Lorsque la vie reprend son cours normal, je vais retrouver mes copains.
Ils dorment encore. Au soleil, il devient boa, Béru. Je secoue Pinaud et je dis à Sirk de se lever.
— Mon pote, fais-je à ce dernier, si la chance ne fait pas trop sa chichiteuse avec nous, il se pourrait que nous quittions le patelin dans pas très longtemps.
Son regard s’allume.
— Vraiment ?
— Mettons dans deux ou trois jours, poursuis-je. Seulement il faudrait que tu me trouves un moyen de correspondre avec Béotie. Ça doit exister, ici, non ?
— Je l’ignore, se renfrogne-t-il.
Il se dit, le pauvre Sirk, que si notre départ est subordonné à l’installation d’une ligne téléphonique Aigou-Béotie, on est encore en vacances chez Obolan pour un bout de temps.
— Il y a probablement une liaison radio, fait-il.
— Alors cherche où elle se trouve, Pinaud t’accompagnera.
Et je fais un signe éloquent à la Vieillasse pour lui demander de veiller au grain.
Pendant leur absence, le Gros (enfin réveillé) et moi, mettons au point notre spectacle du lendemain. Car il y a cela à quoi il faut songer. Nous sommes ici en qualité d’artistes. Nous devons exécuter un numéro.
Béru calme mes craintes.
— Ne t’occupe, Gars. Je vais faire une démonstration de catch qui fera tout le succès de la soirée.
— À condition que tu aies un partenaire ! objecté-je au modeste.
Il secoue vigoureusement ses — précisément, vigoureuses — épaules.
— C’est pas les partenaires qui manquent, dans ton palais des mirages, Mec.
Pour plus de sûreté, comme on dit à la P.J., je demande audience au souverain. Il nous reçoit pendant son petit conseil.
Je suis confus de pénétrer dans cette salle où s’organise la vie de l’émirat. Il y a là le président du conseil des sages : le grand Jmèmeti avec son gonfleur d’applaudimètre particulier, le gros Pomppi, surnommé le doux par opposition à son prédécesseur qu’on avait sobriqué l’amer. Ont pris place également autour du tapis (d’Orient) vert, Ben Jiskar, le secrétaire d’état à l’indigence, Pie-Z’Allhé, le ministre des sables et cactus ; Malchnouf, l’emballeur de Vénus de sa majesté ; plus le vice-sous-secrétaire d’État à la sécheresse ; plus le colonel Ganache, attaché par les pieds à la maison personnelle de l’émir ; ainsi que l’intendant général des feuilles de rose et l’amiral Mar-El-Delplata, commandant en chef de la mer de sable. C’est vous dire si je suis impressionné.
Lorsque les présentations sont achevées, je dis à Obolan ce qui nous amen.
— Vous tombez comme jeûne pendant le Ramadan, déclare sa Gracieuse Majesté. Justement, nous étions en train de régler les festivités de demain.
Je me permets de lui demander quel sera le déroulement desdites. Il m’apprend que le matin, à partir de onze plombes il y aura corso fleuri. Puis déjeuner en plein air. Ensuite sieste. À quatre plombes, les vraies festivités démarreront.
Il a déjà à son programme un dompteur de serpent à lunettes, le célèbre Ben Lissak. Puis un ballet de filles nues arrivées du sultanat de Kelkroupkellha.
Un mangeur de feu et un montreur de photos pornos complètent sa distribution. Par conséquent, il compte sur nous pour donner du corps à ce spectacle.
— Mon collègue que voilà, dis-je, en montrant Ben Béru, est soucieux. Il voudrait avoir des partenaires à la hauteur pour son exhibition de catch.
— Qu’à cela ne tienne, déclare Obolan, superbe.
Il s’adresse à Abdel-huèner, son ministre des loisirs et de la prostitution réunis.
— Cisavapha fricsionla ! lui dit-il.
L’interpellé touche son front, sa bouche, sa poitrine, son nombril et s’abîme dans d’intenses réflexions. Lorsque la fumée de son cerveau surmené commence à lui sortir par les narines, il répond.
— Fopapou cépapa danlézorti !
Approbation de l’émir.
— Le nécessaire sera fait, promet-il. Votre ami aura son adversaire.
Nous nous inclinons et sortons.
Lorsque le soleil commence à rougir le sable à l’horizon, à l’heure où le chacalot (ou petit chacal, ne pas confondre avec le cachalot) jappe pour appeler sa maman aux pis gonflés, Pinaud et Sirk rentrent au palais.
Il semble joyce, le père Pinuche.
— T’as du neuf, Vieillard ? je le questionne.
— Et du raisonnable, fait-il.
— Raconte.
— Figure-toi, commence-t-il, que nous avons demandé des tuyaux à des soldats, ceci afin de ne pas éveiller de soupçons, justement. Le militaire qui nous a renseignés était un garçon bien de sa personne, à la mine éveillée et au sourire engageant. On sentait, rien qu’à le voir, qu’il…
— Je ne te demande pas de me raconter sa vie, Pinaud.
Sirk, agacé, prend le crachoir.
— Nous savons où se trouve le bâtiment des communications télégraphiques. Il est juste derrière le palais, sur la hauteur. Une demi-douzaine d’employés s’y roulent les pouces et une sentinelle monte la garde devant l’entrée.
— C’est tout ?
— Absolument tout. Seulement il y a un hic : les particuliers ne peuvent utiliser ce centre. Il appartient à Sa Majesté l’émir. Si un commerçant de la ville a un message à adresser, il doit confier celui-ci au ministère de l’intérieur qui lui donne ou non avis favorable.
Je fronce le nez. Le message que je voudrais expédier n’est pas soumettable aux services du gars Obolan, vous l’avez déjà deviné, non ?
— Il est comment, ce bâtiment ?
— Assez simple, fait Pinuchet, qui sait lire parfois dans le fond de ma pensée aussi bien que Mme Irma dans le marc de caoua.
— Des barreaux aux fenêtres ?
— Oui.
— Plusieurs entrées ?
— Deux. Les employés habitent la construction.
— Très bien, nous verrons, le moment venu, la meilleure manière de procéder.
Je suis commak, les gars. Je compte toujours sur l’inspiration. Jusqu’alors, vous le savez, elle ne m’a jamais fait défaut. Le propre de la vie c’est d’être mouvante, malléable, façonnable. Sa consistance change d’une seconde à l’autre. Peut-être que ça provient des conjonctures astrales, je ne vous dis pas le contraire. En tout cas, chaque instant exige une recette particulière. Vous mordez ? Hé ! Je vous cause ! Soyez pas toujours dans le cirage, mes lapins.
Y’a des moments, franchement, c’est fou ce que vous me faites de la peine. Vous êtes plus dans le circuit. Vous coltinez votre pauvre destin comme un boy-scout son sac tyrolien, en oubliant un peu de vivre. C’est glandulaire ou quoi ? Y a des pilules pour votre cas, mes fils. Le salut, il est chez votre pharmago habituel. Faites un traitement, et quand vos cellules grises auront eu droit à un bon rodage de soupape, dites-le-moi, qu’on essaie de rigoler ensemble au moins une fois. D’ac ?
On achève la journée par un solide galimafrage.
Et chacun regagne ses appartements.
Il fait doux.
Ah ! la puissance lénifiante des nuits kelsaltipes !
Un clair de lune couleur de-ce-que-vous-voudrez-pourvu-que-ça-soit-jaune se faufile dans ma chambre, polisson !
Je me tourne et me retourne sur mes moelleux coussins en pensant à des trucs rigoureusement étrangers à ma mission. Il se dit, votre fougueux San-Antonio, que ce genre de mission manque de bergères. Voilà un bout de moment que j’en ai pas cramponné une dans mes bras et je commence à avoir de l’amertume dans le bas-ventre.
Quand on pense, que juste au-dessous de moi, il y a le harem de l’émir Obolan, mieux achalandé que les Galeries Lafayette, admettez que ça fait frissonner l’honnête homme en parfait état de marche, hein ?
J’essaie de fermer les yeux et de m’abandonner au sommeil. Y a pas mèche. La nuit d’Arabie me porte aux nerfs, à la peau, partout.
Les solides ronflements des autres ne m’encouragent guère à les imiter. Ce que ça peut être hideux, le sommeil. Ce coma bruyant, torturé, cette bête inconscience m’effraient. C’est ridicule. C’est pitoyable. L’homme est fait pour rester éveillé et pour mourir. La part du feu qu’est le pageot, je voudrais pouvoir la supprimer. Toujours conserver son self-control, ne plus être un homme de quart, parmi tant et tant d’autres, mais un homme d’entier, ça devrait être bath, il me semble.
Pas un souffle. De l’extérieur me parviennent des senteurs de plantes opiacées qui m’émoustillent davantage.
Et brusquement, je me dresse, le cœur en surmultipliée. J’ai la certitude fulgurante qu’il y a quelqu’un dans ma chambre.
Effectivement, une silhouette est debout près de la porte.
Je porte la main sous mon oreiller, là où j’ai planqué mon canif-campeur.
— Chut ! me module-t-on.
La silhouette s’avance et pénètre dans le rayon de lune. Alors là, mon palpitant qui faisait du trot attelé pique un grand galop lorsque je reconnais Lola, la favorite de l’émir.
Dans sa grande sagesse flicarde et franco-cartésienne, il se dit, votre San-A., que si un locdu quelconque découvre la présence de cette souris dans ma chambrette de garçon, j’aurai droit à un siège tellement pointu qu’il me remontera jusqu’au gosier.
Par ailleurs, cette présence féminine me fait trouver bon la vie.
Lola vient s’asseoir au bord de ma couche. Maintenant je me félicite d’être cerné par les ronflements tumultueux de mes camarades. Le fracas de cette bataille nasale couvre le chuchotement de la fille, car elle me cause.
— Vous êtes français, n’est-ce pas ?
Elle s’exprime dans la langue de Victor Hugo, de Balzac et de Georges Simenon (lequel est également connu sous le pseudonyme de Balzac 00.02) sans le moindre accent. Ou plutôt si elle en a un : l’accent parisien.
— Quelle idée, ma belle ! je lui gazouille.
— Je le suis moi-même, fait-elle. J’habitais rue du Chemin-Vert.
Une nostalgie de Paris chante en moi sa musique accordéoneuse et tristette. La rue du Chemin-Vert… Les Grands Boulevards… La Bastille…
— J’ai tout de suite reconnu Sirk Hamar, ajoute-t-elle.
— Quoi ?
Je veux bien que l’Arabie soit le pays des sortilèges, mais admettez qu’une pareille déclaration couperait les bras à un eunuque !
— C’est à cause de lui que je suis ici, dit Lola.
Et la gente enfant me raconte son histoire. Comme elle doit me la chuchoter, elle est obligée de se blottir tout contre moi. Une merveille de cette qualité, blottie contre moi, ça crée non seulement un courant de sympathie, mais en plus un courant à haute tension, vous pigez ?
Elle était secrétaire chez un coulissier. Un jour, elle est tombée amoureuse d’un beau garçon qui se prénommait Rodolphe, comme dans Eugène Sue, mais qui jouait les Jules, nonobstant son prénom ronflant. Il appartenait à un gang dirigé par Sirk Hamar. Il a fait croire à la gosse qu’il lui payait un voyage de rêve au pays des feuilles de roses en bâton. Rodolphe était censé partir le premier pour affaires. Lola devait le rejoindre. Quand elle s’est pointée à Beyrouth, une belle bérouthe l’attendait, qui lui a fait prendre un deuxième zinc pour le Kelsaltan. Ensuite, c’était râpé. Des messieurs (et des dames) extrêmement documentés l’ont séquestrée pour lui apprendre l’amour oriental. Au début, fatalement, réalisant ce qui lui arrivait, elle a regimbé, la pauvrette. Mais les coups de fouet se sont mis à pleuvoir dru. Y a que le premier pas qui coûte. Comprenant que la seule manière d’adoucir son sort était de jouer le jeu, elle s’y est piquée (au jeu) et elle a vite obtenu sa licence de licence. Elle s’est même payé le luxe de sortir première de sa promotion en décrochant le prix du Harem général.
Obolan, qui renouvelait son stock de femmes, l’a achetée et, devant sa science, en a fait sa favorite. Voilà !
Triste histoire, on en conviendra, mais que peu de femmes ont vécue.
Un silence suit cette pénible confession. Je le mets à profit pour rouler à Lola une galoche princière.
— Tu devrais me montrer un peu ton catalogue, ma petite compatriote chérie, sollicité-je de sa haute bienveillance.
— Ne sois pas impatient, mon chou, qu’elle répond. J’en ai autant envie que toi. Un Français ! Je croyais que jamais plus je ne pourrais en embrasser un.
Elle combat son pessimisme par un mime humide qui me permet d’admirer la voie lactée en Gevacolor et sur écran panoramique. Y a la Croix du Sud qui étincelle et la Grande ourse qui vient lui faire une petite visite.
— Je crois que j’ai tout compris, murmure Lola.
— Qu’as-tu compris ?
— Tu es un type du deuxième bureau, n’est-ce pas ? C’est à propos de l’avion, que tu enquêtes ?
J’en suis abasourdi.
— C’est ton petit doigt polisson qui t’a dit ça, ma poule ?
— Oui. Tu as amené ce saligaud d’Hamar parce qu’il parlait notre langue, vrai ou faux ? Et comme vos précédents envoyés n’ont pas rejoint leurs bases vous vous êtes déguisés…
— Continue, tu m’intéresses, Lola.
— C’est tout. Je suppose que tu recherches les deux gars prisonniers ?
Eh bien ! en voilà une qui a touché sa ration de méninges à la distribution et qui sait s’en servir.
— Ils le sont toujours, prisonniers ?
— Je pense…
Je bondis :
— Et où sont-ils détenus ?
— Dans les prisons spéciales, je suppose.
— Lesquelles se trouvent ?…
— Je te montrerai.
Je la saisis par la taille.
— Quand ?
— Demain, pendant la fête. Mais à une condition !
Prêt à tout, le San-A. Quand il a un cataplasme de pin-up sur la poitrine, il vendrait la Chambre des Députés avec son contenu au premier chiffonnier venu.
— C’est accepté, ma gosse.
— Quand tu repartiras, tu m’emmèneras avec toi. J’étouffe dans ce palais. Je n’en peux plus.
— Je te promets, petite Lola.
Elle me récompense par un bouchaboucha pompeur.
— Dis-moi, l’interrompais-je, les deux hommes blonds qui habitent chez Obolan, ce sont des Russes, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Que cherchent-ils, à l’emplacement de l’atterrissage ?
Elle secoue la tête.
— Je l’ignore. Je ne sors jamais et je ne sais rien de ce qui se passe en dehors du palais.
Nous nous en sommes assez dit comme ça. Maintenant nous devons nous en faire.
Et nous nous en faisons.
Elle me révèle le coup du rossignol dans le rosier sableux, ensuite c’est l’arabesque fantôme, le shâh persan, le shâh persé, le raton-baveur, le croissant de lune dans le train, le train des équipages dans la lune, si-tu-n’en-veux-pas-je-la-remets-dans-mes-fèzes et, son morceau de bravoure : la nuit des rois sur le mont Chauve.
Bref, lorsque la gentille enfant me quitte, silencieusement, comme elle est venue, je me dis qu’après tout le sommeil a du bon pour l’homme qui a su bien remplir sa journée, sa mission et ses devoirs de mâle.
— À demain, toi sans qui l’amour ne serait que ce qu’il est, lui dis-je. Dès que mon numéro de tir sera fini, on se retrouvera ici.
Elle acquiesce et me dit, tendrement :
— À demain, Paris !
C’est gentil, non ?