Neuvième jour — dimanche

La Haye

Bollard avait coupé le dernier bout de pain en huit tranches. Quatre épaisses, quatre fines. Il deviendrait ensuite urgent d’aller au ravitaillement. Ils n’avaient presque plus rien à manger. Il se surprit à regarder par la fenêtre de la cuisine, perdu dans ses pensées. Lui, à l’accoutumée si maître de lui. Le gazon du petit jardin était vert. Les buissons avaient perdu leurs feuilles, comme les haies. Derrière l’une d’elles, il vit un homme accroupi sur la terrasse de la maison voisine. Luc, probablement. Sans un mouvement, le bras tendu vers le sol. Bollard vit alors un chat, à quelques mètres, s’approcher lentement. Il semblait que le voisin l’attirait avec quelque chose. Il leva la queue, s’approcha plus rapidement, atteignit Luc, huma ses doigts. En un éclair, ce dernier l’attrapa par l’encolure, le frappa sur la tête de sa main libre avec un outil — un marteau, devina Bollard. Son voisin se redressa, son marteau ensanglanté dans une main, dans l’autre le corps sans vie de l’animal, dont les pattes pendaient mollement.

Bollard posa doucement le couteau avec lequel il avait coupé le pain.

Les enfants se ruèrent dans la cuisine, Marie les suivait, fatiguée, mais plus en forme tout de même que l’avant-veille. François, heureux d’avoir son attention détournée, posa chacune des quatre épaisses tranches sur une assiette et les disposa sur la table. Puis il prit les plus fines et les montra aux enfants.

« Imaginez que ce sont là de délicieuses tranches de saucisson dont vous garnissez votre pain. »

Il les déposa sur les épaisses tranches et regarda ses enfants, plein d’espoir. Ce qu’il venait de voir ne lui sortait pas de l’esprit.

« C’est du pain, pas du saucisson, opposa la gamine en considérant son assiette avec dégoût.

— Pour moi, c’est du saucisson », réaffirma leur père. Lorsqu’ils jouaient, les enfants étaient bien capables de tout s’imaginer ! Il croqua dans une tartine, en guise de démonstration. « Hmmmh ! Que c’est bon ! »

Louise suivait tout cela d’un air sceptique. Marie croqua dans le pain et déclara haut et fort à quel point elle se régalait. Bollard mâchait avec un plaisir feint, regardant son repas en se pourléchant les babines, puis celui de sa fille et de son fils.

« Dé-li-ci-eux ! Vous ne savez pas ce que vous manquez. »

Paul, qui, à l’instar de sa sœur s’était montré d’abord sceptique, déposa sa tranche de saucisson sur son pain, puis en prit une pleine bouchée accompagnée de « Hmmmh ! » et de « Aaaah ! ».

Quant à Louise, elle contemplait sa collation, indécise, tandis que le reste de la famille continuait à émettre bien fort des signaux de satisfaction gustative. Hochant la tête, elle se résigna à prendre son pain. « Vous êtes devenus complètement zinzins ! » dit-elle avant de manger.

Aix-la-Chapelle

« Bonjour », chuchota Piero à l’oreille de Lauren. Malgré le froid à fendre et la position inconfortable, il avait dû dormir quelques heures. Il ne sentait plus ni ses mains ni ses pieds, ni son postérieur, ni son dos. Malgré tout, il se sentait un peu mieux que la veille, la fièvre semblait avoir chuté.

Shannon bougea, regarda autour d’elle, inquiète, avant que son visage ne retombe sur sa poitrine et qu’elle se rendorme. Un peu plus loin, quelqu’un s’agita dans un sac de couchage. Peu à peu, la gare s’éveillait. Visages fatigués, coiffures en pagaille. D’après Manzano, la plupart devaient dormir dans la rue depuis des jours, à en croire leurs mines désespérées et leurs cheveux sales.

Même pas une demi-heure pour gagner Bruxelles en train, pensa-t-il. À pied, plus de deux jours. Il berça doucement Shannon et, de nouveau, chuchota à son oreille, jusqu’à ce qu’elle entrouvre les yeux.

Elle lui adressa un regard.

« Un vrai cauchemar, gémit-elle.

— T’as fait un cauchemar ?

— Non, le cauchemar, c’est quand je me réveille. »

Elle resta encore un moment assise, puis se leva péniblement et s’étira longuement. Manzano s’y essaya aussi et sa jambe blessée se rappela à lui.

« Et maintenant ?

— Il faut que je fasse pipi.

— Moi aussi. »

Après s’être soulagés dans des recoins séparés, ils se rendirent sur le quai, à la recherche d’une carte ou d’un quelconque moyen leur permettant de rejoindre la capitale belge.

Ils demandèrent des renseignements à quelques-unes des personnes présentes, qui commençaient elles aussi une dure journée.

« Il y a des trains, ici ?

— Très rarement. Des trains de marchandises.

— Où vont-ils ?

— J’en sais rien…

— On trouve quelque chose à manger dans le coin ?

— Dans la rue devant la gare, on distribue de la soupe. Mais pas tous les jours. »

Une heure plus tard, Lauren et Piero étaient assis dans une salle chauffée par un poêle à charbon. Au cours de la distribution de soupe, elle n’avait parlé à personne. Ils reçurent chacun deux grosses louches dans une écuelle en fer-blanc, avant de les boire avec appétit, gorgée après gorgée, au milieu des autres, tassés sur de longues planches soutenues par des tréteaux. On ne leur avait pas donné de cuillères.

Qui avait avalé sa soupe était prié de laisser sa place au suivant ; pourtant, on prenait exagérément son temps pour profiter au maximum de la chaleur de l’endroit, tandis que les nouveaux venus, écuelles pleines, allaient et venaient entre les bancs. Lauren et Piero ne se hâtèrent pas pour autant. Le froid de la nuit passée ne quittait pas leurs membres si rapidement.

Cependant, après plusieurs exhortations, ils se retrouvèrent de nouveau sur le trottoir. « On a des choses plus importantes à faire. Retournons à la gare. »

Une fois arrivés, l’Italien fit le tour des quais avant de se décider pour une direction précise, en tirant Shannon derrière lui. Deux cents mètres plus loin, ils passèrent sous un pont derrière lequel les voies se multipliaient. Deux d’entre elles disparaissaient dans des bâtiments, les autres, après quelques centaines de mètres, se rejoignaient de nouveau. On trouvait dans la zone de triage des dizaines d’attelages différents, de simples locomotives, des éléments de trains régionaux ou de marchandises, jusqu’à des machines étranges, destinées à intervenir sur les voies. L’une d’elle avait l’air d’un camion jaune trop court, capable de rouler sur des rails au moyen d’un châssis adapté.

Manzano escalada le marchepied et tenta d’ouvrir la porte de la cabine. Quelques secondes plus tard, il était assis aux commandes, à inspecter l’habitacle.

Shannon l’observait depuis l’extérieur, l’air sceptique.

« Ce truc n’a pas besoin de courant ?

— Non. C’est du diesel.

— Si le réservoir n’est pas vide… »

Manzano ôta un panneau au centre du tableau de bord, découvrant une pelote de câbles. Il examina ce fouillis, en déconnecta quelques-uns, en raccorda d’autres, et, soudain, le moteur se mit à vrombir.

« Qu’attends-tu ? Monte ! lança-t-il. Regarde donc s’il y a quelque chose qui ressemble à un plan.

— Il n’y a pas de GPS ? » demanda-t-elle en embarquant. Elle s’assit à la place du passager, fouilla dans une sorte de vide-poches géant jusqu’à mettre la main sur un épais volume, plein de plans et de cartes.

« Je l’ai ! »

Manzano tenta de faire avancer l’engin. Il démarra, dans un soubresaut.

La journaliste, qui parcourait le guide, trouva une double page où apparaissaient, entre de nombreuses lignes et rayures, Bruxelles et Aix-la-Chapelle.

« Maintenant, plus qu’à trouver ce que ça signifie…

— Tu es le GPS, je suis le chauffeur ! lança Manzano en accélérant pour rouler au pas.

— Depuis quand un homme fait-il confiance à une femme en matière d’orientation ?

— Depuis qu’il ne conduit pas de voiture mais un… enfin une… Bref ! Dis-moi où on va ! »

Berlin

Rosinenbombers, « bombardiers de raisins secs », c’est ainsi que sa mère et tous les autres Berlinois avaient nommé les aéronefs américains qui, après la seconde guerre mondiale, approvisionnaient en vivres le secteur ouest de Berlin. Michelsen se demanda si, de nos jours, les jeunes connaissaient encore la signification de ce terme. Pour l’heure, comme plus de soixante ans en arrière, des appareils atterrissaient à l’aéroport de Tegel ; comme autrefois, c’étaient des ravitailleurs militaires, russes en l’occurrence, qui délivraient l’aide alimentaire.

Les avions civils, cloués au sol depuis le début du black-out, avaient été remisés à l’écart pour être remplacés par une immense cohorte de colosses des airs ventrus, à la robe vert foncé, arborant les armes de la Fédération de Russie. Entre eux s’affairaient une multitude d’hommes aux uniformes divers. Michelsen leva les yeux au ciel et vit la chaîne lumineuse formée par les escadrilles qui arrivaient et repartaient.

Berlin n’était pas la seule destination. Le même spectacle se déroulait à Stockholm, Copenhague, Francfort, Paris, Londres et dans tous les aéroports de l’Europe centrale et du Nord, tandis que les zones plus méridionales étaient ravitaillées par des ponts aériens depuis la Turquie et l’Égypte principalement. Parallèlement, d’immenses convois routiers et ferroviaires apportaient le reste de l’aide depuis la Russie, les États du Caucase, la Turquie et l’Afrique du Nord.

« Ça a tout l’air d’une invasion », grommela le ministre des Affaires étrangères.

L’OTAN n’avait pas encore tranché pour ce qui était de l’aide en provenance de la Chine. Aux yeux de nombreux représentants, en effet, il semblait de plus en plus manifeste que cet empire offrait l’asile aux responsables du cataclysme. Tant que ce soupçon ne serait pas levé, ils ne voulaient en aucun cas tolérer les soldats chinois, ni leur aide, à l’intérieur de leurs frontières.

« Allons saluer le général », dit Michelsen.

Entre Liège et Bruxelles

Même s’ils n’avaient pas encore dépassé les 70 km/h afin de ne manquer aucun aiguillage ni panneau de signalisation, ils avançaient, cahin-caha.

« Qu’est-ce que c’est que cette lumière ? »

Derrière eux, ils virent une minuscule lueur trembloter.

« J’en sais rien… Elle devient plus vive et plus grande, dit Shannon.

— Elle devient même très rapidement plus vive et plus grande, se reprit-elle. Sur les voies. C’est un train. Et il trace.

— Sur notre voie ?

— J’en sais rien.

— C’est un train, répéta Shannon, saisie de nervosité. Elle pouvait même apercevoir la motrice. S’il est sur notre voie, il va nous défoncer ! Accélère ! Allez, accélère ! »

Manzano, à son tour, prit conscience du danger. Leur lorry automoteur accéléra. Le train qui les suivait n’était peut-être plus distant que d’une centaine de mètres.

« Plus vite ! » s’écria Shannon. Elle ressentit l’accélération. Elle remarqua enfin que le train roulait sur l’autre voie ; lorsqu’il les doubla, ils comptèrent des dizaines de wagons, sur les toits desquels était assise une foule bigarrée.

« Comme en Inde, releva Manzano. Sauf qu’ici, ils se les gèlent. »

Berlin

« Oh ! Mon Dieu ! s’exclama Michelsen.

— Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? demanda le chancelier dont le visage était blanc comme un linge.

— Manifestement, un accident », expliqua le secrétaire d’État à l’Environnement, l’Écologie et la Sûreté nucléaire. À l’écran on voyait des photos de squelettes de camions carbonisés, dispersés sur l’autoroute et les terrains alentour. Certaines des personnes présentes semblaient épouvantées, d’autres hochaient la tête de stupéfaction.

« Nous ignorons ce qui s’est passé, expliqua le secrétaire d’État. Les investigations sont encore en cours. Les trois camions-citernes tractaient des remorques, et étaient escortés par deux voitures, l’une devant, l’autre derrière, emmenant chacune dix soldats. »

Il montra deux des carcasses noircies dans les champs.

« Il n’y a aucun survivant.

— Un accident ou une attaque ? demanda le chancelier.

— Pour l’heure, impossible de le dire. Une chose est sûre, une dizaine d’heures s’est écoulée entre le moment où la centrale de Philippsburg s’est inquiétée de ne pas avoir de nouvelles du convoi et celui où l’accident a été signalé.

— Mon Dieu ! Pourquoi autant de temps ?

— Parce que plus personne n’est disponible dehors, soupira le secrétaire d’État. Parce qu’il y a de moins en moins d’hommes à disposition. Parce que les communications radio ne fonctionnent plus en de nombreux endroits, parce que… »

Les mots lui manquaient, ses lèvres se mirent à trembler, il lutta pour ne pas pleurer.

S’il vous plaît, pas de crise de nerfs ici ni maintenant, le pria intérieurement Michelsen. Ils avaient déjà perdu deux hommes de la sorte.

« La prochaine livraison de diesel ne pourra partir que ce matin et n’atteindra Philippsburg que dans six heures. »

Un grand bassin, rappelant une piscine couverte, apparut à l’écran.

« C’est le bassin de désactivation du combustible usagé de la centrale nucléaire de Philippsburg 1. On y stocke le combustible devenu inutilisable. Dans la plupart des centrales, il y a plus de combustible inactif dans ces bassins qu’actif dans le réacteur. Ils doivent être refroidis pendant de longues années. Le bassin de Philippsburg était toujours à un niveau critique de sécurité, puisqu’il se trouve à l’extérieur de l’enceinte de confinement du réacteur, en haut du bâtiment, à l’air libre, sous le toit. Longtemps le système électrique de secours a été totalement insuffisant, il n’y en avait même pas pour le bassin de désactivation ; il n’en a été équipé sommairement qu’après l’arrêt prématuré. Rien n’a encore été mis en place pour faire face au crash d’un avion. Mais, comme nous le voyons, un avion n’est pas nécessaire. D’après les données de l’exploitant, le diesel nécessaire au refroidissement du bassin de désactivation s’est épuisé au cours de la nuit. La direction de la centrale n’a pas osé prélever dans les stocks dédiés au refroidissement d’urgence des réacteurs. Depuis, l’eau du bassin ne peut être refroidie. À cause de la chaleur du combustible usagé, elle a été évaporée en grande partie. D’ici l’arrivée du diesel, elle aura tout à fait disparu. Les assemblages auront probablement commencé à fondre. Je n’ai pas besoin d’expliquer à qui que ce soit ce que ça signifie… à moins que si. Comme le bassin se situe à l’extérieur de l’enceinte de confinement, cette fusion aurait lieu au milieu du bâtiment. Il serait alors si irradié qu’on ne pourrait plus y entrer. Loin de moi l’idée de crier au loup mais, en cas d’explosion, Mannheim et Karlsruhe seraient également en danger.

— Bon Dieu ! hurla le chancelier qui frappa des poings contre la table, dont le lourd plateau trembla. On fait tout notre possible et pourtant il nous arrive encore des catastrophes !

— Il s’agit du fameux risque non évaluable, murmura Michelsen.

— Faut-il évacuer les environs ? demanda le chancelier.

— Même si nous le voulions, impossible de le faire rapidement, répondit le secrétaire d’État. La liaison avec les autorités locales de toutes sortes est depuis longtemps aléatoire. Même s’il ne s’agissait que d’un cercle de quelques kilomètres, nous aurions besoin de centaines de véhicules, de chauffeurs et de carburant. Vu la situation… » Accablé, il courba l’échine et regarda la table. « Il ne nous reste plus qu’à prier. »

Bruxelles

Il y avait eu suffisamment de diesel dans le réservoir jusqu’à l’aiguillage suivant où Lauren et Piero avaient arrimé leur lorry automoteur à un train. Le mécanicien n’avait rien perçu de la manœuvre.

Trois quarts d’heure plus tard, le convoi s’arrêta. Le nombre de voies indiquait à Manzano qu’ils venaient d’arriver dans une grande gare.

Tout le long du train, de chaque côté, des files de soldats, le fusil sur la poitrine.

« Espérons que ce n’est pas nous qu’ils attendent.

— T’es pas si important, le railla Shannon. Ils sont là à cause des pillards. »

Un soldat sans arme, mais avec un mégaphone, patrouillait le long des wagons, exhortant en français les gens à en descendre et à s’en éloigner sans heurts. Ils descendirent donc des wagons et containers où ils étaient juchés, tirant derrière eux leurs maigres effets, sans être inquiétés par les militaires qui ne firent pas mine de bouger. Lauren et Piero se joignirent à la foule. Personne ne leur prêta attention. D’après les panneaux, ils étaient bel et bien à Bruxelles. Dans le hall de la gare, des centaines de gens avaient établi des campements de fortune. Les guichets étaient clos, mais l’Italien vit un homme en gilet jaune qui observait, sur le côté, le flot de sinistrés.

« Où voulez-vous aller ? demanda-t-il, après que les deux naufragés eurent évalué ses connaissances en anglais.

— Au Monitoring and Information Centre de l’UE », fit Manzano.

L’homme haussa les épaules.

« Aucune idée d’où ça peut être. Je sais juste où est le siège de la Commission européenne.

— Comment y va-t-on ? »

Central opérations

Ils avaient d’abord été inquiets. Depuis la veille, un nombre croissant d’ordinateurs, par lesquels ils suivaient les communications des cellules de crise et des plus importantes organisations, telle Europol, étaient déconnectés. Même le trafic de mails avait diminué. Leur piratage aurait-il été mis au jour ? Il leur fallait attendre, ne plus tenter activement de mettre la main sur leurs échanges. Ça avait été presque trop simple. En passant par les réseaux sociaux, ils avaient pu récupérer des milliers d’adresses électroniques de collaborateurs au sein des différentes entreprises énergétiques ainsi qu’au sein des institutions. Ils y étaient parvenus en les hameçonnant avec une fausse publicité : « Vous avez été choisi pour une destination de rêve à un tarif préférentiel. »

Un code malveillant avait ainsi été injecté dans les ordinateurs ciblés.

En quelques mois, ils avaient infiltré la quasi-totalité de leurs cibles, de très nombreuses entreprises et les systèmes des plus grands États européens et des États-Unis. De la même manière, ils avaient identifié les ordinateurs portables sur lesquels étaient installés des programmes de téléphonie par Internet, comme Skype ou d’autres. Ils avaient alors pu activer caméras et micros intégrés sans l’intervention des utilisateurs.

Mais voici que ces derniers éteignaient de plus en plus souvent leurs machines, les empêchant de voir et d’entendre au cœur même des forteresses de leurs adversaires.

La recherche automatisée par mots clefs avait finalement isolé un mail de la cellule de crise française. Il provenait directement du bureau du président. Il exigeait de tous les collaborateurs au sein de tous les services concernés qu’ils n’allument leurs ordinateurs et autres appareils équivalents qu’en cas d’absolue nécessité, afin d’économiser l’électricité de secours. En quelques heures, ils tombèrent sur des mails du même acabit en provenance de nombreux gouvernements.

C’était une surprise positive. Si les plus hautes autorités en étaient réduites à économiser l’énergie au bout d’une semaine, on approchait à grands pas de l’effondrement final. Plus vite il arriverait, mieux ce serait. Cette fin représentait un nouveau départ. À l’instar de ces ruines où la jungle reprend ses droits, l’être humain allait de nouveau pouvoir être maître de son existence.

Bruxelles

Le soir tombait lorsqu’ils arrivèrent devant le gigantesque édifice, à côté de l’entrée duquel figurait en grandes lettres : « Europese Commissie — Commission européenne ».

À l’intérieur, de la lumière. Derrière les vitres, quelques hommes en costumes bleu nuit qui regardaient la rue.

Shannon jaugea Manzano, depuis la cicatrice de son front jusqu’à la saleté de ses chaussures. Il avait l’air d’un clochard. Un regard sur elle-même lui rappela qu’elle n’était pas mieux lotie.

« Oui, fit Manzano. Nous avons tout à fait l’air de visiteurs qu’on accueille à bras ouverts. Et je ne te parle pas de l’odeur ! »

Ils n’avaient pas encore poussé la porte qu’un vigile leur faisait déjà face.

« C’est réservé au personnel, annonça-t-il en français.

— Ça tombe bien, répondit l’Italien en anglais, sûr de lui. Il tenta de se faufiler, en vain, l’homme lui ayant barré la route de son bras tendu.

— Votre carte, exigea-t-il, en anglais à son tour.

— Accompagnez-moi à l’accueil, le pria Manzano. Je suis un collaborateur extérieur du Monitoring and Information Centre. Demandez Sonja Angström, elle travaille ici. Si vous ne me laissez pas passer, vous aurez vraiment des ennuis, je peux vous l’assurer. »

L’homme hésita.

« Suivez-moi. »


Angström sortit de l’ascenseur et regarda dans le hall. Ce n’est qu’au second coup d’œil qu’elle reconnut Piero Manzano. À ses côtés, une jeune femme aux cheveux broussailleux, qui devait être fort belle en d’autres circonstances. En se rapprochant, Angström se souvint également de son visage.

« Piero ! Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que t’as fait ? Elle recula d’un pas. Et cette odeur !

— Je sais. Une longue histoire. Je te présente Lauren Shannon, une journaliste américaine.

— Oh ! Je la connais. C’est la première à avoir fait un reportage sur l’attaque contre les réseaux électriques. Je sais maintenant d’où vous tenez tout ça, dit-elle à l’Américaine. Piero, toi, ici…

— Nous nous sommes rencontrés à La Haye, raconta l’Italien. Par l’intermédiaire de François Bollard. Tu te rappelles de lui ? Une longue histoire, une de plus. »

Malgré elle, Angström se demanda si son ami avait vécu davantage que de « longues histoires » avec la journaliste.

« Que faites-vous à Bruxelles ? Une nouvelle histoire ? Ou tu es là pour Europol ?

— J’ai une piste éventuelle qui pourrait nous mener aux responsables, répondit Manzano.

— Le monde entier se demande qui ils sont, et toi tu le saurais ?

— C’est pas ce que j’ai dit. Mais j’ai une piste. J’ai déjà eu du flair. »

Elle acquiesça.

— Mais il me faut du courant et une connexion Internet. Je me disais que je pourrais trouver ça chez vous. »

Angström eut un rire de nerveux. « Qu’importe. C’est un vrai bordel ici. D’un signe de tête, elle l’invita à la suivre. Je risque mon poste. Mais d’abord, il faut vous annoncer et vous doucher.

— C’est tout ce dont je rêve.

— On a des salles de bain. Nous y allons d’abord. Vous avez des habits propres ?

— Moi oui, fit Lauren.

— Pas moi, fit Piero.

— J’ai peut-être quelque chose », conclut la fonctionnaire.

Ils étaient au guichet d’accueil.

« Deux badges visiteurs, s’il vous plaît », demanda la Suédoise au préposé incommodé par l’odeur.

Ratingen

« On les a, expliquait l’interlocuteur de Berlin par le radiotéléphone. L’équipe de surveillance d’un poste électrique haute tension les a découverts après qu’ils ont allumé un feu.

— Où ?

— Dans les environs de Schweinfurt. »

Schweinfurt. Hartlandt n’essaya même pas de deviner si c’était loin. Il regarda sur la carte d’Allemagne de son ordinateur. Trois cents kilomètres au sud-est de Ratingen.

« Ils ont surpris ces types ?

— Ils ont demandé un hélicoptère. Il est en route et va continuer la surveillance à une altitude de sécurité. Le GSG-9, la police des frontières groupe 9, est déjà informé.

— Je dois y aller.

— L’hélicoptère va atterrir sur le parking de Talaefer dans une vingtaine de minutes. »

Bruxelles

Deux minutes, pas plus, c’était interdit, précisa Angström. Jamais encore il n’avait autant apprécié une douche. Lorsqu’il en sortit, une serviette nouée autour des hanches, la Suédoise l’attendait avec un paquet de vêtements.

« Chemise et pantalon. Ça vient d’un collègue qui les avait dans son armoire, au cas où, mais qui a disparu depuis des jours. Un peu court peut-être, mais c’est mieux que rien.

— Qu’est-ce que tu t’es fait, là ? s’enquit-elle en désignant les points de suture sur sa cuisse.

— Une mauvaise chute.

— Ça a l’air moche.

— C’est moche, et ça fait mal. Et comment tu t’en sors, toi ? questionna-t-il pour changer de sujet, tout en s’habillant.

— Je vis plus ou moins là, répondit-elle, haussant les épaules. Je ne rentre chez moi que pour dormir. Et encore. Pas toujours. Les lignes de bus pour la Commission ne fonctionnent pas très bien. À vélo, ça me prend une heure et demie. C’est bien trop long. Enfin, ça permet d’avoir chaud, et ça me fait faire le sport que j’aurais dû faire au ski.

— T’as des nouvelles de tes copines et du vieux Bondoni ?

— Plus depuis qu’on est partis, répondit-elle, attristée. »

Ils tombèrent sur Shannon, devant les salles de douche.

« Je ne repars plus jamais d’ici, soupira la journaliste, non sans plaisir. Elle portait un jean propre et un pull-over.

— Si, rétorqua Angström. Avec nous, pour aller au MIC. »

Manzano s’en était forgé une représentation spectaculaire.

La Suédoise les conduisit dans un étroit bureau du sixième étage.

« C’est une petite salle de réunion. Nous avons un WiFi pour les invités.

— Impossible pour moi… Il lui montra son portable. J’ai plus de batterie. Il me faut un chargeur. T’en as un ? »

Angström regarda la connexion de son ordinateur. Puis elle ouvrit un placard. « Il y a deux ordinateurs portables. C’est O.K. ? »

Manzano prit celui des chargeurs qui correspondait.

« Si quelqu’un vous pose des questions, vous me l’envoyez.

— On dira qu’on est de l’informatique. Vous êtes des milliers à bosser là, ça m’étonnerait que tout le monde se connaisse.

— Exact. Je suis à deux bureaux d’ici, à gauche. Je passerai de temps en temps. »

Elle quitta la pièce et en referma la porte.

Piero s’effondra dans l’un des fauteuils et alluma son ordinateur.

Lauren s’assit face à lui.

« Lorsque je pense que des millions de gens sont dans l’état où nous étions la nuit dernière, dit-elle en regardant, pensive, par la fenêtre, je ne serais pas étonnée que tout dégénère bientôt…

— C’est déjà pas loin d’être le cas. Mais la plupart d’entre eux ne cherchent qu’à survivre. Ils n’ont ni le temps ni l’énergie pour tout casser. »

Manzano sursauta lorsque la porte s’ouvrit.

Angström entra avec un plateau.

« Du café chaud et des bricoles à manger. À vous voir, ça peut vous être utile. »

L’Italien prit sur lui pour ne pas tout engloutir.

« Merci.

— S’il y a quoi que ce soit, c’est deux bureaux plus loin, hein ? Ma ligne directe, c’est le 49 27. À plus tard, dit-elle avant de refermer la porte.

— Il manquerait plus qu’elle te donne la taille de ses seins, se moqua Shannon, hilare. Tu lui plais, dis-donc. »

Il rougit.

Elle partit d’un grand rire.

« Et elle te plaît !

— Arrête donc, on a du pain sur la planche.

Tu as du pain sur la planche, gloussa Shannon en déglutissant. Moi, je n’ai rien à faire. Juste boire du café, et manger… Elle rapprocha sa chaise de la sienne. Et te regarder bosser. »

Quelqu’un frappa à la porte, et, avant même qu’ils ne puissent dire un mot, elle était ouverte.

« Oh ! Je pensais… Qui êtes-vous ?

— Informatique, répondit Manzano. On a un truc à réparer.

— Ah, dans ce cas… Désolé pour le dérangement. »

Il referma la porte. On ne les perturba plus.

La Haye

Ils avaient choisi une salle de réunion spéciale, où ne se trouvait aucun ordinateur, hormis celui de Bollard, qui n’était même pas connecté à l’intranet. Une fois sa présentation achevée, Bollard en effacerait la moindre trace, avant de se reconnecter à Internet.

« L’homme s’appelle Jorge Pucao, commença-t-il. Il est né en 1981 à Buenos Aires, où il a grandi. Déjà étudiant, il était politiquement actif. Il prend part aux manifestations contre la crise économique. »

Sur l’écran apparut le visage défiguré par la colère d’un jeune homme hurlant, qui, au milieu de tant d’autres de son espèce, brandissait le poing contre un ennemi invisible.

« Alors que la crise en est à son paroxysme, au tournant du millénaire, il étudie la politique et l’informatique à Buenos Aires. Il poursuit son engagement en politique, participe à des manifestations et à l’organisation d’un cercle d’échange — des structures devenues populaires en Argentine dans la mesure où la monnaie nationale, le peso, a perdu beaucoup de sa valeur en raison de la crise et de la faillite de l’État, entraînant la paupérisation d’une grande partie des classes moyennes. En 2001, Jorge Pucao est arrêté lors des manifestations anti-G8 à Gênes. »

Les photos de Pucao, où il n’était pourtant pas à son avantage, ses cheveux bouclés trempés de sueur, ne parvenaient pas à le rendre repoussant.

« Pendant ce temps, son père se suicide à cause de la crise. Pucao retourne dans son pays et poursuit ses activités avec plus d’intensité encore. En 2003, le plus difficile est derrière l’Argentine et notre homme commence un master à la School for Foreign Service de la Georgetown University à Washington. Elle passe pour l’une des facultés les plus réputées pour les futures carrières politiques ou au sein d’organismes internationaux ou non-lucratifs. Il parvient à financer ses études en vendant ses compétences informatiques en freelance, notamment, ironie du sort, dans le domaine de la sécurité en ligne. Parallèlement à tout ça, il s’engage dans le mouvement antimondialiste. Il devient de plus en plus radical, ainsi que le prouvent ses articles et une sorte de manifeste qu’il publie sur son site Internet. Vous trouverez tous ces documents, et des plus récents, dans le dossier “Pucao_lit” de la base de données », continua Bollard, dans l’attente que chacun les consulte. Lui-même en avait survolé quelques-uns. Au premier coup d’œil, on remarquait la rigueur de l’argumentation, qui faisait défaut à la plupart des pamphlets de diverses mouvances radicales, dont les tirades se perdaient en logorrhées et vitupérations indigestes.

« Aux États-Unis, il entre également en contact avec des groupuscules liés au primitivisme. Pour ceux à qui ça ne dirait rien, retenez que leurs membres prônent un retour à des manières de vivre préindustrielles, refusant ainsi les formes de notre civilisation. Par ailleurs, ces contacts ne semblent pas avoir été très intenses. Le contraire aurait été pour le moins étrange, puisque Pucao tire ses revenus de la technologie moderne. Mais vous avez pu déjà vous rendre compte que ces gens-là ne sont pas toujours cohérents.

En 2005, il finit brillamment ses études à Washington. Lors du G8 à Gleneagles, en Écosse, il participe de nouveau à des manifs. De retour aux États-Unis, il travaille comme spécialiste en IT. On suppose fortement, sans certitudes, qu’au cours de toutes ces années, il a également été hacker. »

Ensuite, Bollard en vint à la photo de groupe transmise par les Allemands.

« En 2006, il participe à un congrès sur la sécurité informatique à Shanghai. Hermann Dragenau y est présent lui aussi, ainsi que le montre cette photo. Il est responsable produit chez Talaefer, cette entreprise innovante dont nous soupçonnons que les logiciels de pilotage de centrales ont pu être manipulés.

— Si je comprends bien, interrogea Christopoulos, le collaborateur de Bollard, nous établissons la ressemblance — et je reconnais qu’elle est de taille — d’un portrait-robot avec la photo de quelqu’un, qui, voilà quelques années, était au même congrès que Hermann Dragenau et, de ce fait, nous supposons qu’il est terroriste ?

— On a d’autres éléments », répondit Bollard.

Il ouvrit une liste plutôt austère, composée de suites de lettres et de chiffres.

« Comme nous le savons tous, après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, les États-Unis ont commencé à collecter les informations sur les passagers des lignes aériennes, et, en 2007, l’UE s’est déclarée prête à transmettre aux États-Unis les renseignements sur des passagers qui en venaient ou qui s’y rendaient. Ainsi, on sait qu’entre 2007 et 2010, Pucao a réalisé de nombreux voyages entre les deux continents. Il n’était pas rare qu’il atterrisse à Düsseldorf, c’est-à-dire à proximité de l’endroit où vivait Dragenau. Mais le meilleur reste à venir. En 2011, Dragenau prend des vacances au Brésil. C’est attesté par des photos et des documents. Au même moment, Pucao s’y rend également pour n’y rester que deux jours, ce qui est bien trop court pour des vacances.

— Mais nous n’avons aucune preuve qu’ils se soient rencontrés là-bas ? intervint Christopoulos. Et, le cas échéant, ça ne voudrait pas dire grand-chose…

— Bien entendu. Mais…

— Excuse-moi de t’interrompre, mais il y a quelque chose que je ne comprends pas : s’ils sont des génies de l’informatique et qu’ils planifient l’apocalypse sur terre, alors ils savent qu’ils laissent des traces lors de leur moindre activité, non ? Pourquoi prennent-ils aussi peu de précautions ? Ou pourquoi n’effacent-ils pas leurs traces ?

— Parce qu’ils se sentent en sécurité ? rétorqua Bollard. Parce qu’ils s’en fichent ? On ne peut que spéculer…

— Tu n’as rien dit non plus de ses activités politiques au cours des dernières années.

— J’y viens. À ce sujet, Pucao change brusquement de comportement. Il n’apparaît plus dans aucune des manifestations habituelles, comme les sommets du G8, ou ce genre de choses, même si l’on doit noter que les manifs des antimondialistes n’ont cessé de perdre en intensité depuis quelques années. En outre, il publie de moins en moins. Le dernier billet de son blog date du 18 novembre 2005. Par ailleurs, il n’a aucune activité sur les réseaux sociaux, tout du moins pas sous sa véritable identité.

— Il y aurait deux causes à ça, intervint Christopoulos. Ou bien il a renoncé à son engagement, ou il continue, mais ne veut pas être remarqué…

— … parce qu’il prépare quelque chose en secret. C’est ça. Pense aux attentats du 11-Septembre. Selon toute apparence, des étudiants sans problèmes, ou l’équivalent. Ça passe inaperçu, indécelable. Mais ce sont eux qui planifiaient la pire attaque terroriste depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ou pense à ce fou, en Norvège.

— Il devait pourtant s’attendre à ce que nous l’ayons sur nos radars.

— Bien entendu. Il est dans nos bases de données. Que des photos, malheureusement, que notre logiciel de reconnaissance faciale ne peut relier de manière convaincante au portrait-robot.

— Et combien de millions il a coûté, ce logiciel ? Il n’a reconnu aucun de ces visages…

— On va les trouver.

— Mais même si Pucao fait partie des pirates, il nous manque encore les autres, continua Christopoulos, se complaisant dans la critique — ce qui ne dérangeait pas Bollard, bien au contraire. Ils n’ont tout de même pas monté tout ça à deux.

— Non. Mais rassure-toi, tu peux être certain qu’en ce moment, tous les services de renseignement d’Europe, des États-Unis, et de tous les pays amis, passent au peigne fin chaque contact de Dragenau et de Pucao.

— Si tant est qu’ils soient encore en mesure de le faire…, soupira Christopoulos. Si les États-Unis vivent la même chose que nous, ils auront bien du mal à les trouver. Non pas parce qu’ils sont terroristes, mais parce qu’ils dorment sur des matelas dans un palais des sports ou des congrès, parmi des milliers d’autres, ou qu’ils font la queue pour manger. »

Bruxelles

« Je n’y crois pas, murmura Manzano.

— Quoi ?

— Le champ utilisateur, expliqua-t-il. Il est vulnérable. Je peux pratiquement, sans saisir de nom d’utilisateur, passer outre pour tomber sur des données de la page web.

— Comment ça se fait ?

— Mauvaises procédures de sécurité des responsables.

— Et c’est quoi ces données ?

— On va voir. »

Une longue liste s’afficha.

blond

tancr

sanskrit

zap

erdeux

cuhao

proud

bakou

tzsche

b. tuck

sarowi

simon

« C’est quoi ?

— Avec un peu de chance, nous avons sous les yeux une liste des utilisateurs de cette page web, dit Manzano. Puis nous allons bientôt voir la liste des mots de passe. »

Il téléchargea les fichiers sur son disque dur et, au bout de quelques secondes, il pouvait les ouvrir.

Apparut alors un enchevêtrement de chiffres et de lettres.

Downloaded table : USERS

sanskrit : 36df662327a5eb9772c968749ce9be7b

sarowi : 11b006e634105339d5a53a93ca85b11b

tzsche : 823a765a12dd063b67412240d5015acc

tancr : 6dedaebd835313823a03173097386801

b. tuck : 9e57554d65f36327cadac052a323f4af

blond : e0329eab084173a9188c6a1e9111a7f89f

« Regarde ! Regarde ! » se contenta de répéter Manzano.

On frappa. La porte s’ouvrit. Manzano saisit l’ordinateur pour pouvoir le fermer en un éclair si nécessaire.

Angström apparut.

« Tu nous as fait peur ! fit l’Italien.

— Vous faites des trucs illégaux ?

— Non, non… nous trouvons juste des choses très intéressantes.

— Venez, fit Shannon. C’est sidérant, ce qu’il trafique. Même si je pige que dalle… »

La Suédoise regarda l’écran.

« C’est ouvert à tous vents…, observa-t-elle.

— Oui, c’est bien ce que je crois, concéda Manzano. Comment peut-on prendre aussi peu de précautions. Regardez-moi ça. Il désigna les premières lignes. Voici les noms d’utilisateurs de cette page web. C’est évident qu’ils ne sont pas protégés. Ça veut dire qu’on peut déjà remplir le champ d’en haut. Les suites alphanumériques à côté, ce sont les mots de passe — ou, et c’est bien le problème —, pour être plus précis, c’est le “hash” des mots de passe, c’est-à-dire leur cryptage.

— Ça nous avance pas beaucoup, remarqua Shannon.

— Ça dépend, répondit Manzano, dont les doigts s’étaient remis à danser sur le clavier. Si les responsables ont fait un travail suffisamment propre, alors, oui, on n’ira pas plus loin. Mais on est toujours étonné par la négligence des professionnels, y compris dans ce domaine. »

On frappa de nouveau à la porte. Angström se tourna nerveusement, y alla, l’ouvrit, sans pour autant permettre l’entrée dans la pièce. Manzano reconnut l’homme aux lunettes design.

« Ah… vous êtes encore là…, constata-t-il.

— C’est moi qui les ai appelés. C’est l’informatique », justifia Angström.

Manzano remarqua que l’importun tentait de regarder par-dessus l’épaule de son amie pour voir ce que lui-même et la journaliste trafiquaient ici.

« Assistance informatique, fit l’homme. Quand j’ai besoin d’eux, je peux attendre deux semaines, et toi… tu me donneras ta technique…

— Oui, oui. »

Il jeta un dernier coup d’œil puis disparut.

La Suédoise, après avoir refermé la porte, regagna le bureau.

« Il voulait quoi ?

— Il est bien curieux, non ?

— Je le suis aussi, confia Shannon. Et comment tu veux accéder aux mots de passe ?

— Je mise sur des faiblesses humaines. Tout d’abord, j’espère que les programmeurs n’ont pas mis en place d’autres mécanismes de sécurité. Puis j’espère aussi que quelques-uns des utilisateurs ont été trop feignants pour créer des mots de passe longs ou compliqués. Plus un mot de passe est court et simple, moins l’ordinateur a de possibilités à étudier pour le craquer.

— Mais ça doit quand même faire pas mal de possibilités, non ?

— C’est pour ça qu’il y a des rainbow tables.

— J’ai l’impression d’entendre un neurologue…, dit Angström.

— Eh ! Eh ! C’est justement le système nerveux de notre société qui m’intéresse.

— Encore un tas de chiffres », constata Shannon.

L’utilisation de la rainbow table pour décrypter les mots de passe avait produit une longue liste :

36df662327a5eb9772c968749ce9be7b : NunO2000

1cfdbe52d6e51a01f939cc7afd79c7ac : kiemens154

11b006e634105339d5a53a93ca85b11b :

99a5aa34432d59a38459ee6e71d46bbe :

9e57554d65f36327cadac052a323f4af : gatinhas_3

59efbbecd85ee7cb1e52788e54d70058 : fusaomg

823a765a12dd063b67412240d5015acc : 43942ac9

6dedaebd835313823a03173097386801 :

8dcaab52526fa7d7b3a90ec3096fe655 : 0804e19c

32f1236aa37a89185003ad972264985e : plus1779

794c2fe4661290b34a5a246582c1e1f6 : xinavane

e0329eab084173a9188c6a1e9111a7f89f : ribrucos

« Regardez plus précisément ici, les incita Manzano.

— À la fin de certaines lignes, il y a des trucs plus courts, se lança Angström. On dirait des…

— … mots de passe. Et ils n’en ont pas que l’air. Ce sont des mots de passe : NunO2000, kiemens154, gatinhas_3, fusaomg, etc. Et, comme vous pouvez le voir, la plupart sont relativement courts, ou il s’agit de ceux qui ne combinent que des minuscules et des majuscules, ou de tous ceux qui sont relativement simples pour d’autres raisons. Et la chance est avec nous ; il n’y avait pas d’autres protocoles de sécurité.

— Ça veut dire que maintenant tu peux te connecter à la page à laquelle ta machine a transmis des données toutes les nuits ?

— C’est bien ce que je vais faire. »

Manzano ouvrit la page en question et se connecta avec les identifiants idoines.

Utilisateur : blond

Mot de passe : ribrucos

« Enter. »

« Encore des listes, des tableaux, remarqua Shannon. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça, par exemple ? »

Elle pointa une ligne.

tancrtopic 93rm4n h4rd $4b07493

« On dirait du leet speak. C’est un code de hacker. Ça veut dire “topic german hard sabotage”. On va regarder ce que ça cache. Tancr confirme certaines actions. Puis il se dit ravi que tout fonctionne selon les plans.

— Et tu peux nous traduire ce qui fonctionne selon les plans ?

— On doit en lire davantage, et on trouvera sans doute. »

Il scrolla, faisant apparaître des centaines de lignes.

« Intéressant. Au début de chaque nouvelle discussion, il y a une date. Pour la première, c’était lundi. Le trois…

— Mais le dernier trois, c’était pas un lundi.

— Exact. Pour la dernière, on a dimanche. Le dix.

— C’est aujourd’hui dimanche, rectifia Shannon.

— Et c’est pas le dix, ajouta Angström.

— Attendez, attendez, les pria Manzano. Laissez-moi réfléchir. »

Il compta en silence.

« Vendredi de la semaine dernière, le courant a été coupé. C’est à dire, jusqu’à aujourd’hui…

— …dix jours, termina l’Américaine.

— La datation de ce chat commence au jour 0 du black-out.

— Alors cette discussion remonte à ce matin.

— Si nous ne nous sommes pas plantés.

— Mais de quoi il s’agit, on ne sait pas encore… »

Manzano ferma la fenêtre et retourna à la liste.

« Là, il y a des conversations très variées.

— À propos de conversations, résonna une voix dans l’encadrement de la porte. La police aimerait en avoir une avec vous. »

Angström se retourna ; Nagy, le directeur du MIC, en compagnie de trois brutes arborant l’uniforme du service de sécurité, et de quelques collègues curieux. Avant qu’Angström n’ait pu dire quoi que ce soit, ils entrèrent. Du coin de l’œil, elle vit Manzano taper frénétiquement sur son clavier avant de refermer son portable. Au même instant, un des vigiles s’empara de lui, tandis qu’un autre s’occupait de la journaliste américaine. Ils leur firent de si violentes clefs de bras que la jeune femme cria de douleur.

« Qu’est-ce qu’ils font là, tous les deux ? demanda Nagy, de glace. Ils ne travaillent pas pour notre service informatique.

— Non, cria Manzano. Mais je viens de trouver… »

Le vigile lui tordit davantage le bras, le réduisant au silence — son visage se déchira sous la douleur.

Angström ne savait que dire. Lorsque l’Italien était apparu devant elle, elle s’était réjouie de le revoir, plus encore qu’elle n’avait osé se l’avouer, malgré son apparence rebutante. « Cet homme nous a permis, à nous tous ainsi qu’à Europol, de découvrir les causes réelles du black-out… », se lança-t-elle, la voix tremblotante. Ce manque d’assurance ne lui ressemblait pas. Elle s’efforça de recouvrer ses moyens. « … il y a quelques minutes, il a découvert un portail de communication des agresseurs. »

Avant même d’avoir fini sa phrase, elle fut prise d’un trouble ; et si, peut-être, l’Italien connaissait depuis le début l’existence de cette interface ? L’avait-il menée en bateau ?

Nagy fit un signal aux vigiles. Ils conduisirent Lauren et Piero à l’extérieur.

« Écoutez-moi, monsieur Nagy, tenta Angström, je crois que tout ça est vraiment très… »

Le directeur fit un signe du chef au troisième garde.

« … important. »

La Suédoise se tut lorsqu’il la prit sans ménagement par le bras.

« Vous expliquerez ça à la police. »

Eurocopter EC 155

Les troupes au sol avaient communiqué l’itinéraire. La nuit était tombée lorsque l’Eurocopter EC 155 arriva sur zone. Il volait à haute altitude afin de n’être pas remarqué par les fuyards. Au moyen des lunettes infrarouges montées sur son casque, Hartlandt tentait de repérer le véhicule sur la route de campagne qui s’étirait sous eux, comme un étroit sentier. Il portait un gilet pare-balles.

« Je l’ai, annonça le copilote. À une heure, à environ deux cents mètres.

— On descend », ordonna le commandant.

À partir de ce moment, tout était censé se dérouler avec la plus grande précision. En quelques secondes, les pilotes devaient amener leur appareil au niveau de la route afin que les fugitifs ne soient pas avertis par les bruits du rotor trop longtemps avant l’assaut.

Hartlandt voyait la route devenir subitement plus grosse tandis que l’autre hélicoptère se livrait à une manœuvre identique. Il remonta sa lunette infrarouge.

Alors qu’ils étaient encore à soixante mètres du véhicule, les pilotes allumèrent leurs projecteurs, dont la lumière vive inonda la campagne.

Hartlandt réalisa que la voiture avait brusquement ralenti tandis que les hélicoptères continuaient leur descente. Son estomac remonta lorsque le pilote bloqua subitement son appareil à quelques mètres au-dessus du sol, derrière le véhicule suspect. L’autre appareil avait barré la route au Transporter, étincelant dans le halo clair des projecteurs. Les feux stop s’allumèrent, le chauffeur manœuvra adroitement pour effectuer un demi-tour et foncer alors en direction de l’hélicoptère de Hartlandt.

Le pilote ne fit pourtant pas mine de bouger, perdit même encore de l’altitude, les patins d’atterrissage affleurant le bitume. L’utilitaire pila si sèchement que toute sa partie arrière se souleva. Les hommes du GSG-9 sautèrent de l’hélicoptère dans la lumière des phares du véhicule immobilisé.

Hartlandt, malgré les épaisses semelles de ses rangers, sentit le choc violent contre l’asphalte.

Des tirs crépitèrent à côté du Transporter. Il quitta la route, se soustrayant ainsi au halo des projecteurs.

« Ne tirez-pas ! cria-t-il. Halte au feu ! »

L’inspecteur recevait les ordres courts et secs du commandant dans les écouteurs de son casque.

Les phares de la camionnette étaient maintenant éteints, les projecteurs des hélicoptères illuminaient le véhicule criblé de balles. À côté de la portière du conducteur gisait un corps sans mouvement. Les membres de l’équipe du second appareil étaient accroupis au coin du Transporter pour assurer une couverture. L’un deux gagna le cadavre, poussa une arme sur le côté, palpa rapidement le corps à la recherche d’autres armes — les autres sécurisaient la cabine.

Au même instant, de l’autre côté du véhicule, on cria « sécurisé ! ».

Hartlandt se releva pour s’en approcher en courant.

« Une cible éliminée ! » retentit une voix dans son casque.

L’homme couché sur la route avait bel et bien l’air mort. Le haut de son corps et sa tête portaient de nombreux impacts de balles, on ne pouvait reconnaître qu’une moitié de son visage. En colère, le policier passa de l’autre côté du véhicule. Ses collègues n’avaient guère eu le choix ; les suspects avaient tiré en premier. Dans de telles situations, impossible de neutraliser proprement ce genre d’individus. À côté de la roue avant gauche gisait un autre homme, au teint hâlé, dans la même position. Le troisième se trouvait à quelques mètres, dans un champ. Deux policiers étaient à ses côtés, un autre s’y précipitait avec une trousse de premiers secours. Lui aussi avait reçu plusieurs projectiles. Hartlandt songea, à en croire ses traits, qu’il devait s’agir d’un ressortissant d’Europe centrale — il ne pouvait dire, pour l’instant, de quelle couleur étaient ses cheveux courts.

Une partie de l’équipe d’intervention avait ouvert les portes latérales. Ils trouvèrent à l’intérieur de l’utilitaire des dizaines de jerrycans et de paquets. Hartlandt misa sur des produits incendiaires et explosifs. Dans une grande boîte étaient rangés des vivres et des sacs de couchage. À en croire les restes de leurs stocks, la fin de leur périple devait être proche, à moins qu’ils ne soient à proximité d’un point de ravitaillement.

D’autres policiers inspectaient la cabine. Ils y trouvèrent deux ordinateurs portables qu’il faudrait examiner minutieusement. Leur découverte la plus intéressante fut une carte routière d’Europe centrale. La route des terroristes était tracée au marqueur violet. Il leur restait encore deux étapes en Allemagne, avant de filer vers l’Autriche, puis la Hongrie et la Croatie, où s’arrêtait la carte. Ils mettraient bien la main sur la suite de l’itinéraire. Hartlandt déchiffra rapidement les trois symboles ponctuant le roadbook.

« Ça, ce sont les postes de transformation », expliqua-t-il en désignant de petits carrés, dont le plus septentrional se trouvait au Danemark, suivi par un second à Lübeck, la première cible en Allemagne. « Ils y ont mis le feu. Les triangles figurent les pylônes de lignes à haute tension. Ceux-là, par exemple, entre Brême et Cloppenburg, ont été détruits. En revanche, aucun dommage ne nous a été signalé aux endroits marqués d’un cercle. Selon moi, il s’agit de points de ravitaillement pour les vivres et les munitions.

— On n’a encore trouvé aucun téléphone ni autre moyen de communication, déclara un des hommes.

— Ils n’en avaient pas besoin, répondit Hartlandt. À partir du moment où ils avaient leur itinéraire, ils pouvaient agir en toute autonomie. Ça protégeait les autres.

— Voici la seconde carte », annonça l’un des policiers. Il déplia, devant Hartlandt et le commandant, une carte en meilleur état, où le tracé violet se prolongeait jusqu’en Grèce.

Du coin de l’œil, Hartlandt ne perdait rien du combat que menaient les policiers pour garder en vie l’un des terroristes, en espérant qu’ils y parviendraient.

Bruxelles

Devant le commissariat, les femmes furent conduites dans un petit bus, Manzano dans un plus grand, en compagnie d’autres hommes, dont les fenêtres étaient grillagées. Quatre policiers armés les accompagnaient. Sous les sièges étaient fixées des barres avec des entraves pour les pieds. Les fonctionnaires les contrôlèrent et les attachèrent.

Comme un dangereux criminel, pensa Manzano. Il regardait les façades défiler le long de la route, dans les ténèbres. Les seuls véhicules qu’il vit étaient des blindés militaires, et, hormis des colonnes de soldats, peu de gens dans les rues. Les civils portaient des lampes de poche, les militaires des frontales. Comme dans un de ces foutus films catastrophe, songea-t-il. À l’avenir, je ne regarderai plus que des comédies à l’eau de rose. Si toutefois il y a un avenir.

À proximité de Nuremberg

Le projecteur de l’hélicoptère illumina une cabane au milieu d’un champ. Elle devait faire cinq mètres sur cinq, estima Hartlandt. Le pilote posa sa machine à quelques mètres. À peine les patins avaient-ils touché le sol que Hartlandt et les hommes du GSG-9 sautèrent dans le froid. Courbés, ils couraient pour éviter les remous du rotor.

Les pales de la machine ralentirent, tout devint silencieux. Prudemment, les hommes de l’unité spéciale parcoururent les derniers mètres. Ils firent passer sous la porte une caméra commandée par un câble qui transmettait en temps réel les images à l’ordinateur de Hartlandt. Il ne vit qu’un intérieur vide, seulement un peu de paille sur le sol. Le policier fit pivoter la caméra qui filma la face intérieure de la porte.

« Sécurisé ! » cria-t-il.

Deux hommes fracassèrent la porte à coups de bélier. Les autres éclairèrent l’endroit de leurs puissantes torches. La cabane était vide. Du pied, ils dégagèrent la paille sur le côté.

« Il y a quelque chose, là. »

Ils dégagèrent rapidement une petite fente dessinant une ouverture dans le sol.

De nouveau, l’un des policiers mit la caméra en marche.

Hartlandt identifia des paquets dans du film plastique blanc sur le côté gauche, des jerrycans à droite. Entre les deux, trois caisses de boîtes de conserve, maintenues ensemble par de la bande adhésive transparente. La caméra passa tout l’espace au peigne fin, y compris la serrure.

Au « O.K. » de l’homme à la caméra, ils ouvrirent la trappe. Deux des hommes s’accroupirent pour couper prudemment le film plastique transparent et en inspecter le contenu.

« Des explosifs, annonça l’un deux. Pas d’indications. Il faudra les analyser pour savoir ce que c’est précisément. »

Dans les jerrycans, du diesel.

« Des explosifs, de l’essence, des vivres, résuma le commandant. Il n’y a rien d’autre.

— Ni téléphone ni radio, observa Hartlandt.

— Non. Ils étaient livrés à eux-mêmes. Cette piste s’arrête là. »

Bruxelles

Le bus s’arrêta devant un bâtiment faiblement éclairé. De l’électricité, pensa Manzano. Une imposante porte en fer s’ouvrit, le véhicule s’engouffra dans une grande cour. Le bus plus petit, celui des femmes, le suivit. La cour était entourée de quatre bâtiments comptant chacun trois étages, dont les fenêtres sur les façades étaient éclairées à intervalles réguliers, baignées d’une pâle lumière jaune. Le transport des femmes prit vers la gauche, celui de Manzano continua tout droit à travers un haut porche. De l’autre côté se trouvait un cordon de policiers armés. Les hommes de l’escorte désentravèrent les prisonniers, crièrent pour qu’ils se lèvent et descendent — Manzano s’exécuta. Ayant quitté le bus, on les conduisit dans un long couloir, à l’extrémité duquel attendaient d’autres fonctionnaires devant une grande porte à double battant. Elle ouvrait sur une vaste salle austère d’où émanait une odeur putride. Les prisonniers y furent poussés sans ménagement, puis la porte se referma sur eux dans un inquiétant cliquetis métallique.

Au plafond brillaient quatre néons, dont deux clignotaient. Leur lumière n’atteignait pas les extrémités de la salle. Manzano décela les contours de rangées de lits superposés aux armatures en ferraille — ils encombraient tout l’espace. Entre eux, des hommes tournaient en rond. Il devait y en avoir des centaines.

Je n’ai rien à faire là, songea-t-il.

Au milieu du groupe des nouveaux venus, il ne bougeait pas, dans l’attente de ce qui allait suivre. Personne ne leur avait dit quoi que ce soit ni indiqué une place où patienter. Quelques hommes, affalés sur les lits les plus proches, les apostrophèrent agressivement.

Certes, Manzano ne comprit pas un traître mot, mais il devina sans peine qu’il lui était préférable de ne pas bouger.

« Plus de lit disponible », lui chuchota-t-on. C’était un jeune homme avec qui Manzano avait échangé quelques mots en anglais durant le trajet.

Un autre lui parla à son tour, le jeune homme faisait office d’interprète.

« Plusieurs prisons bruxelloises ont été évacuées dans celle-ci. Toutes les cellules sont pleines. C’est censé être le gymnase. Il y a toutes sortes de détenus. Du vol à l’étalage au détournement d’argent et au meurtre. Il faut qu’on se tienne tranquilles, qu’on fasse ce qu’on nous dit. »

Manzano chercha un recoin libre, à même le sol poisseux.

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