« Bonjour » dit Manzano lorsque la Suédoise ouvrit les yeux. Encore endormie, elle le regardait en clignant des yeux, jeta ensuite un coup d’œil alentour.
« Ma chambre d’hôtel, lui rappela-t-il. Tu es restée pour une douche.
— Je m’en souviens. » Elle s’étira avant de disparaître dans la salle de bain.
Il se rendit à la fenêtre, écarta les rideaux, regarda au dehors. Il entendit l’eau couler. Le portier lui avait expliqué que l’hôtel était avantagé concernant l’approvisionnement, notamment en eau courante, dans la mesure où y descendaient régulièrement diplomates et hommes politiques. Raison pour laquelle l’eau coulait ici à flots, ce qui n’était pas le cas dans la grande majorité des foyers de la capitale belge.
Ils s’habillèrent pour descendre dans la salle de petit-déjeuner. Sur le long buffet, une seule variété de pain, de fromage et de saucisse. Du chocolat en portions individuelles. Des carafes d’eau, du thé et du café. Sur un écriteau manuscrit, la direction présentait ses excuses pour ce choix frugal, et promettait de mettre tout en œuvre pour un retour rapide à la normale.
« Bonjour ! » les accueillit Shannon avec un large sourire.
Elle était seule à l’une des tables ; devant elle, un ordinateur portable et un café. Elle les jaugea des pieds à la tête.
« Vous avez bien fait la fête hier ?
— Et toi ?
— Aucune idée de combien de temps ça a duré.
— Où est Bondoni ?
— Il doit encore dormir. »
Les doigts alertes, elle tapa quelques mots sur son clavier.
« Désolé, un mail. Je dois bientôt partir. Vous avez des nouvelles de Bollard ? »
Une fois de plus, elle les regarda, non sans insistance. « Ouais. O.K. Vous aviez mieux à faire. »
Ses sous-entendus agacèrent Manzano. « Il me faut un truc à manger et un bon café. »
Lauren referma son ordinateur et bondit. « Vous me tenez au courant, hein, s’il y a du neuf pour Bollard, hein ? »
Et elle partit.
Piero respira profondément. « Incroyable, toute cette énergie », remarqua-t-il.
Sonja passa son bras autour de sa taille.
« Faisons le plein nous aussi », proposa-t-elle en le tirant vers les pots de café.
À travers le miroir sans tain, Bollard observait l’interrogatoire d’un Japonais. L’homme avait l’air calme, concentré. À l’instar des autres, dès le début il avait fait savoir qu’il parlait et comprenait excellemment l’anglais.
Lorsque, voilà quelques jours, il était apparu sur les listes des suspects, certains s’en étaient étonnés. Des terroristes japonais ? Bollard avait dû leur rafraîchir la mémoire avec l’attaque au gaz sarin de la secte Aum dans le métro tokyoïte en 1995 ou avec le massacre de l’aéroport de Tel Aviv en 1972.
Depuis son arrestation, le Japonais n’avait pu dormir que deux heures. Dans six cellules, les unes à côté des autres, ils interrogeaient les sept hommes et la femme. Trois d’entre eux avaient été blessés par balles, on les interrogeait moins longuement et sous surveillance médicale. Le matin suivant l’assaut, des collaborateurs de plusieurs services de renseignement européens et de la CIA étaient arrivés. Seuls ou accompagnés de fonctionnaires turcs, ils menaient les interrogatoires. Jusqu’alors, les terroristes ne s’étaient pas exprimés sur le déroulement des attaques. Cependant, ils ne les niaient pas, bien au contraire. Bollard trouvait intéressant qu’aucun ne se soit encore exprimé de manière désobligeante à propos de minorités. C’était typique des terroristes, en fonction de leurs antipathies, on les classait à droite ou à gauche.
« Combien vous touchez pour nous garder ici et nous torturer ? demanda le Japonais au fonctionnaire qui lui faisait face.
— Vous n’êtes pas torturés.
— Priver quelqu’un de sommeil, c’est de la torture.
— Nous avons de nombreuses questions, toutes requérant des réponses rapides. Dès que vous aurez répondu, vous pourrez dormir.
— Pouvez-vous vous offrir une Rolls avec votre paye ? »
Le terroriste menait la conversation comme un directeur des ressources humaines, trouva Bollard.
Le fonctionnaire turc resta de marbre. « On n’est pas là pour parler de mon salaire.
— Si, c’est précisément ce dont il s’agit, répondit tranquillement le Japonais. Vos supérieurs peuvent se payer une Rolls. Et les hommes qui payent vos chefs peuvent même se payer un garage entier de ces carrosses de luxe. Pendant que vous accomplissez la basse besogne, ils sont bien au chaud dans leurs villas et les soixante-douze vierges sont même déjà là pour les satisfaire.
— Je vais vous décevoir, mais je ne crois pas en de telles choses.
— Vous trouvez ça juste, vous ? Juste de passer toute la nuit avec un type comme moi, tandis qu’ils font des tours de Ferrari avec des créatures pulpeuses ?
— Il ne s’agit pas de justice.
— Alors de quoi ? »
L’ordinateur de Bollard se mit à vibrer dans la salle de repos. Dans la fenêtre du visiochat apparut le visage de Christopoulos.
« Regarde-moi ça, annonça le Grec en ouvrant une autre fenêtre avec des lignes de code. C’est déjà converti en pseudo-code. »
Si pas de code de blocage dans les dernières 48 heures
Activer phase 2
« Activer quoi ? demanda Bollard.
— On ne sait pas encore. On sait simplement que ça ne servait pas à l’activation des codes SCADA de Dragenau ni des compteurs communicants italiens ou suédois. Il faut bien noter que les analyses effectuées jusqu’à présent sur leur stratégie d’attaque mettent en évidence qu’un tel code n’a pas encore servi. »
« C’est précisément à ce genre de trucs que je pensais ! » s’écria Manzano.
Le visage de Bollard, en raison de la lumière, était vert. « Cachées quelque part au cœur des systèmes, dorment encore des bombes à retardement, dit l’Italien. Peut-être pas dans tous, mais dans une partie. Elles n’ont pas été activées mais sont bloquées sur ordre. Au moins toutes les quarante-huit heures. Et si ça ne se produit pas… Boum ! Rebelote. »
Lauren et Sonja lorgnaient par-dessus l’épaule de Piero, tout en se tenant, tout comme Carlo Bondoni, à l’extérieur du champ de la caméra du portable
« À quand remonte l’assaut ? » s’enquit Angström.
Manzano compta. « Une trentaine d’heures, répondit-il en chuchotant.
— Mais l’ordre de blocage n’a pas nécessairement été transmis peu auparavant, soupira Shannon. Il a peut-être été envoyé avant-hier.
— Alors t’aurais déjà pu faire un reportage sur ses conséquences », répondit l’Italien à voix basse.
— Qu’est-ce que c’est que ces messes basses ? demanda Bollard.
— Donnez-moi un accès aux bases de données RESET ! exigea Manzano. Et nous avons besoin des logs de tous les appareils d’Istanbul et de Mexico. »
« Il est difficile d’évaluer déjà les effets sur des pans entiers de l’économie », commença Helge Domscheidt, du ministère de l’Économie.
Michelsen trouva que la plupart des participants présentaient mieux que la veille. Des cernes moins marqués sous les yeux, une tenue moins avachie, une meilleure humeur en général.
« La plupart des industries de productions ont dû arrêter leur activité. Nombreuses sont les firmes qui resteront fermées pendant des jours, voire des semaines, parce que matières premières et matériaux manquent. Il y a encore des goulots d’étranglement concernant l’approvisionnement énergétique. Environ dix pour cent des centrales existantes ont subi de lourdes avaries. Il faudra des mois pour effectuer les réparations nécessaires. Ça signifie alors, pour les branches industrielles consommant beaucoup d’énergie, comme la production de papier, de ciment ou d’aluminium, des délais très longs avant la remise en route. Nous devons envisager, lorsque c’est possible, de remettre en marche, pour des périodes transitoires, les centrales nucléaires qui peuvent encore l’être.
— Hors de question ! l’interrompit la ministre de l’Environnement, de l’Écologie et de la Sûreté nucléaire. Après les accidents de Philippsburg et de Brokdorf, c’est exclu.
— Mais il y a fort à parier que les industriels en feront la demande. Par ailleurs, les petites et moyennes entreprises, le maillage économique de notre pays, n’ont pas été épargnées par le black-out. Elles font face à des problèmes plus graves encore puisqu’elles retiennent moins l’attention que les grosses multinationales, et qu’elles sont moins soutenues par les banques. Pour éviter l’effondrement de l’économie allemande dans les mois et les années à venir, nous devons mettre en place un vaste programme d’aide. Et même, ajouta-t-il, la voix sombre, il n’est pas certain que notre république retrouve jamais sa place dans le monde. Sans compter que nous ne pouvons pas espérer de plan Marshall de la part des États-Unis, cette fois. Ils ont presque autant été touchés que nous. Par ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à avoir besoin d’aide, tous les États européens sont dans la même situation. Ça signifie que nombre de nos partenaires les plus importants feront défaut et ne se remettront que lentement, si toutefois ils y arrivent, de leurs séquelles. Mais ce n’est qu’un début. À moyen terme, les marchés européens et américains ne pourront plus acheter aux pays émergents, tout du moins pas dans les quantités habituelles. C’est-à-dire que la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres seront amenés à composer bientôt avec une hausse du chômage engendrant des conflits sociaux ainsi qu’une instabilité politique. L’économie émergente de ces pays va alors s’effondrer ; un cercle vicieux. Chez nous aussi, sans programme d’aide, les taux de chômage vont augmenter de manière considérable. Les conséquences sociales ne sont pas encore prévisibles. Quelques chercheurs en économie nous prédisent la situation de l’Amérique latine : une petite classe sociale riche, des classes moyennes qui disparaîtront et la majeure partie de la population ayant des conditions de vie misérables et incertaines.
— En prenant les mesures politiques de rigueur, on pourrait endiguer ça, interrompit le chancelier.
— Si la majorité en était d’accord… Je crains que beaucoup de gens, y compris dans cette pièce, ne réalisent pas encore à quel point ces événements peuvent engendrer des effets à long terme, quelles conséquences ont eu autrefois des situations sociales et économiques analogues. Mais ce n’est pas une fatalité, et j’aimerais le rappeler.
— Et d’où viendra l’argent pour les programmes d’aide ? demanda le ministre des Affaires étrangères. La plupart des États étaient déjà lourdement endettés avant les événements, ou même en faillite. »
Domscheidt évita le regard de son interlocuteur, en montrant une mine taciturne. « Le ministre des Finances pourra vous répondre, j’imagine. »
« Qu’est-ce que c’est que ce code de blocage ? Et que se passe-t-il lorsqu’il n’est pas activé ? » demanda Bollard.
Penché au-dessus de la table, il s’appuyait d’un de ses bras, tapant de l’index de sa main libre sur la feuille imprimée.
« J’ai déjà dit que j’en savais rien », répondit l’homme, un des terroristes français. Bollard pouvait s’entretenir avec lui dans sa langue maternelle. Il était en colère que le suspect français appartienne au groupuscule. Depuis toujours, ses compatriotes avaient provoqué les changements à grands renforts de violence et de brutalité.
« Écoutez-moi bien, murmura si doucement Bollard que les micros des caméras de surveillance ne pouvaient rien entendre, et il l’attrapa par le col. Si, où que ce soit en Europe ou aux États-Unis, il y a une nouvelle coupure de courant et que des gens meurent encore parce que vous ne me dites pas à quoi sert ce code de blocage, alors je peux procéder autrement. Tout autrement. Et je vous assure que vous ne savez pas de quoi nous sommes capables. »
On pouvait être traîné devant les tribunaux pour de telles menaces ; Bollard n’était pas sans le savoir. Il relâcha l’homme, en colère contre lui-même.
« Vous n’avez pas le droit de me menacer de me torturer ! s’écria le hacker.
— Qui vous menace ?
— Vous ! C’est contraire aux droits de l’homme. »
Bollard se pencha de nouveau dans sa direction, son front presque en contact avec celui de l’autre.
« Vous me parlez de droits de l’homme ? Les millions de personnes affamées, assoiffées, gelées, ces malades morts faute d’avoir été pris en charge, ces gens innocents, ils n’avaient pas de droits ? À quoi sert ce code de blocage ?
— J’en sais vraiment rien », réaffirma-t-il. Son visage était blême, son front couvert de sueur. Il n’avait pas été entraîné à subir des interrogatoires musclés. Il n’allait pas tarder à lâcher le morceau. Le fonctionnaire se demanda jusqu’où il pouvait aller pour lui arracher tout ce qu’il savait.
Mais si ce type n’était réellement au courant de rien ?
« La bonne nouvelle, entama Volker Bruhns, secrétaire d’État au ministère des Finances, c’est que la plupart des banques ont rouvert. L’approvisionnement de la population en argent est assuré. Mais, comme vous pouvez vous en douter, il y a de moins bonnes nouvelles. Afin d’éviter un retrait massif aux conséquences néfastes, il est provisoirement limité à cent cinquante euros par personne et par jour. Les bourses européennes et américaines restent fermées jusqu’au milieu de la semaine prochaine. Techniquement, elles pourraient rouvrir, mais les marchés doivent d’abord respirer et digérer tout ça avant de pouvoir de nouveau fonctionner. Au dernier jour d’ouverture, vendredi dernier, les plus importants indices européens et américains ont perdu environ soixante-dix pour cent. Certaines entreprises allemandes qui pesaient encore des dizaines de milliards voilà deux semaines, eh bien ! le premier super riche venu pourrait se la payer en petites coupures. L’euro s’est effondré, bien que la Banque centrale ait inondé les marchés. C’est naturellement une catastrophe du point de vue de l’importation indispensable de pétrole et de gaz, qui ont augmenté astronomiquement selon ces mécanismes, avec la probabilité que notre approvisionnement soit coupé, parce que nous ne pouvons plus payer. Heureusement, si nous sommes cyniques, le dollar a suivi également cette semaine, après l’attaque contre les États-Unis. Ça réduit un peu les coûts de l’import, dans la mesure où les transactions de pétrole et de gaz s’effectuent en dollars. Ajoutons tout de même que nos réserves stratégiques suffisent encore pour les prochains mois et que l’augmentation des prix ne sera effective que plus tard, dans la mesure où ils ont été définis par des contrats à longue échéance. »
Il reprit son souffle et continua sans presque marquer d’arrêt : « L’évolution des marchés de valeurs et de matières premières n’est pas prévisible. Peut-être, après la fin du black-out, y aura-t-il des réactions positives. D’autre part, les marchés n’ont pu réagir à la dégradation de la situation des semaines passées. Les putschs militaires au Portugal, en Espagne et en Grèce, par exemple, ne resteront pas sans conséquences. Le prix des obligations, y compris des obligations allemandes, est loin au-dessous de celui des grecques, des irlandaises, des italiennes ou des espagnoles à la pire période de la crise financière. De facto, il nous est impossible de nous financer pour l’instant grâce au marché financier. Ça signifie que l’Allemagne ne pourra plus, d’ici quelques mois seulement, honorer ses crédits ni payer ses fonctionnaires et ses retraités. De nombreux États européens ont été confrontés à ce problème par le passé. Les marchés financiers internationaux se trouveront alors au bord de l’effondrement, en comparaison duquel toute la crise économique que nous avons traversée ne sera rien. Il appartient maintenant aux politiques d’éviter le pire. Les scénarios possibles — il regarda sa montre — doivent être présentés et discutés dans quatre heures lors d’une visioconférence avec les chefs de gouvernement des États du G20, des représentants de la Banque centrale européenne, de la Réserve fédérale et du Fonds monétaire international. »
Le trajet en train entre Orléans et Paris dura une éternité.
Ils atteignirent la capitale dans l’après-midi. Entourés de plusieurs dizaines d’autres voyageurs, les Bollard attendaient à la station de taxis, tandis que Doreuil retournait dans le hall de la gare afin de trouver quelqu’un susceptible de leur venir en aide. Même les guichets étaient ouverts. Mais tant de gens s’y pressaient qu’elle renonça et rejoignit les autres. Lorsqu’une voiture apparut, une bousculade éclata. Deux autres véhicules arrivèrent. Ils s’arrêtèrent alors qu’ils n’avaient pas de lumineux, l’un d’entre eux directement devant Vincent Bollard. Le chauffeur abaissa la vitre et leur demanda leur destination.
Annette lui donna l’adresse.
« Cent cinquante euros, demanda l’homme.
— C’est… », voulut-elle dire, avant de se raviser. En temps normal, le tarif habituel pour cette course était d’une trentaine d’euros.
« Entendu, lâcha-t-elle d’un ton sec.
— Montez.
— La moitié d’abord, fit l’homme en tendant la main.
— Vous venez d’où ? demanda l’homme avec curiosité tout en mettant les gaz.
— Orléans », répondit abruptement Doreuil. Elle n’avait nulle envie de s’entretenir avec ce voleur.
« Ah ! Bon Dieu, s’exclama-t-il. Je croyais que c’était une zone interdite. Ils l’ont dit aux infos. »
Les rues étaient encore plus sales qu’à Orléans ; il y avait même des cadavres d’animaux à la panse gonflée. Ici aussi roulaient essentiellement des véhicules d’urgence et des blindés. La voiture filait tout de même à 60 km/h. Il rit. « Chez nous, à Paris, c’est pas beaucoup mieux. »
Doreuil le haïssait en raison de ses allusions, mais elle demanda pourtant : « Pourquoi ?
— Parce qu’il y aurait un nuage qui serait venu d’en bas, de la centrale. C’est pas grave, qu’ont dit les officiels. Il haussa les épaules. La pluie d’après a tout rincé. Plus de risque. C’est ce qu’ils disaient, en tout cas. (Il fit un grand mouvement de la main, comme pour se débarrasser de quelque chose.) Pff, toute façon, je préfère les croire. Sinon, je pourrais pas vivre tranquille. »
Elle ne répondit rien. Elle se passa la main dans les cheveux, une sorte de tic, et l’examina à la dérobée.
« Et vous avez besoin de quelque chose, sinon ? demanda l’homme avec insouciance. À manger ? À boire ? Je peux vous trouver quelque chose. Pas évident en ce moment de dénicher quoi que ce soit.
— Non merci », répondit Doreuil, rigide.
Arrivés devant chez elle, elle lui paya la seconde moitié et releva le numéro de la plaque.
Après avoir ouvert la porte de l’appartement, elle soupira. « Enfin ! »
À l’intérieur, l’air était quelque peu rance, mais les pires effluves étaient restés dehors. Elle posa sa valise et alla vers le téléphone. Pas de tonalité. Elle se rendit alors à l’ordinateur, dans le bureau de Bertrand. Les Bollard la suivirent. Depuis que leurs enfants avaient déménagé à La Haye, elle s’était habituée à l’utilisation des moyens de communication modernes. Elle alluma le PC, lança Skype et cliqua sur le nom de sa fille. Quelques secondes plus tard apparut à l’écran le visage légèrement pixelisé de Marie. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle entendit Marie appeler les enfants. « Louise, Paul, venez ! C’est papy et mamy qui téléphonent. » Sa fille se tourna vers la caméra de son ordinateur. « Mon Dieu ! Qu’est-ce que je suis contente de te voir ! Vous allez bien ? »
« François ? François ? T’es encore là ? »
Il entendait la voix de sa femme, via les haut-parleurs de son ordinateur, comme si elle était étouffée. Il regardait l’écran, le visage mince et blême de son épouse s’estompait. Il ravala ses larmes.
« Il… sa voix fit défaut à Marie. Il doit être exhumé. Pour être enterré à Paris. »
C’est la deuxième fois qu’elle le disait. Ça l’accablait presque autant que l’annonce du décès lui-même.
« Je… je suis désolé, fit Bollard, la voix voilée. Je dois raccrocher maintenant. Faites attention à vous. Nous nous voyons rapidement. Je vous aime. »
Quelques secondes, il resta assis sans bouger. Il pensait à ses enfants, à Marie. Il devait rentrer chez lui. C’est lui qui avait envoyé ses beaux-parents là-bas. Où il pensait qu’ils seraient en sécurité. Dans les collines idylliques des bords de Loire. Un instant il se revit, petit garçon, en train de chasser un papillon dans un champ devant le château de Chambord. Il ne pourrait jamais plus retourner sur les lieux de son enfance. Pas plus que Louise et Paul, qui aimaient tant y gambader.
Il se leva d’un coup, fila vers les cellules d’interrogatoire, entra en trombe dans la première. Deux fonctionnaires américains cuisinaient un terroriste grec. Sa chemise était trempée de sueur, sous les bras et au col. Ses lèvres tremblaient.
Sans même prêter attention aux Américains, le Français attrapa l’homme par le col et l’arracha à sa chaise.
« Mon beau-père est mort il y a quelques jours à côté de Saint-Laurent. Infarctus. Personne n’a pu appeler les secours. Saint-Laurent, vous savez ce qui s’est passé ? » murmura Bollard d’une voix rauque.
Le Grec le regardait les yeux exorbités, sans oser le moindre mouvement. Bien entendu, il savait.
« Mes parents, poursuivit Bollard en haletant, ont dû quitter la maison dans laquelle ma famille vivait depuis des générations. J’y ai grandi, moi. Mes enfants aimaient cet endroit. Et maintenant, on ne pourra plus jamais y retourner. »
Il appuya les jointures de ses doigts contre la pomme d’Adam de l’homme dont il ressentait toute la peur.
« Tu connais ce sentiment, poursuivit Bollard, ce sentiment, lorsqu’on sait qu’on doit mourir, dans bien des supplices, et que personne ne viendra vous aider, hein ? »
Il sentit que le Grec menaçait de s’effondrer, il affermit son étreinte. Les yeux du terroriste se mirent à briller, à s’emplir de larmes. Il réalisa à son regard qu’il avait compris à quel point il était sérieux.
« Ces codes de blocage, demanda Bollard, d’une voix plus sourde encore, plus rauque, qui doivent être envoyés toutes les quarante-huit heures. C’est pour quoi ? Qu’est-ce qu’on peut empêcher avec ça ? Combien de temps il nous reste, hein ? Parle, putain de connard ! »
L’homme tremblait comme une feuille, les larmes roulaient sur ses joues rebondies.
« Je… je… je ne sais pas, pleurnicha-t-il. Je n’en sais vraiment rien… »
Il se hâta vers la dame de la réception, avec tant de précipitation que la jeune femme ne se tourna même pas dans sa direction, se contentant de poser symboliquement une main sur la banque d’accueil, tandis que son corps continuait de tourner. « Dans quelle chambre puis-je trouver Piero Manzano ? » demanda-t-il. Elle portait une sorte d’uniforme bleu avec un foulard, à la manière d’une hôtesse. Afin de souligner son empressement, il jeta un coup d’œil à sa montre. Elle regarda dans son ordinateur avec zèle. C’était si simple lorsqu’on avait l’air sûr de soi.
« Chambre 512.
— Merci. »
« Il y en a toujours quelques-uns, constata Manzano.
— De quoi ? voulut savoir Shannon qui filmait en permanence.
— Des logs relativement réguliers à des IP qui restent inchangées. »
Manzano désigna certaines des adresses réseau. Shannon et Angström se penchèrent par-dessus ses épaules, Bondoni approcha sa chaise pour mieux voir.
« Celle-là, celle-là et celle-là, nous les connaissons. Elles appartiennent à leur quartier général de Mexico. »
Il appela Christopoulos via le chat vidéo. Quelques secondes plus tard, il était en ligne.
« J’ai une liste d’adresses IP, fit Manzano. J’ai besoin aussi vite que possible d’un recoupement avec celles dont nous connaissons déjà les attributions.
— Je vois ce que je peux faire. »
Une bénédiction, pensa l’Italien, qu’Internet fonctionne de nouveau sans anicroches. Tant qu’il y aura du courant…
« Si c’était moi, je n’enverrais pas systématiquement le code de blocage au dernier moment, pensa-t-il à voix haute. Pour ne pas oublier.
— En outre, compléta Shannon, il faut que plusieurs personnes soient en mesure de le faire, au cas où l’une serait empêchée.
— Si nous avions été dans leur QG, réfléchit Angström à voix haute, et si nous avions été en charge d’envoyer ce code, qu’est-ce qu’on aurait fait ?
— Je l’aurais envoyé une fois par jour, à heure fixe, fit Shannon. C’est la manière la plus sûre.
— Et pourquoi donc ce blocage ? questionna Bondoni. Si une autre coupure intervient, où est le problème ? C’est ce que ces salopards voulaient, après tout.
— Pour ne pas gaspiller inutilement la poudre, répondit Manzano. Ce blocage empêche les bombes à retardement de se déclencher dans les systèmes électriques. Mais aussi longtemps qu’il n’y avait plus de courant, il n’était pas nécessaire de les activer. Elles ont été pensées justement pour cette situation : les réseaux ont été reconnectés et les terroristes déconnectés. Si les bombes déclenchaient des codes malveillants maintenant, tout repartirait à zéro. »
La fenêtre du chat signala un appel. Christopoulos.
« Oui ?
— Je vous ai envoyé la liste des adresses IP. Les adresses connues sont surlignées.
— Merci. »
L’Italien téléchargea le document. Plus de la moitié des lignes étaient en jaune.
« Bien. Ça réduit notre choix. Comparons-les résultats de notre dernière recherche… »
Il actualisa la liste de sa base de données.
« C’est encore beaucoup trop. »
Il rappela le Grec.
« Je vous envoie une liste de logs, fit-il. Regardez le plus vite possible quelles données sont adressées à quelles IP. On cherche une commande de blocage.
— Nous sommes absolument surchargés, répondit l’autre. Je vous envoie l’accès aux données. Vous pourrez chercher par vous-même.
— Mais ça va prendre beaucoup trop de temps !
— Désolé, on a vraiment trop à faire.
— Envoyez-moi ça », grogna Manzano. Un mail arriva sitôt après. Il se connecta à la base où les enquêteurs avaient enregistré toutes les données des serveurs et des ordinateurs trouvés sur les deux sites d’Istanbul et de Mexico afin de pouvoir les analyser.
Il vérifia les fichiers envoyés à la première adresse, correspondant aux horaires de la liste d’adresses IP. Pour l’instant, il ne contrôlait qu’un fichier par IP. Grande était la probabilité qu’il y ait une IP dédiée au mécanisme d’activation de la bombe à retardement. C’est en tout cas ce qu’il aurait fait.
On frappa.
« J’y vais », annonça Angström.
C’est fastidieux, songea Manzano. Il devait systématiquement relever un horaire et un ordinateur sur la liste des IP, puis chercher les données correspondantes dans les fichiers de sauvegarde. Et dangereux, de surcroît. S’il avait raison, chaque minute comptait.
« Service de chambre », dit-on à la porte.
Il trouva à la septième tentative.
« Ça pourrait être ça. » Il regarda l’heure à laquelle le dernier ordre de blocage avait été envoyé.
Ça remontait à quarante-sept heures et vingt-cinq minutes.
« Des chiffres et des lettres, grommela Bondoni. Qui peut bien lire ça…
— Lui, il le peut », résonna une voix en anglais dans son dos.
Manzano se retourna. Angström se trouvait dans l’encadrement de la porte, la lame d’un couteau brillait contre sa gorge. Derrière sa tête, les cheveux bruns et bouclés d’un homme. Malgré la moustache, Manzano reconnut immédiatement ce visage. Il avait suffisamment eu l’occasion de le voir au cours des jours derniers, dans les bureaux de Bollard.
Jorge Pucao poussa Angström devant lui, en direction de Manzano. Le regard de la jeune femme était chaviré par la panique. L’Italien se raidit.
« Lauren Shannon, allez me chercher les cordons des rideaux et ligotez vos amis. »
Elle s’exécuta, les doigts tremblants. Après avoir arrachés les cordons, elle lia les mains de Bondoni dans son dos.
« Vous pourriez encore nous rejoindre, fit Pucao à Manzano.
— Vous n’existez même plus », rétorqua l’Italien.
Le terroriste eut un rire de compassion. « Ah ! Ah ! Bien sûr que si. Nous sommes des milliards. Des gens qui en ont ras le bol de la manière dont la civilisation occidentale et le capitalisme prédateur les réduisent en esclavage et les exploitent. Ceux qui n’en peuvent plus d’être écrasés, trompés et pillés par un petit groupe de criminels politiques, banquiers et chefs d’entreprise. Ceux qui ne supportent plus d’être parqués dans des rangées de lotissements, des clapiers, des bureaux-usines. Et toi, toi, Piero, tu fais partie de ces gens qui en ont jusque-là. » Il tenait le couteau sous le nez de l’Italien. Sa voix perdit de sa superbe, prit un accent plus sympathique. « Tu es des nôtres. Et tu le sais bien. À moins que tu n’aies oublié l’époque où tu manifestais contre les politiciens corrompus en Italie ? Où tu te battais contre la mondialisation au sommet de Gênes ? Peut-être as-tu vieilli. Peut-être as-tu perdu tes illusions. Mais ne me dis pas que tes rêves se sont envolés.
— Dans mes rêves, jamais ne meurent de faim, de soif, de manque de soins, des centaines de milliers de gens. »
— Dans tes rêves, peut-être pas, mais c’est ce qui se passe dans la réalité ! Depuis des décennies, tous les jours dans le monde entier. C’est contre ça que tu es descendu dans la rue à Gênes ! C’est contre ça que tu t’indignes aujourd’hui encore ! Mais seulement en compagnie d’anciens combattants, autour d’un verre de vin. »
Il jaugea Manzano avant de poursuivre : « Je me trompe ? »
L’Italien devait bien admettre que son adversaire avait touché la corde sensible. Mais ce n’était pas le moment. Il fallait envoyer l’ordre de blocage.
« Et même si mes rêves étaient identiques aux tiens, ce n’est pas le cas de mes méthodes pour les réaliser.
— C’est bien pour ça que rien n’a changé jusqu’à ce jour, répondit l’autre avec patience. C’était déjà le cas en 1968. Des manifestations, une commune, des pavés qu’on jetait — et aujourd’hui ? Des directeurs de banque, des avocats, des médecins, des lobbyistes dans l’industrie, tout ça pour payer leur villa. Et qu’est-ce qu’ils ont provoqué ? Les riches deviennent plus riches, les pauvres plus pauvres. La jeunesse actuelle est aussi conservatrice, apolitique et lâche que ses arrière-grands-parents. On détruit l’environnement comme jamais. Dois-je continuer ? »
Il examina les liens que Shannon avait noués autour des poignets de l’Italien, pendant qu’il parlait. Puis il reprit : « Quand et comment de véritables changements ont-ils eu lieu ? Quand des sociétés ont-elles été renversées et de nouveaux systèmes mis en place ? Quand les démocraties européennes en ont-elles fini avec les privilèges puis, plus tard, avec le fascisme ? Quand les États-Unis ont-ils renoncé à la ségrégation ? Toujours après de grandes catastrophes. La masse a besoin de faire l’expérience d’une menace existentielle. Ce n’est qu’une fois qu’elle n’a plus rien d’autre à perdre que sa vie qu’elle est prête à se battre pour une existence meilleure.
— What the fuck ! Des foutaises, tout ça ! s’emporta Shannon. Et l’effondrement du communisme en Europe, alors ? La transition de régimes militaires en démocraties en Amérique latine ? Et le Printemps arabe, hein ? On n’a pas eu besoin de guerre mondiale pour tout ça !
— On la ferme et on continue à m’obéir, ordonna l’homme en agitant le couteau dans sa direction. L’effondrement du communisme est le fruit d’une guerre de plusieurs décennies. La guerre froide, ça vous dit quelque chose ? Ah ! Faut dire que vous étiez encore une morveuse.
— Et vous, vous étiez un vieux sage, peut-être ? » rétorqua la journaliste. D’un coup d’œil, Manzano tenta de la calmer.
Mais la discussion semblait plaire à Pucao, peut-être appréciait-il d’avoir un auditoire. « Vous n’avez aucune idée de ce qu’est une guerre, pontifia-t-il. En Amérique latine, les États-Unis et l’Europe ont mené de brutales campagnes, avec leurs régimes d’hommes de paille, provoquant des centaines de milliers de victimes. Ensuite, ce furent le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, instruments des États établis pour empêcher un développement trop rapide des pays nouvellement industrialisés. Idem pour les pays arabes. Raison pour laquelle les peuples ont commencé à se soulever au bout d’un moment. Il n’y a qu’en Europe et aux États-Unis que les souffrances ne sont pas assez grandes pour provoquer des soulèvements, pour changer le cours des choses. Maintenant, les souffrances, elles sont là. Il faut juste que nous ne nous arrêtions pas si tôt. Nous devons continuer, puis tout changera. »
Pucao vérifia si Angström était fermement ligotée.
« Vous entendez ce que vous dites, au moins ? demanda la Suédoise. On a l’impression d’entendre ces types que vous voulez combattre. Des conneries, ces histoires du sacrifice pour aller au Paradis, de purification par le feu, de mesures douloureuses, avant que tout ne soit meilleur… »
Il les força à s’asseoir sur le canapé.
« Apportez également une corde pour vous, exigea Pucao.
— Dehors, il y a des gens qui meurent !
— C’est terrible, horrible, mais inévitable. C’est comme un avion détourné que vous devez abattre pour éviter le pire. Il faut en tuer quelques-uns pour en sauver beaucoup.
— Son of a bitch ! s’écria la journaliste. Vous n’êtes pas celui qui prend la décision d’abattre l’avion, mais le terroriste qui le détourne.
— Il est fou », murmura Angström à Manzano.
Pucao noua la cordelette autour des poignets de Shannon et la poussa vers les autres. « Espérons que je n’aie pas besoin de vous bâillonner ! Un cri encore, et je vous bute tous. »
Soyez raisonnable, voulut lui dire Manzano, mais il savait à quel point il était inutile de faire appel à la raison chez un tel individu.
« Pas de souci, répondit Shannon, non sans une pointe d’insolence, j’ai assez parlé avec vous. »
L’autre ne tint pas compte de la remarque, prit place devant l’ordinateur et examina les fichiers. Manzano se demandait fébrilement ce qu’il pouvait bien avoir l’intention de faire.
« Bâtard, siffla le terroriste en se tournant brusquement vers ses prisonniers. T’as rien compris, ou quoi ? Rien du tout ? Même après que la police t’a tiré dessus. »
Manzano sentit monter la colère, mais il savait bien que c’était le mauvais moment pour perdre le contrôle de lui-même.
« Vous êtes bien informés, répondit-il, s’efforçant de paraître calme.
— On l’a tout le temps été, depuis très longtemps, précisa-t-il… Un court instant, il regarda dans le vide. Comment nous as-tu trouvés ? » demanda-t-il enfin.
L’Italien envisagea rapidement de lui dire la vérité. L’homme qui lui faisait face, à l’instar de tous les grands malades, était un incorrigible Narcisse. La moindre critique pourrait le rendre imprévisible.
« C’est vous qui avez placé les mails dans mon ordinateur ?
— C’est moi qui les ai écrits. C’est un autre qui les a mis.
— Bien écrits. La police est tombée dans le panneau. Mais le mec qui les a introduits dans mon ordinateur depuis votre plateforme centrale de communication, ce mec, vous devriez le virer. »
Pucao maugréa quelque chose d’incompréhensible en espagnol. Ça avait l’air d’un juron.
« Et, tant que vous y êtes, tous ceux qui étaient responsables de la sécurité, continua l’Italien. Pas évident d’embaucher des types compétents, hein ?
— Arrête, s’énerva l’autre, en effectuant un grand geste de la main. Tu crois que je ne remarque pas ton petit jeu ? Que tu essayes de me faire de la lèche ?
— On peut aussi vous insulter, intervint Shannon, avec froideur. Je préfère d’ailleurs. Sale taré ! »
Pucao sourit.
« Cette discussion m’ennuie. Dites-vous au revoir. Je suis désolé que vous ayez été là. Je n’étais venu que pour Piero. Tu sais que t’as été un sacré emmerdeur ?
— On me l’a dit souvent, ces derniers temps. »
Pucao s’approcha du canapé par-derrière, le couteau dans la main, et attrapa Angström par les cheveux.
Manzano bondit. Il y eut une seconde d’effroi, Pucao ne bougea pas, surpris par la manœuvre, puis, tous, ils se levèrent en même temps. « Tous ensemble ! » hurla l’Italien, se précipitant tête baissée contre l’abdomen du terroriste. Il trébucha et tomba, avant de se relever, l’air désorienté. Bondoni, vif comme l’éclair, lui asséna alors un violent coup de pied dans le genou ; l’autre perdit l’équilibre, et, Manzano, qui était parvenu, malgré ses mains liées, à monter sur le dossier du canapé, se jeta sur lui, de toutes ses forces. Les deux hommes heurtèrent violemment le mur. L’Italien ressentit une douleur fulgurante à la poitrine. Shannon, de son pied, frappa le terroriste à l’entrejambe. Il se courba en deux de douleur laissant apparaître la lame ensanglantée de son couteau et Shannon, de nouveau, frappa de toute sa colère. Manzano, qui peinait à respirer, parvint à se jeter contre le terroriste, dans un dernier effort ; tous deux roulèrent sur le sol. Il vit alors la chaussure d’Angström venir durement frapper le visage de leur agresseur et le sang gicler de ses lèvres. L’Italien se redressa pour s’agenouiller et se laisser retomber sur le terroriste avant que, de nouveau, enragée, Angström lui assénât une volée de coups de pied au visage. La chemise de Pucao était imbibée de sang.
« Le couteau, haleta Manzano. Où est le couteau ? » Ses sens se troublaient. Nulle trace de la lame dans la main du terroriste.
« Ici ! » fit Bondoni, qui le tenait de ses mains liées et s’attaquait déjà aux entraves de Shannon.
Manzano continuait de peser de tout son poids sur Pucao, rejoint rapidement par l’Américaine qui lui écrasa le visage du pied. Elle coupa les liens de Bondoni, d’Angström puis de l’Italien. Ils ligotèrent alors leur agresseur. Un filet de sang s’échappait de sa bouche, son visage était tuméfié, ses cils tremblaient et il peinait à respirer. Il ouvrit les yeux.
« Beaucoup trop d’erreurs », soupira Manzano en se tenant le côté gauche de la poitrine. Il avait dû se casser une côte. « C’est con pour quelqu’un qui se croyait infaillible. »
Il alla vers l’ordinateur. Un voile noir troubla sa vision, il trébucha, parvint à se redresser.
Plus que dix minutes. Où était cet ordre ? Ici. Envoyer. Espérons qu’il s’agit du bon code. D’où peut bien venir tout ce sang sur le clavier ? Espérons qu’il a tout fait comme il faut. L’écran s’estompa sous ses yeux. Fenêtre de chat vidéo. Christopoulos.
« Oui ?
— Je vous ai envoyé une adresse IP et un code de blocage. Je crois que c’est ce que je cherchais, dit-il en peinant à respirer.
— Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ? » s’inquiéta le Grec.
Manzano éluda la question et dit simplement : « Regardez-moi ça. Vite. Maintenant. » Sa tête tomba presque sur le bureau. Il se redressa, râlant d’une voix rauque : « Plus que neuf minutes.
« Quoi ?
— Faites ce que je vous dis.
— Piero ! » s’écria Angström. Elle bondit vers lui, suivie de Shannon. Angström palpa sa poitrine, pour découvrir une plaie béante sous sa chemise. Elle la comprima de la main.
Manzano sombra dans les affres de la douleur, glissa de sa chaise, inerte, rattrapé in extremis par Shannon. La Suédoise était penchée au-dessus de lui, il lisait de la panique dans son regard. Il eut l’impression d’entendre son nom au loin, encore et encore, de plus en plus faiblement — il n’aspirait qu’à dormir, dormir tout son saoul. Ses paupières retombèrent.
Christopoulos a-t-il réussi ? pensa-t-il. Froid. Sommeil.