CHAPITRE XVI

— Où m’emmenez-vous ? demande Obolan, comme nous l’entraînons dans la cour de son palais.

— Prendre l’air, mon pote, lui rétorque amèrement Béru.

— Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravité de votre acte, me dit l’émir. C’est la rupture des relations diplomatiques entre nos deux pays ! Peut-être même la guerre !

— Écoute, l’émir, gronde Béru qui ne lui a pas pardonné son début de crucifixion ni l’ablation pratiquée sur Sirk, non seulement tu nous coupes les choses, mais en plus tu nous les brises. Alors ferme-la.

Il fait quelques pas et réalise qu’on va au poste de garde. Après, ce sera la ville, la nuit, la fin peut-être de son règne.

— Lâchez-moi et je vous donnerai une fortune, promet-il. Vous aurez chacun dix sacs d’or, je vous garantis la liberté. Vous pourrez repartir sans crainte…

Je le considère avec ironie.

— Dites donc, monsieur Obolan, c’est pas un langage de chef que vous tenez-là. Auriez-vous peur ?

Il a peur.

— Qu’allez-vous me faire ?

— Vous le verrez. Je ne suis pas comme vous : je ne divulgue pas à l’avance le programme des réjouissances, je préfère en réserver la surprise.

Une drôle d’atmosphère plane sur le palais.

Les domestiques, les soldats, ces dames du sérail, les ministres, le reste des invités regardent, paralysés par la stupeur.

Personne ne tente rien. Ils croient à une révolution. Et les révolutions impressionnent toujours.

— Sirk, dis-je à notre infortuné compagnon qui se traîne au bras du Gros, peux-tu parler ?

— S’il le faut, soupire-t-il.

Et le Gros de me dire :

— Pourquoi qu’il causerait pas ! C’est pas les amygdales qu’on lui a enlevées, tout de même !

Je le fais taire du geste.

— Sirk, reprends-je, dis-leur à tous que ce salopard est destitué et qu’ils s’arrangent pour lui trouver un successeur. Si ça ne carbure pas, on leur enverra les casques bleus, ces braves gens ne demandent qu’à aller faire des galas !

Sirk réunit ce qui lui reste de forces.

D’une voix de centaure (prétend Béru qui n’a pas le vocabulaire d’à-propos) Hamar traduit mon avertissement.

Une rumeur court dans la cour où la cour accourt[21]. Les carottes émiriales d’Obolan seraient râpées que je n’en serais pas autrement surpris.

— Si je criais un ordre, un seul, vous seriez immédiatement abattus, grince-t-il.

— Et toi avec, bouffi ! rigole Béru. Laisse quimper, va. Vaut mieux être un clochard vivant qu’un émir mort.

Je mate l’heure. Dans deux plombes, l’avion va — je l’espère — s’annoncer !

Avisant une jeep stationnée devant le poste de garde, j’y prends place avec mes compagnons et Obolan. C’est le Gravos qui se cloque au volant. Il commence par une fausse manœuvre et enclenche la marche arrière, mais vite il rectifie le tir et nous déhottons sans que quiconque ait levé le petit doigt pour nous en empêcher.

— Ils n’ont pas l’air tellement peinés de vous voir partir, fais-je observer à l’émir. Vous avez des enfants ?

Il secoue négativement la tête.

— Cinquante bonnes femmes et pas un lardon ! pouffe notre émérite conducteur, c’est pas pour dire mais ça n’arrange pas ton standinge.

Tandis que la jeep cahote dans les ornières des ruelles, je mate alentour dans l’espoir de découvrir Pinaud et Alcide Sulfuric (plus connu sous le matricule de S 04 H2). Je ne les vois pas.

— Où qu’on se dirige ? s’informe sa Graisseuse Majesté.

— La dune que tu vois à gauche…

Il roule. Parfois, il s’écarte de la mauvaise route. La jeep patine dans le sable, mais elle est conçue pour et, chaque fois, Béru parvient à la remettre sur le bon chemin.

Nous parvenons au sommet de la hauteur. Les ruines du mausolée se découpent, géométriques, dans le clair de lune blafard[22]. Je mate autour de nous et ne vois rien ; probable que Pinuche et l’agent secret se planquent. Ils n’imaginent pas que nous puissions radiner en chignole.

— Arrête, Gros.

Il stoppe et coupe les gaz. Je mets ma dextre en porte-voix :

— Oh ! Oh ! Pinaud ! je mugis.

Mais l’écho du désert me fait un retour d’invendus.

Béru, dont l’organe est d’une plus longue portée, me supplée.

Cet intérim vocal ne donne pas de résultats. Le silence de la nuit est profond comme une pensée de Pascal.

— La Pinuche n’est pas là, fait observer le Gros, lequel a un don d’observation infaillible.

— Descendons la dune. Il va falloir baliser le terrain pour que le coucou puisse se poser. Les phares de la jeep ne suffiront pas.

Une fois au bas du promontoire, j’ordonne à Béru et à la gente Lola de rassembler tout ce qu’ils pourront trouver de bois sec. La végétation est pauvre. Quelques lentisques, des chênes nains, des arbousiers…

— Vous en ferez deux tas à quatre cents mètres d’ici, ordonné-je. Lorsque nous entendrons l’avion, je ferai un appel de phares et il faudra mettre le feu.

Ils disparaissent. Le clair de lune est merveilleux. Il tombe à pic. Ces feux ne serviront qu’à délimiter l’aire d’atterrissage.

Lola et le Gravos partis, je reste donc avec l’émir et Sirk.

— Profitons de ce moment d’accalmie pour bavarder, fais-je à Obolan. J’aimerais que vous me racontiez un peu la genèse de l’affaire.

Il tire sur sa moitié de moustache et ne répond pas. Je lui enfonce le canon de l’arme dans les côtelettes.

— Vous m’entendez ?

Alors il parle. Son ambition, c’est de coiffer l’iman. Il veut faire du Kelsaltan un État unique, ainsi que le spécialiste des affaires arabes me l’avait dit chez le Vieux. Cet état, il le dirigerait. Seulement l’iman est fort à cause du pétrole qui lui assure le soutien sans condition des Ricains. Obolan a compris que seul il n’arriverait à rien et il s’est mis en cheville avec les Russes. Du coup, il est devenu leur homme de paille.

Ce sont eux qui ont organisé l’atterrissage forcé de l’avion. Aidés par les gens de l’émir, ils ont kidnappé nos deux agents. Obolan, selon lui, n’a fait qu’héberger les prisonniers dans ses geôles. Il a joué dans tout cela un simple rôle d’aubergiste, quoi !

— Et les fouilles dans le sable, qu’ont-elles donné ?

— Rien, dit-il.

— Vous êtes sûr ?

— Les Russes me l’auraient dit.

— Et nos agents venus enquêter ici et qui furent assassinés, hein ? Parle-moi un peu d’eux…

— Les Russes, murmure l’émir. Ce sont eux qui ont tout fait.

Il ajoute :

— Qu’allez-vous faire de moi ?

— Vous le verrez !

Je serais bien incapable de le lui dire. Pour ne rien vous cacher, il m’encombre déjà, Obolan. Jusqu’ici, il nous a servi de bouclier, mais maintenant il devient un sérieux poids mort.

Il est certain que ce genre de rapt peut créer de sérieuses difficultés diplomatiques. D’accord, il a participé à l’enlèvement de deux agents secrets français, mais lui, il est émir. Qu’on le veuille ou non, les torchons et les serviettes continuent de ne pas être rangés dans le même tiroir de la commode. Je pense que lorsque l’avion sera là, le plus simple sera d’abandonner le monarque. Il racontera ce qu’il voudra…

Ce qui m’inquiète surtout, c’est l’absence de Pinuche et d’Alcide, dit Gérard, dit S 04 H2. Maintenant, on peut espérer le zinc dans moins d’une plombe et si mes deux copains ne sont pas là à temps voulu, je ne pourrai pas faire poireauter le coucou.

— Descendez, l’émir et toi, fais-je à Sirk.

Je lui refile une mitraillette.

— Tu vas garder Obolan, Hamar. Pas de violences, mais de la vigilance, vu ?

Il acquiesce. Tous deux s’asseyent dans le sable, face à face. Je décarre et roule jusqu’au Gros qui joue au petit bûcheron.

— Pinaud n’est pas là, je retourne en ville.

— T’es louf ! s’exclame le Gros.

— On ne peut pas décoller sans eux. Je te parie que la Vieillasse fait la retape autour du palais en cherchant un moyen de nous délivrer. Il ne nous a pas vu partir, tu comprends ?

— Fais gaffe, balbutie le Mastar. La ville doit être sur le pied de guerre, après ce qu’on vient de faire à l’émir. Si on te pique tout seul, tu risques d’être léché par la foule.

— Tout le plaisir serait pour moi, assuré-je, mais je suppose que tu as voulu dire lynché.

— Je vais avec toi, décide Béru.

Je lui prends sa main valide.

— Non. En mon absence, c’est toi le boss de l’expédition. Si je ne suis pas revenu lorsque le coucou radinera, allume les feux et fais grimper tout le monde à bord, y compris Obolan. Vous attendrez un quart d’heure, pas une broquille de plus, vu ? Passé ce délai, vous décollerez.

Je le lâche et je ressaute dans la jeep.

Ce qu’il y a de glandouillard, dans la vie, c’est que rien n’est parfaitement en harmonie. Y a toujours des fausses notes dans le concert. Lorsque les cordes sont rodées, c’est les cuivres qui déconnent, évite Versailles (toujours Béru dixit).

Je regrimpe la dune. Je bombe vers la ville.


Il a vu juste, le Monstrueux, quand il m’a prédit que la bonne ville d’Aigou était sur le pied de guerre.

Il y a de la troupe dans tous les coins. Si je continue à vadrouiller avec la charrette, les militaires vont m’harponner aussi sec.

Je planque donc le zinzin plein de roues dans une venelle sombre. Je dissimule la mitraillette sous mon burnous et je rabats mon capuchon bas sur mes traits harmonieux, altiers, énergiques et séduisants[23].

M’est avis, les gars, que la partie qui se joue maintenant est duraille. J’appréhende pour ces deux pommes.

Avec ce déploiement de force, on les a déjà arquepincés, c’est sûr ! Ah ! misère. Et moi qui me réjouissais naguère à l’idée qu’ils avaient pu se tirer du palais !

Je fais dans ma jolie tête bourrée d’idées originales le calcul suivant : Pinaud sait qu’on a rancard à l’est de la ville avec l’avion de notre correspondant d’Aden… À l’est d’Aigou, c’est parce qu’il cherche le moyen de nous venir en aide. Mais que peut-il espérer, le pauvre cher débris ? Donner l’assaut au palais ? Allons donc ! Une première fois il nous a sortis de taule en allant raconter des calembredaines à l’émir. Mais cette fois, il ne peut plus…

Alors ?

Je marche, le dos rond, en affectant une claudication de miséreux. Des soldats investissent des maisons en gueulant comme des putois. Parfois, ils braquent des lampes électriques dans la poire de certains passants. Franchement, ça renifle le brûlé.

D’une seconde à l’autre, on va m’arraisonner.

Je file en direction du palais. Une foule considérable y grouille, que la police d’Aigou s’efforce de canaliser.

La révolte est en train, mes enfants. C’est du peu au jus. Surexcitées par la fiesta du jour, les foules kelsaltipes, en apprenant le coup de main qui a permis l’enlèvement de leur émir, ont pigé qu’on pouvait très bien se débarrasser d’un tyran et les Aigoutiers veulent exploiter la situation. Ce sont les jeunes, comme toujours, qui déclenchent la castagne. Toujours et partout, c’est la jeunesse qui commande. Lorsqu’elle en a assez de la routine à papa, elle se met à casser la cabane pour faire piger au pays qu’il vit toujours.

Le cerveau d’un pays peut être âgé, son cœur a toujours vingt ans.

Blotti contre un mur, je regarde se démener la populace. Ils ont fermé les grilles du palais.

Non, inutile d’insister, c’est terminé pour Alcide et pour Pinuchet. Je ne les récupérerai pas.

Une dernière fois, je jette un regard à cet édifice où nous avons vécu de si surprenantes aventures. Et que vois-je ? Par-delà les grilles, dans la lumière des projecteurs, soi-même ! Il est retourné dans la gueule du loup. Il marche dans le vaste jardin d’un pas rapide et va droit à un angle de la grille.

Je m’y précipite. Un soldat se dresse devant moi :

— Ouïaïa kelbodar ! me fait-il à brûle pourpoint.

Je lui réponds d’un coup de genou dans les valseuses. Puis par un coup de boule dans le clapoir. Il se liquéfie sans insister. J’arrive à la grille. Et que vois-je ? Alcide Sulfuric, dit Gérard, dit S 04 H2 qui attend Pinuchet à l’extérieur. J’opère ma jonction avec ces messieurs.

— Dieu soit loué ! s’exclame Pinaud. Vous êtes libres !

Brave homme ! Ce cri, c’est tout le Détritus. C’est sa bonté, son abnégation, sa gentillesse.

— Qu’est-ce que tu fiches ? dis-je.

— Y a plus moyen de sortir, ils ont barricadé les portes.

Je regarde la grille. Elle mesure deux mètres cinquante de haut. Un fil électrifié court au sommet des grilles acérées.

La Vieillasse est coincée, comme un vieux rat dans une nasse !

Il a les mains rouges de sang.

— Tu es blessé ?

— Non, mais je les ai ! me répond-il avec un angélique sourire.

Il ressemble à ces vieilles statues du XIIIe siècle en bois polychrome. Certains visages de saints grossièrement façonnés ont cet air béat, ou plutôt cet air de béatitude (je tiens au distinguo).

— Tu as quoi, Pinaud ?

— Les documents ! Je viens de passer un sale moment. Mais enfin, les voici…

Il me tend une pièce de monnaie. Elle est sanglante et malodorante.

Je la prends à travers les barreaux.

— Je vous expliquerai, me fait Alcide, dit Gérard, dit S 04 H2. Il faut faire sortir Pinaud de ce piège.

Je suis d’accord, mais comment.

— Et il s’agit de faire vite, renchéris-je, l’avion se pose dans un quart d’heure…

Je vais couper une palme à un Négrier-nain et je la lance contre le câble sommant la grille. Une gerbe d’étincelles en jaillit.

Pas la peine d’insister. Vouloir franchir la grille causerait une électrocution brutale et définitive du sujet.

— Écoute, Pinuche, dis-je. T’as plus qu’un moyen de t’en tirer : je vais te refiler ma mitraillette. Fais le coup de force à la lourde pour te la faire ouvrir.

— Ça ne marchera pas. Y a émeute. S’ils ouvraient la grille, les gars envahiraient le palais. Et puis cette mitraillette, tu peux en avoir besoin.

Il a un geste très à lui. Il regarde sa montre et murmure en branlant le chef :

— Vous avez juste le temps pour l’avion, San-A. La mission ne sera réussie que si vous le prenez. Il faut que les plans rentrent à la maison. Laissez-moi.

— Tu es fou ! hurlé-je.

Mais il me sourit.

— Un patron, commissaire, ça doit donner l’exemple. Pense au Vieux.

— Il faut faire quelque chose…

— Ne t’inquiète pas pour moi… Peut-être que j’arriverai à m’en tirer. Allez, partez !

Et comme je ne bronche pas, il murmure :

— Antoine, si tu ne pars pas je vais me fâcher. Tu sais que ça m’arrive une fois tous les dix ans, mais ça m’arrive. Si à trois vous n’avez pas disparu, je vais botter le derrière du premier garde que je rencontrerai.

— Il a raison, partons, fait Gérard.

Il brandit ses mains mutilées, toujours empaquetées dans des chiffons.

— Je ne vous serre pas la main, Pinaud, mais le cœur y est.

Moi, je la serre, la louche, à Pinuche. Je la lui serre comme je n’avais encore jamais serré la main à personne.

Dites, est-ce que ça ne serait pas des larmes, ce brouillard devant mes yeux ?

— Salut, Vieille guenille, balbutie-je. Je t’aime bien.

Il hoche la tête, sourit, puis écrase son pleur à lui à l’angle de son long nez triste.

— Tu feras mes amitiés au Gros, fait-il. Et tu feras part de ma tendresse à Mme Pinaud.

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