CHAPITRE IV

C’est avec un plaisir extrême que nous quittons ce rafiot de malheur à Béotie.

Comme vous le savez sans doute si vous ne l’ignorez pas, Béotie est un port de commerce important situé à l’angle du golfe persique et de l’avenue Raymond-Poincaré.

Deuxième ville du sultanat d’Analfabeth, avec ça, c’est vous dire. Sa prospérité vient de ce qu’il sert de débouché au pétrole kelsaltipe. Les pétroliers y fréquentent beaucoup et battent (les méchants) pavillon du monde entier !

La foule bigarrée dont il est question dans les romans de feu Claude Farrère se bouscule sur la jetée. Je marche en tête de notre petite colonne après avoir confié la surveillance étroite de Sirk à mes deux collègues.

Le tendre Pinuchet reprend des couleurs. Sa moustache pendante retrouve du nerf, comme le poil d’un manteau après qu’on est resté assis dessus un certain temps. Quant à Béru, avec son sparadrap sur le front, il a l’air d’un gros bouddha de porcelaine mal rafistolé. Son nez violacé et ses valoches bleuâtres sous les yeux tranchent sur le faux bistre de sa peau.

— Où qu’on va ? me demande-t-il après que nous ayons souscrit aux formalités douanières.

— Te casse pas le bol et suis-moi, esclave.

— Pressons un peu le pas, recommande-t-il, le tringleur de cette noye nous file le train.

Je balance un coup de périscope par-dessus mes camarades et, effectivement, j’aperçois le caïd de la cabine voisine sur nos talons avec ses trois nanas qui trimbalent les bagages.

Ce vilain pas beau aurait-il décidé de nous chercher noises ?

J’avise une file de taxis, pas très loin. Ce sont de vieilles bagnoles anglaises datant de la reine Victoria. Des gars au torse nu et à la tranche enturbannée dorment sur leurs volants horizontaux. J’en réveille un et je lui donne l’adresse du gars qui nous a préparé le matériel.

On prend place dans la chignole et le chauffeur déhotte en roulant pendant trois cents mètres avec deux roues sur le trottoir de terre.

— Il a appris à conduire sur une tondeuse à gazon, ce gus ! brame Béru.

Hamar a un petit ricanement.

— On n’est plus à Paris, fait-il, vous allez en voir d’autres !

Je regarde derrière nous. Le caïd et ses mousmées ont renoncé à fréter un bahut, because it is most expensive.

En un quart d’heure, le Fangio béotien nous drive jusqu’à Camel Street. Ça se trouve à deux pas de Sun Place, entre la gare du Sud et l’Hôtel du Nord.

Notre nouveau correspondant nous guettait. C’est un gros zig suifeux, avec des baffies qui semblent avoir été dessinées sous son nez avec un bouchon brûlé. Il porte une chemise de soie bleu pâle et un costar de toile blanche. Il est coiffé d’un chapeau de paille à larges bords. C’est une nature. Il s’exprime avec volubilité dans un français entrecoupé d’espagnol et d’anglais. Décidément, le Vioque déniche des gars pas croyables.

Il se présente : Alvarez Raymondo. En moins de temps que n’en réclame un habitué de chez Madame Arthur pour gober un suppositoire, j’ai fait le tour du zig. C’est un de ces aventuriers comme on en rencontre dans les ports sous toutes les latitudes. Ils vendent de tout : des denrées de contrebande, des femmes, des renseignements, des armes et de la drogue. Ils savent nager. Et un jour, quand la pré-cirrhose commence à déguiser leur foie en caillou, ils se retirent dans un endroit délicat de leur pays natal. Ils y mènent une vie d’honnête rentier et se font élire maire du bled.

— Tout est paré, nous annonce Alvarez.

Il nous entraîne au fond d’une remise où cinq dromadaires ruminent nostalgiquement.

— Voici les bêtes. Elles sont toutes sellées. On va vous aider à arrimer vos colis.

Il prend dans sa poche une carte imprimée sur étoffe de soie.

— Ça c’est une carte du Kelsaltan. Je vous ai tracé au crayon-bille l’itinéraire que vous devrez suivre pour aller dans l’émirat d’Aigou.

— Vous êtes un homme très précieux, señor Alvarez, le complimenté-je.

Il hoche sa grosse tête encadrée de favoris larges comme des pattes de tigre.

— Je ne suis pas précieux, je suis cher ! rectifie-t-il avec un humour glacé.

Béru s’approche des dromadaires et leur palpe le ventre d’un geste circonspect.

— Le plein est fait, à ce que je vois ? dit-il.

— Oui, répond Alvarez, le plein est fait. Comme vous pouvez le constater, la dernière bête est bâtée. Elle transportera votre tente et vos vivres. Tout est prêt, je n’ai plus qu’à vous souhaiter bonne route.

— Déjà ! proteste le Gravos, on ne va pas écluser un petit Anjou bien frais pour dire de s’humecter la pierre d’évier ?

Alvarez ruine ses espoirs en lui révélant que le vin est inconnu ici. On ne trouve que du vin de palme. Curieux, Béru en demande. On lui en apporte. Pinaud insiste pour goûter. L’un et l’autre font une grimace atroce.

— Vous avez intérêt à boire de l’eau, assure Alvarez. Vous allez traverser le grand Rasibus, surnommé aussi désert de la soif ! Il s’étend sur trois cents kilomètres et ne comporte qu’une seule oasis, c’est vous dire !

Sa Majesté en flageole de détresse :

— Trois cents bornes sans trouver un bistrot ! Vous charriez, les mecs ! Pinaud, qu’est-ce c’est que ce piège à morue salée où qu’on a fourré nos lates !

Pas enthousiaste non plus, Pinaud. Mais résigné.

— Que veux-tu, rétorque-t-il, on a insisté pour venir.

— Pas moi ! laisse tomber sèchement Sirk Hamar.

Alvarez appelle des domestiques maigres comme des chaises Napoléon III, et leur ordonne de charger nos montures.

— Vous avez déjà voyagé à dos de dromadaire ? nous demande-t-il.

Nous lui répondons que non. Il réprime un mauvais sourire.

— Alors, messieurs, vous n’êtes pas au bout de vos peines ! Je vais vous donner un petit cours. Il existe un cri pour les faire agenouiller et un autre pour les faire se redresser. Vous allez voir.

Il s’approche d’un dromadaire et crie :

— Youpi !

L’animal, avec un dandinement grotesque, s’agenouille alors et attend en balançant son long cou bête.

Alvarez enjambe la nuque du dromadaire, prend les rênes, et s’assied sur la selle de cuir. Lorsqu’il a le dos bien calé, il crie alors « Yé-yé » et la bête se relève encore plus lourdement qu’elle s’est agenouillée. Lors, notre professeur de dromadaire croise ses jambes sur l’encolure de sa monture. Il tire sur les brides de cuir. Le dromadaire se met en marche.

— Regardez bien, nous lance Alvarez. Le dromadaire marche en se dandinant. Il faut donc, pour ne pas être déséquilibré, épouser le balancement en se rythmant soi-même, comprenez-vous ?

— Faites voir, dis-je, je vais essayer.

Je crie « Youpi » à l’un des bossus. Pas contrariant, il s’affale. J’imite en tout point la manœuvre exécutée par Alvarez. Au moment du « Yé-yé » je ne me sens pas très fiérot. J’ai l’impression d’être emporté par un coup de vent. Mes jambes battent le vide, à gauche, puis à droite, mais j’arrive à préserver mon équilibre. Je donne un coup de rêne et le dromadaire marche. Un sacré roulis, les gars ! Le voyage à bord du « Vermicelle », c’était zéro en comparaison.

Mais j’ai idée qu’on doit s’y faire assez facilement.

— Et pour arrêter ? demandé-je à Alvarez.

— Pour arrêter, me répond Pinaud, tu tires sur les brides de manière à lui faire baisser la tête.

Je regarde : Pinaud est sur sa monture, lui aussi, plein d’aisance.

— Mais tu nous avais caché ce talent de société, fais-je au croulant.

Il hausse ses épaules de cigogne :

— Les tirailleurs…

Bérurier est épanoui.

— J’ai idée que ça n’a rien de duraille cette combine, affirme-t-il. Là où ce que Pinaud passe, je dois passer !

Il choisit sa monture tandis que je saute de la mienne afin de ne pas laisser à Sirk la possibilité de se débiner.

— Je vas prendre çui-là, décide-t-il en désignant le plus gros.

Il en fait le tour, le palpe, l’examine avec la circonspection d’un vétérinaire.

— Les pneus sont bons, fait-il en soulevant une patte du ruminant.

Le dromadaire laisse retomber son pied sur celui de Béru, lequel étant chaussé de babouches, pousse un hurlement et donne un coup de poing rageur dans les flancs de l’animal. Le dromadaire blatère une protestation et virgule à son futur cavalier un regard pas si morne que ça !

— Avec moi, mon lapin, décrète Béru, faudra voir où c’est que tu poses les pinceaux parce qu’alors c’est pas avec Azur, mais avec de l’azur que tu feras le plein la prochaine fois.

Après quoi, l’incident passé, le Gros poursuit son exploration.

Tâtant la gibbosité de son véhicule il assure « Ça manque de rembourrage mais c’est assez bien suspendu. »

Ensuite il passe aux jarrets. « Les bielles sont costaudes »… Il flatte la croupe. « Quant à ce qui est d’à propos de la carrosserie, elle me paraît résistante. »

— Combien ça vaut un machin comme ça ? demande-t-il à Alvarez.

— Cinq cents brakmarh, révèle notre hôte. Mais ça dépend de l’année. Ça c’est le modèle 62. On trouve des 56 en parfait état… de marche pour moitié prix.

— Si je saurais, dit le Gravos, j’en emmènerais un en rentrant. Pour la campagne, c’est chouette. Tu te figures quand j’irai passer les vékendes chez ma belle-sœur à Nanterre ?

— Tu porterais un coup fatal à Barnum, Gars ! Allez, assez de blabla, en selle !

Béru retrousse sa gandoura.

— Comment que c’est, déjà, le mot de passe ?

— Youpi !

— Ah ! c’est vrai.

Il hurle « Youpi » et son dromadaire s’agenouille. Son Ampleur prend place à bord du vaisseau du désert.

— Yé-yé ! mugit-il.

Las, le dromadaire se relève et Béru culbute sur le sol de terre battue.

Il en est tout étourdi, le pauvre bonhomme. Une bosse auberginesque dilate le sparadrap qui lui barre le front. Il se redresse en chancelant.

— M’est avis qu’il a voulu me jouer un tour de vache, ce chameau-là ! déclare-t-il, je vous dis que c’est un vicelard.

— Vous n’avez pas manœuvré comme il faut, assure Alvarez que notre numéro commence à ne plus amuser. Les jambes croisées, comme ceci ! Le buste corrige le mouvement de bascule.

Ses valets aident Béru lors de sa seconde tentative. Le Gros finit par se trouver luché sur sa monture, pas rassuré.

— Tonnerre de pipe, ce que son cou est loin ! grommelle le méhariste néophyte. Ce serait un cheval je pourrais m’y cramponner mais avec c’te fosse d’orchestre qui nous sépare, y a pas mèche.

Le morceau de bravoure, c’est quand le dromadaire commence à déambuler. Béru, sur son bourrin des sables, il ressemble à un cachalot dans une chaloupe ! Cramponné aux brides, les jambes pressées contre l’encolure du dromadaire, le corps boulé sur sa selle, il nen mène pas large.

Au tour de Sirk, maintenant.

— Jamais je n’arriverai à me tenir là-dessus, fait-il irrévocablement.

— Allons donc, gouaillé-je, toi, un enfant du pays ! Le dromadaire, Sirk, c’est comme la bicyclette, ça ne s’oublie pas !

Mais il secoue la tête.

— N’insistez pas, commissaire.

Oh ! que si ! J’ai ma manière à moi d’insister. La bonne, quoi !

— T’as vingt secondes pour faire à dada de ton plein gré, Hamar, déclaré-je tout net. Au bout de ce laps de temps, si tu n’as pas pris place à bord de ton Alfa-Roméo je te fais attacher à ta selle, vu ?

Les mâchoires crispées, l’œil mauvais, il grimpe sur la selle. Les aides l’assistent, comme ils ont assisté Béru.

— Maintenant, cramponnez-vous, messieurs, fais-je. On va aller peinardement pour débuter. Pinaud se tiendra aux côtés de Béru, et je marcherai près d’Hamar. Le cinquième dromadaire, le colporteur, est attaché à la monture de Pinuchet.

Je serre la main potelée du maître-écuyer Alvarez.

— Merci de tout cœur, mon bon ami.

Il m’adresse un coup d’œil significatif et m’entraîne à l’écart. Je le vois décrocher à un clou une sorte de grande outre dodue. Un système de pression permet d’en arracher la peau sur une des faces. À l’intérieur, bloqué dans une armature en matière plastique souple, se trouve un petit poste émetteur.

— De la part du Vieux, fait-il. Vous pouvez appeler le matin à dix heures, tous les jours.

J’adresse une nouvelle pensée attendrie au Tondu qui, tout là-bas, dans la grisaille parisienne veille à tout avec un pareil luxe de détails.

Alvarez me passe la bride de l’outre sur l’épaule.

— Avec vos cavaliers, je ne vous vois pas très bien parti, me dit-il franchement. Enfin, que Dieu vous garde, señor commissaire !

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