— Terre ! Terre ! qu’hurlait la vigie de Colomb, en apercevant les gratte-ciel américains.
Mon mataf de veille, lui, égosille : « Bateau eau ! Bateau eau ! » C’est la nuit chutante. Le soleil pique sa tronche rougeaude dans la flotte et l’univers marin devient sanguinaire.
Tout le monde regarde l’en direction qu’il désigne et, fectivement, on voit se pointer le beau yacht blanc battant pavillon san bravien. Il approche rapido : tu penses, un Rivello Chichman à turbine des chantiers navaux de Marly-le-Roi, ce serait dommage !
Nous assistons à son jetage d’ancre, toujours émouvant, à quelques encablures, comme on dit puis, de nous. Un pavillon représentant une tête de nœud sur fond d’azur est hissé. Une sonnerie de trompette retentit, biscotte le président procède à son changement de costard : il troque en effet son uniforme de grand amiral admirable de la flotte contre une tenue de yachtman : bermudoche à fleurs, polo blanc, panama léger, grand cordon de saint Brave, patron de la patrie (qui protégea les Espagnols débarqués au San Bravo contre l’invasion indienne).
Enfin, ces différentes et pour tout dire multiples opérations étant accomplies, un détachement de la marine nationale ayant rendu les honneurs après une forte absorption d’ipéca (quand on est con, on le demeure), nous voyons une vedette rapide se détacher du yacht (lequel se nomme El Sublimissimo Presidente) et foncer droit vers nous. Un officier de marine (il se came en douce) est droit à la proue, la main sur la hampe du drapeau qui flotte au vent du soir. Il en prend plein sa gueule de raie que je ne distingue pas encore très bien, malgré mes jumelles, mais que je vais avoir l’occasion de regarder comme je te vois, d’ici un peu moins de pas longtemps.
Pour te parler franchement, et pourquoi non ? Nous nous pratiquons depuis assez de temps pour n’avoir à nous cacher que l’essentiel, s’il fallait encore faire des cachotteries avec le superflu, merde ! Pour te parler franchement et massivement, reprends-je, je suis profondément intrigué.
Drôle de micmac, n’est-il pas vrai ?
Le barbichu nous kidnappe et nous embarque à bord d’un vieux barlu, ce afin de nous emmener très au large pour y attendre le président Chiraco. Or, ce président nous a eus à dispose, dans son palais, dont il nous en a virés comme des malpropres. Cette conduite paraît aberrante, moi je te le déclare tout net. Et, malgré le danger sous-jacent, je désire en apprendre davantage.
On ne se refait pas, comme disait Notre Seigneur Jésus-Christ. Tiago Chiraco pouvait tout contre nous. Il pouvait nous faire : embastiller, écorcher vif, énucléer, écouiller (en ce qui me concerne), battre à mort, disparaître, cul-de-bassefosser, expulser, sodomiser, lire du Robbe-Grillet, manger de la merde ; il pouvait disposer de nos personnes à sa guise (qui est encore plus grande morte que vivante). Alors, pourquoi ce rendez-vous en mer ? Ah ! si le barbichu voulait bien parler… Mais, hélas (de trèfle) il possède cette richesse incommensurable que représente le silence. L’avenir appartient à ceux qui parlent, et le présent à ceux qui se taisent. Bien ma veine que d’être tombé sur une carpe et non sur une carpette !
Bon, v’là la vedette.
Tout immaculée dans la nuit tombante qui fait frissonner l’océan. Son officier fringué de blanc aussi, le regard torve comme une morve, il chafouine des prunelles et du sourire, l’apôtre.
Je l’accueille, très sobre, distingué même, sans vouloir en rajouter, en un garde-à-moi plein de prudence.
Il me salue militairement, à la manière des marins san braviens, c’est-à-dire en se prenant les burnes de la main droite et en s’enfonçant l’index gauche dans le rectum grâce à une fente astucieusement ménagée dans le fond du pantalon (le slip n’existe pas dans la marine san bravienne, il a été remplacé par la culotte Petit Bateau, à trous).
Il ne paraît pas surpris que ce soit moi qui l’accueille.
— Je viens prendre livraison des trois filles, Excellence, qu’il m’annonce.
Je réprime : une grimace, un cri de surprise, un sursaut, un borborygme et une mutinerie de mon cœur surmené.
— Elles sont ici (les Moulineaux), mon subcommandant, dis-je.
— Alors, qu’elles viennent (Autriche[13]), me répond-il sans machin, comment dit-on ? Non, pas sans jambages, mais sans aménité !
Et, avant que j’eusse le temps de faire un mouvement pour alerter mes poulettes, il ajoute :
— Où est l’homme qui les escorte ? Ici ?
Moi, tu me sais ? Dans les cas difficiles, je suis toujours à la hauteur. Tout autre, moins armé contre les débridances de la stupeur, répondrait : « C’est moi, mon père, si c’était un curé qui me pose la question, ou encore, « c’est moi, monsieur l’agent », s’il s’agissait d’un agent, enfin tu es trop féru d’Archimède pour ne pas avoir compris le principe[14]. Mais illico dare-dare, la pensée me vient que ce messager à gueule de forban pourri, et bravement vérolé de la queue et du mental, me prend pour qui je ne suis pas ; qu’à la manière, en outre, dont il a articulé sa question, il ne nourrit aucune sympathie pour « l’homme qui les escorte », et je m’empresse de rétorquer, agrémentant de l’inflexion, de l’œil et du sourire :
— Nous avons dû le neutraliser, mon superbe-commandant-beau-comme-un-paf.
— Montrez-le-me !
Docile, je-le-lui-le, en l’emmenant dans la cambuse où le ci-devant barbu est en train de gésir dans ses liens.
Ce que je fais là est culotté, car il se pourrait que l’officier de farine (il est en blanc) connaisse mon petit copain, encore que sa frime privée de poils et passablement noircie ou rosie soit difficilement identifiable.
— Ecce homo, fais-je sans sourciller, comme si je lui désignais un paquet de lessive, dont on vit l’époque, tu t’en rends bien compte ; à croire, quand t’ouvres la téloche, que l’ultime souci des humaines est d’avoir un linge « plus blanc » sans bouillir ni cracher dessus, miraculé d’enzymes (la boum).
L’envoyé de Chiraco acquiesce. Et alors, je vais te dire, mais surtout reste calme, panique-toi pas : il tire un pétard de sa ceinture et, posément, comme un postier oblitère les timbres d’un recommandé, il lui tire quatre bastos dans la carcasse : deux en pleine poitrine, deux autres en plein baquet.
Et bibi élève sa belle âme aussi haut qu’il le peut. Et il chocote à outrance en songeant que les matafs du bord vont probably se précipiter et raconter ma petite mutinerie. Par mesure de chose, je garde ma paluche crispée sur la crosse de feu se trouvant en ma pochession, prêt à perforer l’officier.
Lui, il visionne les trois donzelles vertes de frousse.
— Dites-leur d’embarquer, aboie-t-il, le président vénéré a horreur d’attendre, il est déjà en pleine surexcitation et il a fallu lui faire deux savonneuses avant d’arriver.
Serait-ce à dire que Chiraco, revenant sur son premier mouvement de répulsion, aurait pris l’envie de ces demoiselles ? Et qu’il compte les fourrer express ?
— Vous allez embarquer, mes chéries, dis-je à mes compagnes, surtout ne parlez pas de moi, c’est bibi qu’il croit avoir exécuté.
Elles glaglatent, les fées.
— Et nous, que va-t-on nous faire ? elles z’hoquètent.
Que les gens, tu les connais ? Ce souci d’eux-mêmes, merde ! Toujours préoccupés de leur petite personne au lieu de penser à la mienne. Moi, moi ! Ce que j’aurai entendu ce croassement. Ah ! leur peau, dis donc, c’est quelque chose ! Et même quelqu’un ! Ils n’en changeraient pas pour tout l’or du world, ces tordus.
— Vous, dis-je, votre beauté vous préserve. Vous êtes entrées en grâce ; le président va faire votre fortune, promis, juré. Maintenant, caltez, volailles, sinon ce vilain trucideur va coller un chargeur neuf dans son drageoir et vous faire passer le goût du haricot rouge.
Rendues dociles par cet avertissement, elles résignent et se dirigent vers la vedette que des marins du yacht les aident à y descendre en se rinçant la rétine.
— Je vous demande pardon, mon hyper-commandant, murmuré-je, quelles sont les instructions, maintenant ?
— Terminé, vous pouvez rentrer. Si le magistral président a besoin de vous, il sait où vous faire atteindre, n’est-ce pas ?
— Naturellement. Puis-je me permettre une autre question, mon sublime commandant ?
— Laquelle ?
— Le président avait honoré de ses grandissimes et fabuleusement sublimes faveurs une dame française de belle corpulence ; en est-il toujours satisfait ?
L’autre pouffe de rigolade.
— Vous voulez parler de la vaca ! Elle est dans les geôles du palais, car il en a eu vite assez ! Il est probable que Son Altesse Présidentielle la fera forniquer avec quelques porcs avant de la faire lâcher sur la grand-place depuis l’hélicoptère de l’armée, car le monumental président ne dédaigne pas la plaisanterie à l’occasion.
Il me resalue militairement.
La vedette s’éloigne.
« Mes » matelots n’ont pas bronché. Et je pige soudain la raison de leur passivité : en constatant que l’officier me saluait, puis qu’il revolvérisait mon prisonnier, ils ont conclu que j’étais bien en cour et jouissais de l’approbation du tyran. Désormais je suis tabou.
On flanque le corps à la mer.
Accoudé au bastingage, je le regarde tournoyer dans l’eau noire, à la lueur de nos feux de position. La vedette emportant mes gerces est rentrée au bercail. La nuit est truffée d’étoiles qui mirobolent au firmament. La lune voudrait bien être de la fête, mais un accumulus de cumulus lui voile la face et elle ne se montre que brièvement, lorsque son éventail floconneux s’écarte un brin.
« Et maintenant, San-Antonio, me prends-je à partie, que vas-tu faire ? »
Je suis officiellement mort. Pas pour longtemps car, lorsque nous serons à terre, les marins vont parler. Sœur Berthe est embastillée. Les trois souris se trouvent à pied d’œuvre, seule chose franchement positive dans tout ce bigntz. Car enfin, on est venu ici pour cela, hein ? Que celle qui est chargée « du travail » l’accomplisse donc. Et alors, le sol san bravien sera débarrassé de son Amin Dada.
Comment diantre va-t-elle s’y prendre pour liquider le dictateur ? Enfin, c’est son affaire. Si elle y parvient, peut-être serons-nous sortis de l’auberge ? Seulement, pour l’instant, il va falloir se mettre le nez au sec, et ici la chose n’est guère fastoche.
— Quels sont les ordres, commandant ? me demande le malabar.
— Nous retournons à notre point de départ, mon ami.
Ma décision est aussitôt répercutée. Mes gonziers s’agitent. Nous virons de bord. Bientôt nous défilons devant le yacht présidentiel illuminé. Doit y avoir fiesta sur le « El Sublimissimo presidente ».
Bonne bourre, señor presidente !
Je vais me chercher un bouffement à la cambuse afin de me défringaler l’estom’.
Je somnolais probably, vaincu par la fatigue et la nuit, bercé par la danse du rafiot sur le flot d’encre.
Et me voilà à sursauter parce qu’on vient d’ouvrir la porte du rouf à la volée. Illico je dégaine mon arquebuse. Inutile, les intentions du marin qui se tient dans l’encadrement ne sont pas belliqueuses. Au contraire, il semble plutôt avoir besoin de réconfort (des halles).
— Señor commandant, il glapitouille, l’épidémie !
J’achève de m’éveiller tout à fait.
— Comment, l’épidémie ?
— Carburo est en train de mourir, señor commandant, il est verde, et il ne peut plus respirer.
Carburo ! Qui c’est ça, Carburo ?
Je me dresse pour accompagner le matelot jusqu’au poste de pilotage. Malabar est à la barre, derrière lui, allongé sur le sol, j’avise l’homme que je fis prisonnier naguère, dans la cambuse, celui auquel mes trois copines enseignèrent le jeu délicat du coiffe-cierge polisson. Il est raidi, écumant, vitreux, cireux, soufré. Pas beau à voir. Pour tout te dire, exactement semblable, ô mon frère, aux partisans que nous avons découverts morts, le précédent matin, dans la grotte de la cascade.
— Epidémie ! Epidémie ! Epidémie ! psalmodie Malabar, par trois fois, comme le coq de Saint-Pierre.
Je me penche sur le malheureux qui en profite pour rendre tu sais quoi ? Le dernier soupir. Que je me demande bien d’ailleurs à qui il l’avait fauché.
Ce soupir ultime, si ténu, si plus rien, eh bien, je vais te dire, mon con : c’est pour moi, tout à coup, la bourrasque de la vérité. Ce souffle dernier, totalement dernier, combien menu et imperceptible, cette intime exhalaison me claironne le grand air de la vérité.
Je viens enfin de piger. De tout comprendre. Avec quelque retard sur l’horaire, j’en conviens, mais quoi, Einstein aussi a eu des ratés. Lui-même ne l’a-t-il pas été dans un premier temps ?
Mes trimelles, mon prince, mes triplées, mes sœurs catastrophes, elles ont la mort EN elles. Putes, elles la transmettent avec leurs sexes mignons. On leur a fait subir je ne sais quoi qui les a rendues semeuses de crève rapide. Elles tuent qui les baise et ne le savent point. Comme quoi, il vaut mieux être leur pédicure que leur amant ! Et sans doute ignorent-elles cette effroyable particularité. Voilà pourquoi elles chiquaient si bien l’incompréhension et l’innocence ! Ce sont d’innocentes créatures récréatives qui propagent un mal sans rémission au cours de leurs ébats. Leurs mignons frifris sont plus redoutables qu’une ligne à haute tension qui traîne au sol ; pires qu’une réelle épidémie de typhus ou de fièvre bubonique, supérieurement calamiteux. Et soudain me revient à l’esprit la remarque d’un des « Quatre » lors de notre ultime entretien avant le départ :
— Naturellement, il va de soi que vous êtes un gentleman et que vous laisserez ces demoiselles tranquilles !
Dit sur un ton tranchant, espère. Un ordre, quoi ! Et la preuve, malgré l’appétit sexuel que tu me connais, je me suis abstenu de frivoler avec mon cheptel. Dieu soit loué (avec dépôt de garantie) ! T’imagines que je me les embourbe en camarade, à l’hôtel ? La petite tringlée mutine, style sieste polissonne ! C’eût été possible, non ? Et même normal.
— Epidémie ! redit Malabar.
Je le rassure :
— Non : crise cardiaque.
— Vous croyez, señor commandant ? se met-il à espérer.
— Si. N’ayez pas d’inquiétude.
Au loin, droit devant : les feux du port… Des rouges, des verts. Et puis d’autres, plus banaux, moins fanals.
Je consulte ma montre, n’ayant pas de médecin à disposition pour me donner l’heure. Elle raconte deux plombes du mat. Je me livre à un rapide calcul, duquel il ressort (à boudin), en me basant sur les expériences antérieures et en supposant que Chiraco ait assouvi fissa sa frénésie sexuelle, qu’il ne lui reste guère plus d’une heure ou deux à vivre.