Douzième jour — mercredi

La Haye

Bollard punaisa la photo d’un bâtiment à côté de celles relatives à Balduin von Ansen.

« Ce complexe situé dans la partie asiatique d’Istanbul a été acheté il y a un an et demi par une entreprise du nom de Süper Kompüter, qui, d’après nos informations en provenance de Turquie, le loue à six sociétés différentes, officiant dans des domaines divers. Ce bâtiment se trouve dans un quartier animé où sont implantées de nombreuses entreprises internationales. Dans ce coin, les étrangers passent inaperçus. Les enquêteurs turcs ont mené des investigations fouillées sur les liens entretenus par ces sociétés, ont examiné leurs affaires de près, et ont passé en revue leurs comptes bancaires et leurs impôts des dernières années. Ils ont fait leur première découverte du côté des propriétaires. Le patron d’une des entreprises n’est autre que John Bannock, que nous connaissons déjà. Le docteur Lekue Birabi, le contact nigérian de Pucao, est associé dans une autre. Il accrocha une impression supplémentaire. La Süper Kompüter a reçu des virements d’une hauteur de deux millions d’euros de la Costa Ltd., de la Esmeralda et de deux autres sociétés. Il tapota du doigt sur le bâtiment sans personnalité. Ici, se trouvent probablement une partie des terroristes. Nos homologues turcs ont commencé leur surveillance. »

Ratingen

« Vous êtes-vous inspiré de notre suggestion ? demanda Hartlandt.

— Des messages d’alerte, oui, répondit Wickley. Nous n’avons rien trouvé.

— Montrez donc ces programmes à mes hommes, ordonna le policier. Il faudrait qu’ils regardent à leur tour. »

Wickley et Dienhof échangèrent un rapide regard, qui n’échappa pas à Hartlandt.

« Quoi ? demanda-t-il abruptement.

— Bien entendu, répondit le chef d’entreprise. Vous les aurez. Dienhof, occupez-vous en. »

Il sembla au fonctionnaire que le regard de Dienhof recelait de l’incertitude. Il avait le sentiment qu’on lui dissimulait quelque chose. Il ne ferait pas plier Wickley. Il lui restait une chance avec l’autre.

« Des centrales en état de marche sont indispensables pour la reconstruction du réseau » commença Hartlandt, avec patience. Bien entendu, ses deux interlocuteurs le savaient pertinemment. Il lui fallait pourtant souligner toute la portée de ses propos. « Les gestionnaires de réseaux sont sur le point de reprendre le contrôle. Mais ils ont besoin de suffisamment de points de production en mesure de fournir. Dans deux centrales nucléaires, la situation est critique. Je sais bien que vous ne concevez pas de logiciels pour ces centrales. Mais elles ont besoin toutes deux, en urgence, de courant acheminé sur le réseau normal. Avez-vous entendu parler de la catastrophe en France ? »

Il observait attentivement l’effet que produisait son discours sur les deux hommes.

« C’est terrible », commenta Wickley.

Dienhof acquiesça.

« Nous devons faire en sorte que ça ne se passe pas chez nous. »

Hartlandt attendit.

« J’aimerais vous… hmmh… j’aimerais… Dienhof se racla la gorge. J’aimerais vous montrer quelque chose. »

Wickley ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, l’inspecteur reconnut à sa moue qu’il avait gagné la partie.

McLean

Elmer Shrentz étala des impressions de listes et de photos devant Richard Price, le directeur du National Counterterrorism Centre à McLean, non loin du siège de la CIA de Langley, beaucoup plus connu. Des portraits ou des photographies en pied, ces dernières un peu moins nettes, d’un même homme, sur d’autres, les vues d’un bâtiment.

« Les transferts d’argent des suspects, pistés par Europol depuis quelques jours, conduisent tous à ce bâtiment de Mexico. Il a été acheté il y a deux ans par un certain Norbert Butler. Citoyen américain, depuis des années en relation étroite avec les principaux suspects, opposant fanatique à l’État, actif au Tea Party au cours des premiers mois de sa création en 2009, disparu des radars voilà quatre mois.

— Il travaille avec des anarchistes de gauche du genre de Pucao ou avec un Noir africain comme Lekue Birabi ?

— De gauche ou de droite, manifestement ça lui va, tant que c’est contre l’État. Unis dans la même haine du système dominant et par l’envie de le détruire.

— Mais il ne tuerait pas d’autres citoyens américains ?

— Et pourquoi pas ? Le pire attentat terroriste d’un citoyen américain contre ses compatriotes, sur le sol américain, émane précisément de cette tendance du spectre politique : des conservateurs qui haïssent l’État. Lors de son passage à l’acte, Timothy McVeigh n’a eu aucun scrupule à pulvériser également la garderie au sein de l’immeuble, en 1995, à Oklahoma City.

— Nombreux sont les Américains prêts à investir dans l’immobilier au Mexique.

— Oui, mais seul Butler est en relation depuis des années avec les suspects. Nos requêtes auprès des autorités mexicaines ont donné peu ou prou les mêmes résultats qu’à Istanbul : des constructions administratives en millefeuille, des liens internes très étroits entre les sociétés présentes dans le bâtiment. La police mexicaine a commencé la surveillance. »

La Haye

« Tu veux partir, c’est ça ? »

Bollard percevait la panique dans l’intonation de sa femme.

« Ce n’est pas que je veux, mais qu’il le faut. Nous sommes sur le point de mettre un terme à cette catastrophe, et d’arrêter ces salopards. »

Ils étaient devant la cheminée, le seul endroit chaud de la maison. Les enfants se serraient contre leur mère et l’observaient de leurs yeux apeurés. Il désigna les paquets qu’il avait déposés à la porte.

« Dedans, il y a de quoi boire et manger pour trois jours. Peut-être que vous aurez du courant dès demain. Et peut-être que je serai de retour après-demain.

— C’est dangereux, ce que tu vas faire ? questionna Louise, soucieuse.

— Non, mon cœur. »

Le regard de sa femme ne lui échappa pas.

« Vraiment, la rassura-t-il. Pour les interventions critiques, nous faisons appel aux forces spéciales. »

Son épouse repoussa un peu leurs enfants. « Allez jouer. »

Ils obéirent de mauvaise grâce, mais restèrent à proximité.

« Dehors, c’est l’anarchie…, souffla-t-elle.

— Tu as le pistolet. » Sa moue d’effroi lui fit comprendre qu’elle considérait l’arme davantage comme une menace que comme une protection. « Après-demain, lorsqu’il y aura de nouveau du courant…

— Tu peux le garantir ?

— Oui », mentit-il du mieux qu’il put.

Elle le jaugea longtemps avant de demander : « Tu as des nouvelles des parents ?

— Pas encore. Ils vont bien, ne t’en fais pas. »

Orléans

« Tu ne devrais pas regarder ça », dit Céleste Bollard en posant sa main sur l’épaule d’Annette Doreuil.

Elle n’essaya pas d’ôter la main, mais résista tout de même à la tentative de son amie pour la détourner de la scène devant elle.

À cinquante mètres environ, des hommes gantés et masqués déchargeaient des corps sans vie de la plateforme d’un camion. Ils les prenaient par les mains et les pieds pour les balancer dans une fosse longue de vingt mètres et large de dix. Elle ne pouvait, de là où elle se trouvait, en évaluer la profondeur.

Au bord de la fosse, il y avait un prêtre qui aspergeait de l’eau bénite. Elle ne perdait rien des événements, la mine figée, les poings crispés. Quelques pas derrière elle, il y avait une femme seule d’un certain âge, un peu plus loin encore, un jeune couple, sanglotant — en tout, c’était deux bonnes dizaines d’hommes et de femmes qui assistaient à cette mise en terre hâtive et indécente.

Puis Doreuil reconnut la mince silhouette de son époux dans les mains d’un des préposés. La dépouille se balança, tourna dans les airs et atterrit sur les autres. Annette Doreuil pensa à sa fille, à ses petits-enfants, dont le séjour initialement prévu avait tant réjoui son malheureux époux qui ne les verrait jamais plus. Elle se signa, murmura un ultime « adieu » et tourna les talons.

Central opérations

Siti Jusuf avait reparu. Il avait analysé les échanges qu’ils avaient espionnés depuis le début du black-out. Il avait remarqué quelque chose. Il avait examiné la récurrence de certains mots clefs pour en tirer d’intéressantes conclusions. Au cours de la première semaine suivant le déclenchement des opérations, les cellules de crise et les institutions ne s’étaient pas seulement entretenues de l’aide internationale, mais également de la recherche des responsables. Des entrées comme « enquêtes », « terroristes », figuraient largement parmi les plus fréquentes. Parallèlement à la diminution des communications, ces entrées se faisaient plus rares. Drastiquement. Elles avaient presque disparu.

Dimanche, leur attention avait été retenue par des mails invitant les collaborateurs des différents services à n’allumer leurs ordinateurs qu’en cas d’absolue nécessité. Ce qui expliquait la diminution du trafic.

Et, se demandait Jusuf, si ces exhortations les concernaient eux, plutôt que les fonctionnaires ?

Une discussion enflammée s’ensuivit. Certains devinrent nerveux. Les polices et les services secrets de la moitié du monde étaient-ils sur leurs traces depuis longtemps ?

Ils se promirent d’être plus prudents à l’avenir. Même pour sortir prendre l’air. Au demeurant, ils avaient tout prévu pour mener à bien leur mission, au cas plus qu’improbable où quiconque découvrirait le pot aux roses. Peut-être pouvait-on les stopper. Mais pas ce qu’ils avaient entrepris.

À bord d’un Transall

« Jackpot », chuchota Bollard, penché sur son ordinateur portable. Personne ne l’entendait, tant l’avion de transport militaire était bruyant.

Peu de temps après la découverte de la base terroriste à Istanbul, le Français avait rallié en hélicoptère la base de Wahn, jouxtant l’aéroport civil Cologne/Bonn.

De là, il avait embarqué à bord d’un Transall de l’armée de l’air, en compagnie d’une équipe du GSG-9 venue de Sankt Augustin.

La liaison satellite de l’appareil fonctionnait. Bollard avait mis le vol à profit pour se tenir informé des dernières révélations livrées par l’analyse de RESET, ainsi que du déroulement des investigations.

Bien entendu, il ne prendrait nullement part à un probable assaut. Il n’y était ni formé ni habilité. Le directeur Ruiz voulait cependant qu’un représentant de l’agence au courant de toute l’affaire y participât. C’est ainsi qu’il se retrouvait dans le ventre du bruyant colosse, entouré par soixante hommes surentraînés, sur les visages desquels les stigmates des jours passés n’apparaissaient pas. Bollard ne comprenait pas de quoi ils s’entretenaient, mais à en croire leurs rires sonores, ils devaient se raconter des blagues potaches. Il était assis à une petite table à quatre places, dont deux étaient occupées par les commandants de l’unité. Il tourna son ordinateur de manière à leur présenter l’écran.

Il leur montra les photos les plus récentes du bâtiment stambouliote. Sur des images peu nettes, granuleuses, on apercevait deux hommes quitter le complexe, puis y retourner, on en voyait également un troisième, ainsi qu’une femme, à l’une des fenêtres.

« Pedro Muñoz », expliqua-t-il, triomphal, en pointant les premières images. Il ouvrit également un portrait de ce dernier.

« John Bannock. Maria Carvalles-Tendido. Hernandes Sidon. »

Il afficha des photos de ces trois individus, afin que les commandants puissent les comparer aux images de la vidéosurveillance.

« On dirait que vos hommes peuvent se préparer à l’assaut. »

Brauweiler

Jochen Pewalski, directeur de la conduite réseaux pour Amprion, était assis, non sans crainte, devant les écrans, et observait les tentatives pour rétablir le courant effectuées par le dispatcher compétent pour l’Allemagne du Sud-Est. Sa famille et lui-même avaient jusqu’alors réussi à surmonter l’épreuve. Le générateur de secours dans la cave leur avait fourni de l’électricité, la citerne prévue pour de tels cas de l’eau. En revanche, la relation avec leurs voisins et leurs parents des environs était devenue de plus en plus délétère. Pewalski les avait fermement éconduits, ce qui n’était pas le cas de son épouse. Elle avait laissé entrer les frigorifiés, nourri et abreuvé ceux qui mouraient de faim et de soif. Ce qui s’était traduit par une baisse de leurs réserves. Pewalski avait fait des stocks pour trois semaines. Il n’y avait donc pas de raisons de se faire du souci — tout du moins au début.

Depuis avant-hier, une fois consommée la dernière goutte de diesel, l’affluence avait décru.

Lui-même en avait peu profité, mais il avait la certitude que sa famille se portait à peu près bien. Il avait passé le plus clair de son temps au travail. Voilà des jours qu’il travaillait sans relâche avec une équipe restreinte, qui ne pouvait occuper tous les postes au sein d’un des plus importants centres européens de conduite réseaux. Il lui fallait souvent prendre place en personne à l’un des postes de travail. Comme c’était précisément le cas. Son voisin s’était un peu décalé. Certes, il regardait son écran du coin de l’œil, curieux de voir si les collègues de l’Est parviendraient à reconstruire une autre partie du réseau, une fois tous les équipements de leur salle de conduite, serveurs et ordinateurs, de nouveau opérationnels.

« Markersbach et Goldisthal fonctionnent », constata Pewalski.

Les deux centrales de pompage-turbinage à la frontière tchèque étaient aptes au redémarrage. Ce n’était pas compliqué ; pour produire du courant, il suffisait simplement de laisser couler à travers leurs puissantes turbines l’eau accumulée dans de hauts réservoirs. Cela signifiait qu’elles n’avaient pas besoin d’une assistance extérieure. Une fois cela fait, les opérateurs tenteraient de mettre en marche la centrale thermique de Boxberg, en Saxe, grâce à la ligne partant de Markersbach et passant par Röhrsdorf.

S’il était possible de bâtir ce petit réseau, on pourrait ensuite, petit à petit, l’étendre à toute la zone est de la République fédérale, ainsi qu’à la zone centre.

« Marche ! murmura le voisin de Pewalski, marche, bon Dieu ! »

Berlin

Tous étaient de nouveau réunis via les écrans, y compris de nouvelles têtes pour l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Les pontes de l’OTAN occupaient un écran. La Maison-Blanche était également connectée.

Sur les six écrans de la rangée inférieure, Michelsen regardait les différentes perspectives des bâtiments de Mexico et d’Istanbul, capturées par les caméras de surveillance et celles des casques. Les photos d’Istanbul, où la nuit était déjà tombée, étaient vertes et fantomatiques alors que dans la capitale mexicaine brillait le soleil.

Michelsen n’avait pas assisté aux conversations préliminaires. Cependant, depuis la découverte des supposés QG terroristes, tout le monde s’accordait sur le point suivant : il fallait les mettre le plus vite possible hors d’état de nuire. L’ensemble des communications à ce sujet se faisait au moyen d’un système anti-écoute — il fallait éviter à tout prix que les agresseurs ne soient informés de l’offensive imminente. Des unités des troupes spéciales turques, les bérets bordeaux, accompagnées par les hommes du GSG-9 et le Secret Service interviendraient à Istanbul. Par ailleurs, deux cents Navy Seals venaient d’arriver à Mexico pour intervenir de concert avec les troupes mexicaines.

Les forces armées interviendraient au même instant, aux deux extrémités du monde, sur un seul ordre. On couperait d’abord l’électricité et toutes les connexions Internet de chacun des complexes, puis les hommes donneraient l’assaut.

« Les indices sont sans équivoque, fit le chancelier. Nous donnons notre feu vert. Quelqu’un a-t-il des objections ? »

Aucun des généraux de l’OTAN, qui tenaient tant à leur piste chinoise, ne dit un mot.

« Alors, nous donnons le top action à nos troupes », conclut le président américain.

Istanbul

Il avait besoin d’air frais. Chacun d’entre eux restait devant un écran dix-huit heures par jour. Il devait sortir. Il emprunta l’itinéraire à travers la cave. Ils l’avaient conçu pour ce genre de choses. Même s’il savait que certains se montraient légers avec les consignes de sécurité, lui en était soucieux. C’est ainsi qu’il ressortit à deux cents mètres du central opérations, étant passé par les sous-sols des bâtiments voisins. Dehors, il ne faisait pas plus de cinq degrés. Pourtant le trafic routier était dense, il y avait des embouteillages. Étonnant qu’à quelques centaines de kilomètres seulement du black-out le quotidien soit resté inchangé. Dans quelques semaines ou quelques mois, ses conséquences s’y feraient pourtant ressentir, et, tôt ou tard, la pagaille serait identique à celle qui régnait en Europe et aux États-Unis. Il ferma sa veste et inspira profondément. Décontracté, il faisait les cent pas devant les vitrines. Toute cette camelote superflue ! Bientôt, femmes et hommes auraient à se soucier de choses plus importantes. À l’approche d’un bruit assourdissant, il se retourna. À un bloc de lui, des lueurs clignotèrent des fenêtres d’un immeuble sur le toit duquel atterrissait un hélicoptère, inondant la zone de lumière.

Des passants se tournèrent en direction de la scène, restèrent plantés, regardèrent, la tête en l’air. Des spots puissants illuminaient la façade de tous les côtés. Leur bâtiment. Des ordres retentirent, qu’il ne comprit pas. Leur signification lui fut pourtant évidente sur-le-champ. Il serra les poings au fond de ses poches. Prudemment, il regarda autour de lui, les gens, puis les voitures. Il devait se comporter de la manière la plus naturelle du monde. La plupart des piétons regardaient encore les événements, d’autres avaient repris leur marche. Un peu devant lui, il remarqua une camionnette aux fenêtres teintées. Sa porte coulissante était ouverte ; il y avait de nombreux policiers. Parmi eux, il reconnut le Français d’Interpol.

La Haye

Mon Dieu ! Ce n’est pourtant pas la retransmission d’un match de foot, se dit Manzano. Il s’était promis de ne pas regarder l’assaut. Cependant, les images en mouvements sur les différents moniteurs, obtenues à partir de quatre caméras différentes à Istanbul et Mexico, l’hypnotisaient. L’Italien se demanda qui choisissait la perspective. Est-ce qu’un réalisateur se trouvait à Langley, ou Berlin — et pourquoi pas à Hollywood —, pour crier à ses équipes : « Screen 1, caméra 3 ! » ?

À Istanbul, les unités spéciales, courant dans un couloir sombre, s’engouffraient dans une salle remplie de bureaux et d’ordinateurs. Plusieurs personnes se levèrent. Certaines levaient les bras, d’autres se jetaient sous les bureaux ou derrière les chaises. Les caméras des casques enregistraient des images de visages paniqués, apeurés, en colère. Les micros captaient cris, ordres, bruits de pas, détonations.

Puis les images se firent plus calmes. Plusieurs prisonniers étaient à plat ventre, les bras liés dans le dos. Sur les postes de travail délaissés rayonnaient les écrans, dont Manzano ne pouvait reconnaître ce qu’ils affichaient. Deux policiers passèrent prudemment dans une pièce contiguë où ils ne trouvèrent âme qui vive, mais des baies serveurs du sol au plafond.

À Mexico, deux Seals étaient agenouillés au-dessus d’un individu blessé pour lui poser une compresse. L’homme les insultait, eut un sourire sardonique, murmura quelque chose de méchant à en croire l’intonation. D’autres soldats inspectaient les pièces restantes.

Dix minutes plus tard, le message suivant retentit, en provenance d’Istanbul : « Mission accomplie, cibles neutralisées, onze personnels ennemis appréhendés, trois blessés légers, trois morts. »

Deux minutes plus tard, un message équivalent de Mexico : « Treize personnels ennemis appréhendés, un blessé grave, deux morts. »

« Mes félicitations ! » résonna la voix du président américain dans les haut-parleurs.

Les autres politiques se joignirent à lui, en différentes langues.

Istanbul

Il rejoignit l’aéroport Atatürk par les transports en commun. Lorsqu’il quittait le central, il portait toujours sur lui la clef de sa consigne. Il y trouva les faux papiers et l’argent.

Si les policiers avaient trouvé leur quartier général, ils connaissaient probablement les causes du black-out et pouvaient donc y mettre un terme. Ce n’était qu’une question de temps avant que les premiers vols puissent rallier les plus importantes agglomérations européennes. Une question restait en suspens : que savaient-ils précisément de leurs troupes ? Ils devaient probablement le soupçonner d’en être. Plus ils en sauraient sur les autres, plus ils remarqueraient son absence lors de l’assaut. Ils s’imagineraient que ceux qui manquaient avaient pris la fuite et feraient surveiller les aéroports. Mais il avait confiance en ses nouveaux papiers, sa nouvelle coupe de cheveux et sa moustache. Et s’ils avaient également découvert Mexico ? Il chercha une place confortable d’où il pouvait voir la télévision, qui diffusait des chaînes d’informations en continu. Même s’il ne pouvait entendre, les images suffiraient. Il avait tout son temps. Les dispositions qu’il avait prises achèveraient le travail. Libre à eux de penser que tout était fini. Il était mieux placé qu’eux pour savoir.

Ybbs-Persenbeug

Herwig Oberstätter regardait les trois géants rouges de l’immense salle des générateurs de l’aile sud de la centrale. Dans sa main droite, son talkie-walkie sonna.

Grâce à un messager spécial de l’armée, la mise à jour de Talaefer avait été effectuée trois heures auparavant.

« C’est tout ? » s’étonnaient les informaticiens. Les alertes. Quelqu’un avait corrompu une partie du programme pour engendrer des messages d’erreur ineptes.

L’entreprise responsable de tout ça est ruinée, songea Oberstätter. Jamais plus elle n’aura de contrats. Et les indemnités qu’elle devra verser achèveront de la mettre sur la paille.

Après que les techniciens eurent lancé le logiciel corrigé, Oberstätter et ses collègues commencèrent les tests et les différents préparatifs pour la reprise de l’activité dans la salle de contrôle. Aucun problème. D’abord, il n’entendit rien. Ce n’est qu’aux vibrations emplissant l’air qu’il réalisa que les machines faisaient de nouveau passer le courant du Danube dans les turbines des générateurs pour produire de l’électricité, ce qui n’était plus arrivé depuis des jours. L’air trembla, un grondement léger, profond, naquit, s’amplifia, atteignit son apogée, se stabilisa en un bourdonnement plus faible, qu’Oberstätter accueillit intérieurement comme le premier cri d’un nourrisson.

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