Premier jour — samedi

Paris

« Nous avons des tonnes de documents », annonça Turner en ouvrant à la volée la porte de la rédaction, se taisant aussitôt, lorsqu’il ne vit dans l’obscurité que la lueur d’une poignée d’écrans et de bougies.

« Qu’est-ce qu’il se passe, ici ?

— La raison pour laquelle nous avons passé toute la nuit dehors ? le railla Shannon. Coupure de courant. Manifestement, nous n’avons pas de système de secours.

— Tout à fait, fit Éric Laplante. Son visage était bleu dans la lumière de l’écran d’un ordinateur portable. Seuls les portables dont la batterie était pleine fonctionnent encore. Je suis en train de chercher une solution.

— Super…, constata Turner. Nous avons des heures d’enregistrement et ne pouvons rien en faire ?

— Nous pouvons faire le montage sur les portables, répondit Shannon.

— Qu’est-ce que vous avez ? s’enquit Laplante.

— Des pompiers qui libèrent des gens d’un ascenseur, des usagers bloqués dans le métro, des scènes tournées gare du Nord où toutes les annonces, les guichets, le courant dans les magasins et la plupart des trains sont absents, quelques carambolages, le commandant en chef des pompiers de Paris, des scènes d’émeutes dans et devant les supermarchés et les centres commerciaux. »

Turner fit défiler les premières prises sur l’écran.

« Ça, nous en avons besoin », fit-il lors d’une scène dans le métro.

Seulement parce que c’est toi qu’on voit tout le temps à l’écran, pensa Shannon. Elle avança jusqu’aux scènes du ministère de l’Intérieur. Lorsque passa la voiture, elle mit sur pause. On voyait, indistinct derrière les vitres fumées, un visage. Elle régla quelques filtres, les contours se firent plus nets, les contrastes plus forts.

« Je connais ce visage… », murmura Turner.

Mais t’en connais pas le nom, pensa la jeune femme.

« C’est Louis Oiseau, le patron d’EDF en personne, expliqua-t-elle.

— Je le sais bien ! aboya Turner.

— C’est une merveilleuse scène d’intro, remarqua la cadreuse. Le boss de l’énergie en mission secrète qui se rend au ministère de l’Intérieur. »

Turner disparut de l’image derrière un tourbillon de flocons de neige.

« Nope, fit-il. Ça n’intéresse personne.

— J’en suis pas si sûr, contesta Laplante. N’oublions pas que la moitié du pays se retrouve dans le noir. Et d’autres États doivent également être concernés. Et les informations sont encore nébuleuses.

— Parfaitement ! s’écria Shannon. Puis nous finissons avec la scène du ministère. D’abord les drames humains, et, pour finir, cette question : est-ce que ça va empirer ?

— Lauren, s’il te plaît, soupira Turner. Tu es cadreuse. Nous sommes journalistes et rédacteurs. »

Sans moi, tu serais foutu, pensa Shannon. Elle serra les dents et ne pipa mot.

Milan

Le taxi s’arrêta devant le palais de verre d’Enel, un des plus grands producteurs et distributeurs d’énergie européens. En s’acquittant des frais de la course, Manzano réalisa qu’il donnait là ses dernières pièces.

Les portes d’entrée étaient closes ; un cordon de vigiles tenait à distance journalistes, curieux, clients en colère.

Manzano joua des coudes pour se faufiler à travers la foule et annonça à l’un des gardes vêtus de noir qu’il devait entrer. « Aujourd’hui, personne n’entre.

— Je sais ce qui a provoqué tout ce foutoir. Et il faut que je le dise aux responsables à l’intérieur. Comment expliquerez-vous plus tard à vos supérieurs que vous m’avez refusé l’entrée ? Et croyez-moi, vous devrez rendre des comptes ! »

L’homme échangea des regards incertains avec ses collègues, puis il parla dans son kit mains libres sans perdre Manzano des yeux, qui le toisait d’un air grave. Il dit enfin : « Suivez-moi. »

Manzano suivit l’homme en direction du long comptoir de réception cintré derrière lequel trois hôtesses avaient l’air plutôt perdues. L’une d’elles le salua d’une mine pincée.

« Attendez ici, je vous prie. Quelqu’un va venir. »

Au bout de vingt minutes, alors qu’il voulait s’en retourner, apparut un manager frais émoulu, qui tenait de la caricature : jeune, grand, mince, impeccablement coiffé, en costard et cravate, y compris un jour comme celui-là. Seuls les cernes sous les yeux trahissaient qu’il avait moins dormi qu’à l’accoutumée au cours de la nuit passée. Mario Curazzo, c’est ainsi qu’il se présenta. Sans transition, il demanda : « Comment puis-je savoir que vous n’êtes pas journaliste ?

— Parce que je n’ai ni caméra ni appareil pour enregistrer sur moi. Par ailleurs, je ne veux rien apprendre de vous, mais vous apporter des informations.

— Ce que vous dites là… ça me fait penser à un journaliste. Si vous me faites perdre mon temps, je vous jette personnellement dehors. »

Manzano n’eut aucun doute quant au fait qu’il en était capable. Curazzo faisait une tête de plus que lui et avait l’air athlétique.

« Est-ce que KL 956739 ça vous dit quelque chose ? » demanda Manzano.

L’autre le regarda sans rien laisser paraître. Puis répondit : « Un code pour les compteurs électriques, qui n’est pas employé chez nous. »

C’était au tour de Manzano d’être surpris. Ou bien cela relevait du domaine de compétences de Curazzo, ou bien il était drôlement bon. Ou alors, ils savaient déjà.

« Alors pourquoi se trouvait-il cette nuit sur mon compteur ? »

De nouveau ce regard impassible, pénétrant.

« Venez avec moi. »

Il le conduisit à travers des couloirs déserts.

Ils atteignirent une salle gigantesque, dont un des murs était recouvert d’écrans immenses. Des dizaines de gens étaient assis à des tables rondes, derrière d’innombrables ordinateurs. L’air sentait le rance. Le brouhaha de nombreuses discussions remplissait la pièce.

« Le centre des opérations », expliqua Curazzo.

Il le conduisit à un groupe penché au-dessus d’une table. Lorsque Manzano leur fut présenté, il vit les visages éreintés. Curazzo expliqua succinctement pour quelles raisons il l’avait conduit ici. L’assemblée ne sembla pas particulièrement impressionnée. Une fois de plus, Manzano raconta son histoire.

Un homme d’un certain âge, la cravate défaite et le dernier bouton de chemise ouvert, demanda : « Êtes-vous certain de n’avoir pas tout rêvé ? »

D’après le badge sur sa poitrine, il s’appelait L. Troppano.

Manzano rougit.

« Sûr à cent pour cent. N’avez-vous pas encore été alertés de ce phénomène ? »

L’homme fit non de la tête.

« Est-il possible que le code ait été activé accidentellement ?

— Non.

— On dit aux informations que les coupures ont commencé en Italie et en Suède ? C’est vrai ?

— Oui, en effet. On a été les premiers.

— Ces deux pays sont presque entièrement équipés de compteurs communicants. Curieux hasard, non ?

— Vous pensez qu’on a manipulé les compteurs ? demanda un autre employé, moustachu et avec un brushing. Selon son badge, il s’appelait U. Parigi.

— J’ai réussi à le faire. Pourquoi d’autres ne le pourraient-ils pas ?

— Des dizaines de millions dans toute l’Italie ?

— Le problème, c’est pas les compteurs », expliqua Troppano. Ce disant, il se tourna vers les autres, comme s’il voulait leur rappeler quelque chose qui avait été discuté auparavant. « Nous avons une instabilité du réseau, et il faut que nous y remédiions. » Il dit à Manzano : « Merci de vous être donné cette peine. Monsieur Curazzo vous raccompagne vers la sortie. »

Manzano voulut répondre, lorsque Curazzo le prit doucement par le coude.

Sur le chemin du retour, Manzano expliqua à l’autre qu’il fallait examiner les compteurs et partager leurs résultats avec d’autres compagnies d’électricité. Il ne pouvait qu’espérer avoir semé un soupçon de doute qui germerait dans les heures suivantes. Il ne se faisait que peu d’illusions.

Une ferme dans les environs de Dornbirn

Angström frappa une nouvelle fois à la porte rustique marron foncé. La voiture se trouvait dix mètres plus haut sur la route, au bout de l’allée menant à la ferme. Terbanten et van Kaalden attendaient à l’intérieur. Bondoni, qui possédait quelques rudiments d’allemand, se tenait à ses côtés. Elles entendaient meugler les vaches.

Personne n’ouvrit. La présence des animaux indiquait sans doute possible que les lieux étaient occupés. Elles firent alors le tour du bâtiment pour chercher quelqu’un dans l’étable. La porte était entrebâillée. Les meuglements des bovins étaient maintenant si forts qu’Angström ne frappa que pour la forme avant d’ouvrir. L’odeur de l’étable l’emplit d’un sentiment agréable et chaud. Devant les deux filles s’ouvrait une grande allée ; les vaches se trouvaient de chaque côté. Elles ne virent personne.

« Y’a quelqu’un ? » cria Angström, avant de comprendre qu’elle devait répéter plus fort si elle souhaitait couvrir le bruit du bétail.

« Y’a quelqu’un ? »

Enfin elles virent une personne courbée, presque entièrement cachée par la panse d’une vache, assise sur un tabouret.

« Bonjour ! Excusez-nous ! » cria de nouveau Angström.

Le visage de l’homme, marqué par une vie de labeur en plein air, leur lança un regard méfiant. Sans même lever ni ôter ses mains des pis, il prononça quelques mots qu’Angström ne comprit pas.

Aussi bien qu’elle le put, elle se présenta en allemand et expliqua ce qu’elles voulaient.

Sans que sa figure devienne plus aimable, l’homme se leva alors et s’essuya les mains dans une sorte de torchon. Il portait des bottes en caoutchouc et un pull troué plein de taches. Derrière lui, il y avait un seau rempli de lait sous les mamelles de la bête.

De nouveau, Angström ne comprit qu’à peine ce qu’il disait. En esquissant un sourire, elle lui tendit sa carte routière. Le paysan la regarda puis déplaça son doigt dessus. Il expliqua ensuite, cette fois dans une langue compréhensible, comment elles pouvaient rejoindre la prochaine ferme.

Angström le remercia, Bondoni également. Elles étaient sur le point de partir lorsqu’Angström demanda à l’homme pourquoi les vaches meuglaient si fort.

« Elles ont mal aux mamelles, dit-il, énervé. Sans courant, la trayeuse ne fonctionne pas. C’est pour ça que ma femme, deux voisins et moi-même devons traire à la main. Ça prend du temps. Nous avons plus de cent têtes. Beaucoup ont les mamelles trop pleines. Voilà pourquoi. Excusez-moi, mais je dois m’y remettre. »

Le regard des deux filles se croisa. Elles réalisèrent qu’elles avaient eu la même idée.

« C’est difficile ?

— Quoi ?

— De traire. Je veux dire, c’est difficile à apprendre ? »

Milan

Complètement frigorifié, Manzano atteignit la via Piero della Francesca. Il avait marché trois heures dans la nuit. Il rêvait d’une douche chaude. Au lieu de cela, il ne faisait que dix degrés dans son appartement. Au moins, bientôt ma nourriture n’aura plus besoin de frigo, pensa-t-il. Il garda son manteau. De mauvaise humeur, il réalisa qu’il ne pouvait même pas se préparer un expresso. On frappa à la porte. Bondoni.

Manzano raconta d’où il venait.

« Je suis certain que quelqu’un manipule le réseau électrique. Je ne suis pas un grand spécialiste, mais, selon moi, voici ce qu’il se passe : quelqu’un désactive d’un coup tous les compteurs. Ça engendre une brutale hausse de la fréquence sur le réseau. Puis suit une réaction en chaîne jusqu’à ce que plus rien n’aille. À qui puis-je en parler maintenant ?

— Eh bien ! puisque personne ne veut t’écouter en Italie, tu dois essayer ailleurs.

— Merveilleuse idée, ironisa Manzano. Et à qui tu penses ? Au président américain ?

— À l’Union européenne.

— Mais bien sûr ! Parfaitement. C’est sûr que ça marchera.

— Écoute-moi plutôt au lieu de te moquer ! Et réfléchis. Qui travaille là-bas ? »

Lentement, Manzano comprenait où voulait en venir Bondoni.

« Ta fille. Et qu’attendons-nous encore, hein ? »

Bondoni prit un air ennuyé.

« Lara est partie skier en Autriche. Au Tyrol. À Ischgl. Elle m’a donné l’adresse. Au cas où.

— J’y suis déjà allé une fois. Il réfléchit. As-tu encore quelques-uns de ces jerrycans de secours que tu remplis lorsque le prix de l’essence est au plus bas ? »

Un sillon se creusa entre les sourcils de Bondoni.

« Pourquoi ?

— Oui ou non ?

— Oui.

— Et tu as bien le plein d’essence, dans ta Fiat ?

— Je crois, mais… Bondoni réalisa. Excité, il se mit à bouger son index comme pour interdire à un enfant de commettre une bêtise. Non. Non. Rien à faire. Tu délires.

— As-tu une meilleure idée ? Il adressa un sourire narquois à Bondoni. Ou quelque chose de mieux à faire ? Il nous faut quatre à cinq heures et on peut mettre le chauffage dans la voiture. »

Il le tira par la manche.

Une ferme dans les environs de Dornbirn

« Ah ! Que c’est bon ! »

Terbanten était collée au poêle en faïence de la cuisine de la ferme. Angström et les autres étaient installées à la grande et vieille table, mangeant ce que la fermière y avait déposé. Du pain noir, du beurre, du fromage, du lard. Et un verre de lait frais. Toutes se servaient copieusement, seule van Kaalden ne toucha pas au lait encore chaud, comme le remarqua Angström. Elle-même avait du mal à tenir le verre. Elles devisaient avec les habitants du lieu et les personnes venues leur prêter main-forte, elles s’amusaient de leur maladresse à traire, le paysan mimait leurs gestes engourdis et en riait aux éclats. Elles réfléchissaient également à la suite de leur périple. Lorsque le voisin comprit qu’elles n’avaient pas suffisamment d’essence pour arriver à bon port, il leur demanda : « C’est encore loin ?

— Peut-être une heure, environ soixante kilomètres.

— Dix litres devraient suffire pour cette voiture. Mon réservoir est plein. Je peux t’en donner quelques litres. » Dès le début, il les avait tutoyées. Angström traduisit pour les autres et fit de la tête un oui enjoué.

« Bien volontiers ! On paye bien sûr.

— C’est bien comme ça que je voyais les choses, fit l’homme, sans sourciller. Quatre euros par litre. »

Angström avala de travers. C’était plus de deux fois le prix en vigueur. Elle échangea un regard avec Bondoni. Elles pensaient la même chose. Ne pas s’énerver maintenant. Offre et demande n’ont rien à voir avec justice ni éthique. Et puis, surtout, il leur fallait cette essence.

Barrage d’Ybbs-Persenbeug

Lentement et imperturbablement, le Danube suivait son cours à travers le paysage. Les champs des deux rives étaient blancs, figés, parfois on voyait une ferme, ailleurs des arbres sans feuilles sous un ciel sans couleur. Le mur du barrage de la centrale n’est que l’illusion d’un pouvoir humain, pensa Oberstätter. On peut ralentir le fleuve, l’obstruer, mais pas l’arrêter. Ni même le contrôler vraiment, ainsi que les crues des années passées l’avaient prouvé.

Il avait cessé de pleuvoir. Le regard d’Oberstätter suivait les méandres du fleuve tandis qu’il tirait une bouffée sur sa cigarette et qu’il pensait aux dernières vingt-quatre heures. Il n’était pas retourné chez lui, bien que l’équipe suivante soit arrivée. Ils avaient un peu dormi sur des lits de camp. Ils n’avaient cessé d’essayer de relancer la centrale. En permanence, des messages d’erreur les en avaient empêchés. Systématiquement, toute une équipe devait partir pour contrôler l’élément incriminé. Jamais personne n’avait décelé le moindre problème. Les pièces semblaient en état de fonctionner. Oberstätter écrasa sa cigarette dans le cendrier puis regagna la salle de contrôle.

« Ça doit venir des logiciels, fit-il au chef de quart.

— C’est aussi ce que je me suis dit, répondit-il. La question, c’est de savoir par où commencer. »

On utilise plusieurs programmes informatiques au sein d’une centrale. Les plus compliqués sont ceux du Supervisory Control and Data Acquisition, ou encore système SCADA. Ils servent à piloter la centrale et sont composés de différents éléments, des hardwares très spécifiques, comme les contrôleurs logiques programmables, jusqu’à des postes tout à fait communs tournant sous Windows. Les systèmes SCADA contrôlent les installations et les procédés techniques de plus en plus complexes du monde moderne. Qu’il s’agisse des process de fabrication industriels, de l’organisation d’infrastructures ou du management de ports, d’aéroports, de gares, de sièges d’entreprises, de centres commerciaux ou de stations spatiales. Ils permettent à une poignée d’hommes de piloter un pétrolier à travers les mers, à une usine automobile de ne tourner qu’avec une dizaine de salariés, à des millions de passagers d’atterrir et de décoller tous les jours dans les aéroports.

« Aucune idée. Les systèmes SCADA ont été entièrement testés durant la phase préparatoire de leur mise en service. Par ailleurs, nous n’y avons pas accès. Je commencerais plutôt par les ordinateurs tournant sous Windows. »

Le chef de quart regardait dans le hall des machines à travers les épaisses vitres. Oberstätter savait ce qu’il se passait dans sa tête. S’il se décidait à mettre fin aux tentatives de redémarrage jusqu’à ce que l’informatique ait été examinée, il pouvait s’écouler des jours avant que la centrale ne délivre de nouveau de l’énergie. En dernier recours, c’est l’exploitant qui prendrait la décision.

« Espérons que nous n’avons pas été infiltrés par Stuxnet, observa Oberstätter.

— Rigole pas avec ça.

— C’était pas une blague. »

Le ver avait attiré l’attention en automne 2010 après avoir infecté une centrale nucléaire iranienne.

« Quoi qu’il en soit, continuer ainsi n’a pas de sens…, fit soudain le supérieur d’Oberstätter. Nous arrêtons les tentatives de redémarrage. J’en informe la hiérarchie. »

Ratingen

Sur la vaste étendue du parking, il n’y avait que quelques voitures isolées, c’était tout de même beaucoup pour un samedi de février. De grandes surfaces étaient recouvertes d’une fine couche de neige. Les rafales de vent balayaient l’endroit, faisant tourbillonner des flocons blancs dans les airs et affleurer l’asphalte gris. Au milieu de ce paysage hivernal désolé, le cube étiré, haut de dix étages de verre et de béton, avait l’air un peu perdu. Au-dessus du bâtiment, l’enseigne en grandes lettres pointait vers le ciel gris : « Talaefer AG ». Quelques fenêtres étaient éclairées.

James Wickley gara son SLS Roadster sur la place marquée du numéro d’immatriculation de la voiture de fonction qu’il conduisait pendant la semaine, une imposante berline. Mais comme on était samedi, il s’autorisait à venir au siège au volant d’une voiture de sport qui coûtait plusieurs années du salaire d’un employé moyen de Talaefer AG.

Il sauta du véhicule, passa son manteau pour les quelques pas qui le séparaient de l’entrée. Il regarda son reflet dans la porte vitrée, une figure mince, une raie bien nette que même les rafales les plus violentes n’étaient pas parvenues à défaire.

Heureusement, la cave du bâtiment abritait des générateurs de secours alimentés au diesel, qui lui permirent d’utiliser l’ascenseur et de chauffer son bureau du dernier étage.

Il jeta son manteau sur une chaise et alluma son ordinateur. James Wickley, né à Bath, ayant grandi à Londres, Singapour et Washington en tant que fils de diplomate, formé à Cambridge et Harvard, depuis quatre ans P-DG de Talaefer AG, misait sur un boom futur, favorable à son business de systèmes de contrôle. Suite à la dérégulation du marché européen dans les dernières décennies, le prochain bouleversement était imminent. L’introduction de ce qu’on appelle les « smart grids » avait enflammé les imaginations dans les entreprises du monde entier, prêtes à saisir l’aubaine. L’idée fondamentale en était simple : jusqu’alors, les producteurs d’énergie, de grandes compagnies centralisées, faisaient du courant et le distribuaient aux consommateurs finaux via des réseaux internationaux qui s’étaient développés simultanément. Ce système fonctionnait encore, dans une certaine mesure. On pouvait évaluer les besoins énergétiques. Les centrales hydroélectriques, à charbon ou nucléaires livraient constamment de l’électricité ; pour les besoins fluctuants, comme aux heures de pointe, on avait plus particulièrement recours aux centrales thermiques, avant tout celles au gaz.

À l’avenir, il y aurait davantage d’unités, plus petites, capables de produire du courant. Les sources de ce nouveau type de production seraient peu contrôlables, tels le soleil ou le vent. Dans quelques années, la branche industrielle de la récolte d’énergie, l’energy harvesting, encore à ses balbutiements, résoudrait ces points cruciaux. On pourra alors par exemple, en marchant, produire de l’énergie au moyen de microcentrales placées dans les semelles.

Avec une myriade de petits fournisseurs d’énergie, indépendants et imprévisibles, les réseaux classiques ne pourront plus suivre. De nos jours déjà, l’énergie éolienne et solaire représente une menace croissante pour la stabilité des réseaux. Ils deviendront tout à fait incontrôlables lorsque, ultérieurement, chaque ménage, chaque individu sera devenu une minicentrale autonome et qu’il redistribuera l’énergie produite à chaque fois qu’elle sera excédentaire.

Finalement, ces réseaux intelligents devront se piloter et s’organiser de manière autonome. D’innombrables capteurs à grande vitesse situés à tous les endroits possibles du réseau devront mesurer en temps réel la qualité du courant et sa tension. Les nombreuses petites centrales indépendantes devront, au moyen de ce réseau intelligent, être reliées les unes aux autres pour former des centrales virtuelles. Les consommateurs recevront des compteurs communicants. D’après une directive de l’Union européenne, la majeure partie des territoires devra en être équipée d’ici 2020. Mais pour l’heure, l’ordinateur de James Wickley ne parvenait pas à se connecter à Internet.

Il se rendit dans la grande salle de réunion, où attendaient déjà tous les cadres supérieurs qu’il avait convoqués hier soir au cas où la coupure perdurerait, ce qui se produisait précisément.

« Jusqu’à présent, nous n’avons aucun feedback des exploitations, des installations ou des centrales isolées, expliqua le directeur commercial. J’ai mis en place un call center, au cas où des clients auraient besoin d’aide.

— Bien, fit Wickley. Y a-t-il assez de techniciens ?

— Pour le moment oui, répondit le directeur des ressources humaines. Communication ? »

La question s’adressait au directeur de la communication, un homme anguleux aux cheveux devenus précocement gris.

« Jusque-là, aucune question des médias, répondit-il. Par ailleurs, j’ai dans l’idée d’avoir des discussions informelles avec des journalistes sélectionnés, aussi vite que possible, afin de leur dire à quel point nos produits sont fiables, de même que nos développeurs et nos ingénieurs, et, avant toute chose, afin de mettre en avant nos projets de développement.

— Excellent ! Ça c’est quelqu’un qui réfléchit ! J’en arrive alors au point le plus important de notre réunion. »

Il se pencha en avant et fit glisser son regard sur la petite vingtaine d’hommes rassemblés.

« Cette coupure est une chance extraordinaire ! Dans quelques heures, elle sera passée, mais pas oubliée. Nous y veillerons. »

Il bondit.

« Maintenant, nous devons faire en sorte que les décideurs comprennent que le concept de concurrence n’a pas d’effet, ou qu’il est illusoire, et que des changements radicaux sont indispensables. »

Il lui fallait offrir à la Talaefer AG un taux annuel de croissance à deux chiffres au cours de la décennie à venir.

« J’aimerais, fit-il en regardant le directeur commercial, que, dès lundi matin, nous prenions des rendez-vous avec tous ceux qui décident de ça. »

Il ne serait plus nécessaire d’éveiller leur curiosité en les invitant à d’onéreux voyages d’étude dans des pays étrangers, il suffirait de simples présentations des faits et des produits Talaefer. Il s’appuya des deux mains sur la longue table et regarda ses collaborateurs avec insistance.

« D’ici lundi matin, je veux qu’on me soumette vos principaux communiqués, prenant pour point de départ et pour fil rouge la coupure de courant. »

Il vit aux visages des personnes présentes qu’elles n’avaient pas anticipé une telle demande. Probablement les familles de la plupart d’entre elles se trouvaient-elles à la maison, sans chauffage ni eau ni moyen de communication, à attendre que les pères reviennent aussi vite que possible. Dorénavant, elles devraient se débrouiller sans eux.

« Allez, messieurs ! Montrons au monde entier ce qu’est l’énergie ! »

Paris

Lorsque la musique tira Shannon de son sommeil, elle maudit ses colocataires. Elle s’assit et essaya de se réveiller.

Elle traîna des pieds dans le couloir, en t-shirt et short, gagna la salle de bain, tourna les robinets à l’ancienne, l’un pour l’eau froide, l’autre pour l’eau chaude, se passa de l’eau sur le visage, en ressentit le mauvais goût sur ses papilles. Encore endormie, elle se regarda dans le miroir, ses cheveux noirs en désordre lui tombaient sur le visage.

L’eau coulait. Elle en appréciait la musique. Elle alla aux toilettes. La chasse d’eau fonctionnait.

Elle enfila son peignoir et gagna la cuisine. Marielle et Karl y étaient assis ; ils déjeunaient tardivement, du hip-hop français passait à la radio.

« Bonjour, salua-t-elle. Y’a du courant ?

— Heureusement ! » fit Karl.

L’Allemand trapu aux boucles noires était l’un de ses quatre colocataires. Marielle était originaire de la région de Toulouse, Émile, de Bretagne, quant à Dajan, elle venait d’un village de l’est de la Pologne. Les loyers parisiens ne lui permettaient pas de meilleur logement qu’une chambre dans une colocation. Shannon se servit un café au lait dans un bol. C’est donc pour rien que le patron d’EDF avait filé à toute allure au ministère de l’Intérieur, songea-t-elle. Ou sa venue — qu’aurait-il donc cherché d’autre là-bas ? — avait eu le succès escompté, c’est-à-dire le rétablissement de la distribution d’électricité aussi vite que possible.

Shannon prit une douche chaude, s’assit ensuite devant son ordinateur portable et passa en revue les éléments glanés au cours de la dernière nuit. Comme elle travaillait en freelance pour Turner, elle était libre d’utiliser à ses propres fins les enregistrements dont il ne voulait pas. Ce faisant, elle surfa sur quelques sites d’informations, tout en parcourant ses comptes sur les réseaux sociaux. Elle monta ensuite un court film, une brève contribution réalisée à partir de ses images et la posta sur YouTube.

Puis elle s’habilla chaudement et alla faire des courses. La supérette à deux rues de chez elle était ouverte. Chemin faisant, l’Américaine chercha du regard des stigmates de la nuit dernière, mais les Parisiennes et les Parisiens avaient repris leur routine.

En rentrant, elle croisa sa voisine dans l’entrée de l’immeuble. Annette Doreuil, au mitan de la soixantaine, toujours très soignée, revenait également des commissions.

« Shannon ! lui lança-t-elle. Quelle sacrée soirée, n’est-ce pas ?

— Oui, j’étais dehors toute la nuit, répondit la jeune femme, tandis qu’elles gagnaient ensemble l’ascenseur. Le courant est revenu seulement sur le coup de six heures, petit à petit.

— Notre fille et sa famille voulaient venir d’Amsterdam, mais tous les vols ont été annulés.

— Quel dommage ! Je sais que vous étiez si contente à l’idée de voir vos petits-enfants. »

La cabine eut un sursaut, s’arrêta entre deux étages ; l’estomac de Shannon se crispa et l’ascenseur repartit.

« Il n’aurait plus manqué que ça ! » fit Doreuil, son visage affichant un rictus nerveux. Elles se turent et regardèrent les paliers défiler à travers la porte vitrée avant de s’arrêter au quatrième. Shannon était heureuse de quitter enfin la cabine.

Peut-être allait-elle dorénavant emprunter plus souvent les escaliers.

« Bien le bonjour à votre mari. J’espère que vos petits-enfants arriveront bientôt.

— Moi aussi. »

Vers Bellinzona

L’autoroute semblait moins chargée que d’habitude. Bondoni lui avait laissé le volant. Depuis qu’ils avaient quitté Milan, Manzano poussait l’Autobianchi A112 de 1970 à ses limites, jusqu’à 140 km/h. Dans le minuscule coffre, il y avait quatre jerrycans de vingt litres chacun. Bondoni avait allumé la radio, ils écoutaient ensemble les informations et les bulletins spéciaux que diffusaient la plupart des fréquences. On n’annonçait rien de bon. Une large partie de l’Europe était encore dépourvue d’électricité.

Ils étaient déjà en Suisse, avaient dépassé Lugano et se dirigeaient vers Bellinzona lorsque le niveau d’essence passa dans le rouge.

« On doit faire le plein », dit Manzano à la vue d’un panneau indiquant un parking.

Quatre camions garés à la file occupaient toute la moitié gauche, trois voitures étaient garées à droite. À côté de l’une d’entre elles, allait et venait un homme qui fumait. Les deux hommes sortirent de leur véhicule, se dégourdirent les jambes. Manzano ouvrit le hayon, en sortit l’un des jerrycans et commença à le vider dans le réservoir.

Il écoutait le léger glouglou de l’essence tandis que passait de temps à autre une voiture sur l’autoroute.

« Eh ! Vous êtes un minicamion-citerne ? hurla quelqu’un à côté de lui avant de partir d’un rire guttural à sa propre plaisanterie. Le fumeur, qui venait de jeter sa cigarette, regardait avec curiosité dans le coffre de l’Autobianchi.

— Nous avons un long trajet devant nous.

— Où est-ce que vous comptez aller avec cette cargaison ?

— À Hambourg, mentit Manzano.

— Waouh ! Une si longue route dans cette caisse à savon. »

Manzano avait vidé le jerrycan ; il le referma et le replaça dans le coffre. Il regarda alors par-dessus le toit de la voiture et constata que deux autres hommes venaient dans leur direction depuis la voiture de son interlocuteur. Ils plaisaient aussi peu à Manzano que leur compagnon. Il referma le coffre.

« Vous n’atteindrez jamais Hambourg avec votre caisse, fit l’homme. Vous voulez pas plutôt nous vendre un jerrycan ? Ou deux ? »

Manzano était prêt à embarquer, la poignée de la portière en main.

« Désolé, mais je vous ai dit que nous avions encore de la route. On a besoin de la moindre goutte. »

Les deux comparses les avaient rejoints entre-temps. L’un se campa devant le capot, l’autre fondit sur Bondoni sur le point de s’installer à la place du passager.

À cet instant, le fumeur prit le bras de Manzano.

« Nous avons besoin d’essence, fit le type. Jusque-là, on vous l’a demandé poliment. »

C’était sans équivoque. Manzano n’en fut pas terrorisé le moins du monde. D’un mouvement violent, il asséna un coup de pied dans l’entrejambe de l’homme. L’autre n’avait pas vu venir le coup, il se plia en deux et libéra l’Italien qui le repoussa. L’homme trébucha en arrière pour s’affaler sur l’asphalte. Manzano sauta dans le véhicule. Bondoni, profitant de l’effet de surprise, s’installa sur le siège passager.

Manzano claqua la portière, la verrouilla et mit le contact en même temps. À l’extérieur, son agresseur se relevait. L’homme devant le capot fondit sur l’auto, comme s’il pouvait l’arrêter ainsi. Manzano embraya, appuya sur l’accélérateur, relâcha l’embrayage. L’Autobianchi fit un bond en avant, l’homme fut propulsé par-dessus le capot, frappa le pare-brise, bascula sur le côté, en plein sur le fumeur qu’il entraîna dans sa chute. Manzano accéléra et déboula sur l’autoroute.

« Les salopards, jura Bondoni. Ma belle voiture. Hélas ! Cet idiot a cabossé le capot ! Pourvu que cette coupure soit bientôt finie ! Que va-t-il se passer si les gens deviennent déjà fous ? » se demanda-t-il, sans perdre le rétroviseur de vue.

Berlin

Michelsen avait voulu créer un effet de surprise. Le ministre l’avait approuvée. Au lieu de réserver une salle de réunion au sein du ministère, ils avaient opté au dernier moment pour une salle du bâtiment d’en face. Le cabinet d’avocats qui s’y trouvait était fermé en raison de la coupure de courant. La température des pièces était descendue à douze degrés. Sous sa veste de tailleur, Michelsen portait des sous-vêtements longs et chauds qui n’étaient pas de trop. Même depuis la fenêtre du troisième étage, elle remarqua le trouble des chefs d’entreprise lorsqu’ils descendaient de leur voiture et qu’ils cherchaient l’adresse. En bas, un fonctionnaire les recevait, leur ouvrait la porte et leur indiquait le chemin à suivre jusqu’au troisième. Sans ascenseur, malheureusement. En arrivant, ils échangeaient des poignées de mains et ôtaient leurs manteaux. Des gouttes de sueurs perlaient sur le front de ceux pour qui la montée des escaliers avait été éprouvante. Au bout de quelques minutes, ils étaient tous assis.

L’un des P-DG, Michelsen le reconnut, était celui d’E.ON ; il avait l’air plutôt sportif et commença à se frotter les mains pour les réchauffer. Il n’avait pas transpiré en montant les escaliers, c’était le premier à ressentir le froid.

À l’arrivée du ministre de l’Intérieur, tous se levèrent.

« Messieurs, salua-t-il, asseyez-vous, je vous prie. Aujourd’hui, nous avons choisi un lieu de réunion quelque peu inhabituel. En raison de l’absence de courant, je ne peux vous proposer ni café ni thé et je ne peux que vous inviter à différer l’utilisation des sanitaires, le temps que vous gagniez un autre endroit, où l’eau fonctionnera. »

Il s’assit alors.

« J’aimerais que nous gardions en tête tout au long de cette réunion qu’environ soixante millions de citoyennes et de citoyens allemands supportent ça depuis vingt-quatre heures. »

Michelsen observa à la dérobée la réaction des personnes conviées. La plupart conservèrent une expression intéressée, mais réservée. Seule l’une d’entre elles esquissa un sourire ironique du coin des lèvres.

« Nos forces d’intervention travaillent maintenant au maximum de leurs capacités. Nous ne pouvons aucunement compter sur une aide étrangère, puisque les pays voisins sont dans la même situation que nous. Vous êtes responsables. Je ne veux pas entendre d’excuses. »

Il regarda chacun des hommes avec insistance avant de poursuivre : « Dites-moi enfin ce qu’il se passe. Nous devons jouer cartes sur table. Devons-nous décréter l’état de catastrophe naturelle dans tout le pays ? »

Michelsen regarda les visages. S’étaient-ils concertés avec leur comité directeur ? Probablement. Alors ils devaient également avoir une stratégie. Ou étaient-ils en désaccord ? Le cas échéant, chacun attendrait qu’un autre rompe la glace en premier. Ils échangèrent des regards. Un homme décidé, au milieu de la cinquantaine, les cheveux gris, la raie à gauche, se raidit presque imperceptiblement. Michelsen savait que Gurd Heffgen dirigeait l’une des grandes entreprises gestionnaires de réseaux. « J’admets, commença-t-il, que nous ne sommes pas parvenus à resynchroniser des parties importantes du réseau. »

Respect, pensa Michelsen. Tu ne trempes pas seulement un orteil dans l’eau, mais tu t’y jettes tout entier. Voyons voir qui tirera le premier.

« Ce qui est dû, entre autres, continua-t-il, au fait qu’il n’y a pratiquement plus de parties importantes du réseau en état de marche. Ça nous est même impossible à un niveau régional. La fréquence dans les quelques portions de nouveau sous contrôle est trop instable. »

Respect, penses-tu ! se dit Michelsen. Le brave homme n’avait fait que contourner élégamment le « nous ne sommes pas responsables », le portant à son paroxysme.

« Peut-être qu’un des collègues travaillant dans la production de courant pourrait l’expliquer ? »

Donc il transmet le relais. Et il est brûlant. Qui le saisira ? Heffgen s’inclina en arrière et croisa les bras sur sa poitrine pour signifier qu’il en avait assez dit.

« Monsieur von Balsdorff, peut-être ? » suggéra le ministre.

L’homme, légèrement en surpoids, à la peau de fumeur aux pores dilatés, s’humectait fébrilement les lèvres de la langue.

« Hmmh ! Nous rencontrons plus de difficultés avec les centrales que ce à quoi nous pourrions nous attendre dans pareil cas. Aucun de nous n’a été jusqu’à présent confronté à une telle situation. Au cours des exercices, on a enregistré des taux d’échec allant jusqu’à trente pour cent. Nous en sommes à plus du double. Nous cherchons encore…

— Est-ce à dire, interrompit le ministre d’une voix dangereusement douce, que vous n’êtes pas en mesure de garantir un redémarrage de l’approvisionnement de base dans les heures qui viennent ? »

Von Balsdorff adressa un regard torturé au ministre.

« Tous les hommes disponibles sont à pied d’œuvre. Mais, en ce qui nous concerne, nous ne pouvons rien garantir. » Il se mordit les lèvres.

« Et vous, messieurs ? » lança le ministre à l’assemblée.

Des hochements de têtes contrits.

Michelsen était envahie du même sentiment que quelques années plus tôt, lorsque deux policiers avaient frappé chez elle et lui avaient annoncé le décès de son frère et de sa sœur. Elle voyait bien aux visages de ces chefs d’entreprise qu’ils comprenaient lentement. Malgré la température de la salle, elle se mit à transpirer et son pouls commença à s’accélérer.

Ischgl

Soulagée et impatiente, Angström considérait les sommets très enneigés qui pointaient tout autour en direction du ciel. Si près du but, elles étaient excitées et aspiraient à un bon bain, une toilette complète, de l’eau chaude, des lits propres et douillets, une soirée au coin du feu. La route partait à l’assaut d’une montagne, Angström chercha le village où elles avaient réservé leur location. Dix minutes plus tard, elles l’avaient atteinte. Sur une pente abrupte se trouvaient une dizaine de confortables maisons en bois, les unes à côté des autres. De la fumée s’élevait de quelques cheminées. Elles garèrent l’auto sur le petit parking, presque plein. Sur le premier chalet il y avait un écriteau : « Réception ».

À l’intérieur, une jeune femme en tenue traditionnelle les salua derrière le comptoir. Elle enregistra leurs noms et les autres coordonnées. « Je vous montre votre chalet. »

Elle les conduisit à travers des chemins étroits, enneigés, entre les habitations, jusqu’à l’une d’entre elles, à l’extrémité du village. Angström était émerveillée par la vue sur la vallée et les montagnes en face.

« Malheureusement, nous sommes aussi concernés par la coupure de courant, expliqua la femme. À l’intérieur des chalets, il n’y a ni lumière, ni chauffage, ni eau courante. »

Angström échangea un regard avec ses amies et lut la déception dans leurs yeux.

« Cependant, s’empressa de continuer l’employée, nous faisons tout notre possible pour rendre votre séjour aussi agréable que possible. »

Elle ouvrit la maison et les fit entrer. L’étroit couloir donnait sur une salle petite mais douillette, aménagée avec des meubles rustiques et un poêle en faïence.

« Comme vous pouvez le constater, vous disposez d’un poêle qui permet de chauffer l’ensemble du lieu. Vous n’aurez pas froid. Et il y a suffisamment de bois. »

Elle les guida ensuite jusqu’à une minuscule cuisine. « La gazinière peut elle aussi être chauffée au bois. Je ne sais pas si vous voulez cuisiner vous-mêmes, quoi qu’il en soit, vous pouvez tout à fait faire fondre de la neige pour avoir de l’eau chaude et prendre un bain. » Elle se mit à rire. « Et dehors, il y en a assez, de la neige. C’est comme dans le temps, hein, typique, non ? »

Elle redevint sérieuse et leur montra les deux petites chambres, qu’on atteignait au moyen d’une échelle de meunier. « Voici la salle de bain. Vous voyez, on a déjà préparé des baquets afin que vous puissiez faire fondre de la neige et remplir la baignoire d’eau chaude. » Face aux regards sceptiques des hôtes, elle ajouta : « Bien entendu, on vous fera une remise pour ces désagréments. Vous pourrez tout de même utiliser le sauna. Je vous le montre tout de suite. Et manger au restaurant, si vous le souhaitez. Ces deux endroits sont alimentés au bois. Elles étaient de nouveau dans la salle principale. J’espère bien entendu que vous pourrez dès demain apprécier tout le confort de votre résidence. À la réception, il y a un téléphone en état de marche, pour le cas où vous n’auriez pas de réseau. » Après avoir vu le sauna et le restaurant, elles allèrent chercher leurs bagages et s’installèrent.

« Qui prend son bain en premier ? »

Elles jouèrent à pile ou face. Van Kaalden fut l’heureuse élue.

« On commence par traire des vaches puis on porte des seaux de neige, grogna Terbanten.

— Prenons ça comme une drôle d’aventure », répondit Angström avant d’apporter deux cargaisons de neige dans le chalet.


Il faisait encore nuit lorsque Manzano et Bondoni arrivèrent au village. Après avoir dit à la femme de la réception qui ils recherchaient, elle les conduisit au chalet.

« Papa ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Et toi, Piero ? »

Manzano avait rencontré rapidement Lara lors des visites qu’elle rendait à son père. Il l’appréciait. C’était une petite personne énergique, dont la tête n’était qu’une touffe de cheveux noirs.

« Entre donc ! Qu’est-ce que t’as au front ? demanda-t-elle en désignant sa cicatrice.

— Un petit accident », répondit-il, et les images de la victime emprisonnée dans la carcasse de sa voiture refirent surface.

Derrière Lara apparut une seconde jeune femme qui, d’après Manzano, pouvait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Elle était plus grande, mince, ses cheveux longs, raides et bruns, formant un intéressant contraste avec ses yeux bleus. Lara Bondoni leur présenta Chloé Terbanten. Le chalet avait l’air petit mais confortable. Dans la cheminée ouverte crépitait un feu revigorant. Une troisième femme était étendue sur le banc qui courait sur deux des murs de la pièce. Lorsque Bondoni et Manzano entrèrent, elle se leva. Elle faisait à peu près la même taille que Terbanten. Malgré son épais pull-over de ski aux motifs nordiques, Manzano devina ses formes féminines. Un nez délicieusement retroussé et quelques taches de rousseur sur son visage, les cheveux jusqu’au menton, de beaux yeux bleus pétillants. Son regard se posa furtivement sur le front de Manzano, mais elle ne pipa mot. Ça me plairait bien ici, pensa-t-il, entouré de ces trois femmes.

« Sonja Angström, fit Lara, la partie suédoise de notre quatuor. La quatrième, notre Hollandaise, prend un bain à l’étage.

— Vous avez de l’eau chaude, s’exclama Bondoni. Et une baignoire ? »

Sa fille se mit à rire. « Oui, mais seulement à condition de travailler dur. Ne me dites pas que vous êtes venus de Milan pour prendre un bain ! »

Bruxelles

Terry Bilback était heureux comme jamais d’être au bureau. Il était chauffé, les sanitaires fonctionnaient, il y avait de l’eau chaude. Lumière, ordinateur, Internet et même la machine à café marchaient, contrairement à l’appartement hors de prix qu’il louait dans une banlieue de la capitale belge, d’où il n’avait pu atteindre aujourd’hui l’avenue Beaulieu qu’en voiture. Les transports en commun n’étaient pas en service.

Mais ce bonheur ne pouvait durer. À l’instar de ses collègues du Monitoring and Information Centre de l’Union européenne, l’EUMIC, ou encore MIC, il avait compté sur une fin rapide de la coupure de courant.

Mais rien de tel ne s’était produit. Au contraire. Au cours de la matinée arrivèrent les premiers rapports et requêtes des pays membres.

Le MIC est armé vingt-quatre heures sur vingt-quatre par une trentaine de fonctionnaires de différentes nationalités et a en charge trois domaines. Le premier est de former un centre de communication continental. En cas de catastrophe, le MIC reçoit demandes et offres d’assistance de tous les pays membres. Sa seconde mission est d’informer tous les membres, mais également le public au sens large, sur ses activités et les interventions du moment. Enfin, le MIC soutient la coordination des mesures d’aide à deux niveaux. Au central, on met en relation les propositions d’aide et les besoins, on identifie les carences et on cherche des solutions. Si nécessaire, le MIC envoie des experts dans les zones concernées.

Son téléphone sonna. Comme toute la journée. Il ne connaissait pas le numéro. Un indicatif autrichien.

« Bonjour Terry, c’est Sonja Angström.

— Sonja ! Tu es bien arrivée ? »

Elle rit. « Avec quelques difficultés. J’ai appris une histoire étrange. Nous ne sommes pas le bon interlocuteur. Je présume que ça relève plutôt d’Europol. Mais je n’ai pas le numéro sur moi. Une connaissance d’une copine en vacances avec moi te l’expliquera mieux. Il s’appelle Piero Manzano, c’est un développeur italien, il a découvert une chose inquiétante. »

La Haye

À la fenêtre de son appartement, François Bollard regardait la pluie tomber. La nuit descendait doucement. Sur le gazon du petit jardin, il y avait tous les récipients qu’ils avaient dénichés dans la maison, seaux, saladiers, casseroles, verres, gobelets, boîtes en plastique, assiettes à soupe. Les gouttes de pluie faisaient clapoter l’eau dont ils se remplissaient. Derrière lui, les enfants jouaient. Marie, son épouse, lisait sur le canapé. Des bougies dispensaient de la lumière. Dans l’âtre, une flambée. C’était la seule pièce suffisamment chauffée de l’appartement.

L’idée de travailler dans une ville qui lui semblait être le symbole de l’Europe et de son administration avait plu à Bollard. De bourgeoises et fastueuses demeures trahissaient le riche passé de la ville, et le gouvernement comme la reine se trouvaient mieux dans la tranquille cité qu’à Amsterdam. L’un y avait son siège, l’autre sa résidence. Avec sa femme et ses enfants, ils logeaient dans une belle habitation du dix-neuvième siècle, à quinze minutes à pied de la mer, avec des escaliers abrupts et beaucoup de bois. Ses enfants fréquentaient l’école internationale, sa femme officiait comme traductrice.

Après plusieurs années au ministère, Bollard aspirait à relever de nouveaux défis dans un environnement international. Et les nombreuses perspectives offertes par ce poste, après avoir passé deux années à l’étranger, étaient très prometteuses.

Bollard emprunta le couloir menant à la porte du jardin et enfila ses bottes en caoutchouc ainsi que sa veste de pluie. Dans le jardin, il vida sept récipients dans un grand seau puis les replaça. Il porta le seau dans la salle de bain et le vida dans la baignoire au quart pleine. Il le remit ensuite à l’extérieur et revint dans le salon.

« Tu pourrais pas nous dénicher un groupe électrogène ? demanda Marie.

— Europol n’en a pas. Tout du moins pas pour les usages privés de ses employés. »

Sa femme soupira. « Ce n’est pas normal. Ça fait longtemps que l’électricité devrait être revenue.

— C’est ce qu’on croyait », fit son époux.

À cet instant, la sonnerie du téléphone retentit. Il se hâta dans le couloir vers le guéridon et décrocha. Son correspondant était un Danois du service journalistique, qui voulait le mettre en relation avec un collègue britannique, ce dernier ayant reçu l’appel d’un Italien en Autriche. Bollard était encore en train d’assimiler toutes ces informations lorsqu’on lui passa la communication.

Le Britannique, un certain Terry Bilback, travaillait au Monitoring and Information Centre de l’Union à Bruxelles et parla d’une étrange histoire de codes sur les compteurs italiens. Bollard écouta attentivement et posa des questions. En guise de réponse, le Britannique lui donna un nom, quelques renseignements et un numéro de téléphone. Il pourrait ainsi joindre l’Italien et en apprendre davantage.

Bollard raccrocha. Il songeait à ce qu’il venait d’entendre. Il composa le numéro autrichien.

Ischgl

Manzano raccrocha.

« Et ? » lui demanda Angström lorsqu’il rejoignit les autres qui s’étaient mis à l’aise dans le chalet de la réception, au coin du feu. Tous le regardaient avec un vif intérêt.

« C’était quelqu’un d’Europol, fit-il. Il va paraît-il informer ses collègues italiens et suédois.

— J’espère qu’il n’empruntera pas la voie officielle, lança van Kaalden. Sans quoi nous allons rester encore longtemps enterrés auprès du feu. »

En espérant que ça ne sera pas pire que maintenant, pensa Manzano. Il n’avait que succinctement et à voix basse évoqué les possibles conséquences de sa découverte avec le Français d’Europol. Il chassa ses sombres pensées.

« Y a-t-il aussi quelque chose à boire pour moi ? » demanda-t-il avec une joie feinte.

Lara Bondoni lui tendit un verre rempli d’un liquide fumant et odorant. « Et nous nous sommes aussi occupées de vous trouver une place où dormir. En raison des événements, tous les vacanciers n’ont pu arriver jusqu’ici. Quelques chalets sont vides. Vous pouvez passer la nuit dans l’un d’entre eux. Ce sera sans doute mieux que dans vos froids appartements », rit-elle en levant son verre.

Manzano but et espéra que l’alcool chasserait ses noirs pressentiments.

« Expliquez-moi donc maintenant où vous travaillez, demanda-t-il à Angström. Vous semblez avoir de très bonnes relations. »

La Haye

Bollard raccrocha et se rendit dans le salon.

« Je dois faire un saut au bureau. »

Marie le regarda.

« Un samedi soir ? » Elle le jaugea, tenta de lire sur son visage. Elle savait ce que cela signifiait, lorsqu’il arborait cet air sérieux.

« Dois-je me faire du souci ?

— Non », mentit-il.

En voiture, il ne lui fallut que dix minutes à travers les rues sombres. Au siège d’Europol, à Statenkwartier, un quartier du centre-ville, brillaient quelques lumières.

Bollard partit à la recherche de Dag Arnsby, qui lui avait fait part de l’appel.

« Regarde donc si, à tout hasard, nous avons quelque chose sur un certain Piero Manzano. »

L’autre entra le nom de l’Italien. « C’est lui ? »

On voyait sur l’écran la photo d’un homme d’âge moyen. Visage anguleux, menton proéminent, nez étroit, cheveux bouclés courts et noirs, yeux marron, teint blême.

« Piero Manzano, lut Bollard à voix haute. Un mètre quatre-vingt-sept, soixante-dix-huit kilos, quarante-trois ans, analyste-programmeur. A appartenu pendant des années à un groupe de hackers italiens qui pénétrait dans les systèmes informatiques d’entreprises et d’administrations d’État afin de mettre des failles en évidence. Raison pour laquelle il a été condamné une fois à la fin des années quatre-vingt-dix. Que du sursis. En outre, il a refait surface dans le cadre de l’opération “Mains propres”. Il a été arrêté peu de temps en 2001 lors des manifestations anti-G8 à Gênes. »

Bollard s’en souvint. Ce sommet avait été une débâcle pour l’image de la police italienne. Au cours des violents incidents, là où se tenait le sommet réunissant les huit chefs d’État les plus influents du monde, un manifestant avait été tué par balles, des centaines grièvement blessés, parce qu’une partie de la police italienne avait fait preuve d’une brutalité sans précédent. Certains fonctionnaires avaient d’ailleurs été condamnés par les tribunaux.

« C’est donc ce genre de type », observa Bollard pour lui-même. Depuis sa plus tendre enfance, bercé par l’éducation des classes françaises aisées ayant le sentiment d’appartenir à une sphère supérieure, il considérait les activistes, et particulièrement ceux de l’ultragauche, avec scepticisme. « Il travaille officiellement comme conseiller en informatique. On le suspecte cependant d’être resté actif. Mais on n’a plus jamais pu lui reprocher quoi que ce soit. Il sait donc de quoi il parle lorsque les codes de son compteur ne lui disent rien qui vaille, fit Arnsby.

— Je le crains. Il m’a même donné des conseils. La compagnie d’électricité italienne devrait commencer par vérifier le log des routeurs. À toutes fins utiles.

— S’il dit la vérité, cela signifie-t-il ce que mon cerveau poussif tend à me laisser penser ? »

Bollard n’avait songé à rien d’autre au cours du bref trajet en direction du bureau. Passer en revue et à la hâte tous les scénarios possibles.

« Je ne veux pas provoquer une panique inutile. Mais ce ne serait pas bon. Vraiment pas bon.

— Tu veux dire que si quelqu’un, en Italie, est capable d’infiltrer le réseau électrique, de le manipuler et de le paralyser, c’est possible aussi ailleurs ? »

Bollard ne fit que froncer les sourcils et avancer sa mâchoire inférieure.

« Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas écarter complètement cette hypothèse. »

Milan

Les deux hommes n’avaient pas l’air de policiers. « Docteur Ugo Livasco », se présenta le premier, « Ingénieur Emilio Dani », annonça le second.

« Que puis-je faire pour vous ? » demanda Curazzo. Il n’avait dormi qu’une heure au cours des trente-six dernières.

« Nous sommes mandatés par Europol, fit l’ingénieur. Vous avez reçu des renseignements indiquant que les compteurs italiens avaient été manipulés et que cela pourrait être la cause de la coupure de courant. »

Le sang de Curazzo ne fit qu’un tour. Il se souvint de l’homme de la veille.


Après pratiquement deux jours et deux nuits sur le pied de guerre, tous les visages de la cellule de crise au siège d’Enel étaient blafards. À cet instant, ils étaient même blancs comme des linges. Ils n’avaient pas eu besoin de chercher longtemps. L’expert en IT de la police avait proposé d’examiner d’abord les logs des routeurs.

« Pourquoi précisément ?

— On nous a communiqué un indice. »

Ils firent une découverte en quelques minutes.

Les compteurs communicants implantés dans les foyers et les entreprises italiennes sont reliés les uns aux autres grâce à des routeurs, à l’instar de tous les réseaux informatiques. On peut y lire toutes les données du log ; elles enregistrent l’ensemble des signaux envoyés aux compteurs.

« C’est là que se trouve en réalité l’ordre d’interrompre la connexion avec le réseau électrique. »

Une quarantaine d’hommes s’étaient assemblés devant le grand écran sur lequel le chef du management de crise, Solarenti, montrait les données et les graphiques correspondants.

« Seulement ces ordres ne viennent pas de chez nous, continua Solarenti. Mais de l’extérieur. Quelqu’un les a entrés dans un compteur. De là, ils se sont peu à peu propagés dans tout le pays. Et il n’a même pas besoin d’un virus. L’ordre est probablement transmis par ondes. »

Il laissa ses paroles faire leur effet. Curazzo n’entendait pas un murmure dans la pièce. Seulement le léger ronronnement des machines.

« Mon Dieu, lâcha quelqu’un dans le silence.

— Comment est-ce possible ? cria un autre. Et notre système de sécurité, alors ?

— C’est précisément ce qu’on essaye de voir.

— Ça signifie qu’on nous a purement et simplement éteint la lumière. Dans tout le pays.

— Pas seulement, répondit Solarenti. C’est pire encore. D’abord, quelqu’un a coupé le courant dans les foyers et les entreprises. Ensuite les réseaux sont tombés. Lorsqu’enfin nous avons récupéré des réseaux stables dans certaines zones, un autre ordre extérieur a rallumé les compteurs. Ainsi, trop de foyers et d’entreprises se sont reconnectés d’un coup au réseau. Ça a de nouveau conduit à des oscillations de tension, le réseau s’est effondré une fois encore.

— Quelqu’un joue au chat et à la souris avec nous !

— C’est la mauvaise nouvelle. Mais il y en a aussi une bonne. Maintenant que nous connaissons les causes, nous pouvons bloquer cet ordre de déconnexion. Nous y travaillons déjà. Dans deux heures, tout ce foutoir sera fini. »

Alors que dans les films, de telles scènes sont ponctuées d’applaudissements et de cris de joie, la cellule de crise resta très calme. Lentement, ce qui venait d’être dit s’insinuait dans les esprits. Le réseau électrique italien avait été victime d’une attaque.

« C’est un désastre, soupira Tedesci, le directeur technique. Messieurs, s’adressa-t-il aux deux policiers à ses côtés, nous devons garder notre sang-froid. »

Les deux hommes le regardèrent, dans l’expectative.

« En aucun cas cela ne doit être rendu public, continua-t-il d’une voix basse et fébrile. Et nous ne devons pas en informer Europol. Vous avez entendu : dans deux heures, c’est fini. »

Pensif, l’ingénieur Emilio Dani hocha la tête. Le docteur Ugo Livasco regarda le directeur avec une expression figée, avant de prendre la parole.

« Je comprends vos préoccupations. Mais il serait possible que celui qui a fait ça, qui que ce soit, ait commis la même chose dans les autres pays. Nous nous devons de les avertir.

— Mais ces gratte-papiers de Bruxelles…

— Europol est à La Haye, corrigea Livasco.

— Peu importe ! Ils n’ont rien de mieux à faire que de fanfaronner pour faire parler d’eux ! Tedesci enrageait. Je vais de ce pas appeler mon ami, le président du Conseil. C’est à lui de décider ce qu’il faut faire. Ça relève de la sécurité de l’État. »

Le visage de Livasco s’assombrit. Un discret sourire s’esquissa sur ses lèvres. « Je crains que ça ne relève pas de ses attributions. Mais appelez donc votre ami. Quant à moi, je téléphone à Europol.

— Vous dépendez bien du ministère de l’Intérieur ? questionna Tedesci.

— Bien entendu. Il en sera également informé. Puis il en informera à son tour le président du Conseil.

— Je crains que vous ne me compreniez pas. Tenez-vous à poursuivre votre carrière dans la police ? »

Le sourire de Livasco se fit sarcastique. Il fixa le directeur. « On verra bien laquelle de nos carrières continuera. »

Curazzo observa un collaborateur de Solarenti lui murmurer quelque chose à l’oreille. Le chef du management de crise se dirigea vers eux. Tedesci l’attendait, la mine sombre.

« J’ai encore une bonne nouvelle », fit Solarenti en jetant un regard aux deux policiers et désignant un graphique vert représentant le réseau.

« Les codes ont dû être transmis au système par l’intermédiaire des compteurs, d’où ils se sont peu à peu propagés à tout le pays. »

Des champs rouges s’étendaient sur le réseau, à partir de trois épicentres, pour se confondre et toucher toutes les lignes.

« En raison de la signature horodatée du log, on pourrait remonter au début de cette propagation et identifier les compteurs à l’origine de tout ça. »

La couleur rouge se retira jusqu’à ne laisser que trois points rouges dans tout le pays.

« Est-ce à dire, demanda Livasco, que nous connaissons les trois points précis où les agresseurs ont libéré le signal ? »

Solarenti acquiesça. « Chacune des adresses. Trois en tout. »

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