Cinquième jour — mercredi

Zevenhuizen

Avant l’aube, François Bollard fut réveillé par des bruits qu’il ne put identifier immédiatement. Il se leva, chercha la fenêtre à tâtons. En bas, un groupe d’une vingtaine de personnes s’était rassemblé devant la porte et demandait à entrer. Une fois habillé, il descendit. Dans le couloir, il s’arrêta. Une horde sauvage, amassée à l’extérieur, devant la porte d’entrée, pressait Jacub Haarleven de leur ouvrir. Le maître des lieux, un fusil en joue, leur criait de ne pas avancer.

Son passé de policier dans les forces opérationnelles, y compris lors de manifestations ou d’émeutes, était loin derrière lui ; pourtant, Bollard comprit sur-le-champ que l’homme n’avait aucune chance sur la durée. Tôt ou tard, ils parviendraient à entrer, ils réussiraient à fracturer la porte sur laquelle tonnaient des coups sourds. À l’intérieur, les gens grommelaient, irrités. Il devait lui prendre l’arme avant qu’il ne commette l’irréparable.

« Reculez, cria le propriétaire au groupe de l’autre côté de la porte, et il baissa son arme. J’ouvre, mais vous devez comprendre qu’il vous sera impossible de rester. Les autorités s’occuperont de vous.

— Elles n’ont rien fait jusqu’à présent ! hurla un désespéré.

— C’est vrai !

— On nous laisse crever de soif et de faim !

— Et geler ! »

Bollard se demandait déjà où il pourrait bien mettre sa famille à l’abri. Manifestement, elle devait retourner à la maison. Ils avaient assez de bois pour la cheminée. Mais ni vivres ni eau. On lui donnerait bien cela grâce à Europol, mais pour combien de temps encore ?

Dans une pièce voisine, on entendit un bris de verre, puis du bruit, puis de nouveau un bris de verre. Haarleven se cramponna à son fusil, fit un pas en avant. La foule s’écarta. Bollard se dépêcha d’empoigner l’arme en douceur.

« Quelqu’un a cassé une fenêtre ! cria une femme dans la salle à manger. Écoutez ! »

Bollard vit son épouse dans les escaliers, la mine soucieuse. D’une geste de la main, il l’invita à remonter. Il avait pris sa décision et suivit Marie dans la chambre.

« On fait les bagages, intima-t-il. Vite. »

Elle ne demanda aucune explication.

Vingt minutes plus tard, ils traînaient tous leurs bagages dans les escaliers afin de pouvoir quitter les lieux en une seule fois.

Ils gagnèrent leur voiture et la chargèrent. D’autres voitures devaient manœuvrer afin de laisser passer celle de Marie.

« Les enfants viennent avec moi », dit Bollard. Quelques minutes plus tard, ils avaient quitté l’endroit et la jauge du tableau de bord clignotait. Impossible qu’il ait utilisé autant de carburant. Hier soir, à son arrivée, le réservoir était à moitié plein.

Ils avaient à peine atteint La Haye que, derrière lui, sa femme lui fit des appels de phares. Bollard ralentit. Marie était déjà arrêtée au bord de la route, et avait actionné les warnings. Il passa la marche arrière.

« Restez assis, ordonna-t-il aux enfants avant de descendre.

— Plus d’essence, dit Marie. Et je suis certaine que le réservoir était presque plein lorsque je suis arrivée là-bas avant-hier. Depuis, je n’ai pas roulé.

— Alors je ne me suis pas trompé, répondit-il. Je suis aussi sur la réserve. »

Ils examinèrent le bouchon du réservoir. Il avait été forcé.

Ils déchargèrent les valises et les mirent dans l’autre véhicule, poussèrent la voiture de Marie davantage sur le bas-côté et continuèrent ensemble dans la sienne.

« Espérons que nous atteindrons la maison, observa Paul sur la banquette arrière.

— Quand est-ce que ce sera fini ? » murmura Marie, les larmes aux yeux.

La Haye

Une fois chez eux, François les aida à décharger avant de rejoindre Europol.

Marie était de nouveau chez elle. Mais malheureusement, ce n’était pas parce que tout était rentré dans l’ordre. Elle alluma d’abord une flambée dans la cheminée du salon, afin qu’une pièce au moins soit chauffée. Une fois rangés sacs et valises, elle inspecta le frigo. Elle avait utilisé les produits surgelés et périssables dans les premiers jours de la panne. Il ne restait plus grand-chose. En raison du séjour à la ferme, ils n’avaient pas fait de réserves. Pendant son absence, la plupart de ce qui restait était devenu périmé. Dans le cellier, elle trouva quelques conserves qui suffiraient pour un jour ou deux, à condition de faire de curieux mélanges, mais les temps n’étaient pas au raffinement. Elle devait réfléchir rapidement. Peut-être ses voisins savaient-ils où s’approvisionner encore. François avait parlé de tels endroits. Il devait être au courant. Puis elle essaya d’allumer la télévision et de téléphoner, sachant bien que chaque tentative resterait peine perdue. Comment allaient ses parents ?

Dernière minute : évacuation de populations en France

Le ministère de l’Intérieur français confirme le début de l’évacuation de populations dans un rayon de cinq kilomètres autour de la centrale nucléaire de Saint-Laurent, dans le département du Loir-et-Cher. La ville de Blois, et ses châteaux mondialement connus, ainsi que la périphérie d’Orléans sont touchés, entre autres. De plus amples mesures d’évacuation ne sont pas à exclure.

Mon Dieu, soupira Bollard. Nanteuil se trouvait entre Blois et Saint-Laurent. De nouveau, il prit le téléphone.

Retrait de liquidités limité à 100 euros par jour

À la suite de l’assaut de la veille sur les banques dans la plupart des pays européens, la Banque centrale européenne appelle au calme. « Le retrait de liquidités est assuré », a indiqué son président, Jacques Tampère. Jusqu’à nouvel ordre, ces retraits seront limités à cent euros par jour et par personne. Tampère a confirmé que la Banque centrale mettait à disposition un milliard d’euros pour soutenir les marchés.


Nuage radioactif en direction de Paris ?

Les informations de ce matin provoquent l’inquiétude ; un nuage chargé de particules radioactives serait poussé par le vent depuis Saint-Laurent en direction de Paris. Selon EDF, de la vapeur faiblement radioactive aurait été libérée de la centrale afin de réduire la pression au sein du réacteur. D’après les données communiquées par EDF, les quantités ne seraient pas nocives pour la santé.

On frappa à la porte.

« Entrez. »

Manzano apparut.

« Avez-vous un peu de temps ? »

Bollard raccrocha et l’invita à s’asseoir à la petite table de réunion.

« Vous avez l’air blême, fit remarquer Manzano.

— Trop peu de sommeil ces derniers jours.

— Qui pourrait prétendre le contraire ? soupira l’Italien. Il posa son portable devant le Français.

— Vous vous souvenez des données que je vous avais demandées, celles des fournisseurs de logiciels pour les centrales ?

— Oui.

— Je crois que j’ai découvert d’où pourraient provenir les mystérieux problèmes techniques apparus dans les centrales. Leurs logiciels sont à la fois très spécifiques et très complexes, si complexes qu’une attaque d’ampleur contre autant de centrales serait très onéreuse. Où pourrait se planquer un tel assaillant ? Je me suis demandé où j’irais si j’avais assez de temps et d’argent pour une telle action. En tant que criminel, j’ai besoin d’une porte d’entrée qui me permette de faire le plus de victimes potentielles possibles. C’est-à-dire quelque chose de commun à tous les systèmes de contrôles de centrales, aussi différents soient-ils. Si l’on pense ainsi, on en arrive rapidement à la conclusion qu’il s’agit des systèmes SCADA, les logiciels utilisés par les centrales. Parce que peu de fournisseurs en équipent le monde entier. Bien entendu, ils développent des solutions spécifiques à chaque centrale. Mais certaines parties du logiciel sont identiques pour beaucoup d’entre elles. S’il est possible de manipuler certaines de ces parties, j’ai gagné.

— Mais les systèmes SCADA sont extrêmement sûrs en raison de leur structure, objecta Bollard. Il fronça les sourcils. Ce serait alors…

— … un travail effectué au sein même d’un producteur de systèmes SCADA, compléta Manzano. J’ai de bonnes raisons de croire que ce pourrait être précisément le cas. “Pourrait” — je le dis avec une grande prudence. Les développeurs avaient utilisé pour chacun des systèmes SCADA de la première génération leurs propres protocoles et leurs propres architectures. Les systèmes SCADA modernes ont de plus en plus recours à des solutions standard pouvant être utilisées sur chaque ordinateur et en passant par Internet. Ça rend leur utilisation plus simple, mais augmente drastiquement les risques liés à la sécurité, expliqua Manzano. Cependant, je dois bien reconnaître que mes soupçons ne reposent que sur une seule statistique. »

Il afficha à l’écran une carte de l’Europe avec de nombreux points bleus.

« Voici les centrales touchées, en l’état actuel de la situation. J’ai simplement comparé avec les fournisseurs de logiciels. Le résultat est bluffant. »

Il appuya sur une touche. La plupart des points devinrent rouges. « Toutes ces centrales ont été équipées par un seul fournisseur de systèmes SCADA. »

Il laissa ses mots en suspens.

« Pour plus de sécurité, j’ai aussi fait le test inverse. Le quart restant a été équipé par d’autres grands producteurs de systèmes SCADA. En résumé : une large majorité des centrales hors service sont équipées de systèmes provenant du même fournisseur : Talaefer. »

Central opérations

L’Italien se faisait de plus en plus encombrant.

Bien sûr, ils avaient compté sur le fait que, parmi les milliers d’enquêteurs européens, tôt ou tard, il y en aurait bien un qui trouverait une piste. Quoi qu’il en soit, ils avaient pensé que ça arriverait plus tard, pas si rapidement. Et, de nouveau, l’Italien en était responsable. D’abord les compteurs en Italie et en Suède, puis ça. Il était temps d’entreprendre quelque chose contre ce type. Ils allaient jouer un peu avec lui. Ils pouvaient s’infiltrer dans son ordinateur. Il tapa quelques lignes de code au clavier. Une liste de noms apparut à l’écran, dont Manzano suivi de « offline ». La prochaine fois que l’Italien allumerait son ordinateur et serait en ligne, il lui concocterait une petite surprise. Il l’aurait presque regretté. Manzano était si proche d’eux. Ensemble, ils avaient manifesté contre les flics, ils avaient encaissé des coups de matraque. Comme eux, il s’était aventuré dans des zones interdites lorsque, hacker, il avait survolé les dimensions infinies du Net, franchi et fait tomber des barrières. Jusqu’au moment où, à l’instar de tant d’autres, il avait suivi la mauvaise voie. S’ils ne pouvaient pas le ramener sur le droit chemin, ils devaient l’écarter du leur.

La Haye

« Qu’en pensez-vous ? »

Le front plissé, Bollard regardait la caméra de son ordinateur. Dans la petite fenêtre, en haut à droite, apparaissait le visage du directeur d’Europol. Il était de nouveau en déplacement, cette fois à Bruxelles, afin de s’entretenir avec différents responsables à la tête d’autres organisations de l’Union.

« Une trace que nous devons suivre, fit le directeur. Nous devons creuser chaque piste. Le temps passe. »

C’est ce qu’avait escompté Bollard. La coopération de Manzano avec la journaliste américaine avait confirmé ses pires craintes. Même si Manzano, tout bien considéré, n’avait pas fait d’entorse à son devoir de réserve, il lui faisait encore moins confiance. Il voulait que ce criminel, ce pseudo-révolutionnaire, reste extérieur à la maison.

« Qu’est-ce que vous diriez, demanda-t-il à Ruiz, si nous l’envoyions chez Talaefer, afin de les aider ? »

Ainsi, les Allemands s’en débrouilleraient.

« Si vous n’en avez pas besoin…

— Nous avons besoin de chaque homme, mais s’il y a un soupçon de vrai dans ce qu’il dit, ils se réjouiront probablement, chez Talaefer, de l’avoir parmi eux.

— Proposez-le lui. »

Enfin ! pensa Bollard. Ciao, Piero Manzano.

Ratingen

« Qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda Wickley.

— Accéder aux softwares », répéta le directeur technique. Il utilisait un téléphone satellite pour communiquer avec Bangalore, où étaient localisés les centres d’appel et d’assistance à distance de l’entreprise ainsi qu’une partie de la production. « Nous ne pouvons rétablir le contact que maintenant. Ça ne fonctionne que trois à quatre fois par jour.

— Et maintenant, il y a des requêtes ? »

Dehors, au-dessus du bâtiment de Talaefer AG, s’étirait un ciel gris. L’hiver était triste. À plus forte raison lorsqu’on devait garder manteaux et écharpes dans des bureaux où il faisait dix degrés. C’était un spectacle pitoyable. Wickley rêvait du soleil de Bangalore.

« Trois exploitants signalent des problèmes dans plusieurs centrales, et ne parviennent pas à les résoudre. Ils aimeraient qu’on les assiste.

— Alors nous devons faire en sorte de les aider. Contre quoi se battent-ils concrètement ?

— On ne sait pas bien encore. Le problème, c’est que normalement nos équipes techniques se connectent en ligne et accèdent à leurs systèmes. Mais tant qu’Internet ne fonctionne pas, c’est impossible. »

Un bruissement étrange parvint aux oreilles de Wickley, pour se transformer en vrombissement. Il avait déjà, à deux reprises par le passé, perdu provisoirement l’ouïe. L’instant était mal choisi pour une troisième fois. Le bruit devenait de plus en plus important, se développant en un fracas assourdissant.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda le directeur technique.

— Vous entendez aussi ? » demanda Wickley en essayant de dissimuler son soulagement. Ce n’était pas le moment de montrer des faiblesses.

Le bruit emplissait maintenant toute sa tête. Une ombre assombrit les fenêtres du bureau de la direction. Wickley aperçut une silhouette bleu sombre, puis le rotor rapide d’un hélicoptère qui atterrissait lentement devant le bâtiment.

« Putain de m… »

Ils se ruèrent à la fenêtre et observèrent l’appareil se poser entre les automobiles. Presque instantanément en sortirent quatre silhouettes, portant de lourds sacs qu’ils balancèrent sur le sol. Deux hommes coururent vers l’immeuble en position courbée, les deux autres restèrent sur place. Sur le flanc de l’hélicoptère, Wickley put déchiffrer un mot.

« Police ?

— Qu’est-ce qu’ils veulent ? » cria le directeur technique, incrédule.

De l’intérieur de l’appareil, on balança des caisses qui furent réceptionnées par les deux hommes au sol qui les posèrent à côté des sacs. Puis deux autres passagers débarquèrent. L’un adressa un signe à l’hélicoptère qui décolla en décrivant une large courbe dans les airs. Tout ça n’avait pas duré plus de trois minutes. Quelqu’un frappa à la porte.


Ils prirent place dans une petite salle de réunion derrière la réception, où Wickley les avait conduits. Le P-DG jaugea Hartlandt, puis il se racla la gorge : « À quel titre menez-vous cette enquête ? »

Hartlandt, au cours de sa carrière dans la police criminelle, avait appris à faire face aux dirigeants de grandes entreprises internationales. Le ton supérieur de Wickley lui déplut, mais il était habitué à ce genre d’attitude et n’en laissa rien paraître.

« Une enquête relative à une formation terroriste. Je ne crois pas que vous y soyez liés, lança-t-il en guise d’apaisement. Mais ça pourrait émaner de quelqu’un dans votre entreprise. Si c’était le cas, j’imagine que vous souhaitez que nous le trouvions aussi vite que possible, non ? »

Wickley pesa les propos de Hartlandt. « Nos systèmes SCADA ? demanda-t-il. Impossible ! » ajouta-t-il, sûr de lui et indigné.

Hartlandt s’attendait à une telle réaction. Il sortit les statistiques qu’Europol lui avait envoyées, étendit la feuille devant le P-DG et lui expliqua les faits.

« Ce doit être une erreur, persista Wickley.

— Erreur ou non, objecta l’autre, nous devons examiner la chose. Établissez-nous une liste de tous les collaborateurs ayant participé à ces projets. Par ailleurs, nous voulons dès aujourd’hui rencontrer vos cadres dirigeants. Mes collègues sont des informaticiens de la police criminelle. Ils vont épauler vos hommes pour trouver de possibles failles.

— Je crains que ce ne soit pas si facile », admit enfin Wickley.

Hartlandt fut frappé par tant de mauvaise volonté. Il ne dit rien et attendit que l’autre continue.

« Notre alimentation électrique de secours n’a pas été conçue pour un cas comme celui-ci. De nombreux employés ne peuvent se rendre au travail faute d’essence ou de transports en commun. Et sans courant, nous ne pouvons accéder aux ordinateurs où sont stockées l’ensemble des données. »

Hartlandt s’épargna une remarque sur l’absence de courant chez l’un des plus grands fournisseurs de l’industrie de l’énergie et se contenta de hocher doucement la tête. « Je m’en occupe. »

La Haye

Un convoi de véhicules militaires et de camions-citernes apparut à l’écran, ce qui fit penser Manzano à un film d’action de la fin des années 1970.

« L’accident nucléaire en France a provoqué la panique dans les autres pays européens. Des livraisons de diesel solidement escortées sont censées assurer une alimentation suffisante des générateurs de secours dans les centrales nucléaires. »

Toutes les personnes présentes dans la salle de réunion d’Europol suivaient le reportage.

« À l’exception de Saint-Laurent, toutes les centrales du continent et des îles Britanniques sont dans un état stable, fit le journaliste. L’Agence internationale de l’énergie atomique parle d’incidents mineurs affectant douze autres centrales. Dans la centrale de Temelín, la situation reste tendue, tandis que de mauvaises nouvelles nous arrivent de la centrale endommagée de Saint-Laurent. »

Voilà longtemps qu’ils ne regardaient que CNN, dans la mesure où les chaînes de télévision nationales et nombre de chaînes européennes avaient dû cesser d’émettre. À l’écran, des vues floues, imprécises, de la centrale. L’une des tours de refroidissement était coiffée d’un long nuage menaçant.

« Une seconde explosion a eu lieu dans la centrale atteinte. Les bâtiments ont été lourdement endommagés. »

Des êtres étranges vêtus de combinaisons NBC marchaient avec raideur, tels des insectes gigantesques, sur le terrain autour de la centrale, portant des boîtiers qui crépitaient.

« Une heure plus tard, on a enregistré une radioactivité trente fois plus forte. »

Un autre de ces insectes, à la combinaison arborant un logo Greenpeace, montrait un compteur à la caméra.

« Les organisations de protection de l’environnement affirment avoir mesuré de fortes doses de rayonnement, dangereuses pour la santé, dans un rayon de vingt kilomètres. »

Des colonnes de camions militaires abritant des unités spéciales à l’équipement vert semblaient sortir tout droit du tournage d’un film catastrophe.

« Le gouvernement français a annoncé avoir évacué les populations dans un rayon de vingt kilomètres, à titre préventif. »

Les images suivantes de campements de fortune étaient du même genre que celles qui passaient au cours des jours précédents. Manzano remarqua que Bollard ne cessait de composer un numéro de téléphone. Il suivait le reportage, le combiné sur l’oreille.

La rédaction montra des vues d’un aéroport. Les ventres d’avions gigantesques semblaient avaler des camions qui paraissaient être des jouets. D’autres vues montraient des soldats qui déchargeaient des caisses et guidaient des véhicules.

« Les États-Unis, la Russie, la Turquie, la Chine, le Japon et l’Inde se préparent à dépêcher leurs premières équipes. »

Bollard raccrocha sans avoir pu parler à quiconque.

« Nous devons faire cesser cette folie », fit quelqu’un.

Les autres restèrent silencieux.

Ratingen

Hartlandt avait aménagé son centre opérationnel dans l’une des salles de conférence de Talaefer, derrière le hall de réception. Les tables avaient été rassemblées pour former un immense rectangle. Une moitié était recouverte par les ordinateurs portables de l’équipe de Hartlandt, l’autre servait aux réunions. Les générateurs de secours derrière le bâtiment fournissaient suffisamment d’énergie pour leurs machines et quelques installations sanitaires du rez-de-chaussée, ainsi que pour les serveurs. Les ascenseurs et les étages supérieurs n’étaient plus approvisionnés en courant. Wickley lui-même avait dû déménager de son bureau du dernier étage pour gagner celui des policiers. Il s’y était installé un bureau provisoire, à quelques salles de distance. Il était pour l’instant assis avec les fonctionnaires et quelques-uns de ses collaborateurs pour résumer la situation de l’entreprise.

« L’équipe à la tête du projet SCADA comprend sept personnes, dont deux sont présentes aujourd’hui. Elle est assistée par cent vingt salariés en tout. Monsieur Dienhof vous donnera tous les détails à ce sujet. »

L’homme en question, grand et mince, avec une couronne de cheveux et une barbe, prit une feuille de papier, la lut puis dit : « Trois de nos managers sont en vacances, nous ne sommes pas parvenus à les joindre. Deux autres habitent à Düsseldorf, et ils ont dû se retirer dans un hébergement d’urgence. Et nous ne savons pas encore dans lequel. Peut-être pourriez-vous nous aider à les retrouver. Vous pouvez certainement entrer plus facilement en contact avec les autorités, fit-il en se tournant vers Hartlandt.

— Je m’en charge, acquiesça ce dernier.

— Quant au reste de l’équipe, nous n’avons pu jusqu’à présent joindre que dix collaborateurs. Nous n’avons pas contacté les autres, puisque nous n’avons ni assez de personnel ni assez de véhicules avec de l’essence, ou bien parce que nous ne les avons pas trouvés chez eux. »

Il posa la feuille.

« Donnez-nous une liste avec les noms et les adresses, demanda Hartlandt. Nous allons essayer de mettre la main dessus. »

Dienhof approuva. « Concernant les systèmes SCADA, nous n’avons pu commencer les analyses que ce matin. Certes, les systèmes reposent sur certains modules communs de base, mais ils sont adaptés individuellement pour chaque client. Bien sûr, nous examinerons d’abord ces éléments communs. Si nos systèmes avaient une part de responsabilité dans les problèmes actuels, alors il faudrait en rechercher la cause le plus rapidement possible, puisque nombreuses sont les centrales touchées.

— Bien, fit Hartlandt. Continuez à travailler. On va essayer de retrouver et de ramener le plus grand nombre possible de vos employés. »


Le palais des congrès était un bâtiment moderne, fonctionnel, affichant, au-dessus de l’entrée, en grandes lettres blanches « DumeklemmerHalle ».

Devant, il y avait des groupes de gens qui discutaient ou fumaient. Hartlandt entra dans le vaste vestibule. À l’endroit même où d’habitude on vendait des billets d’entrée, où les spectateurs se donnaient rendez-vous avant le début d’une représentation, dégustant pop-corns et sodas, se trouvaient des gens habillés pour l’hiver, bien que la température soit plus clémente qu’à l’extérieur. Par les portes grandes ouvertes, Hartlandt pouvait voir ce qui se passait à l’intérieur. L’espace d’un instant, il eut l’impression d’avoir voyagé dans le temps, en 1997, lorsqu’il avait été cantonné à cet endroit, lors de son service militaire, des semaines durant, au cours de la grande crue de l’Oder.

On avait accroché des panneaux sur ceux annonçant habituellement les prix du billet d’entrée, des boissons et des en-cas. Dans une police noire épurée sur fond blanc, on lisait : Enregistrement. Croix-Rouge. Bénévoles. Retrait de matériel. Et les indications conduisant aux toilettes, aux salles de douches et aux distributions d’alimentation, qui se trouvaient dans d’autres salles. Sur l’un des longs murs, il y avait un nombre infini de papiers et de photos, une sorte de tableau de recherches, songea l’inspecteur.

Il se rendit à l’enregistrement. Une femme corpulente d’un certain âge le salua de mauvaise grâce. Il se présenta et lui tendit une liste de trente-sept noms.

« L’un d’entre eux se trouve-t-il chez vous ? »

La préposée se tourna sans un mot en direction d’une armoire de la hauteur d’un homme, comprenant de nombreux tiroirs, et ouvrit l’un d’entre eux. Elle commença à chercher dans le registre, tout en jetant de fréquents coups d’œil à la liste de Hartlandt et en prenant des notes sur un morceau de papier.

Il observait les gens dans la salle. Ils n’avaient l’air ni énervés ni soucieux. Pour un peu, on aurait dit qu’ils attendaient le début d’une manifestation. Leurs conversations se fondaient en un brouhaha informe qui emplissait les lieux.

« Il y en a onze ici », fit la dame.

La salle n’était qu’un immense champ jonché de lits simples, en rangs, entre certains desquels pendaient des bouts de tissus destinés à délimiter des espaces individuels. L’air était vicié, ça sentait le renfermé, les habits mouillés, la sueur, sans compter les relents d’urine. Les gens se tenaient assis ou allongés sur leurs couches. D’autres causaient, lisaient, regardaient dans le vide, dormaient.

Hartlandt jeta un coup d’œil sur le plan de l’endroit et sur sa liste, puis se rendit au premier endroit indiqué.


Chez Talaefer, on avait démonté les cloisons mobiles entre les salles de réunion du rez-de-chaussée et créé ainsi une seule grande salle. Sur deux longues rangées de tables, il y avait cent vingt ordinateurs portables dos à dos. Deux bons tiers des postes de travail étaient occupés, majoritairement par des hommes. Beaucoup d’entre eux ne s’étaient pas rasés depuis plusieurs jours. Ni même douchés. Ils le feraient plus tard. L’équipe de Hartlandt avait deux douches provisoires avec des réserves d’eau que chacun pouvait utiliser quand bon lui semblait.

« Nous en avons quatre-vingt-trois sur cent dix-neuf, annonça Hartlandt. Trente sont en congés. Six restent introuvables. Parmi les cadres supérieurs, tous sont là, hormis Dragenau, Kowalski et Wallis. D’après les collègues, Dragenau est en vacances à Bali, Kowalski au Kenya, et Wallis fait du ski en Suisse. Nous n’avons pu entrer en contact avec aucun d’entre eux.

— Nous sommes déjà bien nombreux, fit Dienhof. Malgré tout, ça va durer une éternité, puisque nous devons également rechercher parmi les modifications des années passées. Si nous avons réellement un saboteur parmi nous, il n’a pas pu effectuer tout cela de nuit. Par ailleurs, nous devons tout faire vérifier par au moins deux personnes.

— Et pourquoi donc ? demanda Wickley.

— Si un saboteur passe en revue sa propre manipulation, il ne nous dira rien, répondit Hartlandt. C’est pour ça que nous appliquons un principe de précaution à deux niveaux.

— Toute la difficulté, observa Dienhof, est que nous ignorons ce que nous recherchons. Nous retournons cette gigantesque botte de paille, au pied de la lettre, sans même savoir si nous cherchons une aiguille, une tique ou un champignon.

— Voire rien », compléta Wickley.

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