Treizième jour — jeudi

Rome

Pas plus que ses homologues, Valentina Condotto n’avait fermé l’œil au cours des nuits passées. Elle était à son poste dans la salle de conduite que les informaticiens venaient de déclarer apte à fonctionner. Dehors, il faisait encore nuit. Pourtant, un message provenant de la majorité des centrales ayant été désactivées annonçait la fin des erreurs sur leurs systèmes. Elles pouvaient être redémarrées. Par ailleurs, des dispatchings des pays voisins, tels la Suisse et l’Autriche, disposaient déjà d’électricité pour les nœuds internationaux. Ils pouvaient relancer leurs réseaux de manière autonome. Sur le large écran, les premières lignes, aux frontières septentrionales, se colorèrent en vert. De nœuds en nœuds, les lignes se reconnectaient, les vertes remplaçant les rouges. Parallèlement, des traits verts rayonnaient à partir des différentes centrales pour recouvrir tout le pays, à la manière de lianes à la croissance rapide.

La Haye

« Ils sont bien équipés », constata Bollard, tandis que la caméra de son casque transmettait les images du central opérations stambouliote. « Toutes les personnes arrêtées ou mortes figurent sur notre liste. Il manque quelques-uns des contacts. Ce qui ne signifie rien. Peut-être qu’ils n’ont rien à voir avec tout ça.

— Est-ce qu’ils parlent ? demanda Christopoulos, sidéré que deux de ses compatriotes figurent au nombre des terroristes.

— Certains causent bien volontiers. Même si ce ne sont que des foutaises. On les retrouve déjà dans leurs publications diverses. Il s’agit de créer un nouvel ordre mondial, plus humain, plus juste, plus équitable. Ils pensent que cet ordre ne peut provenir de l’état actuel des choses, qu’il doit advenir en frappant un grand coup.

— Ça me fait penser à la stratégie néolibérale du choc, observa Christopoulos.

— Regardez-moi ça ! » s’écria un des hommes.


Perdue dans ses pensées, Marie Bollard regardait dans le vide, lorsque soudain le réfrigérateur émit un léger bourdonnement. Le bruissement ne cessa pas. Étonnée, elle se retourna pour se rapprocher, incrédule, de l’appareil, puis l’ouvrit. À l’intérieur, de la lumière. Frénétiquement, elle appuya sur l’interrupteur mural à côté. Le plafonnier s’illumina.

« Maman ! entendit-elle hurler ses enfants dans le salon, maman ! »

Elle s’y rendit en courant. Les lampadaires à côté du canapé fonctionnaient. Paul tripota la télécommande de la télévision. Une mire grise à l’écran, un grésillement dans les haut-parleurs. Louise jouait avec l’interrupteur du lustre, allumé, éteint, allumé, éteint.

« Papa avait raison, s’écria Paul, le courant est revenu ! »

Dans la maison en face, elle vit le même manège ; des lumières qu’on allumait, qu’on éteignait, etc. Elle se rua à la fenêtre, suivie par les enfants qui écrasèrent leurs visages sur les carreaux. Aussi loin qu’il leur était possible de voir, des lumières vacillaient chez les gens.

Elle enlaça un enfant de chaque bras, les serra fort contre elle, et les sentit se blottir contre ses hanches.

« Est-ce que papa rentre bientôt ? » interrogea Louise, en levant les yeux sur elle. Elle la serra plus fort encore.

« Oui, il rentre bientôt. Et bientôt, il va appeler.

— Alors on pourra enfin aller chez papy et mamy à Paris, s’enthousiasma Paul.

— Oui, on fera ça, aussi. »

Bruxelles

Sonja était à la fenêtre, entourée des autres, à regarder la ville. Dans les tours de bureaux, de la lumière, ainsi que dans les logements qui n’avaient pas été évacués, ou que les occupants n’avaient pas voulu quitter. Les publicités scintillaient de nouveau, ainsi que les néons sur les façades. Ses collègues riaient, parlaient bruyamment ensemble. Les téléphones sonnaient, mais, pendant quelques minutes personne ne répondit. Angström pensa à cette nuit passée en prison, à la journaliste américaine et à Piero Manzano. Depuis qu’il était parti à La Haye, elle ne lui avait plus parlé. Chacun ne cherchait à joindre que ceux qui lui étaient les plus chers. Elle voulait savoir si ses proches se portaient bien. Elle rejoignit son propre bureau. La sonnerie du téléphone retentit.

« Hey, résonna la voix de Manzano à l’autre bout du fil, comment vas-tu ? »

Berlin

« Le grand ménage commence, constata le secrétaire d’État Rhess. Toute l’assemblée était pendue à ses lèvres. La première des priorités, c’est le réapprovisionnement en eau, en vivres et en médicaments. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Notre collègue Michelsen va vous en dire davantage. »

Et, voilà… c’est encore à moi d’annoncer les mauvaises nouvelles, pensa-t-elle.

« Avec une alimentation en énergie relativement stable, les prérequis fondamentaux sont remplis, se lança-t-elle.

— Pourquoi donc relativement ? s’immisça le ministre de la Défense.

— Parce qu’à cause du black-out, quelques ouvrages ont été sévèrement touchés. Du coup, les capacités manquent. »

Michelsen projeta l’image d’un robinet sur l’écran mural, de ceux qui équipent des millions de foyers.

« Dans à peu près soixante-dix pour cent du pays, l’alimentation en eau a été réduite à néant. L’eau ne pouvait plus être dirigée ni pompée par les consommateurs. En conséquence de quoi, il y a eu formation de bulles d’air dans les canalisations, lorsque celles-ci n’étaient pas purement et simplement à sec. Ça a conduit en un temps restreint à leur contamination bactériologique. En d’autres termes, l’eau tirée de ces tuyaux est dangereuse pour la santé. Avant que l’alimentation en eau puisse de nouveau être opérationnelle dans ces régions, il faut prendre des mesures de nettoyage drastiques, qui peuvent durer jusqu’à plusieurs semaines. »

Au cours des premiers jours de la coupure, il y avait eu suffisamment de photos de waters dégorgeant. Elle en projeta une. Certaines personnes présentes affichèrent une moue de dégoût.

« Et ce n’est pas mieux en ce qui concerne la collecte des eaux usées », poursuivit Michelsen. Ce n’est qu’en projetant quelques photos qu’elle pouvait faire comprendre à ces gens qui avaient vécu ces douze derniers jours dans des conditions relativement acceptables ce contre quoi devaient lutter les citoyens à l’extérieur.

« La plupart des W.C., dès la première nuit, ne pouvaient plus être nettoyés. Plus tard, dans les canalisations, il n’y avait plus suffisamment d’eau pour assurer l’acheminement vers les stations d’épuration. Les canalisations domestiques, ainsi que les conduits des égouts, sont bouchés à certains endroits, et sont devenus secs. Les systèmes de récupération des eaux sont prévus pour faire face à de courtes coupures. Le plus gros du travail dans les stations d’épuration est accompli par des cultures de bactéries. Elles sont habituées à d’importantes variations. Mais après une si longue période, leurs populations ont été gravement décimées et il faut en réintroduire dans les piscines. En raison de la quantité nécessaire, ça va durer des jours, voire des semaines. »

Des photos de supermarchés déserts, vides.

« De la même façon, l’approvisionnement en vivres ne peut être si facilement rétabli. Ce qui se trouvait dans les chambres froides est impropre à la consommation, presque tous les aliments frais ont été donnés ou pillés ces derniers jours. Il n’y a que peu de conserves ou de produits de garde à disposition. De nombreuses filiales de supermarchés vont rouvrir prochainement, mais, en raison du nettoyage et de la remise en service nécessaires, il n’y aura que peu de biens disponibles. »

Photos d’un élevage intensif de poulets.

« Il est au moins aussi important pour nous de réfléchir dès à présent aux conséquences à moyen et à long terme de cette catastrophe et d’y apporter des solutions. Nombreux sont les producteurs à avoir tout perdu, notamment les éleveurs. Si nous laissons de côté les problèmes d’hygiène liés au transport et à l’équarrissage de millions de cadavres animaux, nous serons dépendants de l’import pendant des années dans le domaine de la viande. Parallèlement, les éleveurs allemands devront être soutenus afin de pouvoir relancer une production domestique. C’est exactement la même chose, ou presque, concernant la production de fruits et de légumes sous serres. En l’occurrence, l’Allemagne n’est pas aussi touchée que d’autres États, tels les Pays-Bas ou l’Espagne, mais il y a d’innombrables sinistrés. Comme vous pouvez le constater, nous avons encore du pain sur la planche. Dans de nombreux cas, il serait avisé que les populations restent encore dans les camps jusqu’à ce que l’alimentation normale en eau de leurs logements soit effective. À ce propos, la communication avec les populations sera extrêmement importante. Elle attend probablement un retour à la situation précédant la coupure dans des délais très brefs. »

La Haye

« Les terroristes ont été interpellés, annonçait Shannon à l’écran. Personne ne peut encore évaluer les conséquences de l’attaque. Une chose est certaine, en revanche : il s’agit de la plus importante attaque terroriste de toute l’histoire. Le nombre de victimes en Europe et aux États-Unis atteint plusieurs millions. Les conséquences financières se chiffrent en milliards. Les économies nationales concernées mettront longtemps à s’en relever. »

Shannon avait pris ses quartiers dans l’un des meilleurs hôtels de La Haye, aux frais de la chaîne. Chacun sa propre chambre. Manzano savourait les draps propres, la baignoire, les moments de tranquillité. Il était étendu sur le lit, tout juste douché, enveloppé de l’épais peignoir que l’hôtel avait mis à sa disposition en faisant preuve d’une incroyable célérité. Il était content pour l’Américaine. Son heure était venue. Elle était la première journaliste du monde entier à pouvoir faire un reportage sur l’arrestation des coupables, documenté par des images exclusives. Il était fasciné par sa prestation. Bien qu’elle ait à peine dormi au cours des nuits précédentes et beaucoup travaillé au cours de la dernière, on aurait dit qu’elle revenait de cure. À moins qu’une styliste ne l’ait aidée.

« Je suis maintenant en direct avec l’enquêteur d’Europol ayant pris part à l’arrestation. »

Bollard apparut dans une fenêtre.

« Monsieur Bollard, qui sont ces gens ?

— C’est ce que nous diront nos investigations des jours à venir. Parmi les personnes appréhendées, certaines peuvent être clairement rattachées à l’extrême gauche, tandis que d’autres pourraient appartenir à l’extrême droite. La plupart d’entre elles proviennent de la classe moyenne et ont un haut niveau d’instruction.

— Ces profils tendraient-ils à montrer qu’un tel cloisonnement ne fait plus sens et que les réalités sociales sont dépassées ?

— Peut-être. Parmi tous les terroristes, de tous les bords, il y a un type qui revient particulièrement souvent, indépendamment de toute vision politique : le juste. Il, ou elle — on compte aussi des femmes parmi les personnes arrêtées —, est intimement convaincu d’être détenteur de la seule et unique vérité, une vérité salutaire. Ce qui, a priori, pourrait ne pas être si grave. Chacun d’entre nous connaît ce genre de gens. Cela devient plus problématique lorsque de telles personnes sont convaincues qu’elles peuvent imposer leur vision du monde par quelque moyen que ce soit. Pour atteindre leur objectif prétendument noble, elles sont prêtes à sacrifier d’innocentes victimes.

— Tous les terroristes ont-ils été arrêtés ? Combien y en a-t-il ? Et, où et quand seront-ils jugés ?

— Je ne peux encore vous répondre sur ces points. »

Istanbul

Les téléviseurs de l’aéroport lui avaient tout dévoilé. Quelques heures à peine après l’attaque contre les bâtiments du central opérations apparaissaient les premières images. À sa déception, il y avait également des images en provenance de Mexico. Et ce n’était pas tout : l’électricité était revenue dans de vastes régions d’Europe et des États-Unis. Mais ils n’avaient encore rien vu !

Il se trouvait sur un vol à destination de La Haye. Les compagnies aériennes avaient repris dans les délais les plus brefs une grande partie de leurs rotations en Europe.

Ses amis et lui s’étaient imaginé les choses autrement. L’Europe devait rester au moins un mois sans électricité à la suite de la première vague. Mais c’était sans compter sur cet Italien. Il l’avait vu brièvement à la télévision. Ils auraient dû s’en occuper plus tôt. Sitôt après qu’il eut alerté Europol au sujet des compteurs communicants. Et de manière plus efficace. Qui aurait pu penser que ce type serait si obstiné ? Il avait anéanti leur travail de plusieurs années et la chance d’un nouveau départ pour l’humanité. Il devait payer. Il devait bien s’avouer qu’il prenait cette affaire plus à cœur que de raison.

Il ignorait qui avait finalement bloqué la seconde vague prévue. Il avait envoyé l’ordre lui-même, hier, vers midi. Il y avait donc encore un peu de temps. Suffisamment pour trouver l’Italien. Il savait où le chercher.

Ratingen

« Nous avons pu retracer l’origine du code malveillant dans le widget SCADA, expliquait Dienhof. Dragenau l’avait déjà élaboré au siècle dernier.

— Ça fait aussi longtemps qu’il préparait son coup ? demanda Hartlandt.

— Nous ne le saurons jamais. Peut-être un simple exercice de virtuose, pour se prouver quelque chose. Ou, autrefois, il voulait avoir une carte en réserve, au cas où. Pour se venger du rachat de sa société.

— Pourquoi personne n’a remarqué la manipulation ?

— Dragenau attendait le moment propice. Vous souvenez-vous de l’hystérie du bug précédant le changement de millénaire ? Tous les ordinateurs auraient planté à cause de ça. Nous avions beaucoup à faire, parce que nos programmeurs d’alors avaient développé nombre de programmes avec des dates à deux chiffres. Il a fallu modifier presque tous nos programmes. Nos contrôleurs et nos testeurs se concentraient sur le changement de millénaire. Finalement, la catastrophe annoncée n’a jamais eu lieu. Mais les conseillers en IT s’en sont mis plein les poches. Et, dans ce bazar, on n’a pas vu les quelques lignes de code incriminées. Et on ne les a jamais trouvées par la suite.

— Il a laissé dormir tout ça pendant onze ans.

— Comment les terroristes ont approché Dragenau, les enquêteurs le diront. Ils ont probablement contacté différents collaborateurs dans diverses sociétés. Un jeu risqué, si vous voulez mon avis. Mais manifestement, ça a marché.

— Sa traîtrise ne lui aura pas rapporté grand-chose », releva Hartlandt.

L’autre opina du chef.

« Merci, monsieur Dienhof, conclut Hartlandt. Merci également pour avoir mis si rapidement des versions saines à notre disposition. »

Il se tourna vers Wickley, dont les traits étaient restés figés pendant que parlait son collaborateur.

« Et vous concernant, il n’y a rien qui justifie un mandat. Cependant, nous nous verrons au tribunal pour votre tentative de dissimulation de la découverte du code malveillant. »

Le fonctionnaire tendit la main à Dienhof. Il n’adressa pas le moindre regard à Wickley. Il devait encore parler à quelqu’un, pas de gaieté de cœur, certes, mais cela lui était nécessaire.

La Haye

« Manzano, fit l’Italien en décrochant le téléphone de sa chambre d’hôtel.

— Un certain Hartlandt pour vous », annonça le concierge.

Il hésita un moment, puis répondit : « Passez-le moi. »

L’Allemand le salua en anglais et lui demanda comment il se portait.

« Ça va mieux, maintenant, répondit-il, non sans méfiance.

— Vous avez fait un sacré bon travail, le complimenta l’inspecteur. Sans vous, on n’aurait pas pu faire tout ça. Ou, en tout cas, pas si vite. »

Manzano, surpris, ne pipait mot.

« J’aimerais vous remercier pour votre aide. Et vous présenter nos excuses pour la manière dont nous vous avons traité. Mais, à ce moment…

— J’accepte vos excuses. » Il n’avait pas pensé entendre reparler de Hartlandt de toute sa vie. « C’était une situation exceptionnelle. Je crois que nous nous sommes tous conduits de manière peu raisonnable. »

Berlin

« Nous n’avons pas encore de chiffres fiables concernant le nombre définitif de victimes, fit Torhüser, du ministère de la Santé. Les premières estimations pour la République fédérale font état d’un nombre de morts directs à cinq ou six chiffres ; un nombre à cinq chiffres important ou à six chiffres peu élevé. »

Michelsen réalisa comment, l’espace d’un instant, chacun retint sa respiration dans la salle.

« Comme je l’ai précisé, ce ne sont que des chiffres provisoires. On ne peut exclure qu’ils grimpent considérablement. Pour toute l’Europe, nous devons miser sur plusieurs millions de victimes. On ne peut estimer le nombre de dommages à plus long terme, comme pour les malades souffrant d’une maladie chronique et qui n’ont pu être pris en charge — maladies du cœur, diabètes, dialyses — ou les personnes exposées à des radiations radioactives. Dans un périmètre de dix kilomètres autour de la centrale de Philippsburg et de ses bassins endommagés, on a mesuré des doses de radioactivité nocives. »

Torhüsen, après les photos de la centrale, projeta celles de cimetières aux vastes surfaces de terre labourées.

« Un autre aspect non négligeable de l’état sanitaire concerne le traitement des corps. Dans l’urgence, de nombreuses personnes décédées ont été enterrées anonymement dans des fosses communes. Le problème est devenu d’autant plus épineux que, dans bien des cas, on n’a pu formellement les identifier. On peut s’attendre à de nombreuses controverses avec les proches des défunts ; il faudra exhumer nombre d’entre elles pour établir leur identité. »

Photos d’hôpitaux berlinois déserts.

« Le fonctionnement des centres de soin peut être rétabli rapidement, sinon du jour au lendemain. L’approvisionnement en eau, en vivres et en médicaments sera particulièrement crucial dans ce cas. À moyen terme, il faudra faire avec le peu de médicaments encore en stock, et dont la production a dû être arrêtée. Pour l’heure, nous considérons que sous environ une semaine, une partie importante de la population pourra de nouveau être prise en charge médicalement. »

La Haye

Sourire aux lèvres, Lauren braquait sa caméra sur Piero. Elle était venue dans sa chambre. Elle n’avait que peu de temps.

« Tu es un héros, s’écriait-elle. Maintenant, tu vas devenir célèbre. »

L’Italien cacha son visage dans ses mains. « J’aimerais mieux pas !

— Mais tu me fais quand même une interview, hein ?

— Et pourquoi ne ferions-nous pas l’inverse ? C’est moi qui te pose des questions. Tu as passé ton temps à sauver l’ordinateur grâce auquel on a trouvé RESET. »

Une fois de plus, la sonnerie du portable de Shannon retentit. Elle échangea quelques mots avec son interlocuteur avant de poser l’appareil.

« Je suis emmerdée en permanence, grommela-t-elle.

— C’est toi la célébrité, la railla-t-il.

— Je ne suis que la messagère. »

Elle perdit un peu de son entrain, se laissa tomber sur le canapé et le regarda, l’air songeur. « Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, pourquoi ? »

D’un coup, son intonation perdit toute trace d’excitation, se fit plus douce, mais insistante.

« Excuse-moi, mais, après tout ce qu’on a vécu ensemble, je vois bien qu’il y a quelque chose qui te tracasse.

— Peut-être justement ce qu’on a vécu ensemble ? »

Elle rougit, ses tempes se réchauffèrent, elle se troubla, lui laissant penser que tout cela cachait quelque chose ; elle n’était toujours pas en mesure d’identifier clairement ses sentiments pour son compagnon de route. Ils s’étaient énormément rapprochés au cours de leur périple, à plusieurs points de vue. Mais qu’elle interroge un instant ce qu’elle ressentait, alors il était manifeste qu’elle éprouvait à son égard davantage qu’une innocente sympathie fraternelle.

Il avait dû remarquer sa gêne.

« Je pensais à ce que nous avons vu et vécu tous les deux. Aux conséquences de cette attaque, ce que les gens ont enduré. »

Quelque peu vexée, mais soulagée d’une certaine manière, elle répondit : « Nous ne l’oublierons pas de sitôt. »

Il acquiesça, se tourna vers la fenêtre. « Il y a une chose que je ne comprends pas. Ces femmes et ces hommes se sont donné bien du mal pour déclencher ce chaos. Tu t’en souviens, j’en avais parlé avec Bollard, lorsqu’il est parti pour Istanbul. »

Je m’en souviens, pensa-t-elle. Ne peut-il jamais s’arrêter ?

« Je me demande à quel moment ils auraient considéré que leurs objectifs étaient atteints. Si même, peut-être, ce n’était pas déjà le cas. Les pamphlets et manifestes qu’ils ont écrits parlent d’un ordre juste et solidaire, qui ne peut être possible qu’après un nouveau départ. RESET. Remettre les compteurs du système à zéro. S’ils sapent les fondements mêmes de notre civilisation, s’ils s’en prennent à sa raison d’être, nous devons tout réorganiser. Bien sûr, nous ne connaissons pas encore les effets à long terme, mais pour renverser totalement l’ordre actuel, ce qu’ils ont fait n’a pas duré assez longtemps. Dans la plupart des États touchés, les gouvernements élus sont restés au pouvoir, et les structures d’avant se reconstruisent. Douze jours n’ont pas suffi. Est-ce qu’ils le savaient ? Avaient-ils prévu que le black-out s’éterniserait ? Je me demande en permanence ce que j’aurais fait à la place de ces tarés… Si j’étais allé aussi loin qu’eux, pensa tout haut Manzano, j’aurais pris des mesures pour le cas où on m’aurait coincé plus tôt que prévu. J’aurais fait en sorte que mes objectifs soient tout de même atteints. Regarde donc les images de leur arrestation et celles qui ont suivi. Ils n’ont pas l’air d’être dévastés. Bien au contraire ! J’ai l’impression qu’ils ont l’air satisfaits, voire triomphants.

— Sans doute voulaient-ils simplement devenir célèbres, comme tous les autres tueurs de masse. C’est ce qui leur est arrivé, et ils le savent. »

Il hocha la tête, regarda le sol, comme si la réponse à ces interrogations pouvait s’y trouver.

« J’ai un sombre pressentiment, rétorqua-t-il. Comme si quelque chose d’autre allait arriver.

— Tu sais quoi ? fit Shannon. Je dois partir pour Bruxelles, j’ai des rendez-vous avec des dirigeants politiques…

— Tu es maintenant une femme très sollicitée.

— Peut-être même que Sonja acceptera de parler devant ma caméra. C’est quand même grâce à elle que nous avons pu découvrir RESET. T’as envie de m’accompagner ? Ça te changera les idées. »

Istanbul

« Qu’auriez-vous fait à leur place ? » demanda Bollard. De la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir descendre le soleil incandescent derrière les toits de la ville.

« Je ne connais pas le dernier stade des analyses de RESET, répondit Manzano en visioconférence avec le fonctionnaire. Avez-vous pu en reconstituer les éléments ?

— Les premières parties, oui.

— On y parle des attaques des semaines passées ?

— On ne sait pas encore. Ce sont des milliers de conversations avec des développeurs et des millions de lignes de code. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Les attaques ont l’air de s’être toutes produites le premier jour. Avons-nous des indices laissant à penser que les terroristes continuaient de manipuler les systèmes ?

— Non.

— Vous m’avez demandé ce que j’aurais fait à leur place : j’aurais fait en sorte que les cyberattaques puissent continuer, même si je n’avais plus été en mesure de le faire moi-même. J’aurais placé des bombes à retardement dans les systèmes électriques qui exploseraient sitôt les réseaux de nouveau en état de marche et dans le cas où je serais incapable de les déconnecter une fois de plus. »

Bollard fixa l’écran quelques secondes. Les terroristes n’avaient pas eu tout à fait tort sur ce point : Manzano pensait comme eux. À moins qu’il ne soit devenu purement et simplement paranoïaque après tout ce qu’il avait enduré.

« Lors de ma première visite sur RESET, je suis tombé sur une discussion où il était question d’une backdoor, poursuivit l’Italien. À quoi bon une porte dérobée lorsqu’on est déjà à l’intérieur ?

— Pour s’infiltrer lorsque tout le monde croit que les systèmes sont de nouveau sûrs… » compléta Bollard.

Manzano haussa les épaules.

« Je ne suis certainement pas le premier à penser comme ça. A-t-on des pistes pour Pucao, Jusuf et von Ansen ? »

Bollard répondit par une question : « Vous pensez que ce n’est pas encore fini ?

— Je ne sais pas. Je pars pour Bruxelles. Je vous fais signe de là-bas. »

L’écran devint noir.

Pour la énième fois, Bollard composa le numéro de son contact à la Croix-Rouge.

« François, le salua à l’écran un visage ridé aux cheveux gris, je suis désolé. Nous n’avons pas encore trouvé tes parents ni tes beaux-parents. »

Orléans

« Non ! » cria un soldat à quelques personnes des premiers rangs, suffisamment fort pour que Doreuil et les Bollard l’entendent. Pour l’instant, personne ne peut retourner dans la zone interdite !

— Mais où va-t-on aller, alors ? demandèrent quelques personnes.

— Rester ici !

— Je ne reste pas une seconde de plus », lança Doreuil à ses amis, en criant, afin de couvrir le brouhaha.

Vincent Bollard ne répondit pas. Elle put lire dans ses yeux l’angoisse de ne plus jamais pouvoir retourner chez lui.

« Il n’y a que cent trente kilomètres pour aller à Paris. On peut y arriver, d’une façon ou d’une autre. Puisqu’il y a de nouveau du courant, on peut faire le plein. On peut peut-être prendre un taxi ou louer une voiture. Je payerai le prix qu’il faut ! Ou peut-être même y a-t-il de nouveau des trains. »

Bollard agita la tête, en signe de doute.

« Notre appartement est dans tous les cas plus confortable qu’ici ! » s’écria-t-elle. Elle remarqua qu’elle avait dit « notre ». Elle n’avait pas encore vraiment réalisé que son époux n’était plus. Elle ne pouvait se faire à l’idée d’être seule.

« Céleste et toi, vous venez ! Vous logerez chez nous… chez moi… jusqu’à ce que vous puissiez regagner votre maison. »

Bruxelles

Manzano enlaça le vieil homme, le sourire aux lèvres.

« Je n’étais encore jamais venu à Bruxelles, commença Bondoni, en souriant. Je me suis dit, tu vois, que c’était l’occasion. Il fit une tape amicale sur l’épaule de son voisin. T’as pas l’air en pleine forme, mon vieux ! C’est vrai, tout ce qu’on raconte ? Tu as mis les terroristes hors d’état de nuire à toi tout seul ?

— Je m’en suis même pas approché », répondit Manzano. Il étreignit la fille de Bondoni, qui partageait avec son père une suite luxueuse à l’hôtel, en attendant que l’eau coule de nouveau chez elle.

« Tes copines ont pu rentrer saines et sauves également ?

— Parfaitement !

— Puis-je te présenter Antonio Salvi ? demanda Bondoni en poussant devant lui l’homme mince aux cheveux fins qui se tenait en retrait. C’est sa chaîne qui paye tout ici. Il désigna la chambre du menton. Y compris le retour d’Innsbruck en jet privé. Il voudrait faire un reportage sur moi. Il a appris je ne sais pas trop comment que ma vieille Fiat t’avait conduit jusqu’à Ischgl, d’où… »

Berlin

Le secrétaire d’État Rhess a au moins perdu six kilos au cours des derniers jours, pensa Michelsen lorsqu’il se leva.

« D’abord, une bonne nouvelle. Les systèmes de communication fonctionnent de nouveau dans de vastes régions. Nous tous, ici, avions déjà la chance de pouvoir téléphoner à nos proches et à notre famille, de lire les informations sur Internet et de regarder la télévision, même de manière aléatoire. Nous devons donner le plus de renseignements possibles sur ce que nos citoyens doivent faire dorénavant, notamment concernant l’approvisionnement en eau et en vivres. Sitôt que les médias informeront sur l’ampleur de la catastrophe, nous serons la cible de blâmes et de critiques croissants. Pour le gouvernement, comme pour toutes les organisations d’État, c’est à la fois un grand danger et une grande chance. De nombreuses questions vont nous être adressées. Pourquoi nos systèmes étaient-ils si fragiles ? Quelles responsabilités portent les compagnies d’électricité, et à quelles conséquences devront-elles faire face ? Pourquoi les systèmes d’urgence étaient-ils si insuffisants ? Pourquoi les réseaux téléphoniques ont-ils si vite cessé de fonctionner ? Comment de tels accidents ont-ils pu se produire dans des centrales nucléaires qui avaient pourtant brillamment réussi tous les tests de sécurité ? Jusqu’à quel point les compteurs communicants et le réseau électrique intelligent du futur sont-ils intelligents ? Et, surtout : sont-ils réellement sûrs ?

— On n’a pas fini d’en débattre, s’immisça la ministre de l’Environnement. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est le système actuel qui a été déconnecté. En conséquence de quoi, il n’était pas plus sécurisé que ceux du futur. Ça ne peut qu’être mieux, non ?

— Je ne suis pas ici pour prendre position, répondit calmement Rhess. Mais pour nous préparer aux discussions à venir. Celle-ci en fera partie. »

Bruxelles

Angström réalisa qu’elle riait trop et trop fort, mais, après le cinquième verre de vin, ça n’avait guère d’importance. Fleur van Kaalden, Chloé Terbanten, Lara Bondoni et Lauren Shannon n’en seraient pas indisposées. Elles avaient bu davantage.

L’hôtel avait rapidement repris du service. Les réserves d’alcool n’avaient pas souffert du black-out ; elles étaient donc au bar, occupées à descendre le contenu de leurs verres, relâchant la pression. Angström n’était pas étonnée que les gens soient si joyeux, comme si rien ne s’était passé. Aujourd’hui, ils voulaient simplement chasser l’angoisse, la torture, les doutes des semaines passées.

Manzano les regardait. « J’en ferais bien de même, observa-t-il en vidant un verre. Mais je suis fatigué. Je suis un vieil homme, comme le père de Lara.

— Je vais vous abandonner également », fit Angström, remarquant, en descendant de son tabouret, que sa tête tournait. Elle asséna une tape amicale dans le dos de van Kaalden, lui adressa un signe ainsi qu’à la journaliste.

Sur le chemin, en direction de la réception de l’hôtel, Manzano rompit le silence en premier. « Je m’excuse encore une fois pour le pétrin dans lequel je t’ai mise… Je… je ne savais pas où aller, sinon.

— Je n’aurais pas dû vous conduire à nos bureaux, répondit-elle. Heureusement que je l’ai fait quand même.

— Tu vas trouver un taxi ? demanda-t-il.

— Sans aucun doute. Les stations-service fonctionnent de nouveau. Mais pas le chauffage à la maison. Elle se mit à rire. Mais je m’y suis habituée !

— Tu peux prendre une douche dans ma chambre, l’invita Manzano, quelque peu gêné. Ce ne serait pas la première fois.

— Tu tiens vraiment à m’enfermer dans ta chambre.

— Exactement. »

Ils avaient atteint la porte d’entrée de l’hôtel, devant laquelle attendaient quelques taxis. Ils s’enlacèrent en guise d’au revoir. Ils s’embrassèrent. Une fois encore. Angström sentait ses mains dans son dos, sur ses épaules, tandis que les siennes passaient sur ses hanches et son cou. Sans se lâcher, ils gagnèrent l’ascenseur en vitesse, sans prendre garde aux autres clients, se pressèrent dans le couloir du deuxième étage où Manzano sortit la carte magnétique d’ouverture de sa poche et ouvrit. Il la poussa, elle le tira à l’intérieur de la chambre, ses mains sous son pull-over, les siennes sous son chemisier, sur ses fesses, ils trébuchèrent dans la pénombre, manquant de tomber. Elle se rattrapa, trouva la carte encore dans sa main, la passa dans la fente près de la porte afin d’activer l’électricité.

En un clic léger naquit une lumière chaude, tamisée.

« Puisque nous en sommes là, murmura-t-elle alors qu’il lui embrassait le cou, j’aimerais te regarder. »

Il atteignit le variateur et tamisa la lumière jusqu’à une semi-obscurité. « Mais nous devons l’économiser. Je ne suis pas un si beau spectacle. »

Elle embrassa la cicatrice de son front.

« Ça reviendra. »

Berlin

Michelsen et d’autres collaborateurs s’étaient procuré une voiture avec chauffeur pour rentrer chez eux, pour la première fois depuis plus d’une semaine. Elle était la dernière dans le véhicule, ses collègues ayant déjà été déposés. Elle trouva sinistre la course en ville. Sur la plupart des façades, les publicités rayonnaient de nouveau, des noms de commerce, des logos d’entreprises. Sur les trottoirs s’accumulaient les ordures. De nombreux sacs poubelles étaient déchirés, leur contenu dégueulait sur la route. Des sacs en plastique garnissaient la chaussée et apparaissaient dans les phares du véhicule. Chiens et rats erraient alentour.

Devant eux, sur le bord de la chaussée, apparurent de grands arcs inquiétants, de plusieurs mètres de haut, entre deux épaves automobiles. Des côtes, réalisa Michelsen, les côtes d’un gigantesque cadavre animal.

« C’était quoi ? cria-t-elle au chauffeur. C’était beaucoup trop gros pour un bœuf.

— Les restes d’un éléphant du zoo, autant que je sache, répondit l’homme, sans se troubler. De nombreux animaux se sont échappés du zoo ces derniers jours. »

Elle repensa à la girafe et à ses petits.

« La plupart ont été débités par des personnes affamées, continua le chauffeur.

— On peut donc manger de la viande d’éléphant ? » s’interrogea Michelsen, bouleversée.

Le chauffeur s’arrêta. Ils convinrent d’un horaire pour qu’il vienne la chercher le lendemain. En descendant, quelques gouttes de pluie tombèrent sur son visage. Elle se fraya un passage à travers les ordures et, en quelques enjambées, elle fut chez elle.

L’air de l’appartement était froid et humide, ça sentait le renfermé. La lumière fonctionnait. Au fond, c’était un peu comme si elle rentrait de longues vacances, pensa-t-elle. Elle supposa qu’il lui serait impossible de fermer l’œil. Elle déboucha une bouteille de vin rouge, se servit un verre et s’installa à la fenêtre de la cuisine sombre. Elle but une grande lampée, regarda les lumières de la ville, dans la nuit, qui commençaient à trembloter devant ses yeux. Un frisson la traversa malgré elle, avant qu’elle se mette à pleurer sans retenue, incapable de s’arrêter.

La Haye

Il est parti, annonça le réceptionniste. Pour un autre hôtel, lui avait confié l’Italien. Il prétendit être journaliste. S’il pouvait lui donner le nom de cet hôtel, il aimerait l’interviewer. Beaucoup aimeraient, répondit le réceptionniste. Il a même exigé que je ne lui transmette plus les appels. Puis il est parti ? Pourquoi ? Votre hôtel n’était pas assez bien pour lui ? Ça se pourrait, répondit-il. Maintenant qu’il y a le courant partout. Oui, c’est comme ça qu’elles sont, les stars, pas vrai ? Le réceptionniste haussa les épaules. Pour l’amadouer, afin que l’homme lui indique où Manzano était descendu, il dut poser un billet de cent euros sur le guichet.

Il héla un taxi.

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