Elle venait de faire deux fois le tour du lycée André Sarda et se sentait lasse ; pas tant pour la marche que cela représentait mais à cause de la tension mentale consécutive à ses intenses réflexions. Lorsque la sirène marquant la fin des cours retentit, elle était en poste près de la cabane de cantonnier. Marie-Marie constata qu’une maille de son bas venait de filer et qu’une « échelle » s’élargissait le long de sa jambe gauche. Il était trop tard pour tenter de stopper le désastre avec un point de vernis à ongles.
Elle regarda la ruée classique des enfants, sorte de flux toujours pareil qui jaillissait du bâtiment, assoiffé de liberté. C’était comme d’habitude les plus jeunes qui s’échappaient les premiers. Les grands, déjà atteints par les prémices de la maturité, se montraient plus calmes, plus lents.
Des professeurs partaient en même temps qu’eux, l’air grave et distant. Marie-Marie patienta jusqu’à ce que la cour fût vide.
Après une ultime hésitation, elle pénétra dans l’établissement. Une puissante odeur, bien connue d’elle, l’atteignit comme une lame du passé. Toutes les écoles, grandes ou petites, dégagent ce parfum de papier, de craie, d’enfance.
Dans le hall d’entrée, se trouvait, à droite, la loge du gardien. Ce n’était pas son logement, mais une sorte de bureau où s’entassaient des paperasses, des objets perdus par les élèves, des outils de première nécessité. Le préposé commençait à ouvrir la mallette repas contenant son déjeuner.
C’était un grand type brun, au front dégarni et aux abondants sourcils en forme de moustache dalienne. Il avait un visage étrange (plat avec cependant des pommettes saillantes), qui incommodait.
Marie-Marie lui demanda si le proviseur se trouvait encore au lycée. L’homme répondit par l’affirmative et lui indiqua le bureau, au fond du couloir de gauche. Elle s’y rendit.
Avant de toquer à la porte, elle crut percevoir des chuchotements, et jugea bon de tousser pour annoncer sa présence avant de frapper.
On lui cria d’entrer.
C’était la pièce classique, un peu solennelle, aux murs garnis de vieilles bibliothèques emplies d’ouvrages barbares et de classeurs modernes, anachroniques par rapport au mobilier. Le proviseur était un quinquagénaire agréable, à l’épaisse chevelure poivre et sel. En face de lui se tenait une femme en manteau rouge et bonnet de laine (un professeur, estima Marie-Marie). L’arrivante eut l’impression qu’il y avait « quelque chose » entre eux et que leurs chuchotements de naguère dénotaient une intimité certaine. D’ailleurs, la femme au manteau rouge sembla embarrassée et prit congé du proviseur.
Celui-ci, par contre, conservait une parfaite aisance dont on devinait qu’elle lui était naturelle.
— Je vous prie de me pardonner, commença Marie-Marie, j’aurais dû solliciter un rendez-vous…
Le proviseur eut une vague mimique qui confirmait la chose, pourtant il dit avec courtoisie :
— Du moment que vous êtes là, madame… Vous êtes une maman d’élève ?
— Non, non ; je ne suis pas mariée, fit Marie-Marie avec une gaucherie qui l’irritait.
— Vous démarchez pour une maison de commerce ? Si c’est le cas, je dois vous dire que l’Administration…
Elle sourit.
— Pas davantage, monsieur le proviseur. Je suis enquêtrice[15] pour une maison d’assurances et je cherche un professeur dont j’ignore le nom.
— Voilà qui est peu banal !
— N’est-ce pas ? Tout semblerait indiquer que le professeur en question travaille dans votre établissement. Il s’agirait d’un homme bien pris, assez élégant, au regard pénétrant et à la calvitie distinguée.
Le proviseur l’écoutait avec une bienveillance amusée.
— J’ai trente-trois professeurs dans mon lycée, fit-il, dont un bon tiers correspond plus ou moins à vos indications, car on ne peut guère appeler cela un signalement, n’est-ce pas ?
— Attendez, fit Marie-Marie, tout à fait à son aise maintenant.
Il eut un geste de prélat :
— Mais j’attends, mademoiselle, j’attends…
— Le professeur en question, reprit-elle, porterait une chevalière d’or marquée d’un écusson. En outre, il est vraisemblable qu’avant de venir ici, il aurait exercé à Lyon et, avant Lyon, à Bourg-en-Bresse.
Son interlocuteur opina.
— Voilà du positif, admit-il. La chevalière, hum, beaucoup d’intellectuels ont la coquetterie d’en porter une, mais ce cheminement professionnel doit vous permettre de mettre la main sur votre homme, en admettant qu’il travaille ici.
Elle adressa au chef du lycée André Sarda[16] une moue suppliante tout à fait irrésistible.
— Pensez-vous pouvoir m’aider, monsieur le proviseur ?
— Mais très facilement, mademoiselle, je vais me faire adresser par l’Education Nationale une photocopie du dossier de chacun des professeurs susceptibles de correspondre à celui que vous recherchez. Revenez demain soir après les cours. Comme le lycée sera fermé, contournez les bâtiments. Mon logement de fonction est situé derrière. Vous verrez une petite maison qui ne ressemble pas à grand-chose : béton et briques de verre. Disons à sept heures car j’ai un rendez-vous à l’extérieur. Au cas où j’aurais un peu de retard, ma femme vous recevra.
Il se leva, signifiant la fin de l’entretien.
Marie-Marie pressa avec ferveur la main qu’il lui présentait.
Elle parle du nez, la Violette de Parme. Le rhume du siècle ! Du cercle ! Polaire !
Elle murmure :
— Vous havez, monhieur le directeur, hen ai ma claque !
Elle s’explique :
— Deux nuits à filocher Natacha à travers le bois of Boulogne, à la regarder pomper des nœuds à travers des pare-brise.
Même que ce morninge, sur le coup de trois plombes, un monsieur a pénétré d’autor dans sa tire à elle pendant qu’elle jouait l’angèle gardienne, l’ayant prise pour une autre pute. Il avait le paf à l’air, sous son pardingue. Un chibre d’au moins trente centimètres dont elle arrivait même pas à faire le tour avec ses doigts. Afin de ne pas l’intriguer par une pruderie de mauvais aloi, elle l’a écrémé vite fait sur le gaz ! Le noctambule était ravi et lui a attriqué un bif de cinq cents pions.
— Tu vois, gouaillé-je, tu as une carrière de remplacement en perspective, ma loute. Je te parie qu’avec ta rotation de menteuse et ton coup de glotte, tu serais cap’ d’affurer une brique par nuit !
— Je vous remercie, dit-elle, pincée. Alors quoi, dois-je continuer ?
— Inutile. Si le « Baron » avait voulu scrafer Natacha, il l’aurait déjà fait. Peut-être ne s’intéresse-t-il pas aux médias, à moins qu’il n’ait éventé notre ruse ?
Mon biniou intérieur grésille tandis que son voyant vert appelle au secours. Je décroche.
— Le principal Pinaud demande à être reçu, monsieur le directeur, déclare le planton d’un ton rigolard.
— Qu’il entre !
— Je dois me retirer ? demande Violette avec la voix d’une qui souhaite m’entendre répondre par la négative.
Magnanime, je lui dis de rester.
Le Vétuste montre son nez en échine de chèvre. Puis le retire pour dire :
— Entrez donc, ma chère amie, n’ayez pas peur !
Surgit alors la mère Larmiche, beurrée comme une coquille d’escarguinche à la parisienne, au point qu’elle titube.
En y regardant d’un tout petit peu plus près, César Pinaud se trouve dans un état similaire. Ils décrivent des « 8 » pour gagner mon bureau et s’affalent dans les deux fauteuils me faisant face. La mère repousse le sien avec son gros cul immonde et choit comme une poire blette sur le parquet. Violette l’aide à se redresser d’abord, puis à s’asseoir. Mémère a toujours son infâme cigare planté dans la bouche tel un thermomètre de vétérinaire dans le fion d’une vache. La cendre dudit pleut sur son corsage.
J’attends, ferme sur mes positions, les explications du Richissime. Ce dernier me sourit assez niaisement pour un homme possédant un tel Q.I.
Il bafouille :
— J’espère que nous ne te nous dérangeons pas, An… toine ?
— Au contraire, réponds-je, c’est l’heure de mes attractions.
Il rit comme brait un âne.
— J’étais allé, pardon : j’étais été procéder à une fenouille, pardon : à une fouille chez… heug, madame. Pour faire la grève, pardon, la trêve des con… fiseurs, je l’ai emmenée déjejeuner chez Lasserre…
— La moindre des choses !
— Repas délicat…
— Vins capiteux, si j’en juge à la façon dont vous êtes maquillés de l’intérieur, comme dit le grand Patrick.
Il hoche la tête, ne disposant plus de suffisamment de clairvoyance pour ergoter.
— Mon idée, enchaîne-t-il avec effort, c’était que…
Puis, tout de go, il s’endort sur lui-même.
— Apporte une serviette mouillée ! enjoins-je à Violette.
Nous ranimons le Dinosaure en bassinant sa vieille face plissée soleil. Il rouvre ses vasistas et ses paupières grincent comme deux poulies rouillées.
— C’est à quel sujet ? demande-t-il.
Ce qu’ils tiennent, les deux ! Mémère en écrase à mort, tassée entre les bras de son fauteuil ; son cigare grésille au creux pubien de sa jupe.
— On devrait les laisser cuver, déclare Violette.
Ça me paraît judicieux comme suggestion. Tant mal que bien, on traîne le couple jusqu’à mon nid d’amour après avoir étalé des linges de bain sur le plumard pour le cas où il se produirait des incidents de parcours. Ils gisent en un attendrissement pêle-mêle, foudroyés par l’alcool. Un miracle qu’ils aient pu arriver jusqu’ici. Je comprends pourquoi la voix du préposé avait des accents ironiques pour m’annoncer pépère.
— Qu’ils reposent en paix ! soupiré-je en me retirant.
L’homme pénétra dans la chambre de « Friandise » avec une grâce de danseur. Il portait des gants de caoutchouc jaune. D’un regard, il comprit que la pièce venait d’être dûment fouillée, du moins dans sa partie gauche (par rapport à la porte). C’était un technicien trop averti de ces choses pour que les détails consécutifs à une perquisition ne lui sautent point aux yeux.
Il s’immobilisa, perplexe, vaguement déçu. Son désappointement venait de ce que la chambre n’avait pas été « complétement » fouillée. La conclusion s’imposait : celui qui venait de l’explorer avait trouvé ce qu’il cherchait, puisqu’il avait abandonné « le chantier ». Parce qu’il était scrupuleux, il se mit tout de même au travail dans la partie droite ; mais le cœur n’y était pas et, effectivement, il ne découvrit rien qui l’intéressât.
Puisqu’il se trouvait « en place », il étendit ses investigations aux autres pièces du modeste logement, toujours sans succès.
Alors il arracha ses gants couleur de soufre, les roula en boule avant de les glisser dans la poche de son imperméable de soie noire doublé de fourrure.
Il était glacé et furieux en songeant que ces deux petits enculés l’avaient joué.
Je passe par le Bois en rentrant à Saint-Cloud, opérant un détour pour essayer d’apercevoir la belle Natacha aux longues gambettes.
Elle est à son poste.
De loin, tu sais qu’elle fait illusion, la mère ? Ses longues bottes, sa toque de fourrure, sa jupe rudement fendue pour pouvoir laisser admirer sa culotte de dentelle quand elle arpente le ruban contribuent à lui donner de l’allure. Enfin, une « certaine » allure, faut pas pousser !
Je stoppe à sa hauteur et la voilà qui m’aborde la bouche en love, la voix Marlène :
— T’as envie de vivre une passion avec moi, Chouchou ?
— Je ne pense qu’à ça, réponds-je en me penchant vers elle.
Elle me reconnaît et se fait furax.
— Ah ! vous, bravo pour la protection rapprochée ! Elle est où votre policière de mes fesses, ce soir ? Si votre tueur m’embarque, je fais quoi ?
— Pas de panique, ma grande ! On ne peut pas conserver toujours le même dispositif, non ? Ce serait le meilleur moyen d’attirer l’attention. Te bile pas : la Rousse te protège.
Faut savoir mentir quand il s’agit de réconforter son prochain.
Pour lors, la voilà rassérénée.
— Ah ! bon. Ceci dit, j’ai rien remarqué d’anormal. Par contre, un qui fait un schprountz pas possible, c’est le gars Ali ! Je savais les melons vindicatifs, mais lui, il bat les records. Il a juré d’avoir la peau de l’assassin, et si ses efforts aboutissent, il l’aura.
— Qu’est-ce qu’il maquille ?
— Il a mobilisé toute une armée de troncs pour faire votre boulot.
Là, mes poils sous les bras se défrisent un tantisoit.
— Qu’appelles-tu « faire notre boulot », Fleur des Neiges ?
— Ils interrogent toutes les tapineuses du Bois, tous les travelos, tous les mateurs, les branleurs. Une vraie chasse à courre, parole !
— Pour essayer d’apprendre quoi ?
— Ce que vous n’arrivez pas à savoir vous-mêmes, les draupers !
La salope ! Se fout de ma gueule ! Ma gueule de môssieur le dirlo de la Police parisienne !
— En ce cas, bonne chasse !
Je lui fais une décarrade à l’emporte-pièce qui balance trois mètres cubes de gaz carbonique dans sa frime de radeuse.
Et puis me voilà chez m’man. Le silence de la nuit, sa fraîcheur (si fraîche qu’il gèle !).
Je trouve Félicie devant la télé. Elle regarde « La marge du cercle » consacrée à l’incidence de la noisette caramélisée dans la chirurgie dentaire.
Ma vieille éteint le poste et vient me bisouiller.
— As-tu mangé, mon grand ?
Son constant tourment, à m’man : la bouffe de son Antoine. Elle a, une fois pour toutes, réglé son existence en fonction des repas que je prends ici à des heures plus ou moins insensées. Rien qui la désespère davantage que lorsque je lui réponds que je n’ai pas faim.
— Je me suis fait monter un casse-graine de la brasserie.
Elle éplore :
— Tu vas te détraquer l’estomac si tu te nourris de la sorte, mon chéri. J’ai préparé une tête de veau pour demain, veux-tu la goûter ? Je n’ai plus que la sauce gribiche à faire.
— J’ai jamais refusé de la tête de veau, m’man, même en venant de manger des crêpes au sucre. Marie-Marie est déjà couchée ?
— Elle a téléphoné qu’elle ne rentrait pas.
Une vilaine bestiole aux dents pointues me mord le cœur. La jalousie, tu connais ? Irraisonnée, comme toujours. Assoupie mais qu’une pensée réveille !
— Ah bon. Et pour quelle raison ?
Un mari ! J’ai le même comportement qu’un mari, c’est-à-dire qu’un cocu (en puissance pour le moins).
— Elle dit qu’elle espère dénouer ton mystère demain et qu’elle entre en loge pour méditer ; elle ne veut pas subir ton influence.
— Sainte Marie-Marie, pleine de grâces ! persiflé-je. Et elle entre en loge où ? Au Carmel ?
— Elle ne l’a pas précisé. Ça te chiffonne ? questionne Félicie avec une fausse innocence.
— Elle est libre ! répliqué-je.
— Il ne tiendrait qu’à toi qu’elle ne le fût plus, note maman. Quand je vous vois réunis, tous les deux…
— Tu te dis que nous formons le couple idéal et que nous aurions des enfants primés dans les comices agricoles ?
Elle soupire en préparant sa sauce pour la tête de veau. Elle hache un œuf dur.
Je la biche aux épaules.
— Je le sais que c’est là ton rêve, m’man. T’aimerais te trouver une sorte de remplaçante pour plus tard. Seulement voilà, tu es irremplaçable ; quand tu ne seras plus là, en admettant que je ne me fasse pas trouer la paillasse avant ton départ, ça fera comme si on rasait entièrement la forêt des Vosges en n’y laissant qu’un seul sapin. Je serai ce sapin, m’man. Debout, tout seul, dans un univers anéanti.
Une larme tombe dans la vinaigrette qui va être trop salée.
Et, juste à propos, le biniou carillonne. Je bondis, plein d’espoir : la Musaraigne qui a besoin de me parler avant de s’endormir, tu paries ?
Voix de femme. Mais c’est Violette.
Je l’ai laissée dans mon bureau, après qu’elle m’ait confectionné un chouette calumet (le calumet de l’happé, comme je dis puis). Mission : attendre le réveil des deux vioques et interviewer Mister Pinuche des concerts parisiens. Elle roupille dans le grand canapé de cuir, roulée dans une couvrante. C’est une gonzesse au poil (et à poil sur commande).
— Les deux monstres ont refait surface ? crois-je deviner.
— Affirmatif, monsieur le directeur. Et savez-vous ce qu’ils font ? L’amour !
Un frisson polaire me glamahuche l’épine dorsale depuis la troisième lombaire jusqu’au fion.
Oh ! le Pinuche, ce courage, cet héroïsme ! Cette bestialité. Doit être encore comateux. Ne réalise pas l’ampleur de son entreprise. Pour tirer une douairière comme la mère Larmiche, faut bien davantage que de la santé : de l’inconscience.
— Tu es sûre ?
— Certaine. Je dormais et ce sont les glapissements de la vieille qui m’ont réveillée. La vraie partie de jambons. Il la brosse en levrette.
— Ça lui évite au moins de contempler son visage, philosophé-je.
— Que comptez-vous faire ?
— Manger de la tête de veau en éclusant un gorgeon de Cahors.
— Vous ne revenez pas ?
— Faut d’abord voir si c’en vaut la peine. Après leurs galipettes, demande au vieux Castor ce qu’il voulait me dire et rappelle-moi.
Elle chuchote :
— Vous entendez ?
— Non, quoi ?
— Mémère qui prend son pied, tout bouge dans le secteur. Dites, il est encore vert, le César.
— Non, rectifié-je : il l’est déjà ; c’est pas de moi mais de Jules Renard.
— Tu la trouves comment ? s’inquiète Féloche en montrant mon assiette.
— C’est une œuvre ! réponds-je. Cuisson parfaite, bidoche extra. C’est pas un enviandé ton boucher, ma vieille chérie.
— Je l’ai fait venir de notre Bas Dauphiné dans un récipient frigorifique.
Pour ma brave femme de mère, tout ce qui émane de notre contrée natale est surchoix.
Je tranche l’épaisse langue avec une lame effilée. M’man a toujours eu des couteaux bien aiguisés, déplorant que la plupart des restaurants, fussent-ils de qualité, mettent à la disposition des clients des yas aux lames inefficaces.
Moi qui ne suis pas très viandasse, je raffole de la tronche de veau. Pourtant une tête, dis, si tu y réfléchis ? La grosse menteuse rugueuse qu’il faut peler comme une banane, les joues grasses et craquantes. Je devrais gerber ; mais non, je m’en goinfre.
Félicie me regarde claper kif les lardons de Fatima mataient la Vierge. Ça fait partie de nos instants privilégiés, ces bouffes nocturnes.
On est là, face à face. Je dévore sa tortore, elle me regarde manger ; on s’aime jusqu’au bout du monde, jusqu’au bout de la vie. C’est moins ardent, moins fou que l’amour passion, mais c’est tellement plus confortable, plus chaleureux, plus émouvant.
— Téléphone ! soupire ma vieille.
— Déjà ? fais-je, la bouche pleine. Et je vais décrocher.
Dis, elle est vachement harcelée, ma ligne : cette fois, c’est Bérurier.
— Que t’arrive-t-il ? dis-je, presque irrité.
Ce gros sac à merde qui vient m’arracher à la félicité, je l’emplâtrerais !
— J’ai obtenu grain de courge, annonce-t-il.
— A savoir ?
— J’y ai passé des heures, mais j’ai fini par faire causer le marchand de came.
Bon Dieu ! J’avais complètement occulté l’incident, comme on dit de nos jours. Maintenant, on n’oublie plus : on occulte.
— Alors ?
— Faudrait qu’tu vinsses, mec. Ça urge !
Je voudrais en savoir plus, mais il reste buté.
— Viens, que je te dis ! T’as le cul rouillé d’puis qu’t’es dirlo ?
— Où es-tu ?
— Tu sais not’ maison de campagne à Nanterre dont Berthy a hérité d’sa sœur infirme : la grosse qui chiait sous elle ?
Ma mémoire éléphantesque me restitue une gentilhommière de planches et de tôle ondulée soutenue par des étais au sein d’un jardin-terrain vague de banlieue.
Je revois un chéneau à la Dubout en train de dégobiller l’eau de pluie dans une bassine ; un vilain chien jaune attaché par une chaîne devant un tonneau vide lui servant de niche ; et puis, dans un logis invraisemblable, la sœur aînée de Berthe : un monstre amphibien empilé entre les bras d’un immense fauteuil de bois fait sur mesure. Apparition de cauchemar sur la face de quoi tout choit : les yeux, les joues, les bajoues, les lèvres. Une écroulade sans limites et visqueuse ! Un dévalement irrépressible de graisse, de chair à demi morte et d’organes devenus superflus. Le corps n’était qu’un magma enveloppé d’étoffe, où les bras, les seins, le ventre se confondaient pour ne plus former qu’un tas indiscernable, énorme, puant. J’avais appelé cette chose venue d’ailleurs (et qui y retournait) madame, l’avais saluée, honorée d’un sourire. En retour, je n’avais reçu qu’un regard qui ressemblait à deux œufs cassés et le plus long filet de bave qu’il me fût donné d’admirer.
— Oui, oui, réponds-je, je la vois très bien.
— C’est là qu’ j’sus v’nu av’c le vendeur de came. T’auras p’t’êt’ du mal à t’ reconnaît’, biscotte ça s’est bâti à tout-va dans les alentours et les environs. Tu prends la grande avenue et quand tu vois un’ estation B.P., aussi sec t’enquilles la p’tite rue qu’est en face. Not’ villa est à main droite, deux cents mètres z’après.
— J’arrive !
— Voilà que tu dois repartir, mon pauvre grand ? soupire maman. J’espérais que ta qualité de directeur te permettrait de mener une existence plus calme…
La coquine ! Je comprends pourquoi elle me poussait tant à accepter cette promo.
— Voyons, m’man, tu sais bien que je ne serai jamais un sédentaire. L’immobilisme, c’est la mort ! L’homme qui cesse de remuer entre en agonie sans s’en apercevoir.
J’achève hâtivement (et c’est grand dommage) la tête du brave veau dauphinois venue se faire déguster à Paris.
— J’adore quand elle est craquante, assuré-je à ma petite folie. Et cette sauce ! Réussir ça en moins de cinq minutes, faut être douée !
Elle a une façon de rire, rien qu’avec les yeux, qui n’appartient qu’à elle, Féloche. Je la fixe un peu, mais c’est pas correct d’admirer sa mère la bouche pleine. Plus inconvenant encore que de parler. Je détourne mes carreaux des siens. Peut-être qu’on se dit pas suffisamment les choses, qu’on se laisse baiser par les pudeurs ? Le drame c’est qu’on n’arrive jamais à communiquer totalement avec ceux qu’on aime. Bêtement, on en garde pour soi, se consolant en pensant qu’on se mettra à jour plus tard. Seulement voilà : y a pas de plus tard !
De loin, je vois la tire de service stoppée tout contre la masure. Je me range derrière elle et vais toquer à la porte vitrée que l’on a gracieusement aveuglée en collant du papier journal sur les carreaux. Fort heureusement, ce sont des pages de Télé 7 Jours, et on y peut admirer force vedettes de la télévision : Bruno Masure à l’œil pétillant, l’adorable Sophie Davant, Patrick Sébastien avec sa chevelure à ressort, d’autres encore, mais des cons !
Le bruit de mon arrivée a alerté Bérurier, lequel me crie d’entrer.
Décidément, cette bicoque est riche en « spectacles forts ». Le fauteuil géant de l’ogresse disparue est toujours là, lui, mais agrémenté de coussins cretonne. Aujourd’hui, c’est le marchand de neige qui l’occupe. Il s’y trouve entravé par un spécialiste du ligotage scientifique. Tout au fil de fer galvanisé, s’il vous plaît ! Les bras rivés aux accoudoirs, les chevilles aux montants du siège, la poitrine contre son dossier. Il a les deux pommettes pétées, ainsi que les deux « arcanes souricières », et les feuilles nettement décollées de leur branche. Néanmoins, il rit comme un bossu et chantonne allègrement Boire un petit coup c’est agréable !
Bérurier est assis devant une table et dévore des cervelas posés sur un papier. Chacun d’eux lui permet deux bouchées. Il trempe le cervelas dans un grand pot de moutarde extra-véhémente avant de le croquer et ponctue ensuite d’un verre de picrate.
— J’ai biché une d’ ces fringouzes, dit-il, ’reus’ment qu’on garde toujours quéques babioles de dépannage à la villa.
Je désigne sa victime.
— Toi, au moins, tu n’as pas peur des bavures, Gros ! Tu sais qu’il en a déjà pour quinze jours d’hosto au compteur ?
— Ça l’empêche pas d’êt’ gai, objecte Dubide.
— Justement, que lui as-tu fait pour qu’il le soit tellement ?
Il me désigne une petite bonbonne dans sa jupe de paille, posée à même le plancher.
— Calva ! explique-t-il. Un cousin de Saint-Locdu-le-Petit qui l’ distille en loucedé. Quand t’est-ce je retourne au pays, j’en ramène plusieurs bonbonnes. Faut dire qu’y cueille mes pommes d’la ferme pour le faire. C’t’un produit somme toute personnel. Tu veux l’goûter ?
— Pas à cette heure. Je montre l’entravé.
— Et tu lui en as fait avaler ? Acquiescement muet du Mammouth.
— Pas qu’un peu ! Au début, y refuserait d’boire. Y a fallu qu’j’le morigénasse pour qu’y comprenne où qu’était son intérêt.
— Il en a tuté beaucoup ?
Le Gros répond par ce bruit que fait le gars marrant à qui tu demandes s’il aime les haricots secs.
— J’peux pas t’dire. La bonbonne était pleine, vérifille d’ toi-même !
Je soulève le récipient. Misère : il n’est plus qu’au tiers plein (terre-plein).
— Il va en crever ! protesté-je.
Béru a cette réponse désarmante :
— Et alors ? Tout l’ monde meurt !
Tout en consommant ses cervelas joufflus, Alexandre-Benoît me livre le produit de sa pêche. Après avoir absorbé (de mauvaise grâce) un litre et demi (environ) de gnole, l’homme a commencé à se raconter. Sa Majesté a continué de l’arroser (mais c’était maintenant le « camériste » qui en redemandait). Il ressort (pas à boudin : à cervelas) de cet interrogatoire que ce ne sont pas les gars de l’Organisation qui ont refroidi Larmiche. Impossible, pour la bonne et péremptoire raison qu’ils ne le connaissaient pas. Le réseau de drogue est terriblement cloisonné.
Le souffre-douleur du Gros, un certain Chaufroix (de volaille) reçoit la marchandise d’un homme dont il a livré les coordonnées à mon pote, mais il ignore tout, absolument, des autres membres du trafic. Lui, il a organisé personnellement son petit réseau de dealers, auquel appartenait Larmiche. En tout huit mecs (dont il a également balancé les blazes au cours de son traitement éthylique). Donc, il n’y a pas que lui qui pouvait scrafer « Tarte aux fraises (des bois) ». Non seulement il n’avait aucune raison de le faire, car il ignorait l’incident de son arrestation, mais en outre, le soir du meurtre, il se trouvait à Marseille, chez son fournisseur. Il peut le prouver !
Ces nouvelles me désappointent (d’asperges). Un mystère de plus à résoudre. Je croyais dur comme Defferre (en voilà un, tiens, qui était brave) que la mort de Larmiche était imputable au réseau de came !
Et puis non, tu vois…
Je soupire :
— On pédale à vide, Gros.
— Ça nous fait de l’entraîn’ment pour quand on pédalera pour de bon, rétorque ce philosophe.
— Comment vas-tu résoudre le problo de monsieur ? m’enquiers-je en montrant l’homme attaché.
Il hausse les épaules.
— Tu rigoles ou tu te marres ? Ce nœud, j’y ai fait signer ses déclarations à propos de son bizenesse. Quand il aura récupéré un peu, j’l’ramèn’rerai à Pantruche et j’y dirai d’rester sage si y veut pas qu’j’l’emballe.
« Ent’ des années de mitard et quéqu’ points d’soudure, m’étonn’rait qu’il hésite. »