Troisième jour — lundi

La Haye

La première chose que Shannon ressentit fut une douleur aiguë dans le cou. Puis elle réalisa qu’il s’agissait d’autre chose. Le moteur du bus avait arrêté de ronronner, elle ne remarquait plus aucune vibration. Elle ouvrit les yeux. Ses paupières étaient lourdes. Dehors, la nuit. Shannon entendit des voyageurs se lever, prendre leurs bagages, se diriger vers la sortie. Lentement elle étira ses jambes, puis elle regarda à travers la vitre, cherchant des indices quant à l’endroit où ils se trouvaient.

Dans les ténèbres, elle distingua un panneau : La Haye.

Elle se frotta les yeux et regarda l’heure. Sept heures à peine. Le bus était en retard. Elle enfila sa doudoune et aurait donné tout l’or du monde pour une douche chaude et un café brûlant. Rien, à l’extérieur, ne laissait présager qu’elle obtiendrait l’un ou l’autre. Aucun éclairage public, des bâtiments sombres, peu de gens. Elle attendit que tous soient descendus puis quitta le car. Elle ressentit immédiatement un froid vif sur les joues, le nez, les oreilles. Elle passa la capuche de son manteau et enfila ses gants.

Elle tenta de s’orienter. Manifestement, elle se trouvait dans une gare. Elle n’était pas grande, lui rappelant certaines gares de petites villes françaises.

Elle gagna le bâtiment principal. Quelques voyageurs se tenaient là, hagards.

Shannon interpella en anglais le premier qu’elle croisa.

« Vous êtes d’ici ?

— Oui. »

Elle lui montra le papier sur lequel elle avait inscrit l’adresse de François Bollard.

« Sauriez-vous à tout hasard où c’est, et comment je peux m’y rendre ? »

L’homme examina le papier, puis répondit : « C’est à environ une demi-heure à pied d’ici. »

Shannon le pria de bien vouloir lui décrire le trajet. Une trentaine de minutes plus tard, elle avait atteint son objectif. Elle resta devant la maison, vérifia de nouveau l’adresse sur le papier. Le nom à côté de la sonnette confirmait qu’elle était au bon endroit. Le gendre de ses voisins vivait avec sa famille dans un coquet bâtiment de briques de la fin du dix-neuvième siècle, dans une rue bordée uniquement de demeures de la même époque. Des berlines et des breaks suédois et allemands y étaient garés.

Elle guetta un signe qui lui indiquerait qu’il y avait quelqu’un. Puis elle frappa résolument à la porte en bois. Elle attendit un peu, puis frappa de nouveau. En l’absence d’électricité, même pas la peine de songer à utiliser la sonnette. Elle épia un éventuel bruit à l’intérieur. Rien. Frappa encore. Attendit. Épia.

Au bout de dix minutes, elle renonça. François Bollard n’était pas chez lui. Peut-être, après tout, était-il parti en France avec sa famille. Ou dans un hôtel disposant d’un générateur électrique de secours. D’un coup, elle ressentit toute la fatigue des derniers jours, des dernières années même, le froid, la faim et la soif, l’envie d’une douche. Elle se mit à trembler, les larmes lui montèrent aux yeux, elle se sentit très seule. Ses lèvres tremblotaient, elle suffoquait et respira de plus en plus profondément pour se calmer. Elle devait trouver quelqu’un qui lui indiquerait le trajet pour Europol.


Bollard n’avait que peu dormi. Il n’était pas encore six heures du matin lorsqu’il glissa hors du lit, qu’il s’habilla sans un bruit et quitta le petit appartement de la ferme. Une demi-heure plus tard, il était assis à son bureau du Statenkwartier. Il n’était pas seul. La moitié de son équipe avait passé la nuit sur place.

Janis Christopoulos, un Grec de trente-trois ans, le salua d’une poignée de main qui en disait long.

« Nous avons enfin les portraits-robots d’Italie et de Suède. Six au total. »

Ils s’approchèrent du plus grand mur du poste de commandement, où étaient accrochées toutes les informations recueillies. Christopoulos ajouta trois photographies à la partie suédoise, puis trois à l’italienne. C’étaient des portraits d’hommes. Comme à l’accoutumée, les visages dessinés par ordinateur semblaient sans âge ni âme. Sans doute était-ce lié aux yeux, pensa Bollard.

Cinq aux cheveux sombres, deux dégarnis, une moustache, deux barbes. À ses yeux, l’un d’entre eux semblait asiatique.

« Entre vingt et quarante ans d’après les déclarations, les tailles figurent à côté, fit Christopoulos. Quatre d’entre eux ont été décrits comme originaires des pays du sud ou arabes. Selon un témoin, l’un serait d’origine sud-américaine ou asiatique. »

Le Grec haussa les épaules.

« Rien de plus que des témoignages… En Suède il y avait même un blond parmi les suspects… En ce moment, les portraits circulent parmi les compagnies d’électricité. Mais ils ne trouveront sans doute personne. D’après leurs archives, aucun rendez-vous n’était planifié aux horaires ni aux lieux concernés.

— C’est déjà un début. Il se peut que ces mecs aient quelque chose à voir avec tout ça.

— Nous les recherchons d’ailleurs dans nos banques de données. Comme Interpol et les États-Unis.

— Rien d’autre ?

— Concernant ces enquêtes, non, malheureusement. Nous avons également quelques communications de l’IAEO de Vienne. La centrale de Temelín, en République tchèque, fait part de problèmes sur son système de refroidissement. Les autorités, cependant, ne classent cela qu’au niveau 0 de l’échelle INES, idem pour la centrale d’Olkiluoto en Finlande et celle du Tricastin en France, continua Christopoulos. En revanche, les problèmes survenus sur le système de refroidissement de la centrale de Saint-Laurent sont plus sérieux. »

Bollard avait l’impression qu’on serrait un collet autour de sa gorge. La centrale de Saint-Laurent-Nouan ne se trouvait qu’à une vingtaine de kilomètres de la maison de ses parents.

« La situation est encore floue. On parle d’une pression élevée et d’une température croissante.

— Quel niveau de l’INES ?

— Indéfini.

— Pardonnez-moi », fit Bollard.

Il se hâta vers son bureau et alluma son ordinateur. Il chercha en vain sur Internet des informations concernant cet incident. Les populations n’avaient-elles pas encore été informées ? Il regarda sa montre. Huit heures à peine. Habituellement, ses parents n’étaient pas encore levés. Il composa leur numéro.

Pas de tonalité. Nerveusement, il raccrocha, puis fit une seconde tentative.


Manzano, avachi sur le canapé de sa chambre d’hôtel, travaillait sur son ordinateur lorsqu’on frappa.

Bollard entra.

« Avez-vous bien dormi ? demanda-t-il.

— Oui, et profité d’un bon petit-déjeuner, répondit l’Italien.

— Allons faire des courses. »

Le Français semblait changé aux yeux de Manzano. Plus tendu encore. Ce qui n’était pas surprenant.

« Les magasins sont-ils ouverts ?

— Pour nous, oui. »

Ils traversèrent des rues vides en voiture. Sur le trajet, il montra à Manzano quelques curiosités.

L’Italien lui demanda comment il était arrivé à Europol, à La Haye.

« Rien d’extraordinaire. Une mission intéressante. Des perspectives de carrière. »

Ils passèrent devant un important magasin de vêtements. Bollard se gara dans une rue voisine.

« On va passer par derrière », dit-il. Il tira un sac du coffre.

À l’entrée des fournisseurs, une femme d’un certain âge les laissa entrer, après que Bollard eut échangé quelques mots avec elle et lui eut montré sa carte d’identité.

À l’intérieur, il faisait si sombre que Manzano n’y voyait goutte. Bollard tira du sac deux lampes de poche. Il lui en tendit une. De l’autre, il éclaira l’immense espace plein d’étagères, de tables, de portants remplis d’habits.

« Prenez ce dont vous avez besoin.

— J’ai l’impression d’être un voleur, fit Manzano.

— Vous devriez y être habitué. »

Bien qu’il n’en comprît pas l’allusion, Manzano n’en apprécia pas le ton.

« En tant que hacker, je veux dire », continua Bollard.

L’autre n’avait aucune envie de parler de ça.

Pourtant Bollard continua : « Puisque les hackers entrent par effraction dans la propriété des autres.

— Je ne suis pas entré par effraction, j’ai tiré profit de failles de sécurité. Et je n’ai ni cassé ni volé quoi que ce soit », objecta Manzano qui sentit le besoin de se justifier. Afin de clore la discussion, il alla vers une autre table et en éclaira les chemises.

« Si vous oubliiez de fermer votre porte, s’obstina Bollard, trouveriez-vous normal que des étrangers se promènent tranquillement chez vous ?

— Qu’est-ce que vous voulez ? Vous chamailler ou bien travailler avec moi ? » demanda Manzano. Il prit un pull-over et l’ajusta sur son torse. « Ça pourrait aller. »


Sur l’écran, le fonctionnaire de police hollandais avait observé Bollard et l’Italien quitter la chambre.

« J’y vais, fit-il à son coéquipier. À plus tard. »

Il quitta la salle de vidéosurveillance et descendit de deux étages. À l’aide du double de la clef, il put pénétrer sans difficulté dans l’appartement. Le portable de Manzano se trouvait sur le bureau. Ils avaient récupéré le mot de passe grâce aux caméras. Il y introduisit une clef USB et fit quelques manipulations avant que n’apparaisse la fenêtre de téléchargement. Deux minutes plus tard, le programme était installé. Au bout de trois minutes, il l’avait si bien dissimulé et avait si parfaitement effacé toute trace de sa manipulation que l’Italien ne pourrait le déceler. Il éteignit l’ordinateur et le laissa tel qu’il l’avait trouvé. Il gagna la porte, jeta un dernier coup d’œil alentour, éteignit la lumière et quitta la chambre aussi rapidement et discrètement qu’il y était entré.


Shannon avait dû marcher trois quarts d’heure à travers le froid pour gagner le siège d’Europol. À la réception, on lui avait dit que François Bollard n’était pas là. Après avoir passé un coup de téléphone, l’agent d’accueil l’avait informée qu’il serait bientôt de retour.

Sans autre forme de procès, Shannon s’était laissée tomber dans un fauteuil. Il faisait chaud, on pouvait utiliser les toilettes. Elle avait même pu se laver succinctement. Elle n’eut pas à attendre bien longtemps. Il était dix heures tout juste passé à l’horloge de l’accueil lorsqu’elle vit arriver le fonctionnaire français. Avec lui, un homme de grande taille, une cicatrice fraîchement recousue au front, portant quelques sacs de commissions.

« Bonjour, monsieur Bollard, se présenta-t-elle. Lauren Shannon, je suis la voisine de vos beaux-parents, à Paris. »

Bollard la jaugea attentivement.

« Qu’est-ce que vous faites là ? Il leur est arrivé quelque chose ?

— C’est précisément ce que j’aimerais apprendre de vous.

— Partez devant, fit Bollard à Manzano, en anglais. Lorsque ce dernier se trouva suffisamment loin, il continua : je me souviens de vous. La dernière fois que nous nous sommes vus, vous travailliez pour une chaîne de télévision.

— C’est encore le cas. Hier après-midi, vos beaux-parents ont quitté Paris en hâte — les beaux-parents d’un fonctionnaire d’Europol en charge du terrorisme. Pour aller chez vos parents, monsieur Bollard, si j’ai bien compris. Et votre belle-mère a fait une remarque qui me trotte dans la tête.

— Manifestement, puisqu’elle vous a poussée à venir de Paris. Je ne vois pas bien ce que j’ai à voir avec ça. Les médias doivent contacter notre service de presse. »

Shannon ne s’était pas attendue à ce qu’il lui explique quoi que ce soit de son plein gré. « Dans ce cas, nous ne devons pas considérer que le black-out est lié à des attaques terroristes ni qu’il va durer encore longtemps ?

— La date du retour à la normale, demandez-la aux compagnies d’électricité, pas à moi. »

Il l’envoyait promener vertement.

« Derrière ces coupures, il n’y a donc pas d’attaques ?

— Qu’est-ce que vous y connaissez en approvisionnement électrique européen ?

— Je vois juste, et j’entends, que rien ne fonctionne plus. Ça me suffit. »

Il marquait un point. Elle n’y connaissait rien.

« Pas tout à fait, répondit-il non sans un sourire compatissant. Vous sauriez, sinon, à quel point ces systèmes sont complexes. On ne les allume pas aussi bonnement que la lumière de votre salon. Maintenant, pardonnez-moi, je vous prie. Notre service de presse répondra volontiers à vos autres questions.

— Pourquoi alors vos beaux-parents partent-ils à la campagne ? lui lança-t-elle. Chez des paysans qui ont leur propre puits, qui peuvent se chauffer au bois grâce à la cheminée et — comme l’a souligné Mme Doreuil — qui peuvent tuer une poule lorsqu’ils veulent manger quelque chose ? »

Il tourna les talons.

Elle continuait : « Ça me fait furieusement penser à quelqu’un qui sait dorénavant que cette situation va s’éterniser. Et par qui l’aurait-elle appris ? »

De nouveau, Bollard la toisa, d’un regard patient, comme ceux que lancent les parents à leur progéniture dissipée.

« Votre imagination et votre obstination, madame…

— Shannon. Lauren Shannon.

— … mais j’ai à faire. Même s’il ne s’agit pas de ce que vous pensez. Retournez à Paris. »


Dehors, il faisait un peu plus doux. Quelques gouttes tombaient. Manzano se dépêchait de regagner l’hôtel avant que la pluie ne tombe plus drue. Chemin faisant, il observait les passants qu’il croisait et les gens dans les voitures. Ils ne se doutaient pas encore de ce qui les attendait. Enfin, il atteignit la chaude réception de l’hôtel.

« Pardonnez-moi, ne vous ai-je pas vu tantôt en compagnie de François Bollard ? » fit une voix de femme en anglais.

Derrière lui, une jeune femme, chaudement emmitouflée dans une doudoune, avec un petit sac marin. Hormis eux et le concierge, personne. Il lui sembla connaître ce visage.

« Oui. Vous êtes celle qui se trouvait à l’accueil d’Europol, dit-il, en anglais également.

— Je suis la voisine des beaux-parents de Bollard à Paris. » À son accent, Manzano devina qu’elle venait des États-Unis.

« Que faites-vous ici ?

— C’est un hôtel. Je cherche une chambre.

— Je crains que ce ne soit complet.

— Et vous, que faites-vous ici ? Vous n’êtes pas d’Europol ? Pourquoi êtes-vous ici ?

— Cet hôtel dispose d’un générateur de secours. Mais je vous retourne la question : que faites-vous à La Haye ?

— Je suis journaliste. J’ai appris que les beaux-parents de François Bollard avaient quitté Paris dans la précipitation hier après-midi. Je ne crois pas que les beaux-parents d’un fonctionnaire d’Europol en charge du terrorisme partent en voyage sur un coup de tête, lors de la plus grande panne d’électricité de l’histoire européenne. Il n’a rien voulu me dire.

— Vous m’avez suivi depuis Europol ?

— Je dois savoir ce qu’il se passe. C’est pour ça que j’ai passé la nuit dernière dans un bus.

— Ça se voit.

— Merci… ça fait toujours plaisir. »

C’était une petite personne mince, avec une tête ronde et des cheveux bruns mi-longs. Une lueur d’insolence illuminait son regard, sa petite bouche trahissait un caractère résolu.

« Toute la nuit dans le bus ? Et pas de chambre ? Avez-vous déjeuné ?

— Quelques barres chocolatées. »

Manzano se rendit à la réception.

« Y a-t-il encore une chambre libre ?

— Non », répondit l’homme.

Il se retourna vers la jeune femme.

« C’était à prévoir. Vous avez certainement aussi envie d’une bonne douche.

— Et comment ! soupira-t-elle.

— Alors venez, je vous invite à la prendre chez moi. »

Elle le regarda avec méfiance.

Manzano se mit à rire.

« Ce n’est pas ce que vous pensez ! Je préfère déjeuner avec des personnes propres. Vous devez avoir faim. »

Son regard resta hésitant.

Manzano gagna les escaliers.

« Comme bon vous semble. Et je vous souhaite bonne chance. »

Il commença à monter les marches.

« Attendez ! » cria l’Américaine.

Tandis qu’elle prenait sa douche, Manzano rangeait ses achats dans l’armoire. Il éplucha ensuite les dernières informations sur Internet. Les premières rumeurs concernant des opérations policières en Italie et en Suède en lien avec les coupures de courant avaient fait leur apparition. Il n’y avait aucun commentaire de la part des autorités. Manzano trouvait cette stratégie mauvaise. Les gouvernements n’étaient pas sans ignorer qu’il s’agissait bien d’une attaque. De même qu’ils savaient pertinemment qu’une majeure partie de la population devrait probablement rester des jours encore sans électricité.

Shannon sortit de la salle de bain en peignoir, elle enroula une serviette sur ses cheveux pour les faire sécher.

« C’était fantastique ! Merci beaucoup !

— Pas de quoi.

— Du neuf ?

— Pas vraiment…

— Vous aviez raison, s’exclama-t-elle. J’ai une faim de loup ! »


Dix minutes plus tard, Lauren et Piero étaient installés dans la salle de restaurant de l’hôtel. La moitié des tables était occupées. Il commanda un club sandwich, elle un hamburger.

« Où vous êtes-vous cogné ? demanda-t-elle en désignant sa cicatrice au front.

— Accident de la circulation, à cause des feux qui se sont éteints.

— Vous travaillez à Europol ?

— Je travaille pour Europol. Bollard m’a engagé.

— Pourquoi ?

— Pour quel média travaillez-vous ?

— CNN. Elle lui montra sa carte.

— Et vous n’avez personne ici ?

— Je suis là, non ?

— Et comment faites-vous vos reportages ? Sans électricité ? Comment transmettez-vous vos infos à la chaîne ? Et eux, comment font-ils pour diffuser ? Sans compter que presque plus personne ne peut regarder la télévision.

— En Europe, en effet. Je partage mes reportages en ligne. Tant qu’Internet fonctionne à peu près.

— Ce qui ne va pas durer longtemps », observa Manzano. Il regarda autour de lui, comme s’il craignait d’être observé. Aucun des autres clients ne s’intéressait à eux. Il parla à voix plus basse : « Moi-même, je ne suis ici que depuis hier. Je n’ai pas le droit de parler de ce que je fais, j’ai signé une clause de confidentialité. Il lui sourit. Mais personne ne peut m’interdire de raconter ce que j’ai découvert auparavant. »

Il parla donc, et, avant même qu’il ait fini de lui dévoiler son histoire, Shannon ne tenait plus en place sur sa chaise.

« Pourquoi les gens n’ont-ils pas été mis au courant ? chuchota-t-elle, excitée.

— Les autorités redoutent de créer une panique.

— Mais les gens ont le droit de savoir !

— C’est ce que disent toujours les journalistes pour légitimer leur travail.

— On pourra discuter une autre fois de l’éthique journalistique. Et puis, vous ne m’avez pas raconté tout ça pour que je tienne ma langue, hein ?

— Ça, c’est sûr.

— Vous avez une connexion Internet dans votre chambre, n’est-ce pas ? Je peux l’utiliser ?

— Pas nécessaire, il y a le WiFi dans tout le bâtiment. L’hôtel dispose d’une liaison directe à une dorsale parce que, souvent, y descendent diplomates et personnalités invités par Europol. Vous n’avez qu’à demander un code d’accès à la réception.

— Le problème, c’est qu’ils ne le transmettent probablement qu’aux clients.

— Donnez-leur mon numéro de chambre.

— Vous n’avez pas peur d’être mis à la porte ?

— Ils ont besoin de moi, pas le contraire.

— Ce ne sera peut-être plus le cas…

— C’est mon problème.

— Vous y croyez, vous, à la panique ?

— Intéressante question. Plonger tout un continent dans la panique… Vous y croyez, vous ? »

Shannon hésita. Elle savait qu’un journaliste n’avait ce genre d’opportunité qu’une fois dans sa vie — ou jamais.

« Je crois que nous sous-estimons les gens au-dehors, répondit-elle subitement. Au contraire des films catastrophes à sensation, il n’y a eu pratiquement aucun désordre ni pillage, c’est l’inverse même : les gens s’entraident, restent pacifiques.

— Ils ont encore de quoi manger dans leur frigo…

— Vous savez quoi ? Je crois qu’annoncer le sabotage malveillant des systèmes électriques va rassembler davantage les gens. Ils se serreront les coudes contre un ennemi commun !

— Vous auriez dû être ministre de la Propagande. »


« Nous ne savons pas de quoi ils ont parlé, fit le policier à Bollard. Il y avait trop de bruit. »

Perdu dans ses pensées, Bollard regardait l’écran de l’ordinateur portable sur lequel apparaissaient les images de la vidéosurveillance. Assis sur son lit, face à son ordinateur, l’Italien semblait travailler.

« Où est-elle maintenant ?

— En bas, au restaurant. Avec son portable. Elle écrit. »

Les pensées de Bollard vagabondaient. Il n’était pas encore parvenu à joindre ses parents. Ni l’IAEO ni les autorités françaises n’avaient communiqué à Europol d’informations supplémentaires quant à la situation du réacteur de Saint-Laurent. Il se forçait à rester concentré.

« Et bien entendu, nous ne savons pas non plus ce qu’elle écrit ?

— Luc est sur le point de le savoir. Il se connecte au WiFi. »

Le fonctionnaire se leva.

« Tenez-moi au courant. »


Shannon put joindre le bureau parisien grâce à sa connexion satellite.

Les doigts alertes, elle tapait au clavier.

Je me trouve à la source de tout ce bazar. Si je dois continuer, la chaîne doit prendre en charge les frais d’hébergement et une voiture de location. Au cas où je recevrais au moins l’un ou l’autre… On peut rêver, non ?

O.K. Laplante joignait à sa réponse les numéros d’une carte bancaire d’entreprise.

Good job, Lauren.

Shannon serra les poings en signe de triomphe. Elle se rendit à la réception.

L’employé dut essayer pendant plusieurs minutes avant de pouvoir avoir une courte conversation téléphonique. Il posa la main sur le combiné et lui demanda : « Je n’ai pu joindre qu’une seule entreprise. Il leur reste une dernière voiture. Mais ce n’est pas donné.

— Combien ?

— Cent cinquante euros par jour.

— C’est quoi ? Une Ferrari ?

— Une Porsche. »

Elle haussa les épaules. Laplante allait fulminer.

« Bon, pas le choix…

— Et vous devez payer en liquide. »

Shannon se figea. Laplante ne fulminerait pas tout de suite. Si elle voulait obtenir cette voiture, elle devait avancer l’argent sur ses propres fonds.

Et alors ? Qu’importe, en ce moment ! Elle se fit décrire le chemin de l’agence de location.

Une heure plus tard, elle introduisait la clef dans la serrure de la voiture de sport argentée, sur la carrosserie de laquelle s’étiraient des bandes de couleur, comme sur une voiture de course. Elle essaya prudemment l’embrayage et les changements de vitesse. Le moteur rugit. L’employé de l’agence la regardait, l’air soucieux. Elle lui fit un signe et gagna la sortie.

Elle maîtrisa le bolide dans la circulation chaotique jusqu’à l’hôtel.

Elle frappa à la porte de la chambre de Manzano, et, lorsqu’il ouvrit, elle lui dit : « J’ai un problème. Je dois rester cette nuit. Mais il n’y a pas une seule chambre de libre dans toute la ville. Et je me disais, comme vous m’aviez déjà aidée, peut-être…

— Vous voulez dormir ici ?

— Vous êtes la seule personne que je connaisse.

— Et le gendre de vos voisins parisiens, monsieur Bollard ?

— Il refuse de me parler.

— Vous faites drôlement confiance aux gens, vous, souffla Manzano, hochant la tête. Vouloir partager le lit d’un inconnu !

— La chambre !

— … n’a qu’un lit à deux places. Le canapé est trop petit pour qu’on dorme dessus.

— Je resterai de mon côté, promit Shannon.

— Gare à vous si vous ronflez ! »

Berlin

Un grand remue-ménage régnait dans la caserne du Treptower Park. Toute la journée, Hartlandt et ses collègues avaient examiné les données des années précédentes et rassemblé, analysé, et classé par catégories les renseignements nouvellement arrivés.

Avec trois de ses collègues, Hartlandt passait en revue les informations des compagnies de distribution et de production d’énergie.

Dehors, des milliers d’ingénieurs s’affairaient à déceler les erreurs et les causes de la coupure tandis que des dizaines d’équipes examinaient les lignes les plus importantes.

« Trop de centrales ont des difficultés à redémarrer », constata l’un d’entre eux, penché au-dessus d’une pile de documents. « C’est pour ça que trop peu d’îlots peuvent être reconstruits, et trop peu de réseaux synchronisés.

— Deux pertes ont déjà été signalées, remarqua Hartlandt en parcourant une liste.

— Le feu a détruit plusieurs transformateurs des postes électriques d’Osterrönfeld et de Lübeck-Bargerbück, dans le Schleswig-Holstein.

— Super ! fulmina Hartlandt. Ça signifie qu’ils sont hors service pour les prochains mois. »

Mais il n’écoutait plus. Un nouveau message venait d’arriver. Il émanait d’un des plus importants gestionnaires de réseaux. Y étaient jointes quelques photos.

« Regardez-moi ça », intima l’inspecteur à ses collègues.

Sur les photos, on voyait la structure déformée d’un pylône à haute tension couché sur un champ marron — Hartlandt songea à la structure de montagnes russes. Quelques-uns de ses bras, comme des moignons, se dressaient vers le ciel hivernal, et on y voyait pendre des restes de câbles à la manière des fils d’une marionnette géante.

« Ce pylône a été détruit par une explosion », observa Hartlandt.

La Haye

« Ça signifie, expliquait Bollard aux équipes de la situation room d’Europol, que quelqu’un au-dehors tire profit du chaos de la coupure de courant pour s’en prendre, après les softwares, aux ouvrages du système d’alimentation électrique. Il désigna la carte. Une information vient de nous arriver d’Espagne. Un pylône abattu à l’explosif. Et nous ignorons s’il n’y a pas quantité d’autres sabotages de ce genre. Les gestionnaires de réseaux et les producteurs d’électricité ne disposent pas de suffisamment de personnel, et loin s’en faut, pour contrôler toutes les installations et les lignes. Pour l’heure, on n’a pu en passer en revue qu’une infime partie.

— Et si c’étaient des personnes qui ont pris le train en marche ? demanda quelqu’un.

— Ou quelqu’un qui agit conséquemment de manière à créer les dégâts les plus importants possible, rétorqua Bollard. Les attaques contre les softwares n’étaient peut-être que le commencement. Certes, nous ne savons pas encore comment elles ont pu avoir lieu ni qui est derrière tout ça. Mais toutes les études le disent : après quelques jours, il devrait être possible de rétablir l’approvisionnement, même de manière rudimentaire. Il en va tout autrement si d’importantes installations stratégiques tels les postes électriques ou les lignes à haute tension sont détruites. Certains des éléments touchés ne peuvent être réparés rapidement, gênant ainsi le rétablissement de l’approvisionnement en électricité. »

Ratingen

« Ces arguments ne valent rien, s’emporta Wickley au siège de Talaefer. Il va falloir que les producteurs en trouvent d’autres pour leurs clients ! »

Projetée sur le mur, une série de slogans :

Laver son linge sale à bas prix.
Avec vos vieilles batteries, rechargez votre porte-monnaie !
Gérez votre énergie en toute autonomie.

« J’aimerais voir la ménagère et même, plus encore, la mère qui travaille, tonna Wickley, qui ne met en marche sa machine à laver que lorsque les tarifs sont au plus bas — ou qui la programme. C’est à deux heures du matin, puis le linge reste humide pendant quatre heures et sent déjà le moisi lorsqu’il est mis à sécher. Comme si on n’avait rien d’autre à faire que d’étendre son linge de bon matin… »

Deux des auditeurs de la pièce approuvèrent d’un hochement de tête, les autres étaient assis, ils attendaient la suite. Wickley n’avait pas seulement convié les directeurs commerciaux et techniques, les directeurs du développement et de la communication à cette réunion, mais également d’autres cadres supérieurs. Quatre membres de l’agence de communication étaient également présents.

« En outre, les consommateurs vont très rapidement commencer à compter et à en arriver au point suivant : les différences de tarifs au cours de la journée sont si faibles que ça ne vaut pas la peine de les laisser dicter le rythme de notre vie. Ils vont rapidement se dire qu’ils ne vont pas s’infliger ça pour une économie annuelle de cinq euros. Le confort matériel augmente. Le courant vient directement de la prise. Depuis des générations. Les gens n’y font même plus attention ! C’est normal pour eux. Ils en sont contents. Il y a suffisamment d’autres problèmes pour leur donner mal au crâne. Pour gérer le quotidien d’une famille parfaitement normale de nos jours, il faut bien des facultés, que nombre de nos collègues du comité ont encore à apprendre. Seulement, pour cela, les ménagères ne sont pas aussi bien payées que nous. Et les seniors ? Ils ne savent même pas se servir correctement de leurs téléphones portables ou de leurs ordinateurs. On veut demander à ces gens de gérer leur consommation électrique par téléphone mobile ou par ordinateur ? Seuls quelques ingénieurs trouvent ça génial ! Pour le reste de l’humanité, c’est un cauchemar. »

Le fait que les compteurs communicants représentaient de redoutables instruments de surveillance et qu’ils pouvaient collecter de nombreuses données, raison pour laquelle les défenseurs de la vie privée les avaient déjà dénoncés, il n’en parla même pas.

« Nous n’exigeons rien de plus des gens qu’un changement de paradigme. C’est d’abord dans les têtes qu’il doit avoir lieu. Sinon, la révolution énergétique va échouer. Et avec elle nos gains possibles sur le marché. Aucun être humain ne comprend aujourd’hui pourquoi il devrait se donner subitement du travail pour quelque chose qui, jusqu’alors, sortait naturellement du mur — et pourquoi il devrait en plus payer pour ça ! Ni l’industrie de l’énergie ni les autorités n’ont trouvé jusqu’à maintenant d’arguments vraiment attractifs. Ils connaissent nos produits. Ils connaissent nos présentations. Produisez-moi des arguments convaincants, travaillez sur les besoins réels des gens. Et, croyez-moi, cette liberté de choix et cette autogestion si appréciée, ce n’est pas un bon argument ; tout ça se termine en de longues attentes auprès des conseillers incompétents des centres d’appel. »

Wickley se tourna vers le mur.

« Et en ce qui concerne ces présentations… »

Le texte disparut. La pièce était dorénavant aussi noire que le monde extérieur.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

L’un de ses collaborateurs tripota la télécommande du projecteur. Un autre bondit et se rua sur l’interrupteur à côté de la porte. Sans succès. Wickley prit le combiné du téléphone sur la table et composa le numéro de sa secrétaire. Aucune tonalité. Il essaya de nouveau. Rien.

Il se précipita dans le couloir. Il y faisait plus sombre encore. Pas la moindre lumière. Il se hâta vers son bureau. Dans la salle d’attente, il reconnut la silhouette de sa secrétaire qui s’affairait nerveusement avec le téléphone.

« Rien ne va plus, fit-elle.

— Allumez donc des bougies ! »

Elle se tut.

« Nous n’en avons pas. »

Wickley réprima un juron. Le continent tout entier avait pris acte des événements, elle non.

« Alors trouvez m’en quelques-unes ! aboya-t-il avant de sortir. James ? »

Wickley reconnut la voix du directeur commercial.

« Je cherche Lueck, fit Wickley.

— On va t’aider. »

Dans le long couloir enténébré, il pouvait entendre des voix sans presque voir ceux qui parlaient.

« Où est Lueck ? hurla-t-il dans le noir.

— En bas ! répondit une voix masculine. Dans la cave, aux générateurs de secours. »

Wickley descendit. En chemin, il tomba sur d’autres collaborateurs.

« Quelqu’un a vu Lueck ?

— Depuis quelques minutes, je ne vois plus rien », répondit une voix de femme.

Cette insolence agaça Wickley, jusqu’à ce qu’il réalise que tout le monde ne pouvait pas le reconnaître à sa seule voix. En outre, il lui fallait bien admettre qu’il n’avait pas la moindre idée de l’emplacement des générateurs de secours. Sans compter qu’il ne savait plus à quel étage il se trouvait. Il se contenta de descendre encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’escaliers. Il toucha une porte derrière laquelle il faisait nuit noire.

« Lueck ? » hurla-t-il.

Pas de réponse. Il cria une fois de plus.

Le faisceau d’une lampe de poche sortait d’une porte au bout du couloir.

« Ici », entendit Wickley, qui se dirigea à grandes enjambées en direction de la porte.

Il trouva Lueck, chargé de la gestion de crise, dans une pièce allongée, angoissante, étroite, encombrée de machines, de câbles et de tuyaux qui semblaient s’animer à la lueur de la torche. Avec lui, deux hommes en tenue de travail affichant le logo Talaefer dans le dos.

Lueck était un homme fin et petit, dégarni et aux épaisses lunettes.

« Que se passe-t-il, bon Dieu ? » souffla Wickley, cherchant à se maîtriser.

Lueck éclaira une grande chaudière au fond de la pièce.

« Le générateur de secours est hors service », expliqua-t-il.

Wickley sentit la moutarde lui monter au nez.

« Nous sommes l’un des plus importants fournisseurs de l’industrie de l’énergie et nous n’avons même pas de courant ! Êtes-vous conscient que nous nous ridiculisons ? » Sa voix faisait écho parmi les constructions métalliques.

« L’alimentation électrique de secours est, était plutôt, prévue pour trois jours. Elle a probablement été en surcharge. De toutes les manières, il n’y avait presque plus de diesel, répondit Lueck. La mise en place d’une alimentation de secours qui marcherait plus longtemps a été suspendue il y a trois ans. Pour des raisons budgétaires, si je me souviens bien. »

Ce type osait le lui rappeler ! Malheureusement, Wickley ne se souvenait que trop bien de l’assemblée du comité au cours de laquelle ils avaient considéré que c’était du gaspillage que d’investir cinq millions d’euros dans un tel équipement. Seul le directeur en charge des questions de sécurité s’était prononcé pour. Il n’était plus dans l’entreprise. Sans quoi Wickley l’aurait engueulé pour ne pas s’être suffisamment engagé en faveur de ce projet. En fin de compte, c’était bien de sa responsabilité, en tant que cadre supérieur, d’imposer d’importants projets stratégiques, y compris contre l’avis de tous. Une bonne chose qu’ils se soient séparés de ce minable.

« Il nous faut des pièces de rechange et du diesel, fit Lueck. Pour l’instant, on n’a ni l’un ni l’autre.

— Alors trouvez-moi des groupes électrogènes mobiles !

— Ils sont déjà utilisés ailleurs, de même que les camions-citernes.

— Qui, s’il vous plaît, est censé avoir plus d’importance que l’une des plus grosses entreprises de la région, hein ? Qui ?

— Hôpitaux, hébergements d’urgence, services de secours, équipes techniques… » rétorqua Lueck avec un calme provocant.

Wickley haïssait Lueck, parce qu’il ne parvenait pas à lui faire de l’effet ni même à réfuter ses arguments rationnels.

Il réfléchit rapidement puis annonça, en direction des autres : « C’est fichu pour aujourd’hui. On continuera demain. Disons quatorze heures. Et vous, il s’adressait à Lueck, vous faites en sorte que tout remarche demain de bonne heure. Sinon, à l’avenir, vous n’aurez plus jamais à vous occuper de Talaefer. »

Berlin

C’était la quinzième tasse de café que buvait Michelsen aujourd’hui. La nuit passée, comme les précédentes, elle n’avait pour ainsi dire pas fermé l’œil. Depuis que le chancelier avait décrété l’état d’urgence la veille, elle pouvait à peine manger. Au sein de la situation room, et parce que les équipes avaient été agrandies, les collaborateurs se tassaient. Ils devaient faire appel à tous ceux qui étaient disponibles. Quelques-uns, en revanche, avaient disparu.

Michelsen passait le plus clair de son temps au téléphone avec des responsables des services de secours. L’air était rance et humide. Dans le brouhaha général, elle parvenait difficilement à entendre sa propre voix. Les équipes techniques et l’armée avaient commencé à mettre en place les hébergements d’urgence. Dans toutes les grandes villes allemandes, ils équipaient les gymnases, les palais des congrès et autres lieux publics réquisitionnés en matelas, lits de camps, couvertures, sanitaires mobiles, équipes médicales de base et denrées alimentaires. La police sillonnait les régions concernées à bord de voitures équipées de haut-parleurs et incitait les populations à rejoindre les camps. Priorité était donnée aux familles avec enfants, aux personnes malades et âgées. C’est surtout ces deuxième et troisième catégories que les fonctionnaires devaient trouver. De nombreux seniors isolés n’entendaient pas les haut-parleurs. Ou ils étaient trop faibles pour quitter leur domicile, après deux jours de froid, parfois sans eau ni nourriture, sans ascenseurs. Ceux qui n’avaient ni parents ni voisins pour s’occuper d’eux étaient recueillis par les policiers, qui allaient de porte en porte, les trouvaient et leur expliquaient ce qu’ils devaient faire, ou appelaient les secours pour qu’ils dépêchent une ambulance.

Pendant ce temps, les équipes techniques installaient dans tout le pays des groupes électrogènes pour les activités locales sensibles, telles les cabinets médicaux, les exploitations agricoles — il n’y en avait pas assez pour toutes, seulement pour les plus importantes. Les réserves de combustible de l’État furent distribuées ; nombreux étaient les hôpitaux sur le point d’arrêter leur activité parce que bientôt à court de diesel. Grâce aux réserves stratégiques avoisinant les vingt-cinq millions de tonnes, l’État disposait de suffisamment de pétrole brut et raffiné pour couvrir les besoins du pays pendant quatre-vingt-dix jours. Alors que le brut était entreposé dans des salines abandonnées en Basse-Saxe, le raffiné se trouvait dans des cuves en hauteur réparties sur l’ensemble du territoire. Ainsi, les camions pouvaient mettre à profit la gravité pour remplir leurs citernes, plutôt que d’avoir à pomper. Mais le problème des jours à venir n’était pas tant la quantité de carburant à disposition que les moyens — camions-citernes et chauffeurs — pour l’acheminer là où on en avait besoin.

Et il en allait de même dans le reste de l’Europe. Ce devait être pire encore pour les pays scandinaves. Tandis qu’en Allemagne les températures avoisinaient le zéro, il faisait moins dix-huit degrés à Stockholm. Les températures ne devenaient positives qu’au sud des Alpes.

Dans la centrale nucléaire de Saint-Laurent, les systèmes de refroidissement de secours étaient en partie ou totalement hors service — personne ne le savait vraiment. Fait jusqu’à présent dissimulé aux populations, l’Organisation atomique internationale à Vienne avait classé l’incident au niveau 2 de l’échelle INES. Cela signifiait que la centrale avait dû laisser échapper de la vapeur radioactive afin de faire chuter la pression dans le réacteur. Michelsen repoussa la sombre pensée qu’en cas de pénurie de diesel, de nombreuses centrales européennes auraient à faire face aux mêmes problèmes. Un scénario catastrophe.

La société des chemins de fer se démenait pour dégager les trains bloqués ; certains itinéraires indispensables au transport d’approvisionnement n’étaient pas encore libérés. Les postes d’aiguillage et les aiguillages eux-mêmes ne pouvaient être manœuvrés qu’à la main. Le transport de personnes avait été suspendu jusqu’à nouvel ordre. Même dans les endroits encore alimentés en courant, il y avait d’innombrables incidents et des retards importants.

Il subsistait tout de même une lueur d’espoir concernant l’ordre public. Malgré les événements catastrophiques, aucun accident grave n’avait été reporté. Ni pillage d’envergure ni augmentation flagrante de la criminalité n’étaient à déplorer. Peut-être n’était-ce dû qu’au fait que les moyens de communication rudimentaires ne permettaient pas de faire remonter toutes les informations.

Elle avait dû prendre note à ce sujet que les autorités ainsi que les services de secours dans 40 % du pays ne pouvaient pas communiquer entre eux ou avec le centre de crise fédéral, sinon de manière aléatoire.

Michelsen redoutait l’apparition du marché noir. Il anéantirait la confiance dans les services officiels.

« Bon Dieu ! » jura Torhüsen, du ministère de la Santé, à ses côtés. Elle le vit se redresser et regarder les écrans qui diffusaient les quelques chaînes émettant encore. Elle ne remarqua qu’à cet instant que la plupart des personnes présentes dans la salle avaient cessé de s’affairer. La pièce était beaucoup plus silencieuse. Quelqu’un haussa le volume.

« Là, regarde, dit Torhüsen, sur CNN. »

On voyait à l’écran une jeune femme aux cheveux bruns, parlant face à la caméra. L’incrustation la présentait comme Lauren Shannon, en direct de La Haye.

Sur le bandeau, en bas de l’écran, la même phrase tournait en boucle.

Coupure de courant dans toute l’Europe — attaque terroriste supposée. Italie et Suède confirment la manipulation de leurs réseaux électriques.

Michelsen sentit quelque chose s’effondrer en elle. Les populations apprenaient les causes de tous ces maux d’abord par une chaîne de télévision plutôt que par les autorités ou la chancellerie. Ainsi, les services officiels venaient-ils de perdre une large partie de leur crédibilité. Espérons que ça n’aura pas de conséquences néfastes dans les jours à venir, se dit-elle.

« Heureusement, plus personne ou presque ne peut allumer son poste, observa Torhüsen.

— Et cependant chaque citoyen de ce pays sera au courant avant minuit, répondit-elle sans détacher son regard de l’écran. Tu peux en être certain. Et je te laisse imaginer à quel point ce sera amplifié et déformé par le téléphone arabe lorsque ça arrivera aux oreilles de tous nos concitoyens. »

Dorénavant, il ne manquait plus qu’un reportage sur la centrale nucléaire française en panne, pensa-t-elle.

La Haye

« Je devrais mettre fin à votre contrat sur-le-champ », tonna Bollard. Shannon suivait la discussion sur le canapé de la chambre de Manzano.

« Je n’ai rien dit de mon travail ici, se justifia Manzano. Conformément à notre accord. C’est votre propre service de presse qui a confirmé les soupçons de Shannon.

— Après que vous lui avez parlé des codes des compteurs italiens, s’emporta le Français.

— Ça, je l’avais découvert avant notre coopération.

— La plupart des gouvernements et quelques compagnies d’électricité l’ont entre-temps confirmé, suite aux questions de votre copine. » Il désigna Shannon.

Apparaissaient à la télévision les images des reporters qui avaient repris l’histoire de Shannon. Depuis tard ce soir-là, presque chaque chaîne y consacrait une émission spéciale. Bollard soupira.

« Qu’est-ce que je fais de vous maintenant ?

— Vous me laissez coopérer. Ou vous me renvoyez chez moi. »

Bollard crispa les mâchoires.

« Au moins, c’en est fini de toutes ces cachotteries », se résigna-t-il.


« On a jeté un pavé dans la mare », commenta Manzano. Il pensa à Bondoni. Comment se portait-il, ainsi que les trois jeunes femmes, dans les montagnes ?

« Je suis fatigué, dit-il.

— Moi aussi.

— Prends la salle de bain en premier, pas de souci. »

Tandis que Shannon se préparait pour la nuit, Manzano, pensif, suivait les reportages à la télévision. L’Américaine revint en short et t-shirt. « Merci de me permettre de rester là. Et pour m’avoir tout raconté aujourd’hui.

— Pas de quoi. »

Il était encore un peu étonné qu’elle accepte aussi aisément de passer la nuit dans une chambre occupée par un inconnu. Elle pourrait quasiment être ma fille, songea-t-il. Et elle est belle.

Il alla dans la salle de bain. Fourbu, il se demanda combien de temps encore le groupe électrogène de l’hôtel allait pouvoir fournir électricité et douches chaudes.

Lorsqu’il revint dans la chambre, Shannon était déjà allongé de son côté du lit, sous la couette. Sa respiration était profonde et régulière. Sans un bruit, Manzano éteignit la télévision, s’allongea et sombra immédiatement dans un sommeil sans rêves.

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