Dixième jour — lundi

Bruxelles

Il se réveilla au milieu des cris et des hurlements de panique. Avant même d’avoir pu ouvrir les yeux, il remarqua l’odeur bien reconnaissable qui venait masquer la puanteur des lieux.

Incendie.

Pris de panique, Piero se leva au milieu des châlits et vit immédiatement, au centre de la pièce, des flammes de la hauteur d’un homme. Une fumée noire s’accumulait sous le plafond.

Nombreux étaient les détenus à s’être rassemblés contre les murs. Une foule importante se pressait à la porte, d’autres s’affairaient autour du feu, y jetant des matelas — Manzano ne savait pas bien si cela étouffait le brasier ou, au contraire, le nourrissait.

Les fumées, de plus en plus lourdes, emplissaient la pièce.

Les fenêtres étaient à six mètres du sol, et si étroites que personne n’aurait pu s’y faufiler, quand bien même on serait parvenu à les atteindre.

La foule qui se bousculait vers la porte devenait plus importante, ainsi que les groupes cherchant à fuir par d’autres sorties, plus discrètes, que Manzano découvrait seulement. Ils criaient à l’aide, frappaient des poings ou essayaient de dégonder les portes au moyen d’éléments métalliques pris à l’armature des châlits.

La fumée lui piquait la gorge, les détenus toussaient tant et plus, couvrant leurs visages de mouchoirs ou de vêtements.

Des détonations retentirent.

Un battant de l’entrée principale s’ouvrit soudain, des hommes se ruèrent dans l’ouverture, puis d’autres détonations — qui ne parvenaient pas à couvrir les clameurs d’effroi.

Le deuxième battant sauta à son tour, et, malgré la fusillade continue, le flot de détenus se précipita à l’extérieur. Dans la salle, les fumées s’épaississaient, le courant d’air produit par l’ouverture de la porte et les fenêtres brisées raviva l’incendie. Les flammes se propageaient de lit en lit.

Que l’embarras du choix ! pensa Manzano. Asphyxié, brûlé vif ou tué par balles. Cependant, les détonations semblaient moins fréquentes et plus lointaines. À quatre pattes, il rejoignit la sortie.

Devant la porte s’entassaient des dizaines d’hommes morts ou blessés, dans une mare de sang, dont personne ne se souciait. Manzano passa devant deux corps sans vie, encore engoncés dans leurs uniformes. Des criminels avaient-ils tué des policiers pour leur dérober leurs armes ? Protégé par la foule, il parvint à l’entrée principale de la vaste cour. La fumée en provenance du gymnase arrivait jusqu’à ses narines, chaude et puante, lui grattant les voies respiratoires, lui brûlant les yeux. Il mit son bras sur son visage — en vain. Il devait continuer à avancer. Sortir de la cour où il ne se trouvait aucune cachette, aucun endroit pour s’abriter des balles qui sifflaient tous azimuts. Il titubait, s’attendant à être la prochaine victime.

Berlin

« J’aimerais enfin avoir des informations précises sur Philippsburg », exigea le chancelier.

Aujourd’hui encore, la liste de Michelsen ne contenait aucune nouvelle positive. Où qu’elle regarde, que du désastreux. Le pire, c’était encore les renseignements en provenance de Philippsburg et la discussion qui avait suivi.

« Nous faisons tout notre possible, lui assura une collaboratrice du ministère de l’Environnement, de l’Écologie et de la Sûreté nucléaire. Le dernier rapport, arrivé il y a une heure, fait état d’une faible émission de vapeur radioactive. Les populations dans un rayon de cinq kilomètres ont été confinées dans leurs domiciles et dans les hébergements d’urgence.

— Les autres centrales nucléaires ont-elles assez de diesel ? » aboya le chancelier. Comme la femme tardait à répondre, les mains de Michelsen se mirent à trembler.

« Quoi ? demanda le chancelier.

— Manifestement, il y a eu un grave accident dans la centrale de Brokdorf, sur l’Elbe. On ne sait pas encore ce qu’il s’est passé précisément.

— On ne sait pas encore ce qu’il s’est passé précisément ? explosa le chancelier. Mais qu’est-ce qu’ils savent, alors, ces exploitants ? Hein ? Ils ignorent qui a infecté le réseau, pourquoi leurs centrales sont en rade, quand la production reprendra… Ils ne savent rien ! Je veux voir les directeurs de l’exploitation de ces centrales ici, ou à l’écran, et tout de suite !

— Je… je m’en occupe », répondit la fonctionnaire.

Le chancelier ferma brièvement les yeux et les rouvrit.

« Pardonnez-moi, pria-t-il. Vous n’y êtes pour rien. J’espère que c’était tout ? »

La femme se mordit les lèvres.

De nouveau, il ferma les yeux.

« Dites-moi.

— La centrale française de Fessenheim, sur le Rhin, fait part également d’un grave accident en raison d’avaries sur son système de refroidissement. »

Elle désigna un emplacement sur la carte d’Europe accrochée au mur, à la frontière franco-allemande, non loin de Stuttgart. « D’après l’Organisation internationale de l’énergie atomique, ils ont laissé s’échapper un peu de vapeur radioactive. D’après les exploitants, il n’y aurait aucune raison d’évacuer. Pour l’instant. D’après les protocoles de sécurité, ça pourrait concerner une zone de vingt-cinq kilomètres. C’est-à-dire pratiquement un demi-million de personnes, dont Fribourg.

— Un demi-million…, soupira le chancelier.

— Et Temelín, compléta la fonctionnaire. Là-bas, comme à Saint-Laurent, la fusion du cœur n’est plus loin… Les autorités tchèques ont commencé l’évacuation. La centrale se trouve à quatre-vingts kilomètres de la plus proche frontière allemande. Un vent de nord-ouest souffle en ce moment. La radioactivité sera poussée vers l’Autriche.

— Jusqu’à ce que le vent tourne », gémit le chancelier.

Bruxelles

La porte de la cellule s’ouvrit dans un cliquetis. Angström fut la première à le remarquer puisque, contrairement aux autres, elle n’essayait pas de regarder dans la cour depuis la fenêtre.

Elle agrippa Shannon.

« Ils ont ouvert ! » dit-elle en tirant l’Américaine dans le couloir. Elles furent presque piétinées par la foule. Elles descendirent l’escalier dans la cohue, et ne s’arrêtèrent qu’une fois dehors. La fusillade avait cessé. Des centaines de détenus s’échappaient des quartiers pour hommes. De la fumée et des flammes sortaient de la plupart des fenêtres.

« On est censées attendre jusqu’à ce qu’ils soient partis ? demanda Shannon. Des centaines de délinquants et de criminels endurcis…

— Non, répondit Angström. Dans ce bordel, on passera inaperçues. Viens ! »

Elles se mirent à courir. Angström priait pour que la fusillade ne reprenne pas.

Elles atteignirent la porte principale sans être inquiétées. Elle était grande ouverte. Les détenus disparaissaient dans les rues, s’évadant dans toutes les directions.

« Où sommes-nous ? s’inquiéta Shannon qui courait dans les pas de la Suédoise.

— En banlieue.

— Et on fait quoi ?

— On va déjà essayer d’arriver chez moi. La police n’y viendra pas de sitôt. Elle en a des pires à rattraper. »

La Haye

Hartlandt ne comprenait que difficilement ce que Bollard lui disait par téléphone satellitaire. Il était retourné à Ratingen, tandis que le GSG-9 inspectait d’autres planques des malfaiteurs.

« Nous avons identifié ces types, expliquait-il. Des mercenaires, tout ce qu’il y a de plus classique. Un Sud-Africain, un Russe et un Ukrainien. On les trouve dans les bases de données de nombreux services. L’un a travaillé pour Blackwater en Irak, les deux autres y étaient avant lui.

— Est-ce qu’on a pu interroger le survivant ? demanda Bollard.

— Non. Il a été touché à une dizaine de reprises. Il a trois balles dans la tête. Il est dans le coma. On n’en tirera plus rien.

— Et à part ça, quelque chose ?

— Très bientôt. Dans la voiture, on a trouvé une carte avec l’itinéraire prévu, les objectifs et les planques pour le ravitaillement. Mais on n’a retrouvé aucun appareil de télécommunication, ni sur ces hommes ni dans les caches. En ce moment, plusieurs services secrets étrangers ainsi que les nôtres examinent le passé proche de ces mercenaires et leurs finances. Personnellement, je les aurais payés en cash… mais qui sait ? Comment dit-on, déjà ? Follow the money. »

Bruxelles

Manzano claudiquait dans les rues, aussi vite que sa jambe le lui permettait. Au loin, il entendait les sirènes des véhicules d’intervention. Dans les premières minutes de sa fuite, son comportement n’avait obéi qu’à une sorte d’instinct grégaire. Maintenant, sa raison reprenait le dessus. Il lui fallait de nouveau dénicher une cachette, puis il devrait tenter de trouver une connexion Internet pour examiner plus précisément la page RESET. Cette pensée ne le quittait plus. Il réfléchissait à l’endroit où aller. Il ne connaissait personne dans cette ville. Hormis Sonja Angström. Les filles avaient-elles pu également s’évader ? Dans la précipitation, il n’y avait pas prêté attention.

Il devait tenter le tout pour le tout. Il connaissait l’adresse de la Suédoise depuis qu’elle lui avait laissé sa carte de visite à La Haye. Il lui fallait trouver un passant pour lui indiquer le chemin. Et un moyen de transport, au cas où son domicile serait loin d’ici. Il examinait chaque vélo cadenassé à un panneau signalétique ou à un parking pour deux roues. Après plusieurs tentatives, il en trouva un dont le propriétaire avait été négligent.

La Haye

Comme la veille, Marie Bollard avait attendu en vain la venue du camion assurant la distribution de nourriture. Les usuriers et les contrebandiers avaient fini par disparaître, face à une foule dont la colère et l’hostilité se faisaient de plus en plus manifestes. Les harangueurs de la place avaient stimulé l’imagination des naufragés, les exhortant à demander des comptes aux responsables — et, en premier lieu, aux politiques. La marée humaine s’était mise en marche, mollement mais irrésistiblement, tel un torrent de boue après la rupture d’une digue. Envahie d’un sentiment diffus de fascination, de colère et de curiosité, Marie Bollard s’était laissée entraîner jusqu’au Binnenhof, le siège des États généraux du royaume des Pays-Bas.

En traversant la ville, le flot humain s’était étoffé. Elle supposa qu’ils étaient des milliers à atteindre la place. Quelques policiers entreprirent de les arrêter, mais ils furent repoussés. La manifestation était si importante que l’immense cour intérieure ne pouvait l’accueillir entièrement. Elle débordait dans les rues alentour, jusqu’au siège de la Seconde Chambre.

La dernière fois qu’elle avait pris part à une manifestation, elle était encore étudiante — et ce n’était que pour embêter ses parents. Elle se sentait mal à l’aise parmi tous ces gens criant fort, en colère, mais elle se sentait également protégée, au cœur de ce grand organisme chaud, mouvant, où tout le monde, par moments, hurlait d’une seule voix, respirait d’un même poumon, ne formait qu’un seul et même corps. Inquiète mais heureuse, elle ressentit une énergie grisante l’envahir. Elle ne criait cependant pas avec les autres, restant sur le qui-vive, prête à prendre ses distances — elle remarqua pourtant qu’elle peinait à ne pas céder tout à fait aux sirènes de ces sensations sauvages. La clameur semblait devenir plus hargneuse. Telles les vagues d’une mer démontée, annonçant l’orage et la tempête, déferlant de plus en plus furieusement contre les récifs, toujours plus hautes, toujours plus fracassantes et indomptables.

Berlin

« Nous avons des indices supplémentaires laissant penser que la Chine se cache derrière tout ça », annonça le général en chef de l’OTAN à l’écran. Michelsen devina la pagaille qui régnait derrière lui, à l’état-major.

« C’est cela…, murmura-elle. Facile de trouver des indices lorsqu’on en a besoin. Quand je pense aux raisons qui ont déclenché la guerre en Irak… »

Le général ne l’avait pas entendue, mais le ministre de la Défense lui lança un regard irrité.

« Bien sûr, il y a déjà eu des guerres pour des motifs futiles, remarqua le général. La Chine infiltre depuis une décennie au moins les systèmes informatiques des États occidentaux et de leurs entreprises.

— Mais le mobile me semble toujours aussi énigmatique, lança le ministre de l’Intérieur. L’économie mondiale est interconnectée depuis si longtemps qu’une destruction de l’Europe et des États-Unis aurait des conséquences graves et durables pour toutes les autres puissances. »

Pour la première fois depuis le début de la visioconférence, le général ne fit pas que bouger sa tête. Il se pencha un peu en avant, vers la caméra.

« Voyez-vous, monsieur le chancelier, je suis un militaire de la vieille école. J’ai débuté ma carrière dans un char Leopard. Pourtant, j’ai compris que les guerres à venir ne se feraient plus avec des fusils, des blindés ou des avions de chasse. Mais, précisément, comme ce que nous vivons aujourd’hui. Nous ne devons pas — je veux dire moralement — attendre que l’ennemi tire la première balle ou largue sa première bombe sur nos villes. Il ne le fera pas. Parce que c’est devenu inutile. Pourquoi devrait-il envoyer ses troupes au-devant de nos fusils et de nos canons, alors qu’il peut nous anéantir à des dizaines de milliers de kilomètres de distance, confortablement installé à son bureau ? Vous comprenez ? Le premier coup a été asséné. L’ennemi n’a même plus besoin d’armes nucléaires. Nous nous chargeons en personne du cataclysme atomique — il a déjà ravagé des parties de la France. Le reste, c’est une question de temps. On peut au moins l’éviter si nous sonnons le branle-bas. Pas besoin d’envoyer sur-le-champ des missiles nucléaires sur Pékin, oh ! non, pas besoin. Nous aussi, nous maîtrisons les techniques de la guerre moderne. À un premier niveau, il serait avisé de riposter avec leurs propres armes, en provoquant un black-out dans quelques-unes de leurs métropoles.

— Qui est capable de ça ? interrogea le ministre de l’Intérieur.

— Vous croyez que les militaires occidentaux ont passé les dernières années à roupiller ? Je vous le répète, monsieur le chancelier, insista-t-il, ce que vous n’obtiendrez pas, c’est une preuve tangible. Mais si vous allez à votre porte, vous constaterez qu’ils ont déjà fait feu. Et qu’ils nous ont gravement blessés. Ripostons avant qu’il ne soit trop tard. »

Bruxelles

Angström posa le vélo qu’elle avait dérobé devant son immeuble, Shannon y joignit le sien.

La Suédoise logeait au dernier étage. Sitôt dans l’appartement, elles verrouillèrent les quatre serrures.

Elles étaient dans un état lamentable. Noires de fumée, trempées de sueur, les cheveux ébouriffés.

« Viens », dit Angström sèchement. Elle lui indiqua la salle de bain et lui tendit un paquet de lingettes démaquillantes. « Je n’ai que ça, désolée. »

Shannon se débarbouilla comme elle le put. Elle pouvait au moins se nettoyer les mains et la figure. Il lui resta même de quoi se frotter les aisselles et la gorge.

Dans la cuisine, Sonja ouvrit un paquet avec du pain, déposa du miel sur la table et une bouteille d’eau.

« J’ai aussi du corned beef, si tu veux du salé, proposa-t-elle à son hôte.

— Merci. C’est parfait.

— Tu as rencontré Piero à La Haye ? »

Shannon raconta son histoire — Bollard qu’elle cherchait et comment elle était tombée sur l’Italien. Elle avait toujours le sentiment que son hôtesse s’intéressait à lui, raison pour laquelle elle ne précisa pas qu’ils avaient partagé la même chambre.

« Qu’est-ce qui s’est passé ces derniers jours ? demanda soudain l’Américaine. Tu dois être au courant.

— C’est la journaliste qui refait surface ? »

Elle haussa les épaules. « De toute façon, je ne pourrai rien diffuser…

— Nous n’avons pas de vision globale de la situation. La plupart des moyens de communication sont hors service. Plus de téléphone ni de radio pour les autorités, seulement quelques ondes militaires et d’amateurs, et des liaisons satellites. En gros, les différentes cellules de crise de chaque pays ne diffusent que ce qui les concerne, mais les États ne savent que de manière fragmentaire ce qu’il se passe sur leurs territoires. Le marché noir a le vent en poupe, des initiatives privées ou des structures parallèles ont pris la relève des institutions et des structures officielles, la police et l’armée ne peuvent plus garantir l’ordre public ; la loi du plus fort règne. Après l’Espagne, les militaires ont aussi fait un putsch au Portugal et en Grèce. En France, il semble qu’il y ait eu un accident majeur dans une centrale, de même qu’en République tchèque, et une dizaine de sites sont en mauvaise posture dans toute l’Europe. Dans de nombreux pays on recense des accidents dans les zones industrielles, surtout dans les usines chimiques, qui ont conduit à la mort de dizaines de personnes, des centaines même, dans un cas. Sans compter les blessés… Mais, là aussi, nous n’avons pas toutes les données. Sans doute ne savons-nous pas grand-chose, au fond. Dans la plupart des États subsistent de petites zones encore approvisionnées en électricité, mais où la situation n’est guère meilleure, en raison du nombre excessif de réfugiés.

— Et aux États-Unis ?

— Tu y as de la famille ? »

Shannon acquiesça.

« Ça n’a pas l’air mieux… La même catastrophe, mais avec quelques jours de retard. »

On frappa à la porte.

Le cœur de la journaliste se mit à battre la chamade. « Qui c’est ? murmura-t-elle.

— J’en sais rien, chuchota Angström. Ma voisine, peut-être.

— La police ?

— Elle frapperait à la porte, la police ? »

Paris

« T’auras tout le temps de dormir quand tu seras mort. »

Blanchard trouvait cette expression stupide depuis la première fois qu’il l’avait entendue. Dormir, voilà plusieurs jours que ça ne lui était pas arrivé, mourir, il n’en était plus très loin.

« Nous avons presque fait repartir de zéro tous les centres de conduite », expliquait-il à Tollé, le secrétaire du président français, qui parvenait encore, de manière incompréhensible, à apparaître comme une gravure de mode, et qui était le seul à ne pas émettre de gargouillis ou d’autres bruits inconvenants dans la salle.

« Est-ce à dire, demanda le dandy, que vous pouvez réalimenter le réseau en courant ?

— En principe, oui, répondit Proctet. Par ailleurs, la majeure partie des serveurs, qui permettent le fonctionnement en réseau, peuvent être remis en activité. Dès demain de bonne heure, nous allons commencer à reconstruire de petits réseaux. Si nous y parvenons, nous continuerons toute la journée.

— Qu’est-ce que vous entendez par “si nous y parvenons” ? Pourquoi n’y parviendriez-vous pas ?

— Les systèmes et les processus sont complexes. Et ils dépendent de différents facteurs.

— Quels sont les problèmes ? Comment pouvons-nous vous aider ? Vous n’avez qu’à nous le dire.

— Je crains, répondit Blanchard, que vous ne puissiez ni nous fournir la puissance réactive ni nous aider à reconstruire le réseau rapidement et sans la moindre anicroche, des choses absolument indispensables parce que les centrales, dans cette phase, doivent fonctionner dans un état de marche très précaire, un état qu’elles ne peuvent tenir que quelques heures. Par ailleurs, il est vraiment très compliqué de dire ce qu’on peut raccorder dans une telle situation pour garantir au réseau sa stabilité. Des mesures de protection peuvent également se déclencher automatiquement, comme des délestages, des générateurs qui se déconnectent, etc. Le pire, c’est par exemple une ligne qui n’aurait pas de charge à son extrémité, ce qui produit un déclenchement de surtension, le rush-effect, l’effet Ferranti. Vous voulez en savoir plus ? En résumé : rien n’est simple et vous ne pouvez malheureusement pas nous aider. »

Tollé acquiesça, comme s’il avait tout compris, mais il ne sut que dire.

Blanchard savoura cet instant, il aurait bien voulu lui balancer encore plus de termes techniques, mais il se contint.

« Je peux donc annoncer au président que l’alimentation électrique va repartir ? »

La Haye

Lorsque les premières volutes de fumée montèrent d’un coin du Binnenhof, la foule se mit à crier frénétiquement. Depuis les fenêtres du premier étage sortaient des flammes qui eurent tôt fait d’envelopper la façade du bâtiment. Il y eut de l’agitation dans la marée humaine, d’abord inquiète, puis fébrile. Marie Bollard était bloquée de l’autre côté de la place au milieu de laquelle trônait la statue de Guillaume Ier. Ce n’était plus le même vacarme : les slogans rythmés et scandés avaient laissé la place à un tintamarre de cris d’effroi, d’où se dégageaient des hurlements d’angoisse stridents. Marie Bollard sentait une pression de plus en plus forte ; la place et la rue étaient trop petites pour permettre à autant de gens de fuir en même temps. Malgré elle, des images de foules en panique lui vinrent à l’esprit, au cours desquelles on était piétiné, labouré, étouffé à mort ; elle fut submergée d’épouvante. Elle ne pouvait que se laisser porter par le courant, tandis que l’adrénaline coulait dans ses veines. Comment avait-elle bien pu se prêter à ce jeu ? Les enfants avaient encore besoin d’elle.

Bruxelles

« Je dois aller sur cette page », fit Manzano.

Il avait moins mauvaise allure qu’une demi-heure auparavant. Lorsqu’Angström avait ouvert, il l’avait fixée de ses yeux injectés de sang, brillants dans un visage noir de suie.

« Chaque fois que je te vois, c’est encore pire ! » Mais la joie de le retrouver sain et sauf avait pris le dessus sur la colère qu’elle ressentait à son égard, lui le responsable de la plus mauvaise nuit qu’elle ait jamais passée.

Il était venu à vélo. À l’aide de quelques lingettes démaquillantes, d’une demi-bouteille d’eau et d’une noix de savon, elles étaient parvenues à lui redonner un aspect humain, tant et si bien qu’il n’inspirait plus la peur. Tous trois ne pouvaient que se perdre en d’infinies conjectures sur ce qui s’était passé à la maison d’arrêt, sur les causes de l’incendie et les raisons qui avaient poussé le personnel à ouvrir les portes. Probablement la crainte de porter la responsabilité de la mort de centaines d’hommes et de femmes.

« Je n’ai pas Internet, ici, comme tu peux te l’imaginer, annonça la Suédoise.

— Alors, il faut retourner à ton boulot. »

Angström crut avoir mal entendu.

Comme elle ne pipait mot, il continua : « C’est la seule possibilité pour étudier cette page plus précisément. Tu comprends, on a peut-être découvert une plateforme d’échanges des terroristes. On doit regarder ça de plus près ! »

Central opérations

Les images apparurent d’abord sur le site Internet d’une chaîne japonaise. Son correspondant à La Haye les avait envoyées par satellite. Les bâtiments des États généraux du royaume des Pays-Bas étaient dévorés par les flammes. Une bonne chose, remarqua l’un de ses compagnons d’armes, Lekue Birabi. Il se remémora le jour où il avait rencontré le Nigérian, lors de ses études, dans la capitale britannique. Ce fils d’un chef de tribu du delta du Niger avait obtenu son doctorat à la très réputée London School of Economics and Political Science. Dès le départ, ils s’étaient trouvés sympathiques. Depuis sa jeunesse, Birabi s’engageait dans la résistance contre l’exploitation du delta par le pouvoir central et les pétroliers internationaux.

Jadis, il avait commencé à concrétiser, avec Birabi, puis avec tous ceux qui s’étaient joints à eux dans les années suivantes, cette idée née au cours de longues nuits de discussions. Des gens d’origines et de nationalités diverses, de différents milieux sociaux, aux éducations multiples, des femmes et des hommes, réunis autour d’une vision commune, aspirant au même objectif. Dorénavant, ils avaient sauté le premier pas. Les populations européennes et américaines ne se satisfaisaient plus de discussions, de pétitions ni de manifestations. Après quelques jours de traumatisme et l’illusion de pouvoir rétablir paisiblement et de concert l’ordre déchu, sa substance se liquéfiait de plus en plus violemment. Depuis Rome, Sofia, Londres, Berlin et nombre d’autres villes européennes, des envoyés spéciaux couvraient les émeutes dirigées contre des symboles du pouvoir, comme à La Haye — et les États-Unis n’étaient plus épargnés. Il fit un signe de la tête à Birabi, qui ne dissimulait pas sa satisfaction. Ce qui n’était que vues de l’esprit voilà encore quelques années était devenu réalité. La révolution était en marche.

La Haye

« La collaboration avec les autorités internationales a permis de récolter d’autres éléments d’information à propos des complices probables de Jorge Pucao, déclara Bollard à la Commission. Il est prouvé qu’il était en contact avec six d’entre eux. En outre, l’analyse des données aéroportuaires révèle qu’ils ont fréquenté les mêmes lieux aux mêmes périodes au cours des années passées. »

Il ouvrit une photo où apparaissait un homme d’Afrique subsaharienne.

« Il s’agirait du docteur Lekue Birabi, un Nigérian. Vous trouverez sa biographie détaillée dans la base de données. On note de nombreux parallèles avec Jorge Pucao. Appartenant à la classe moyenne, voire supérieure, d’un pays en voie de développement, engagé politiquement, luttant contre le système dominant, sans compter des drames familiaux, extrêmement intelligent, formé dans l’une des meilleures écoles du monde. Il a signé de nombreuses publications, il gérait nombre de blogs. En 2005, il écrivait déjà que “le système politique et financier actuel alimente les rapports de force sous leur forme présente. Dans la mesure où l’ensemble des tentatives de réformes pacifiques des décennies passées a échoué, il faut considérer la destruction violente du système comme une possibilité de son renouveau”. On trouve la même radicalisation que chez Pucao. De même que sa participation à différentes manifestations anti-G8, dont la première date de 2001, à Gênes, comme Pucao. »

Bollard montra une carte du monde où de nombreux endroits étaient reliés par des lignes rouges. À côté de chaque ligne, de chaque lieu, des suites de chiffres.

« Voici tous les voyages de Pucao depuis 2007. »

En un clic de télécommande, il ajouta des lignes bleues aux rouges. Elles se rejoignaient ici ou là.

« Voici les voyages de Lekue Birabi pour la même période. On constate qu’ils ont très régulièrement des destinations communes. Dernièrement, le Nigérian vivait aux États-Unis. Il disparaît en automne 2001, et, depuis, plus de nouvelles. Les autorités américaines sont en train d’examiner l’ordinateur qu’il a laissé. Son loueur l’avait remisé dans un débarras. Certes, tout y a été scrupuleusement effacé, mais ils ont réussi à reconstituer quelques données. Entre autres, ses échanges de mails. On y apprend qu’il communique beaucoup, depuis 2007, avec un certain “Donkun”, qui, à en croire les adresses IP, se trouvait bien souvent aux mêmes endroits que les deux autres. Par ailleurs, les enquêteurs ont trouvé d’autres contacts, dans le monde entier, correspondant à ce milieu, et en relation avec l’un ou l’autre. Certains ont disparu. On y accorde une attention d’autant plus grande. Il s’agit, par exemple, de Siti Jusuf en Indonésie, du même âge et au parcours identique. Au cours de la crise asiatique de la fin des années 1990, sa famille perd sa fortune, souffre des conséquences de la crise monétaire et financière. On trouve également deux autres compatriotes de Pucao, Elvira Gomez et Pedro Muñoz, eux aussi activistes politiques, puis deux Espagnols, Hernandes Sidon et Maria de Carvalles-Tendido, deux Italiens, deux Russes, un Uruguayen, un Tchèque, trois Grecs, dont une femme, un Français, un Irlan…

— Une belle troupe internationale, remarqua quelqu’un.

— … deux Américains, un Japonais, une Finlandaise et deux Allemands. Certains sont des experts en informatique, comme Pucao. En tout, nous avons pour l’instant cinquante suspects en contact avec l’un ou l’autre de la bande.

— Peut-on croire sérieusement, intervint quelqu’un, que quelques jeunes gens, quelques geeks, soient capables de plonger la civilisation occidentale dans sa crise la plus grave, et le monde dans la situation de conflit la plus sensible depuis la seconde guerre mondiale ?

— Pourquoi pas ? répondit Bollard. Dans l’Allemagne des années 1970, quelques terroristes de la Fraction armée rouge sont parvenus à modifier la vie de soixante millions d’habitants. Les conséquences sociales, depuis les mesures de sécurité jusqu’aux interdictions professionnelles, s’en sont fait ressentir pendant des décennies. Les Brigades rouges italiennes ne comprenaient que quinze membres, et les attentats du 11-Septembre ont été perpétrés par… allons… une vingtaine d’hommes, même pas ? Donc, nous pouvons bel et bien partir du principe que quelques dizaines de personnes avec suffisamment de connaissances et le financement idoine sont en mesure de perpétrer de tels actes.

— Un mot important, releva Christopoulos. “Financement”. Même si ces types possèdent les connaissances, ils ont dû faire plus que de casser leurs tirelires…

— On en arrive à Balduin von Ansen, Jeannette Bordieux et George Vanminster. Ce qui les différencie des autres suspects, c’est qu’ils proviennent tous les trois de familles immensément fortunées. Von Ansen, le fils d’une noble britannique et d’un banquier allemand, Vanminster, citoyen américain, héritier du conglomérat Vanminster Industries, et Bordieux, fille d’un magnat des médias français, pèsent plusieurs milliards d’euros. Tous trois financent substantiellement des projets sociaux et politiques. Tous trois sont en contact depuis des années avec Pucao et quelques autres.

— Pourquoi de telles personnes…

— Et pourquoi pas ? Il y a assez d’exemples. On doit à l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli, le fils de l’une des plus riches familles italiennes, la publication de succès littéraires mondiaux comme Le Docteur Jivago et Le Guépard, ainsi que de la célèbre photo de Che Guevara, que l’on retrouve de nos jours encore sur des millions de t-shirts ou aux murs de chambres d’adolescents. Mais il était en contact avec des groupes extrémistes de la botte, il fonda le sien, devint clandestin et fournit des armes aux terroristes allemands — il mourut en tentant de détruire un pylône à l’explosif. Et Oussama Ben Laden ? À ne pas oublier, non plus. Un autre millionnaire terroriste. On trouve des extrémistes également chez les plus riches, quelles que soient leurs obédiences sociales et politiques. »

Orléans

Annette Doreuil retrouva sa place parmi les milliers de lits des évacués. Elle s’était habituée aux effluves pestilentiels et au bruit, mais pas aux visages qui continuaient de l’impressionner. Ils se trouvaient dans l’un des carrés les plus éloignés de l’entrée. L’avantage, c’était que peu de gens y venaient. En revanche, il fallait marcher un peu plus pour se rendre aux sanitaires. La préposée de la Croix-Rouge avait attribué aux Bollard et aux Doreuil quatre lits côte à côte.

À plusieurs reprises, Annette Doreuil avait voulu passer des examens pour faire évaluer la dose radioactive absorbée. Toujours la même réponse : il n’y avait ni suffisamment de personnel ni suffisamment d’équipement.

Elle entendit des voix énervées en provenance de l’entrée. Quelques personnes se pressèrent au milieu des sinistrés, en appelèrent d’autres et leur dirent quelque chose. Alors qu’elle n’était qu’au centre du gymnase, elle avait pu constater que son époux, ainsi que les Bollard, avaient succombé à l’affolement et qu’ils demandaient des renseignements à leurs voisins. De plus en plus de gens allaient vers la sortie, avec sacs, cabas, et valises. Ils fuyaient ! La foule se densifiait devant les portes.

« Encore une explosion à la centrale ! lui lança Bollard en arrivant à sa hauteur. Le vent pousse un nuage radioactif en direction d’Orléans. »

Il commença à fourrer leurs quelques effets dans une valise.

« Nous devons foutre le camp ! » reprit son époux.

Annette Doreuil hésita. « Viens ! » lui ordonna Bertrand en lui donnant le plus léger des sacs, lui-même saisissant la valise. Il plaqua tout à coup sa main sur sa poitrine, le visage déchiré.

Elle prit le sac et suivit les trois autres pour se hâter au pas de course, entre les lits, vers les issues, bien trop étroites pour absorber ce flot soudain. Le mari d’Annette, qui la précédait, tourna la tête pour lui crier quelques mots qu’elle ne comprit pas en raison du brouhaha. Il trébucha, lâcha sa valise, s’appuya sur le cadre d’un lit, et la regarda. Elle réalisa que ses yeux brillaient de douleur et de panique.

« Bertrand ! » hurla-t-elle. Elle le saisit par les épaules, essaya de repartir derrière les Bollard, les appela et s’étonna de la puissance sonore de sa voix. Les parents de son beau-fils se retournèrent, hésitèrent, laissèrent tomber leurs bagages et remontèrent le flot des fuyards pour venir à leur rencontre.

Bertrand, qui était retombé, gisait sur un lit de camp, sur le côté. Son visage, blanc comme un linge, ruisselait de sueur, ses lèvres bleuâtres tremblaient. Ses doigts se crispaient sur sa poitrine. Annette Doreuil prit sa main et lui caressa le visage. Il la dévisageait ; jamais encore elle ne lui avait vu un tel regard.

« C’est son cœur ! cria Annette Doreuil aux Bollard qui les avaient rejoints. Un médecin ! Il lui faut un médecin ! »

Ses paupières tressaillaient. Sa bouche s’ouvrait et se refermait comme celle d’un poisson. Il voulut dire quelque chose mais n’y parvint pas.

« N’y a-t-il pas de toubib, ici ? » gémit-elle.

Bertrand avait cessé de ventiler.

Bruxelles

« Je ne peux pas croire ce que je suis en train de faire », murmura Angström lorsqu’ils déposèrent leurs bicyclettes contre le bâtiment de la Commission européenne.

« Moi non plus », admit Shannon.

Aussi naturellement que possible, ils se glissèrent vers l’entrée. Ils arrivèrent dans le hall, sans être inquiétés. Elle présenta son badge devant la porte. Elle resta fermée.

« Putain ! Ils l’ont déjà désactivé. »

Un vigile avait remarqué son manège et la rejoignit.

« Montrez-moi votre badge, s’il vous plaît », exigea-t-il.

La Suédoise obtempéra. Il le regarda, puis son regard glissa sur la jeune femme avant de s’arrêter sur ses deux compagnons.

« Ils sont avec moi. »

Il lui rendit le badge.

« L’accès électronique a été désactivé ce matin pour économiser de l’énergie », expliqua-t-il. Il ouvrit la porte d’un tour de passe-partout, puis jeta un coup d’œil sur l’horloge de l’accueil. Il était huit heures et quart. « Ne travaillez pas trop longtemps. »

Sonja eut un sourire forcé.

« Ne vous en faites pas. Merci. Puis se tournant vers les deux autres : attendez-moi là. » Elle se glissa prudemment dans l’encadrement de la porte, regarda dans chaque bureau, sur sa droite et sur sa gauche. Enfin, elle leur fit signe de venir. Sans un bruit, Lauren et Piero la rejoignirent. Elle les poussa dans une pièce dont elle ferma la porte ; celle-là même où ils étaient la veille.

« Il y a encore mon sac ! s’étonna l’Américaine.

— Mais plus mon ordinateur… »

La Haye

« Je me demande si nous ne ferions pas mieux de partir… », demanda Marie Bollard à son époux. Emmitouflés dans des couvertures, ils étaient assis au coin du feu. Les enfants dormaient. « S’ils ne veulent plus de leur reine, c’est que tout va vraiment très, très mal.

— C’est pas mieux ailleurs » observa-t-il.

Il avait l’air tellement fatigué.

« Je reviens tout de suite. »

Il se leva et prit la direction de la cave. Deux minutes plus tard il était de retour, portant un petit paquet. Il le déballa. Dans la lueur des flammes brillait le canon d’un pistolet.

« Ça vient d’où ? s’exclama-t-elle avec effroi. Tu n’as pourtant pas le droit…

— On ne sait jamais. Je l’avais pris au cas où. Il n’a jamais bougé de sa cachette à la cave. »

Ils montèrent dans leur chambre. Il posa l’arme sur sa table de nuit.

Bruxelles

« J’ai trouvé un autre portable », murmura Angström. Elle referma derrière elle et mit la machine sur le bureau.

L’Italien le mit en route.

Angström ne bougeait pas de la porte, aux aguets.

Heureusement, Manzano avait eu la présence d’esprit de retenir l’adresse IP. Il se connecta au WiFi, arriva sur la page RESET et tapa les identifiants qu’il avait utilisés la dernière fois.

Apparut alors une liste de dossiers. Il scrolla et découvrit des sous-dossiers.

« Il y en a plein, constata Shannon.

— Oui… »

Manzano cliqua au hasard.

Proud : as-tu récupéré les codes de deelta23 ?

Bakou : yep. Il a mis en place une porte dérobée. Cf. pièce jointe.

Proud : ok. Installe-la.

« Porte dérobée ? »

Manzano ne répondit pas. Il regardait le fichier joint au message. Un document s’ouvrit, plein de lignes incompréhensibles de suites alphanumériques.

« C’est quoi ? »

Manzano ne répondit toujours pas. Il lisait avec concentration. « C’est un fragment de code, dit-il enfin. Pour la backdoor, la porte dérobée d’un système informatique, pour faire simple. Les développeurs qui implémentent ce genre de trucs peuvent avoir accès à des programmes à l’insu de leurs utilisateurs. Bien sûr, ce genre de choses peut être fait après coup, si on est assez doué.

— Est-ce que ça signifie qu’ils parlent là-dedans de la manière dont ils manipulent le réseau ?

— Ils ne font pas que s’entretenir, confirma Manzano. Ils l’organisent… Il faudrait que… »

Il scrolla encore et ouvrit une autre discussion qu’il lut à haute voix.

date : thu, -1.203, 14 :35 GMT

Kensaro : b.tuck ok pour Stanbul. La transaction sera ok avant la fin du mois.

Simon : ok. Envoie par Costa Ltd. et Esmeralda 50/50.

« Ça veut dire quoi ?

— J’en sais rien. Une transaction. Du fric, peut-être.

— C’est quoi “Stanbul” ?

— Pas la moindre idée… Istanbul ?

— Qu’est-ce que vous racontez ? demanda Sonja depuis la porte. Elle alla vers eux. Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

— Le Saint Graal, répondit Manzano à voix basse. Peut-être.

— Hein ? Quoi ?

— Ils ont probablement fait une énorme erreur en envoyant un mail de ma bécane. Ils l’ont envoyé directement depuis leur plateforme de communication centrale. C’est ce qu’on a là. Et si c’est vraiment ça, alors…

— Alors ?

— Nous avons un problème, dit Piero. Nous trouverons probablement là-dedans toutes les informations nécessaires pour mettre fin à cette catastrophe. Et pour mettre la main sur ces types.

— Là-dedans ? répéta Lauren. Et quand bien même ? C’est un immense puzzle. Quelques infos, ici, d’autres là… Pour lire tout ça, il faudra des années !

— C’est bien ce que je dis. Nous avons un problème. Il se tourna vers les deux femmes. On n’y arrivera pas seuls. Il faut des pros. Tout analyser, reconstituer le puzzle. Vite. Des centaines, des milliers de pros.

— Et qui ?

— Qu’est-ce que j’en sais ! La NSA, la CIA, tous ces putains de services et tous les agents de l’antiterrorisme et de l’antigang du monde !

— Depuis le début de cette histoire, tu ne peux pas blairer les flics, railla Shannon.

— Je sais, je sais, soupira l’Italien. Il ferma les yeux, passa ses doigts le long de ses narines. On a le choix ? »

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