CHAPITRE IX

Nous pénétrons dans le palais par une entrée dérobée (Dieu sait à qui) et une porte lourde comme le regret que j’ai de Paris se referme derrière nous.

— Et voilà le travail, ronchonne Sirk.

C’est plus Sirk Hamar, les gars. C’est Sirk Amer. Peut-être que ce nouveau calembour va défriser les grincheux, je préfère les avertir que j’en ai rien à fiche de leur mauvaise humeur.

S’ils aiment le beau, le bien léché, le profond, le pur gaullien, qu’ils se rabattent sur la prose de M. François Mauriac de l’Académie Française et de l’Élysée réunis. Parce qu’au fait, faut que je vous en accuse, mais il y a des tas de pisse-chagrin, d’empêcheurs de peloter en rond, d’affligés de l’entresol, d’invertébrés de la membrane, de tourmentés de la coiffe, d’endeuillés du slip, de consternés, de mortifiés, de refoulés, d’éduqués, de subjonctifiés, d’engrisaillés, de documentés, de blasonnés, de cloisonnés, de hémerpés, de senten-deux, de puristes, de claudéliens, d’aspostolicromains, de chagrins, de pamalins, de bilieux, d’aqueux, de végétariens, de jamairiens, de grammairiens, des tas de Comtes, des tas de jaloux, de poux, de hiboux, de genoux, de choux-aigres, des qui ont un Mallet et Isaac à la place du cœur, le Littré à la place du cerveau et un faire-part de deuil à la place du scoubidou-verseur ; des qui n’aiment pas rire de peu et qui sont obligés de se faire chatouiller la plante des pinceaux avec une plume de paon quand ils se font photographier pour ne pas ressembler à une réclame de laxatif ; des qui disent que le français est le peuple le plus spirituel de la terre ; des qui le croient, qui l’affirment ; des qui prennent leurs cellules grises pour le clapier de l’intelligence ; des qui se font amidonner la hure pour être sûr de ne pas rire d’un rien ; des qui croient à ce qui est grand, à ce qui est beau, à ce qui est généreux ; des qui aiment la force, des qui aiment les frappes, des qui aiment la force de frappe, la brosse à défriser, la brosse à reluire et qui n’aiment pas se faire reluire ; des qui ont des lettres (celles des autres, of course) ; des qui veulent préserver le patrimoine, les moines et la patrie ; des qui ont des fers à repasser la morale dans le tiroir de leur kangourou ; des qui ont des tronches de carême ; des qui prétendent que Bardot n’a pas un joli c… ; des qui en ont un pas comestible ; des qui boivent de l’eau (bénite de préférence) ; des qui ont honte d’être des hommes et qui pourtant sont fiers d’habiter Auteuil ; des qui léontrichent dans l’Aurore parce qu’ils ne sont même pas de l’académie des farces et attrapes ; des qui massacrent les poissons le Vendredi Saint, des qui roulent en Cadillac parce que le métro se paie comptant[7] ; des qui mobilisent ; des qui immobilisent ; des qui prophétisent ; des qui bêtisent et quelques autres encore dont je tairai les noms, pour ne pas avoir de procès, prétendent que ma prose n’est pas orthodoxe.

Ces petits popes de la syntaxe, ces pépiniéristes du style réprouvent le langage de Bérurier et mon esprit libertin. C’est leur droit. Ce que je leur reproche, c’est de prétendre que c’est leur devoir. Je voulais leur dire (car ils me lisent, bien entendu) que, par les temps qui se traînent, je suis heureux de pouvoir sans-antoniaiser en trempant ma plume dans du fluide glacial.

J’écris relaxe, pour user des tournures publicitaires, j’écris facile, c’est vrai. J’écris Vermot. Et puis, au fait, je n’écris pas : je me contente de mettre du poil à gratter sur le quotidien défraîchi.

Je suis le bicarbonate de soude de la littérature, je ne fais pas penser, je fais roter ! Et c’est à ce titre-là que je soulage. C’est à ce titre-là que j’ai tant d’amis. J’accomplis ma mission, la main dans la main du cassoulet toulousain. Tâchant à peindre en rose cette humanité scatophagique, en rose ou en bleu. En joyeux, quoi ! Nous sommes tous dans une salle d’attente. Voilà pourquoi il faut écrire pour les chemins de fer ! Vive la littérature essènecéeff ! La seule ! La vraie ! L’unique ! Celle qui nous cache un instant l’effroyable danse des poteaux télégraphiques le long de la voie et que vous pouvez abandonner sans arrière-pensée dans le filet ! Qu’est-ce que ça peut foutre que j’aie l’à-peu-près approximatif ? Mes jeux de mots, messieurs les sévères, vous les regretterez au moment de la mise en caisse ! Vous pigerez alors que ça n’est pas avec Proust que vous aurez fait le petit voyage, mais avec les calambouriens chevronnés. Le temps d’un sourire, elle aura duré votre petite trajectoire minable de brandon qui s’éteint à peine allumé. Et si vous n’avez pas ri (fût-ce de mes pauvretés) pendant cet éclair, vous mourrez cocus, les gars ! Faites gaffe !

Cessez de vous prendre au sérieux et laissez-vous aller dans la tarte à la crème. Quoi de plus onctueux ? De plus confortable ? Le dunlopillo, c’est de la gnognote à côté de la Chantilly. En vérité, je vous le dis : quand ça ne carbure pas, mettez le nez dans un San-Antonio. Et faites-le en vous disant que si c’est de la m… ça vous portera peut-être bonheur !

Bon ! Je tenais à vous dire tout ça. C’est pas que ça fasse du bien, mais ça soulage.

On va continuer, dénouez vos cravates, posez vos godasses si vos cors vous taquinent. Tournez le bouton de la T.V. où l’on est en train de vous jouer « Mon Culte suprême sur la Commode » et revenez avec Sirk, Béru et le gars Mézigue dans ce palais de l’émir Obolan qui, pour l’instant, ne ressemble pas, mais alors pas du tout à celui des mille et une nuits.

En effet, les sbires en arme nous font descendre un escalier suintant taillé dans le roc. Nous arrivons dans un sous-sol immense divisé en cellules. Ces compartiments sont constitués par d’énormes grilles dont le plus humble barreau a le diamètre de mon poignet.

J’aperçois quelques loqueteux dans les cellules, ou plus exactement dans les cages. Ils sont accroupis, sombres et prostrés sur le sol riche en salpêtre.

— On est revenu au Moyen Age ! m’exclamé-je.

Nous sommes bouclés dans l’une des cages. Le préposé aux clés actionne une serrure grosse comme un poste de télé.

— Si on faisait ça, chez nous, aux contribuables qui ne répondent pas à leurs percepteurs, soupire Sa Majesté, il y aurait du pet.

— Tu nous a mis dans de beaux draps avec ta grande gueule et ton coup de poing automatique, lamenté-je. Il faut toujours que tu t’assoies dans le plat de langouste, mon pauvre homme !

Je considère Sa pomme, adossée aux barreaux de la cellote.

Jamais il n’a eu davantage l’air d’un primate.

C’est le primate des Gaules, en somme ! (Vous voyez, je continue !).

Hamar retrouve des gestes héréditaires. L’atavisme, c’est comme la syphilis : les enfants trinquent. Il s’assied, les genoux remontés, les bras autour des genoux, le front sur les genoux.

On dirait l’une des deux parties d’un serre-livres. Il a le coup de pompe, Sirk. Son étoile, il n’y croit plus. Il l’a laissée au-dessus du Sacré-Cœur de Montmartre.

— Dis-voir, mon mec, l’interpellé-je, toi qui es du bled, raconte un peu ce que nous sommes en droit d’espérer ou de redouter ?

Il ne relève même pas la tête.

— Rien à espérer, tout à redouter ! fait-il.

— Tu pessimises ! rétorque l’Enflure. Leurs taxes, on va les payer, puisqu’ils le prennent sur ce ton, et tout sera classé.

— Vous oubliez les gnons aux gardes fiscaux, lamente Hamar. Ça aussi, faites confiance, on va vous le faire payer !

Le Gravos se met à arpenter la cellule.

— Et Pinaud ? fait-il, qu’est-ce qu’il va devenir ?

— J’espère qu’il s’en tirera, souhaité-je. S’il a la bonne idée de ne pas retourner à notre tente et de récupérer en douce un des dromadaires, il peut rebrousser chemin.

— C’est pas l’homme à filer sans nous ! affirme le Confiant.

Et il murmure sombrement :

— Ça fait rien, pour des poulets, c’est pas fort de se trouver en cabane !

Sa remarque ne fait sourire qu’Hamar.

Je m’allonge sur un morceau de tapis vermineux. J’ai les flûtes en pâte à chou. Quelque chose glisse le long de ma jambe. Je me penche et j’avise un gros rat triste qui a les moustaches de Pinuche. Il est lourd de toutes les puces qui le traquent, le pauvre minou. C’est ça la vie, y a toujours des petits qui essaient de vivoter sur les plus gros. Lui, le raton, avec ses puces, il se rabat sur moi, et moi sur l’administration (quand j’en ai la possibilité, ce qui n’est présentement pas le cas !).

Et dans tous les domaines c’est du kif. L’univers, c’est un banquet-gigogne, avec des appétits emboîtés.

Je vire le rongeur d’un coup de tatane et, pas contrariant, il va se rabattre sur Béru. C’est un vexant dans son genre, ce rat. Il aurait pu commencer par le Gravos avant de venir me faire des papouilles.

Distrament, Béru caresse l’animal, jusqu’au moment où l’habitant des sous-sols lui mord la main. Le Gros bondit et, le saisissant par la queue (les Yvelines) lui fracasse la frimousse contre le mur. Ensuite de quoi, pour s’en défaire il l’évacue à travers les barreaux.

— Je croyais que c’était le greffier du gardien-chef, dit-il en suçant sa blessure pour, croit-il, la désinfecter.

Mais il n’est pas au bout de ses misères. Le rat assassiné qu’il a viré est allé choir sur la physionomie d’un garde.

Il est pas d’accord, le taulier. Oh ! madame, ce rebecca. Avec un fouet, qu’il s’annonce. Il vitupère :

— Arroua ména kécéczra, ce qui, en kelsaltipe, signifie autre chose, vous le pensez bien !

Et il ponctue sa diatribe en nous virgulant à tout-va des coups de fouets.

Je déteste ça. Prompt comme l’éclair (l’image est rabâchée mais faut bien utiliser le patrimoine linguistique) je me saisis de la lanière et je tire d’un coup sec.

— Arrête ta représentation, Zorro ! je crie.

Le fouet lui échappe des paluches. Maintenant, c’est le gars Bibi qui l’a en pognes, bien décidé à s’en servir. Le garde hurle pour appeler ses potes. Ces messieurs rappliquent, mitraillettes de bas en haut et de gauche à droite. Une forêt de canons perforés s’infiltre entre les barreaux.

— Lâchez ce fouet, me crie Hamar, sinon ils vont nous hacher sur place.

La rage au cœur, j’obéis.

Le garde, protégé par ses acolytes, pénètre dans notre cellotte, ramasse son fouet et effectue une drôle de séance. Il me file une de ces séances de flagellation qui vous déguiserait en zèbre n’importe quel âne blanc. Quand je pense qu’il y a des salingues qui se font fouetter par plaisir ! Qu’ils écrivent de ma part au gardien-chef des prisons d’Aigou, ils seront servis.

On se croirait dans la Rome antique. Je suis en train d’acquérir la psychologie de l’esclave, les gars. D’ici qu’on me mette en vente sur la place du marché, entre les pommes de terre et les bottes de radis, y a pas loin !

Béru en pleure de rage, le pauvre biquet. Quand le gros méchant de père fouettard, fatigué sans doute, m’abandonne, j’ai l’impression qu’on vient de me faire bronzer le dos avec une lampe à souder. Je ne peux plus bouger. Plus respirer. J’ai les cerceaux qui bloquent mes éponges[8] !

Un rire acide me parvient, émis par Sirk Hamar, tout joyce de voir filer la rouste-façon-gladiateur au poulet qui lui a joué un vilain tour.

Il a tort de se marrer à haute voix, si j’ose dire.

Béru est là, pour veiller au standinge de son bien-aimé, de son vénéré San-A.

Sans dire un mot, blanc comme linge (c’est-à-dire violet pâle), il chope Hamar par le colbak, l’amène à vingt centimètres de lui et lui file un coup de boule dans l’écrin à ratiches.

Sirk glaviote une fois encore deux ou trois chailles. Il crache ses crocs comme des pépins d’orange, ce pauvre cher homme depuis que je m’occupe de lui.

Béru le repousse et il s’affale sur son derche, comme la poire mûre qui vient de larguer sa branche[9].


— Jamais se marrer d’un commissaire comme San-A, fait très gravement le mastodonte, jamais… Ou alors…

Puis il se penche sur moi.

— Je te peux quéque chose, gars ? murmure-t-il.

— T’as fait le nécessaire, lui dis-je. Ça va…

— On est peu de choses, hein ? banalise-t-il.

— C’est la vie, lieux-communis-je.

— Elle est bête à pleurer, celle-là, assure Sa Défaillance.

Il essuie ses bons gros lotos d’un revers de manche.

— Ce qui m’a donné à réfléchir, affirme-t-il, c’est la mort de Mac Arthur.

— Qu’est-ce que tu débloques, Gros ?

Il pousse son idée devant lui comme une brouette chargée d’épithètes dépareillées.

— Au début de l’année, quand il est clamsé, les actualités ont fait une introspective de sa vie. Un convalsé, quoi…

Et il déclare :

— Tu le vois, généralissime Wachard, en chemise d’officier et képi, beau comme le cinéma d’Hollywode. L’œil marin, l’air malin sur fond d’Océan Pacifique. Il est victorieux. On l’applaudit. Y a les petits Japs qui agitent des drapeaux amerlocks en chantant « Merci pour Hiroshima, m’sieur Mac, pour une belle bombe, c’était une belle bombe ». Un succès, non ? Et puis les années sont passées, Mac, tu le retrouves en vieux débris, avec les étagères à crayon écartées pour pouvoir soutenir son bitos. Il est tout fripé, tout fané, tout ratatiné. Cramponné au bras d’un poulaga ricain afin d’entrer à l’hosto. Il fait adieu comme il peut. On sent que son chou-fleur, il va pas pouvoir le coltiner plus loin, que, la porte franchie, il va se désaper rondo pour plonger dans le coma. Alors, Mec, quand j’ai maté ces images sur mon Pâté-Maconnerie, je m’ai demandé si ça voulait dire quéque chose, ses prouesses guerrières, au vieux Mac. Tu piges ? Je m’ai dit comme ça : Où qu’elle est la séquence qui donne une vraie idée de l’homme ? Est-ce que c’était où qu’on voyait rentrer dans ses foyers pour jouer à la perge ? Est-ce que c’était celle où qui gagnait la guerre ? Est-ce que c’était celle où qu’on le voyait rentrer dans ses foyers pour jouer à la belote, bourré de médailles et des confetti de Brohadevouet. Ou bien est-ce que c’était justement la dernière, celle qui le montrait au bout de son rouleau, déjà momie, petit vioque en pleine débandade ? Dis-moi !

Je considère mon Gros Bibendum avec intérêt.

Il pense donc, Béru ? Il philosophe même ! Voilà qui est neuf, et réconfortant.

— La bonne séquence, Gros, c’était celle de ses funérailles, parce qu’elle contenait toutes les autres.

Notre conversation élevée (bien qu’elle se déroule dans un cul de basse-fosse) est interrompue par l’arrivée de la patrouille armée. Ces messieurs viennent nous chercher. Nous nous entre-regardons, mes compagnons d’infortune et moi, avec inquiétude.

Est-ce qu’on va nous faire payer la taxe ou nous pendre haut et court ? Ici tout est possible. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse.

Le caporal dit quelque chose. Sirk fronce les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il y a ? m’informé-je.

— L’émir Obolan veut nous voir, fait-il.

— Ça peut être grave ? demanda la Gonfle.

— Ça peut, oui, soupire Hamar.

Nous remontons l’escadrin salpêtreux. On nous fait arpenter des couloirs et des couloirs. Ça devient de plus en plus bathouze. Maintenant, on circule sur des tapis moelleux comme un marécage.

Et bientôt nous pénétrons dans une pièce un tout petit peu plus petite que la place de la Concorde. Le coup d’œil est féerique. C’est un chatoiement d’étoffes rares, des plats d’or, de meubles bas en bois précieux ! Au centre de la pièce il y a une vasque de porphyre dans laquelle glougloute un jet d’eau.

Le fond de l’immense salon est surélevé. C’est là que se tient l’émir. Il prend le thé-à-la-feuille-de-rose-menthée en compagnie d’un type que je ne vois que de dos. Obolan est un grand zig d’une trente-quatraine d’années qui commence à grassouillir. Il a l’œil sombre et pas commode.

Il porte à sa main potelée un diamant qui doit le gêner pour faire sa culture physique du matin tant il paraît lourd.

Il nous regarde venir tout en soufflant sur sa tasse.

Près de lui, un petit boy noir agite un immense éventail de plumes fabuleuses qui ont dû être arrachées au derrière des demoiselles des Folies Bergère.

Comme nous atteignons le bas des marches de marbre donnant accès à son praticable, Sirk s’agenouille et se prosterne. Béru me chuchote.

— On devrait peut-être faire aussi l’opération lèche-parquet, non ?

— T’es louf ! m’insurgé-je. Même au Vatican, tu vois plus ça !

Je reste droit, regardant Obolan en plein dans les carreaux.

Le personnage qui lui fait vis-à-vis se retourne et j’ai la pomme d’Adam qui se met à bredouiller. Pinaud ! C’est Pinuche ! Le vieux, le bon, le surprenant Pinuchet. Pinusky l’inattendu. Pinaudère le stupéfiant !

Béru exhale un long barrissement d’ahurissement.

— Monseigneur Votre Altesse Majestueuse, attaque le Pinaud-bien-aimé, permettez-moi de présenter à Votre Honorature mes compagnons de caravane…

L’Honoré du discourant, a une légère inclinaison du buste.

Du coup, le Gravos et moi nous y allons d’un plongeon grand-siècle. Faut ce qu’il faut et du moment qu’Obolan a fait la première courbette…

Toutes ces flexions faites je vais pour bavasser des formules explicatives, excusatrices et aristocratiques, mais la Pinuchette-bêlante me coupe l’adjectif sous la langue.

— Votre Seigneurerie Rarissime et Authentissime, continue le Bouleversant, voici donc de grands artistes qui vont donner l’éclat du neuf à Votre fête.

Il me désigne.

— Ici Ben Santa, le chef de la troupe. Là, Abder Béru. Et ici, Sirk…

— Sirk Isker ! fait précipitamment Sirk Hamar, ce qui lui vaut un long et soupçonneux regard san-antoniesque.

— Voilà, bêle la Vieillasse.

Je voudrais dire quelque chose, mais je suis trop occupé à museler Béru qui va vraisemblablement proférer des couenneries.

Pinaud reprend :

— Notre chef de troupe, l’honorable Ben Santa exécute un numéro de tir au pistolet. Quant à Abder Béru, il est spécialisé dans la chanson et la lutte à mains libres. Pour Sirk Isker…

Il se racle la gorge.

— Je fais de la prestidigitation, termine notre prisonnier.

Il me laisse rêveur, Sirk. Car en somme, il pourrait profiter de cette chance inouïe qui s’offre à lui de nous larguer. Il lui suffirait de dire à l’émir qui nous sommes. Mais il paraît infiniment craintif.

— Majesté, fais-je à Obolan en donnant à mon français un accent nordaf très prononcé, vous parlez le français ?

— Je ! fait l’émir qui doit surtout utiliser l’anglais comme langue étrangère. D’autant plus que son pétrole il le fourgue très certainement aux Ricains.

Pinuche se tourne carrément vers nous et déclare.

— Quand j’ai su que Sa Grande Bienveillance Prodigissime recherchait des artistes pour célébrer les fêtes du Falzar, je me suis empressé de lui dire qu’il en détenait trois très exceptionnels dans les geôles de son palais.

Je commence à piger l’astuce Pinucharde.

En draguant dans les estaminets d’Aigou, il a appris que des fêtes allaient avoir lieu et que le souverain faisait appel à des artistes et il a trouvé cette astuce pour nous faire débastiller. Pas bête. Il est drôlement précieux, Pinaud.

Mais Obolan parle.

— Pourquoi avez-vous frappé mes gardes fiscaux ? demande-t-il.

Béru va dire, je lui vole une fois de plus la parole.

— C’est un malentendu, Majesté. Nous n’avons pas le rare privilège de parler votre langue et nous n’avons pas compris ce que voulaient ces valeureux fonctionnaires.

— Il paraît, fait l’émir d’une voix suave en montrant Sirk, que celui-ci traduisait.

Il est déjà bien rancardé, le monarque ! Son français est scolaire : lent, bien articulé. Il remue à peine les lèvres en parlant.

— Il est vrai, fais-je, que notre ami Sirk Isker comprend votre fabuleux langage. Mais vos gardes se sont montrés si grossiers et ont parlé de vous en termes si désobligeants que mon ami ici présent (et ce disant je frappe sur l’épaule d’Abder Béru) n’a pu le supporter. C’est un homme d’une haute tenue morale. Il a servi en Égypte sous les ordres du Cormoran-l’Intrépide pendant la guerre contre Guy Mollet. Il est décoré de la coquille Saint-Jacques décernée par Chelkjèm. Il a été blessé une fois à la poitrine et une autre fois dans le désert du Grand Kabochar. Il a tué à lui seul une section française et ce avec pour toute arme un rasoir électrique. Bref, Votre Majesté, il admire trop les grandes figures arabes pour tolérer que de vagues collecteurs d’Aigou fassent des plaisanteries de mauv’Aigou sur leur vénéré émir.

Un peu gros comme blabla, je vous le concède. Mais comme dit Félicie, dans la vie, il n’y a que ceux qui n’entreprennent rien qui restent sur le gazon.

Je n’ai pas d’autre argument à portée de cellules grises. Ce sont les trucs les plus simples qui réussissent le mieux. L’éternel gag de la cuillère fondante, quoi !

Obolan se met à froncer ses beaux sourcils soyeux.

— En vérité ? demande-t-il.

— En vérité, Sire. Demandez plutôt à mon interprète qui nous traduisait leurs odieuses paroles. Vos fiscars déclaraient qu’il fallait que nous payions les redevances pour vous permettre de péter dans la soie et de faire vos ablutions dans des bidets en or massif. Est-ce là le langage que les mandataires d’un illustre émir peuvent tenir ? Nous, étrangers venus dans votre très fabuleux pays pour y faire commerce, pouvions-nous tolérer ces sarcasmes impies ?

— Tu te répands dans la vaseline, mec, me sussure Béru.

Il contient son hilarité, le Balourd.

Obolan frappe dans ses mains, aussitôt des domestiques surgissent, comme s’ils sortaient de la lampe d’Aladin. L’émir donne des ordres, tout en nous priant de nous asseoir pour le thé des familles.

M’est avis, les gars, que grâce à Pinaud, à mon imagination et à sa crédulité de despote, nos actions vont bientôt être cotées en Bourse. C’est ce qui s’appelle revenir de loin.

On sert le thé. Béru, timidement, demande si, à la place, il ne pourrait pas avoir un petit verre de Juliénas.

Je lui vote un coup de latte dans les échasses.

— Crétin, fais-je, t’es censé être arbi et le picrate est interdit par ta religion.

— Qu’est-ce que c’est que le Juliénas ? demande Obolan.

— Un mélange de lait, d’huile d’olive et de miel, me hâté-je d’expliquer.

L’émir donne des ordres pour que soit préparée cette mixture. La bouille du Gros est indescriptible.

Lorsque les serviteurs lui amènent son cocktail, il considère le breuvage avec épouvante.

— Si je me retiendrais pas, tu le prendrais dans la devanture, m’assure Sa Grosseur.

On fait des risettes à l’émir. Il nous bonnit que sa fameuse fiesta du Falzar, qui tombe cette année le jour même de la commémoration du Grand Kalbar, doit revêtir un éclat tout particulier. Non seulement les notables de tout l’émirat doivent s’y pointer, mais de plus, les autres émirs du Kelsaltan vont rehausser de leur présence des fêtes dignes du siècle de Klérambar-le-Somptueux, celui-là même qui fit construire le prestigieux palais de Mars-El-Hémé. Gentiment, Obolan nous réclame un échantillonnage de nos talents. Qu’à cela ne tienne. Je lui demande de l’armurerie, alléguant que ma panoplie a disparu à la suite de l’échauffourée de naguère.

— Je crois, fait-il, que j’ai ce qu’il vous faut.

Tu parles, Charles ! Il me fait apporter un pistolet de compétition en argent ciselé. C’est une arme suédoise avec Barillet et Grédy incorporés, point de mire éclairé au néon et gâchette assistée.

Avec un jouet pareil, je me sens capable de couper les brides de soutien-gorge d’une demoiselle sans lui effleurer la peau.

— Montrez-moi votre adresse ! dit l’émir en souriant.

C’est prononcé sur le mode badin, mais je pige très bien que c’est un ordre. J’assure l’arme dans ma main et je commence par lui faire un chouette numéro buffalobillien en la faisant tourniquer au bout de mon index jusqu’à ce qu’elle devienne aussi invisible qu’une hélice d’avion en action. Ensuite de quoi, je me la passe d’une main à l’autre à une vitesse telle qu’on pourrait croire que j’ai un pétard dans chaque pogne.

Tout ça, c’est de la petite manipulation pour amuser les demoiselles venues admirer ma collection de flingues.

Ça produit sur l’émir une forte impression et il s’éclaire comme une salle de cinéma après qu’Eddie Constantine ait buté le dernier acteur du film.

Maintenant je me dirige vers la terrasse, toujours suivi d’Obolan.

— Majesté, lui dis-je, vous voyez ce jardinier qui est en train d’arroser vos magnifiques parterres de roses ?

Il opine.

— Me permettez-vous de lui faire une simple farce ?

— Vous allez lui traverser la cervelle ? croit deviner l’émir.

— Qu’Allah m’en préserve, fais-je. J’ai dit une simple farce.

— Faites !

J’espère que cette pétoire d’apparat est bien réglée. Une arme, c’est comme une gonzesse, faut bien la connaître lorsqu’on veut faire des prouesses avec elle.

Enfin, je fais confiance aux armuriers suédois. Repliant mon coude gauche afin de m’en faire un support, je vise le tuyau d’arrosage et j’y vais de quatre prunes.

Quatre jets d’eau naissent instantanément dans le dos du jardinier qui se prend une douche maison avant d’avoir réalisé ce qui se passe.

L’émir éclate de rire et me frappe sur l’épaule.

— Bravo, Ben Santa, fait-il. Vous êtes le meilleur tireur qu’il m’ait été donné de voir. Si vous voulez vous installer définitivement dans mon émirat, je vous nomme ministre des tirs au pistolet avec un traitement annuel de dix millions de klitoris, plus trois femmes et le pétrole gratuit pour votre voiture.

Je me prosterne et baise le bas de son burnous.

— La bonté et la magnificence de son Altesse sont infinies, dis-je. Mais j’ai déjà vingt-quatre femmes dans mon pays qui m’attendent en se lamentant, Sire. Et vous savez ce que c’est, lorsqu’on quitte son harem, c’est pas un régime de bananes qui peut assurer longtemps l’intérim.

Il acquiesce.

— Réfléchissez tout de même. Vingt-quatre femmes de perdues, c’est cinquante de retrouvées, selon le proverbe de notre grand Mory-Hak.

— Je vais réfléchir, Majesté.

Une interruption : l’arrivée des deux gardes fiscaux. Ils se prosternent en balbutiant des paroles psaumatiques.

— Harroha blabla mustafakémalpacha ? leur demande l’émir à brûle-pourpoint.

Ils ont l’air suffoqué, les malheureux. Ils secouent la tète éperdument.

— Tépabougnakamasoutra jakanktil ! protestent les gardes fiscaux.

L’émir se file en renaud.

— Yayaparémonkopa ! tonne le souverain.

Puis, s’adressant à votre serviteur :

— Ces chiens galeux mentent effrontément. Ils jurent sur les mânes de leurs ancêtres n’avoir pas prononcé les paroles que vous dites. Je vais les faire empaler !

— Ça leur fera les pieds, applaudit Bérurier.

Je m’exclame.

— Comment peux-tu dire une chose pareille, Abder Béru ? Sais-tu ce qu’est le supplice du pal ?

— Oh ! réalise le Gravos, y a gourance, j’avais compris : « Je vais les faire emballer ».

Déjà l’émir fait un geste, pour signifier que la sentence doit s’accomplir. J’interviens :

— Seigneur tout-puissant, plus grand des plus grands, fais-je. Vous dont la générosité est sans égale et la bonté plus vaste que l’océan Indien, accordez le pardon à ces hommes. Tenez compte de ce que nous sommes étrangers. Après tout, peut-être avons-nous mal compris.

Mais l’émir est inflexible.

— N’ayez aucun scrupule, dit-il, de toutes manières, chaque année au moment des fêtes je fais empaler deux ou trois percepteurs histoire de faire plaisir à mon peuple.

Il hoche la tête et ajoute :

— Pour vous être agréable, je vais dire qu’on enduise la pointe du pal d’huile afin que leur mort soit plus rapide.


Charmant homme, cet Obolan, vraiment.

Il est conquis par notre petit groupe. Béru lui chante « Les Matelassiers » comme jamais il ne les avait encore interprétés.

Pinaud qui, vous le savez peut-être, a fait du théâtre d’amateur dans sa jeunesse, déclame la tirade du Cid.

Quant à Sirk, il fait disparaître la montre-bracelet de notre hôte. Un bijou magnifique, en diamant bleu avec mouvement en platine. Ça épate l’émir. Faut admettre que ce brave Hamar a une rare dextérité.

— T’étais piqueur à tes débuts parisiens, je parierais ? lui demandé-je en aparté, car je parle couramment cette langue.

Il sourit.

— Exactement. Et je me défendais pas mal !

— Je te crois sans peine, tu as de beaux restes.

Ravi, l’émir nous conseille de bien préparer nos numéros pour la fête qui aura lieu le surlendemain. Et, afin de nous témoigner sa bienveillance, il nous fait visiter son sérail[10].

C’est la première fois que nous mettons les pieds (en regardant que ça ne soit que les pieds) dans un endroit de ce genre.

Il est sans rapport (même sexuel) avec ceux qui firent la réputation de Mme Richard.

Quel luxe, mes amis !

Quelle luxure !

Quelle luxuriance !

On se croirait dans un Cécil-B de Mil (en anciens francs) de la belle époque. Une piscine taillée dans une émeraude ! Des plantes rares, des parfums… d’Arabie. Des coussins de soie rehaussés de pierreries ! Des oiseaux, partout, dans des volières aux barreaux d’or. Faut le voir pour y croire, aussi n’êtes-vous point obligés de me croire, les gars. Comme disait mon copain l’Auvergnat en parlant des filles : faut en prendre et en lécher.

Mais qu’est le décor en comparaison de ses habitantes ? Les nanas les plus bathouzes of the world, mes frères. (Vous exceptée, charmante petite madame qui me lisez dans votre lit en catiminette, tandis que votre gagneur roupille à ce point nommé et à poings fermés). Il y a des filles à la peau ocre, à la peau noire, à la peau blanche, à la peau crème, à la peau crème-fouettée (les spécialistes de la flagellation), à la peau brique, à la peau bistre, à la peau bisque (comme les homards), des qui ont les cheveux blonds, des qui les ont roux, ou noirs, ou châtains, ou presque blancs, ou presque bleus, ou quasiment rouges, ou pratiquement dorés. Des qui ont des seins en forme de pommes, en forme de poires ou de scoubidous. Des qui ont du duvet partout, des qui ont le valseur comme une citrouille et des que vous pourriez l’attraper avec une seule main. C’est le grand vertige, les gars. Ça chavire un homme normalement constitué, un spectacle pareil. On ne sait plus où donner de la rétine. On n’a pas le pied marin, dans ces cas-là. Les effluves vous font chanceler, les rouleurs vous écartèlent le grand zygomatique et les formes font sauter le disjoncteur de votre nerf optique. Toutes ces souris roucoulent en se faisant des mamours. Elles sont moins vêtues que des esquimaudes, croyez-moi. Y en a même une qui s’habille seulement avec une perle précieuse, c’est vous dire si son bronzage est uniforme !

Béru respire comme une vieille locomotive. Son nez fait un bruit de pompe. Pinuche, la brave Vieillasse, a ouvert tout grand sa bouche, ce qui nous permet d’admirer ses quatorze ultimes chicots jaunis et sa langue avariée.

Le gars Sirk, lui, il a les yeux partout à la fois. Et je dois avouer, toutes belles qui me lisez et qui aimeriez que j’aille vous faire ma démonstration 68 bis, avec suite que je fais comme lui.

Béru résume le sentiment général en demandant à l’émir :

— Dites-voir, mon président, ce cheptel c’est pour votre usage personnel ou si on peut taper dans le tas ?

Question innocente mais qui fait se rembrunir l’émir.

— Étranger, sentence-t-il, les lois de mon émirat précisent que celui qui ose porter la main sur une femme de l’émir, aura l’instrument de sa virilité tranché et sera ensuite empalé.

Le Gravos réprime un frisson.

— Faites escuse, mon émir, bredouille-t-il. Je causais pour savoir, manière de parler.

Ces jolies poulettes, en avisant l’arrivée de leur coq, se précipitent en se bousculant et en caquetant autour de leur bonhomme. C’est à celle qui lui fera le plus beau sourire, la meilleure papouille et la danse du bide la plus suggestive.

— Je sens que si je reste là encore un moment, je finirai pas la journée sans m’asseoir sur un paratonnerre, lamente le Gros. C’est pas humain de nous faire ça, mon émir. J’espère qu’on a au moins droit à se faire les femmes de ménage dans votre chaumière ?

L’émir s’amuse comme un fou. C’est un vicelard dans son genre.

— Vous ne devez toucher à aucune des femmes qui habitent sous mon toit, dit-il.

— Alors faudra nous donner l’adresse de Mme la Baronne, proteste le survolté, autrement sinon je vais pouvoir pêcher au lancer tout en jouant de l’accordéon.

J’ai dit que toutes les femmes de l’émir s’étaient précipitées vers lui. Je dois préciser que l’une d’elles n’a pas bronché. C’est une fille blonde, au visage bruni par le soleil et aux yeux presque mauves. Elle porte une espèce de chasuble blanche, bordée d’or, fendue sur le côté, ce qui permet d’admirer à loisir ses longues jambes admirables. Ses cheveux de lin sont relevés et maintenus par un anneau de diamant. Elle est allongée sur des coussins rouges qui composent l’écrin de ce pur joyau. Immobile, la tête appuyée sur sa main droite, elle nous fixe. Le sphinx ! Si je puis dire, vu l’ambiance. Elle a je ne sais quoi de nostalgie et d’énigmatique, cette souris.

L’émir chasse les autres frémissantes et s’approche de la fille en question.

— Voici Lola, ma favorite ! annonce-t-il.

— C’est gentil pour les autres, déplore le Gravos, lequel louche éperdument sur une mulâtresse au regard de braise dont les flotteurs ressemblent à deux petits canots pneumatiques.

Obolan caresse les cuisses de Lola. Un instant, je me demande s’il ne va pas se la payer devant nous, mais non. Il se contente de promener sa main potelée sur le corps superbe proposé à sa salacité.

La fille regarde Sirk ardemment. Je me dis que mon petit camarade le truand a un ticket avec elle, et je n’ai guère envie de l’en féliciter étant donné les risques que cela implique.

Enfin, après un dernier tour de sérail, nous sortons.

Vachement congestionnés, vos petits camarades, les gars ! On dirait la fanfare de Bagnolet après son récital.

Béru est plus violet qu’un évêque, Pinaud plus pâle qu’une robe de première communiante, Sirk plus pensif que Rodin, et moi plus émoustillé que douze mille étalons bourrés de cantharide.

— Merci pour cette visite, Majesté, fais-je en m’inclinant.

— Votre Sire est trop bon, renchérit Béru, maintenant on n’a plus qu’à aller se pêcher une grenouille dans les bras de votre station balnéaire.

— Non, fait Obolan, vous restez ici. Je vous ai fait préparer des appartements.

J’aime moins ça.

Pourtant, si on y regarde de plus près, c’est une sacrée aubaine car je vais pouvoir étudier mon problème au cœur du palais.

Enfin, comme dit l’autre, ce célèbre inconnu : qui vivra verra.

L’essentiel étant de vivre.

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