bras, et de le défaire devant ses revendeurs, ou bien, quand il traînait plusieurs trucs, il fourguait lui-même, sur un bout de carpette mitée, en bout d’allée. Et il lui est même arrivé une fois de vendre son haillon de carpette. Il était comme ça, Génor, avec ses cheveux gris séparés en deux par la raie au milieu, ce qui composait deux espèces de petites ailes sur sa tronche. Il avait un râtelier pas pensable, acheté aux puces, ça je l’ai raconté y a des lustres dans le Standinge, et qu’il s’était bricolé lui-même pour l’ajuster à ses gencives. Oui : un vice, les Puces, son aventure. Quand on se pointait dans son trois pièces, il vous détaillait d’emblée, de fond en comble, évaluant ce que vous étiez susceptible d’oublier. Vous laissiez votre manteau à la patère ? Vite il s’éclipsait pour aller accrocher son pardingue par-dessus, dans l’espoir que vous partiriez sans penser à votre propre vêtement. Un cas !
Et pourquoi je te raconte tonton Agénor à cet instant si crucial, si délicat ? Les souvenirs, c’est le chiendent de l’âme. T’as beau les sarcler, ils repoussent irrésistiblement.
Moi, du point de vue de l’action, j’en étais avec mon couteau suisse une fois z’encore. Dont je me sers tu sais pourquoi ? Pour dévisser les épissures des filins maintenant l’auto sur le pont. Comme les câbles sont neufs, c’est un jeu d’enfant. Bientôt ils sont disjoints et l’automobile redevient mobile. Alors je bondis à mon tour en direction du rouf pour rejoindre mes gentilles dadames.
— Qu’avez-vous fait ? me demandent-elles.
— Une diversion, rétorqué-je, vous allez voir.
Y a pas longtemps à patienter. Tangage et roulis conjugués ne tardent pas à libérer le fourgon de ses entraves. La voiture, malgré son frein à main, se met à glisser d’avant en arrière, à cahoter de droite et de gauche, puis de gauche à droite. Tout à coup, une lame un peu plus accentuée que les précédentes fait glisser le véhicule jusqu’au bastingage qui claque comme : une coquille de noix, du bois sec, du macaroni pas cuit, un talon d’athlète, les dents d’un poltron, des castagnettes, le compte en banque d’un producteur de films, les doigts d’un écolier, une porte dans un courant d’air, un drapeau dans un défilé, un bec, une affaire trop belle, un moribond (tu gardes la formule qui te plaît le plus et tu biffes les autres). Brusquement, le fourgon se trouve en équilibre instable, avec deux roues arrière dans le vide. Le mouvement plongeant du barlu le retient de basculer, mais sans le ramener sur l’avant. Cette pauvre Mercedes ressemble à une grosse bête blanche qui s’agrippe (de Hong Kong) mais va lâcher prise. C’est à cet instant que les deux gus du poste de pilotage s’aperçoivent du désastre. Le pilote actionne sa sirène afin d’alerter l’équipage.
Y a branle-bas de combat. Ça se pointe au pas de course. On dirait que le destin se paye leurs fioles et s’amuse à leur donner le spectacle, parce que, sitôt que les hommes sont rassemblés et qu’ils s’affairent pour tenter de maintenir le fourgon sur le pont, voilà le rafiot qui cabriole et, pouf, bonsoir tout le monde, la Mercedes disparaît.
C’est l’agitation indescriptible. Le barlu vire de bord. Les mecs galopent à la recherche de grappins, parce que la Mercedes doit flotter à la surface et ils veulent tenter de l’alpaguer avant qu’elle ne coule à pic. Un grand diable borgne, comme dans les films de corsaire, se pointe vers la cambuse. J’ordonne à mes fillasses de s’écarter. Le mec dévale l’escadrin. A la dernière marche, je le cueille d’un crochet du droit sur son lampion valide. Il croit que la nuit est tombée et il tombe aussi. Je l’assure d’un coup de talon sur la nuque. Et un de moins, un ! Le ligoter-bâillonner est facile, vu que tu disposes de davantage de corde sur un bateau qu’il n’en reste dans la réserve du bourreau de Londres.
Là-bas, à la proue, c’est le gros bidule. On s’agite, on vocifère, on brandit des gaffes, on en fait. Tout le monde crie des ordres, personne ne les exécute. Le type à l’imperméable qui se tenait au côté du pilote se pointe en gueulant plus fort que tout le monde. Depuis ma planque je peux le voir, comme tu peux voir la photographie de M. Jean-François Revel dans l’Express. C’est un gonzier un peu voûté, d’une demi-siéclée d’années, avec des lunettes et une barbiche blonde. Le gars, sans nul doute, qui chargea le mec de la plage de me remettre le message m’enjoignant de filer. Intéressant, non ?
Tu verrais la manière qu’il trépigne. Il jacte dans une langue que je ne comprends pas et qu’il m’est difficile de situer dans le vacarme ambiant.
Les autres s’agitent. Y en a un qui s’attache un filin autour du buste et qui se prépare à plonger, cependant que deux de ses potes tiennent l’autre extrémité de la corde.
Je me dis pour lors, et très succinctement, les choses ci-après : il y a sept hommes à bord. L’un étant neutralisé, il n’en reste plus que six. Sur les six, trois sont occupés à la manœuvre de repêchage, et un à celle du bateau. Ne reste de franchement disponible que le type à la barbiche et le chauffeur du fourgon. Et encore ont-ils leur attention mobilisée par ce qui se passe. Donc, c’est le moment d’essayer quelque chose. Seul inconvénient : le pilote qui regarde sur l’arrière et donc m’apercevra immédiatement, dès que je sortirai de mon abri. Seulement un vitrage le sépare du groupe arrière, et de plus il se fait un boucan du diable vers la proue. Par ailleurs, il ne peut pas lâcher sa barre. Rapidos, je fais l’inventaire de la cambuse, à la recherche d’une arme. Tout ce que je dégauchis, c’est un hachoir à viande dont la lame est épaisse comme un steak précisément.
— Vous allez voir comme les gens sont méchants, lancé-je à mes pouffes.
Et je joue ma grande superbe scène de Fort Alamo.
Sans m’occuper de rien, mon hachoir à la main, je fonce vers le groupe qui ne m’entend même pas arriver. Je suis instantanément sur les deux types arc-boutés qui retiennent leur pote. Mon coup d’épaule les propulse à la tasse et manque m’entraîner avec eux dans le bouillon. L’espace de pas longtemps, j’ai le temps d’apercevoir le fourgon dont seule la cabine avant se trouve encore au ras des flots, le reste ayant été inondé par le trou qui m’a servi à en sortir.
Je rattrape in extremis mon assiette pour faire front aux deux autres. Ma survenance semble les sidérer. Faut dire qu’il s’est produit, en des lieux réputés, des miracles plus aisément explicables que celui constitué par ma brusque présence.
— Les mains en l’air, sinon je vous fends la gueule, crié-je en brandissant mon hachoir ; fendre la gueule de mes contemporains, c’est ma spécialité.
A cet instant précis, une balle vient se planter dans le pont, à trois centimètres de mon pied gauche. C’est l’ahuri de pilote qui se paie de l’héroïsme en vrac. Je chope rapidos le chauffeur par les épaules et le place devant ma pomme. A cet instant, le verre droit de ses lunettes éclate parce qu’une seconde bastos vient de lui traverser la tronche et qu’elle est ressortie par l’œil. Je l’ai sentie, d’ailleurs, sillage brûlant contre ma joue[12].
Mon bouclier n’aura servi que l’espace d’un coup de feu et il me claque dans les doigts. Je l’abandonne pour choper le barbichu. Cézigue, tu croirais un acteur amateur hollandais dans le rôle de Trotski.
— Faites signe à cet abruti, là-haut, de cesser le feu, sinon il va vous assaisonner aussi, lui crié-je en anglais.
Il ne demande pas mieux et, de ses deux bras en ailes de moulin à vent (hollandais, je te dis !), intime au mitrailleur d’interrompre le massacre. Mais l’autre truffe humide ne l’entend pas ainsi. Il vient de découvrir combien il est sublime dans Le pont sur la rivière Kwaï et le voici qui continue de rester en position de tireur, comme dans les feuilletons bourrés de G-men, le coude gauche relevé pour former appui, la tête inclinée, un œil clos, le canon de son feu braqué dans notre direction. La situasse risque d’éterniser. Si j’avance vers le rouf, la perspective plongeante lui permettra de me cueillir. Et je ne vais pas demeurer ici jusqu’à la Saint-Trouducu, celle-ci tombant en décembre !
Alors je palpe les vagues du barbichu, et tu devines quoi. Parfaitement : il a un feu dans la poche de son imper. Un de ces parabellums qui crachent épais. Chétif comme est ce fougeux, quand il s’en sert, le recul de l’arme doit le faire tomber sur ses fesses !
De là-haut, le mec n’a pas eu le temps de piger.
Je le poivre dans la foulée, à l’instinct, sans viser. Le pistolet était branché sur le répétitif et mon nid de frelons se disperse en un gros glave terrifiant.
Là-haut, le gars a à peine bougé, simplement, sa tête s’est inclinée sur son bras replié et son feu a chu sur le pont.
— Il semblerait que les choses se soient décantées, n’est-ce pas ? dis-je au barbichu en le refoulant d’un coup de rotule dans le prosper.
Il trébuche, tombe à genoux et reste ainsi, sur le pont, comme un coureur de cent mètres dans ses starting-blocks, les mains prenant tout juste appui du bout des doigts en pattes de missile lunaire.
Je jette un œil en direction de la mer. Le fourgon s’est englouti, corps et biens. Les trois matafs barbotent désespérément. Bonne âme, je leur virgule une bouée moisie accrochée au bastingage et ils l’emparent avec ravissement. Je crie à mes rombières que tout danger est écarté, alors elles s’hasardent. Et puis, bon, je leur donne des instructions, comme quoi elles doivent dégauchir une longue corde et la lancer aux marins après l’avoir attachée à une grosse bitte.
Y a des moments, il ne faut pas craindre de laisser des initiatives aux gonzesses. Le M.L.F., je veux bien, mais alors qu’elles mettent la main à la pâte au lieu de toujours la mettre à la braguette.
Voyant qu’elles m’obéissent, je m’occupe de l’homme à la barbe blonde.
— A nous deux, Van Gogh. Le moment est venu de m’interpréter « Confession d’un enfant du siècle ».