En nage, Shannon s’éveilla d’un cauchemar. Elle recouvra ses sens en respirant difficilement. Elle était dans cette chambre d’hôtel. Les murs brillaient de bleu et d’orange comme dans une discothèque. À ses côtés, une personne agitée bougeait dans le lit. L’Italien, bien sûr. Elle se leva, gagna la fenêtre et écarta un peu les rideaux.
Plus bas dans la rue brûlait une maison. Les flammes sortaient des fenêtres, du toit. Une fumée épaisse montait dans le ciel nocturne. Plusieurs véhicules de pompiers se trouvaient en travers de la route, deux échelles étaient déployées, d’où l’eau arrosait l’enfer. Les soldats du feu couraient en tous sens, évacuant les habitations voisines. Des gens en pyjama, couvertures sur les épaules. Shannon prit sa caméra sur le bureau et commença à filmer.
« Sans aucun doute, quelqu’un qui aura voulu chauffer son salon avec un feu de camp », entendit-elle derrière elle. Elle sursauta. Elle n’avait pas remarqué que Manzano s’était levé.
« Nous avons beau jeu, dans notre chambre d’hôtel chauffée, répondit-elle. Le quatrième jour sans courant ni chauffage commence. Les gens sont désespérés… »
Elle fit un zoom. À une fenêtre du quatrième étage, d’où s’échappait une épaisse fumée, elle aperçut un mouvement.
« Mon Dieu… »
Une ombre faisait des signes, agrippa l’encadrement de la fenêtre, sortit sur le rebord. Une femme dans un pyjama encrassé par la suie, les cheveux en bataille sur le visage. Dans l’ouverture sombre apparut quelqu’un d’autre. Plus petit.
« Il y a encore quelqu’un, balbutia-t-elle sans bouger la caméra. Un enfant… »
La femme avait pris son enfant sur un bras ; debout sur le rebord, se retenant à l’encadrement de sa main libre, elle se penchait autant que possible avec le petit pour échapper aux fumées toxiques.
« Ils ne peuvent les atteindre avec l’échelle », chuchota Manzano.
Des flammes sortirent de la fenêtre. La femme lâcha prise, chancela, perdit l’équilibre.
Annette Doreuil ouvrit les yeux et regarda dans l’obscurité. L’odeur de la chambre avait changé. Il lui revint que l’endroit où elle se réveillait était l’une des chambres d’hôtes des Bollard. En hiver, ils n’avaient pas de clients. Hormis eux, les Doreuil, les parents de la belle-fille des Bollard.
La situation insupportable due à la coupure de courant, les mises en garde énigmatiques de leur fils, le départ précipité de Paris avaient rendu agitée leur première nuit à la campagne. Puis, hier soir, les informations. Ce n’était même plus la peine de songer à dormir. Grâce à son vieux téléphone fixe, Bollard avait essayé d’appeler son fils, en vain. Paniqués, ils avaient discuté des heures durant du sens de ces informations, jusqu’à ce que la fatigue les emporte. Annette Doreuil n’avait cessé de bouger durant son sommeil, tandis que lui parvenait la respiration régulière et profonde de son époux. Comme maintenant, entrecoupée parfois de petits et courts ronflements auxquels elle s’était habituée et qui ne la dérangeaient plus depuis des lustres.
Cependant, un autre son résonnait à ses oreilles. Comme une voix traînante. Très loin. Elle tendit l’oreille. Le chant monotone, dont elle ne comprenait aucun mot, se fit plus fort, sembla se rapprocher. Puis le silence.
Quelques secondes plus tard, c’était de nouveau là. Plus fort, encore une fois, tout aussi incompréhensible. Elle se redressa et secoua son mari par l’épaule.
« Bertrand, réveille-toi ! Entends-tu ? »
Tiré sans ménagement de son sommeil, il grogna : « Qu’est-ce qu’il y a ?
— Là, écoute donc ! Dehors, on dit quelque chose. Au milieu de la nuit ! »
Les draps bruissèrent, son mari se redressait à son tour.
« Que se passe-t-il ? Il est quelle heure ?
— Quatre heures tout juste passé. Qu’est-ce qu’ils disent ? »
De nouveau, son époux grommela et passa sa main sur son visage.
Ils écoutèrent pendant un instant.
« Je ne comprends pas un traître mot », bougonna finalement Bertrand Doreuil. Sa femme entendit ses pas sur le sol, puis le couinement des fenêtres et des volets.
« …et attendez de plus amples informations », fit fortement la voix traînante.
Après une courte pause, on l’entendit de nouveau. Elle semblait s’éloigner.
« Restez chez vous et gardez vos fenêtres fermées. » La voix saccadée était toujours difficilement audible mais Annette Doreuil pouvait en comprendre le contenu. « Il n’y a aucun danger ni aucune raison d’être inquiets. Allumez une radio et attendez de plus amples informations. »
Son époux se retourna.
« Vient-il de dire…
— … que nous devons garder les fenêtres fermées.
— Et pourquoi ?
— Fais-le. »
Il s’exécuta.
Annette Doreuil, qui s’était levée, passa sa robe de chambre. Munie de la lampe de poche qu’elle gardait sur la table de nuit pour parer à toute éventualité, elle éclaira le passage qui menait hors de la chambre. Son époux la suivait. Dans le couloir, ils tombèrent sur leur hôte.
« As-tu entendu aussi ? demanda Annette Doreuil.
— Rester chez soi et garder les fenêtres fermées.
— Mais pourquoi ?
— Aucune idée. »
« Passons tout en revue », dit Bollard. Il se tenait devant le grand mur de contrôle de la situation room improvisée.
« Commençons par l’Italie. Nous avons enquêté sur les locataires de chaque appartement où le code a été introduit dans les compteurs, puis d’où il s’est diffusé. »
Il désignait toute une série d’images d’appartements et de gens.
« On a accordé une attention toute particulière à ceux des derniers mois et années. Tous sont irréprochables et inconnus des services, si l’on met de côté un peu de fraude fiscale, ce qui ne compte pas en Italie pour un vrai crime. Quant aux soi-disant employés de la compagnie d’électricité, aucune trace jusqu’à présent. »
Il montra la photo d’un compteur électrique italien moderne.
« Entre-temps, nous en avons appris davantage sur ce qui s’était passé en Italie. Les techniciens d’Enel, la société nationale italienne d’électricité, ont examiné les protocoles d’accès à Internet de leur pare-feu et trouvé que, depuis presque dix-huit mois, des accès suspects avaient eu lieu sur les systèmes internes et les banques de données de l’entreprise. Les adresses IP des intrus proviennent d’Ukraine, de Malte et d’Afrique du Sud. De cette manière, ils sont probablement arrivés aux données d’accès des compteurs. En outre, les routeurs ont été reconfigurés de telle façon que les codes puissent se diffuser sur tout le réseau. L’attaque elle-même, comme nous le savons déjà, a eu lieu en plusieurs vagues.
— Il y a une chose que je ne comprends pas, dit une collègue. Comment les assaillants peuvent-ils obtenir toutes les informations pour entrer dans le réseau d’Enel et manipuler les compteurs ?
— Pour des pros, c’est possible. Depuis des années, des inconnus s’introduisent dans tous les réseaux des infrastructures critiques. Certains pensent que ce sont des hackers, d’autres assurent que des États se cachent derrière tout ça, chinois, russe, même iranien ou nord-coréen. Et pour s’introduire dans les réseaux internes des compagnies d’électricité, il existe les possibilités les plus diverses. Depuis les sites Internet spécialement développés, à la visite desquels on attrape un cheval de Troie ou un ver, les clefs USB abandonnées trouvées par un collaborateur de l’entreprise, jusqu’aux mails les plus raffinés. Les faiblesses sont toujours humaines. Ce n’est pas pour rien que depuis longtemps les administrations et les entreprises interdisent l’utilisation de tels supports de données ou qu’elles n’autorisent la consultation que d’un nombre de sites restreint. Malheureusement, les hommes sont ce qu’ils sont et ils ne s’en tiennent pas toujours à ce qu’on leur préconise. Par ailleurs, des systèmes techniques d’une telle complexité doivent être séparés les uns des autres, y compris matériellement. Ils ne le sont pas entièrement dans bien des cas, parce que c’est difficilement faisable. C’est ainsi qu’ils récupèrent les données internes. Et en ce qui concerne les compteurs, c’est encore plus simple : on les trouve dans tous les foyers, et on peut en acheter des usagés sur eBay. On doit seulement les démonter, et on apprend alors bien des choses.
Par ailleurs, on trouve sur Internet des tonnes de littérature et de témoignages concernant ces appareils, émanant, entre autres, des fabricants eux-mêmes. Si l’on se penche dessus avec suffisamment de minutie, on trouve bien rapidement à quel point ces petits boîtiers se prêtent à une telle action. Ils peuvent même transmettre par ondes des données aux autres.
— Mais un tel compteur n’acceptera pas les premières données venues de compteurs étrangers. Ils doivent certainement exiger une forme quelconque d’authentification ?
— Ils le font, mais les pirates l’ont probablement mise hors service en infiltrant les réseaux internes et les banques de données d’Enel. Pour peu qu’ils aient eu un soupçon de chance, ils ont même pu les trouver sur Internet. On est sans cesse étonné par ce qu’on peut y dénicher, pourvu qu’on sache comment et où chercher. S’ils ont l’authentification, tout le reste est un jeu d’enfant. Et nous avons tout lieu de penser que la sécurité des données italiennes était faible. Les assaillants ont eu beau jeu de leurrer les procédures d’authentification pour entrer le code de commande idoine.
— Et toute l’Europe est censée être équipée de tels systèmes dans les années à venir ?
— Oui… » fit Bollard pour seule réponse. Il se consacra à une autre série de photos. « Nous voici en Suède. Sur le principe, les assaillants ont eu recours à la même méthode. Là aussi trois foyers ont été utilisés pour propager l’infection. Là aussi les habitants, y compris à la suite de recherches plus intensives encore, se sont révélés être irréprochables et hors de tout soupçon. Comme en Italie, les codes ont probablement été entrés dans les compteurs par ces hommes qui se faisaient passer pour des employés des compagnies d’électricité et dont nous n’avons pour l’heure que d’imprécises descriptions. »
Il se posta devant la carte de l’Europe au centre du mur.
« En plus des attaques sur les systèmes IT, on a reçu depuis peu des informations concernant des incendies criminels dans des postes électriques et des explosions sur des pylônes. Quoi qu’il en soit, on n’a pu déceler aucun caractère systématique derrière cette deuxième forme d’attaque. Raison pour laquelle il sera difficile de mettre la main sur les saboteurs. »
Bollard termina son exposé, remercia l’assemblée et se hâta de regagner son bureau. Il regarda sur son ordinateur s’il n’avait pas reçu de nouvelles fraîches concernant Saint-Laurent. Depuis ce matin, l’accident avait été classé au niveau 3 de l’échelle INES par l’Autorité de sûreté nucléaire française. Les populations dans un rayon de vingt kilomètres avaient été confinées. Pour la énième fois, il composa le numéro de ses parents. Aucune tonalité.
Shannon dut passer sur la voie opposée afin de contourner la foule de gens massée devant le bâtiment. Elle ne réalisa qu’alors que la marée humaine ne voulait pas entrer dans un supermarché, mais dans une agence bancaire. Deux minutes plus tard, elle était au milieu d’eux.
« Il me reste soixante-dix euros dans mon porte-monnaie, lui expliqua un homme rondouillet, face à la caméra. Tout ce qu’on peut encore acheter, il faut le payer en liquide. Et qui sait combien de temps ça va encore durer ? Je voulais prendre suffisamment d’argent. Puis voilà ! Énervé, il montra les gens derrière lui. S’ils n’ont déjà plus d’argent, comment ça va être dans les prochains jours, hein ? Demain, je serai de nouveau ici. Dès l’aube.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Shannon. La banque n’a plus d’argent ?
— Plus pour aujourd’hui. C’est ce qu’ils affirment. Il y a trop de gens qui sont déjà venus en récupérer. L’argent liquide sera livré demain seulement. Nous avons tous attendu pour des prunes. »
Shannon filma quelques-unes des personnes rassemblées, femmes et hommes, qui tambourinaient furieusement contre les vitres de la banque, avant de renoncer et de les laisser. Elle se glissa jusqu’à l’écriteau manuscrit sur la porte.
Gesloten vanwege een technische storing. Vanaf morgen kunt u weer geld opnemen. We vragen uw begrip voor het feit dat het maximale bedrag dat u per persoon kunt opnemen EUR 250 is.
Closed due to technical disruption. You can get money as of tomorrow. We ask you kindly for your understanding that the maximum amount for withdrawal will be 250 € per person.
La banque était donc fermée. Il y aurait de nouveau de l’argent demain, à hauteur de deux cent cinquante euros par personne. Elle vit, au niveau des guichets, un groupe d’employés en pleine discussion. Elle frappa à plusieurs reprises jusqu’à ce que l’un d’eux se retourne. Il agita la tête. Lorsque Shannon lui montra la caméra, il tourna le dos.
« Il me faut des résultats, annonça Blanchard, fatigué. Le président de la République, le ministre de l’Intérieur et tous les autres veulent notre tête. Heureusement qu’ils n’ont aucune alternative. » Gêné, il pensa comment, voilà encore quelques jours, il avait menacé de faire tomber des têtes. C’était maintenant la sienne qui était sur l’échafaud. Depuis deux jours, tout le département informatique et une vingtaine de consultants extérieurs travaillaient sans relâche. Quelques minutes auparavant, Proctet l’avait appelé en visioconférence.
« Nous avons des résultats, dit le jeune homme. Mais rien de plaisant. »
Blanchard ferma les yeux un instant. Il vit la lame lui trancher la gorge. Qu’importe, maintenant.
« Nous avons trouvé des parties du logiciel malveillant qui a tout déclenché. Ça fait plus de dix-huit mois qu’il se trouve dans notre système. Cette attaque est planifiée depuis belle lurette. Ça signifie que toutes les sauvegardes de nos données sont inutilisables, parce que contaminées.
— Alors prenons-en de plus anciennes. »
Proctet secoua la tête. « Pas la peine d’y penser. Un an et demi en temps numérique correspond à un siècle en temps réel. Les sauvegardes de plus de dix-huit mois sont irrémédiablement hors d’usage.
— C’est-à-dire ?
— Nous devons nettoyer tous les ordinateurs.
— Mais il y en a des centaines !
— Quelques dizaines suffiraient pour le début, répondit Proctet. S’il n’y avait pas encore un hic. »
Blanchard se donnait du mal pour ne pas paraître trop sidéré. « Quoi encore ? demanda-t-il le souffle court.
— Les quelques serveurs qui étaient encore en fonction, expliqua Proctet, tentaient de se connecter à des ordinateurs qui…
— Vous voulez dire…
— …que les serveurs aussi sont contaminés. Tout à fait.
— C’est un désastre, grommela Blanchard. Combien de temps pour en venir à bout ?
— Une semaine », fit doucement Proctet. Cependant, tout le monde l’entendit dans la pièce. Blanchard eut l’impression que le jeune homme était devenu plus blême encore en annonçant cela. Il continua : « Au mieux.
— N’y pensez même pas ! cria Blanchard. Vous avez vu le journal de ce matin ? En plein milieu de la France, c’est une catastrophe nucléaire qui menace si les systèmes de refroidissement de la centrale de Saint-Laurent ne sont pas rapidement alimentés en électricité ! Et qui sait si le même scénario ne se joue pas ailleurs ! »
Décontenancé, Bollard scrollait sur la page du fil d’info.
▶
L’exploitant confirme une libération contrôlée de radioactivité
(05 h 26) Électricité de France, l’exploitant de la centrale nucléaire endommagée de Saint-Laurent, confirme le rejet de quantités infimes de vapeurs radioactives dans l’atmosphère afin de faire baisser la pression du réacteur.
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Autorité de sûreté nucléaire : « Aucun dommage subi par l’enveloppe du réacteur »
(06 h 01) L’Autorité de sûreté nucléaire française affirme que l’enveloppe du réacteur 1 de la centrale de Saint-Laurent n’est pas endommagée. Les systèmes de refroidissement du réacteur 2 fonctionnent sans encombre.
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Le réacteur 2 doit assister le réacteur 1
(09 h 33) Selon l’exploitant de la centrale, l’un des trois systèmes redondants de refroidissement d’urgence du réacteur 2 doit être adapté au réacteur 1 aussi vite que possible. Selon les experts, cette solution est aussi dangereuse qu’impossible.
▶ « Les autres centrales ne connaissent aucune avarie », selon le gouvernement
Sans quitter l’écran des yeux, Bollard composa le numéro de ses parents et prit le combiné. Il n’entendit rien d’autre que cette désagréable friture de faible intensité.
« Ah, mon Dieu… », fit Shannon lorsque Manzano entra dans la chambre. Elle était assise sur le rebord du lit, deux caméras à ses côtés, sur la couette, l’une reliée au moyen d’un câble à l’ordinateur qu’elle avait sur les genoux. Mais c’est la télévision qui l’intéressait en cet instant.
« Regarde-moi ça, cria-t-elle. Et ça ! »
À l’écran, une présentatrice parlait depuis le studio de CNN : « … les bourses asiatiques ont été durement touchées par les événements de la veille. L’indice Nikkei a de nouveau plongé de onze pour cent, et le Topix, largement utilisé, de treize pour cent. Shanghai a dégringolé de dix pour cent et le Hang Seng de quinze pour cent.
— Tu t’attendais à quoi ? demanda Manzano. J’espère que tu as bien placé ton argent avant de claironner partout. »
Manzano n’y connaissait pas grand-chose en marchés financiers, mais il était certain que les révélations de Shannon allaient provoquer d’autres effondrements boursiers dans le monde entier. Qui misait à temps sur ces cours en baisse pouvait gagner beaucoup d’argent.
« C’est pas à ça que je pensais, dit-elle. Lis plutôt le bandeau. »
Un texte courait sur le bandeau rouge en bas de l’écran : « Accident majeur dans une centrale nucléaire française. Système de refroidissement hors service. Radioactivité en hausse. Émission spéciale à suivre. »
Manzano remarqua que Shannon se rongeait les ongles.
« … nous sommes maintenant en liaison avec notre correspondant en France, James Turner. James ? »
— Shit ! Shit ! Shit ! jura la jeune femme. Et je n’y suis pas !
— Estime-toi heureuse. »
L’Américain était dans un champ. Loin derrière lui, à l’arrière-plan, Manzano distinguait davantage qu’il ne les voyait les tours de refroidissement d’une centrale.
« D’après une communication officielle, les systèmes de refroidissement de secours du réacteur 1 de la centrale de Saint-Laurent sont en panne. Personne ne peut dire encore depuis combien de temps. Nous sommes à cinq kilomètres de la centrale, sur l’autre rive de la Loire. Nous n’avons pas d’informations précises concernant les dommages au réacteur… »
« Ce connard a fait de moi son esclave pendant des années et il a de nouveau un sujet au top !
— C’est toi qui le lui as dit hier. »
« … des dommages qui pourraient avoir des effets sérieux sur l’environnement. »
« Comment d’ailleurs peut-il être à l’antenne ? interrogea Manzano.
— Probablement grâce à la voiture satellite. »
Au lieu des tours de refroidissement, on voyait maintenant un nuage s’étendre derrière le reporter, comme lors d’une explosion. Même à la télévision, Manzano entendit la sourde détonation.
« Wow ? Qu’est-ce que c’était ? Turner se tourna, le regard en direction du nuage. Il y a eu une explosion ! cria-t-il dans son micro. Il vient d’y avoir une explosion dans la centrale ! »
« À ta place, je prendrais mes jambes à mon coup », murmura l’Italien.
« Une explosion ! »
« Il a rien d’autre à dire ? râla Shannon.
— Faut qu’il foute le camp. »
Pourtant Turner se tourna de nouveau face à la caméra. Derrière lui le nuage montait doucement, devenant de plus en plus transparent.
« T’as vu ça ? Tu l’as ? Bon Dieu ! On pourrait le voir de nouveau ? Les studios ? »
Ils passaient déjà la scène au ralenti, avec un zoom sur la centrale. Cependant, on ne pouvait rien voir de plus que la première fois. À l’endroit des tours de refroidissement se développait par saccades un nuage blanc.
« Fuck ! murmura Shannon.
— Alors ? Toujours envie d’y être ? » ironisa Manzano.
O.K., ils n’avaient pas compté là-dessus. Saint-Laurent conférait à l’ensemble une nouvelle dimension. Pas nécessairement conforme à ce qu’ils voulaient. L’Europe ne devait pas devenir inhabitable. Au contraire. Nous devons tout arrêter, disaient certains, avant que pire encore ne se produise. Il n’était pas de cet avis. Même si Saint-Laurent ne restait pas un cas isolé. Il était trop tard, de toutes les manières, pour faire marche arrière. Même s’ils désactivaient les codes nocifs, ça prendrait plusieurs jours pour réparer l’ensemble. En outre, ils savaient bien qu’il y aurait des victimes. Beaucoup. Ils y étaient préparés. Tout changement fait des victimes. Et comment voyez-vous la chose ? avait-il demandé à ses opposants. Vous ne pouvez pas tout bonnement vous lever et partir. Ça signifierait abandonner tous nos objectifs. Des objectifs pour lesquels vous avez déjà fait des victimes. De nombreuses victimes. Arrêter maintenant, ce serait rendre les armes. Redonner aux autres leur pouvoir. Cette communauté, possédée par l’argent et la force, par l’ordre et la productivité, l’efficacité, par la consommation, les loisirs, l’exaltation de l’individu, sa propension à tout ramener à elle. Pour laquelle l’être humain ne compte pas, seule la maximisation des profits. Pour laquelle la société n’est qu’un facteur de coûts. L’environnement une ressource. L’efficience une prière, l’ordre un reliquaire et l’individu un Dieu. Non, ils ne pouvaient pas faire machine arrière.
« C’est un désastre, annonça Wickley. Pour nous tous. Tournant énergétique, réseaux d’énergie modernes, smart grids et compagnie, on peut tout oublier pour les prochaines années. »
La salle de réunion de l’étage de direction était moins remplie que la veille. Moins de collaborateurs s’étaient présentés au bureau, y compris parmi les cadres. L’agence de communication n’avait envoyé que deux représentants, Hensbeck et son assistante, au lieu de quatre. Tous portaient manteaux ou doudounes.
Lueck n’avait pu se procurer ni pièces de rechange ni nouveau générateur, ni diesel. « Nombre de gestionnaires européens de réseaux de distribution ou de transport font part d’attaques fatales contre leurs systèmes IT, fit Wickley. De manière non officielle, tout porte à croire que certains d’entre eux mettront quelques jours, sinon plus, à tout réparer.
— Aussi graves que soient les informations et la situation, observa Hensbeck, cela ne représente-t-il pas aussi une grande chance ? On voit clairement que les systèmes actuels ne valent rien et qu’un changement est nécessaire.
— Votre optimisme est tout à votre honneur, Hensbeck, mais ce n’est pas aussi simple. La cause de la coupure est maintenant sans équivoque : les systèmes IT. Précisément ceux qui sont dédiés à la production, à la distribution et au transport d’énergie. Ce sont eux qui devaient jouer un rôle prédominant lors de la mise en place globale des smart grids au cours des années à venir. Tout un pan de notre activité principale. Le cœur même de nos projets visionnaires de développement ! Vous comprenez ? La construction d’un réseau de communication pour diriger le réseau électrique. Les failles de sécurité contre lesquelles banques, sociétés de cartes de crédit et compagnies d’assurance se battent depuis des années, tout ça a aussi atteint notre branche. Mais avec des conséquences bien plus graves, comme vous pouvez le constater à l’extérieur. Une fois le calme revenu après ces événements, tous les projets de développement liés à l’IT seront évalués, examinés, et mis au ban.
— Aucun système ne sera jamais totalement sûr, fit le directeur technique. Mais nous allons déjà bien plus loin que tous les standards industriels.
— Ça a toujours été l’argument de l’industrie atomique, jusqu’au prochain accident majeur, et de la finance, jusqu’au prochain crash. À la suite de cette attaque contre les systèmes, il n’y aura plus qu’une seule question concernant l’approvisionnement énergétique dans les années à venir : la sécurité, la sécurité en termes d’approvisionnement. La protection de l’environnement et le dérèglement climatique passeront aux oubliettes. L’Europe pourra s’estimer heureuse si elle parvient à se remettre sur pieds. La sécurité n’a jamais été un thème aussi important que depuis le début de ce siècle.
— Mais… bien sûr que si. C’était même ce film d’action…, objecta Hensbeck.
— Je sais auquel vous pensez, Die Hard 4. Une histoire débile…
— Mais on parlait déjà de ça.
— Oui, et nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes ; par le passé, on a écarté ces dangers, on les a pris pour les élucubrations d’oiseaux de mauvais augure. Les responsables n’ont été conscients du réel caractère explosif de la chose que depuis quelques années. Et c’est aussi une question de coûts. La sécurité a un prix.
— Comme on peut le voir, ça coûte encore plus cher de ne pas payer. »
Shannon avait monté son sujet et le mettait en ligne. La télévision était allumée.
Manzano entra dans la pièce.
« Quoi de neuf ? »
Il se laissa tomber sur le lit, ouvrit son ordinateur portable et, tandis que sa machine s’allumait, suivit ce qui se passait à la télévision.
« Hmmh… », répondit Shannon, déconcentrée, jetant un coup d’œil à l’ordinateur de l’Italien dont le dos était paré d’un étrange autocollant vert.
Les nouvelles en provenance de Saint-Laurent étaient mauvaises. Sur des images floues en raison de l’éloignement, on voyait la centrale d’où montait de la fumée.
« Ce que nous voyons ne provient pas des tours de refroidissement, disait une journaliste. Depuis l’explosion de ce midi, la situation reste imprécise… »
Pendant ce temps, Manzano suivait le continu sur Internet. Il se limitait aux titres de la plupart des informations.
▶ Fermeture des bourses européennes
▶ Chômage technique dans toutes les usines européennes d’automobiles
▶ La Münchener Rück évalue déjà les pertes à un billion d’euros
▶ Mise à jour : 6 employés blessés et 2 irradiés dans la centrale de Saint-Laurent
▶ Annulation de la coupe du monde de hockey sur glace fin février en Suède
▶ Le gouvernement annonce jusqu’à 2 000 victimes en Allemagne suite au black-out
▶ Greenpeace dénonce la forte augmentation des radiations autour de Saint-Laurent
▶ USA, Russie, Chine, Turquie se préparent à apporter leur aide matérielle et logistique
▶ La région de Bochum de nouveau alimentée en courant
▶ Interpol publie les portraits-robots des suspects
▶ Réunion du haut commandement militaire de l’OTAN pour discuter des suites à donner
▶ Baisse du prix de l’essence suite au black-out
▶ Selon l’Autorité de sûreté nucléaire, la situation à Saint-Laurent n’a rien à voir avec Tchernobyl ou Fukushima
« Les secours demandés sont à la frontière, fit Zoltán Nagy, le directeur hongrois du MIC, résumant la réunion en ces termes. Quant à Saint-Laurent et Temelín, c’est du ressort de l’Organisation internationale de l’énergie atomique de Vienne. Elle a envoyé des experts et nous tient au courant de l’évolution de la situation. » Ils avaient discuté de ses développements les plus récents. C’était pire encore que ce que redoutaient Angström ou qui que ce soit au sein de l’EUMIC. Seul restait imprécis l’état actuel des accidents techniques.
« Une demande d’assistance arrive d’Espagne à cause de l’explosion dans l’usine chimique Abracel, à Tolède. Des gaz toxiques se sont échappés. Les autorités n’ont pas encore le nombre précis de victimes, ils parlent de quelques dizaines au moins. Plusieurs milliers de personnes ont dû être évacuées, dont de nombreuses qui venaient d’être installées dans les hébergements d’urgence. Les États-Unis et la Russie souhaitent envoyer des équipes techniques afin d’aider à combler les fuites. Des accidents ayant provoqué la libération de produits toxiques et des morts nous ont également été signalés à Sheffield en Angleterre, à Bergen en Norvège, en Suisse vers Berne, et à Pleven, en Bulgarie. Aucun de ces États, cependant, n’a demandé l’aide internationale, le nombre de victimes étant inférieur à une dizaine par accident. Toujours plus à chaque fois… Le prochain point a lieu dans trois heures. »
Alors qu’il était sur le point de se lever, Nagy se reprit.
« Ah ! Et avant que je n’oublie, nous avons reçu une information des transports bruxellois. Afin de maintenir en marche un service minimum, ils ont mis en place un service de navettes de bus qui desservent six lignes dans un rayon de quarante kilomètres autour de la ville. Les bus font deux rotations quotidiennes et sont exclusivement réservés aux collaborateurs de certaines administrations comme la police, les ministères et à quelques départements indispensables de la Commission européenne. Nous en faisons partie. Vous pouvez attendre le bus matin et soir aux arrêts définis. Vous devrez présenter votre badge. Les lignes et les points de rassemblement sont sur le tableau noir. »
Hartlandt sursauta lorsqu’on claqua des mains derrière lui.
« On se réveille ! » cria un collègue.
Embarrassé, l’inspecteur regarda autour de lui. Il n’avait voulu faire qu’un somme rapide et il avait piqué du nez.
« J’ai des nouvelles qui vont te réveiller d’un coup. Elles viennent des pompiers qui ont éteint l’incendie au poste d’Osterrönfeld. Ils sont certains que le feu est d’origine criminelle.
— Mer…, se retint Hartlandt. Et pourquoi ne l’apprenons-nous que maintenant ?
— Parce qu’à l’extérieur ils sont débordés. L’enquête n’a pu être diligentée plus rapidement. »
Hartlandt se leva, se posta face au mur où était affichée la gigantesque carte d’Allemagne sur laquelle ils avaient situé tous les problèmes jusqu’alors connus. Les points étaient si nombreux par endroits qu’on ne voyait plus la carte.
« Alors… ce n’est sans doute pas un hasard, murmura-t-il. Depuis le début du black-out, on nous a signalé des incendies dans huit postes. »
Il retourna à son bureau et fouilla parmi des dossiers.
Il tendit une feuille à son collègue. « Voici la liste des postes touchés. Appelle toutes les casernes de pompiers locales. Qu’ils enquêtent sans plus tarder sur les causes des sinistres. »
Pour un peu, François Bollard serait rentré dans la voiture garée sur le chemin d’accès de la ferme. Dans la lumière des phares, il réalisa que le chemin était encombré d’automobiles jusqu’aux bâtiments. Il bifurqua dans le champ et se rapprocha ainsi de la ferme. Dans certains véhicules, il vit des gens qui dormaient, enroulés dans des vêtements chauds et des couvertures. Entre les voitures, quelques personnes se tournèrent vers le Français lorsqu’il gara sa voiture et en descendit.
« Ils ne te laisseront pas entrer, lui cria un inconnu.
— À moins qu’il ne fasse partie des privilégiés », ironisa un autre. Quelques hommes le suivirent jusqu’à la porte. Bollard ouvrit, une main l’agrippa depuis l’intérieur et referma violemment la porte. Il entendit des cris de colère à l’extérieur. Devant lui, Jacub Haarleven. Il avait l’air hagard. Bollard n’entendit qu’à ce moment le brouhaha dans la maison.
« Nous ne pouvons pas tous les accueillir », expliqua Haarleven en prenant les devants. Lorsqu’ils passèrent devant la salle de restaurant, Bollard comprit ce qu’il voulait dire. Les tables avaient été remisées sur le côté, sur le sol étaient allongées au moins quarante personnes, les unes contre les autres. L’odeur de crasse lui prit les narines, quelqu’un ronflait, un autre gémissait en dormant.
« Je leur ai dit que je ne pouvais pas les nourrir tous, continua Haarleven. Mais que faire ? Il y a des enfants, des personnes malades et âgées. Je ne peux pas les laisser mourir de froid ! C’est la même chose dans deux autres pièces.
— Et ceux devant la porte ? »
Haarleven lui adressa un regard désemparé. « Espérons qu’ils resteront raisonnables.
— Qu’est-ce que vous ferez demain lorsqu’ils se réveilleront et qu’ils auront faim ? »
L’autre haussa les épaules. « Je verrai demain. Nous ne pouvons qu’improviser. Si le courant n’est pas rétabli rapidement, nous serons face à un grave problème. »
Bollard s’étonnait de l’attitude de l’homme. À moins qu’il ne soit seulement naïf ?
« Vous travaillez bien pour l’Union européenne ?
— Europol, le reprit Bollard.
— Vous ne pouvez rien faire pour eux ?
— Que font les autorités néerlandaises ? Il n’y a pas d’hébergements d’urgence ?
— Pas assez, disent les gens.
— Aujourd’hui, c’est trop tard. Je verrai demain ce que je peux faire », répondit Bollard.
Pas grand-chose de plus qu’appeler la municipalité et demander pour quelles raisons il n’y avait pas d’hébergements disponibles. Et, si besoin, prévenir la police afin de protéger les biens des Haarleven et les personnes qu’ils abritaient. Il savait déjà ce qu’on lui répondrait.
Bollard gravit les escaliers jusqu’aux chambres occupées par sa famille. À peine avait-il ouvert la porte que son épouse fondit sur lui.
« As-tu des nouvelles de nos parents ? »
Il appréhendait ce moment.
« Toujours pas. Ils vont bien, ne t’en fais pas.
— Bien ? » Il y avait dans sa voix une pointe d’hystérie qui déplut à Bollard. « Il y a un accident nucléaire majeur à vingt kilomètres de chez eux et tu me dis qu’ils vont bien ?
— Où sont les enfants ?
— Ils dorment. Ne change pas de sujet.
— Ce n’est pas un accident majeur, le gouvernement dit que…
— Et qu’est-ce qu’il devrait dire ? cria-t-elle, au bord des larmes.
— Tu vas réveiller les enfants. »
Elle se mit à sangloter et à frapper contre sa poitrine à poings fermés.
« C’est toi qui les as envoyés là-bas ! »
Il tenta de la calmer, de l’enlacer, elle se déroba et le frappa de plus belle.
« C’est toi qui les as envoyés là-bas ! C’est toi ! »
Colère et impuissance montaient en lui. Il la serra si fortement contre son torse qu’elle ne pouvait plus bouger les bras. Elle se défendit un peu, mais il ne défit pas son étreinte jusqu’à ce qu’elle cède et ne fasse plus que sangloter sans retenue contre son épaule.
Seulement quatre jours, se dit-il. Et nos nerfs sont déjà à vif. Il ferma les yeux et se mit à prier pour la première fois depuis son enfance. Je t’en prie, si tu existes, fais en sorte que nos parents aillent bien !
« On s’en tire bien, constata Shannon. Avec délectation, elle enroulait ses pâtes autour de sa fourchette. Il n’y a aucun doute, aujourd’hui.
— Tu peux te rendre sur les lieux de la catastrophe avec la Porsche.
— Crois-moi, je préférerais faire un reportage sans la Porsche pour annoncer que tout est rentré dans l’ordre. Avez-vous du neuf, d’ailleurs ?
— Ma chère, fit Manzano avec un sourire en coin, je sais bien que tu aimerais réitérer ton coup d’hier, d’autant plus que ton collègue en France attire toute l’attention. Mais ce n’est même pas la peine d’essayer. Mon travail ici, tu le sais bien…
— … est secret. J’ai compris, va.
— Parle-moi plutôt de toi.
— Tu sais le plus important. J’ai grandi dans un trou dans le Vermont, commencé mes études à New York et suis partie pour ce tour du monde fatal qui m’a planté à Paris.
— Ce n’est pas le pire endroit pour faire naufrage.
— Soit.
— C’était le plus important. Mais le moins important ? C’est souvent le plus intéressant.
— Pas dans mon cas.
— Mauvaise histoire, madame la journaliste.
— La tienne est meilleure ?
— Tu n’as pas déjà fait des recherches ? »
C’était au tour de Shannon d’esquisser un sourire en coin.
« Si, bien sûr. Mais il n’y a pas grand-chose à ton sujet. Ta vie n’a pas l’air bien excitante.
— Je suis comme les Chinois qui ne souhaitent une vie excitante qu’à leurs ennemis. Il semblerait d’ailleurs que quelqu’un me l’ait souhaité il y a peu.
— Tu pouvais quitter Milan aussi facilement ? Pas de femme ni d’enfants ?
— Non.
— Pourquoi ?
— C’est important ?
— Pure curiosité. Déformation professionnelle. Et nous devons bien parler de quelque chose.
— Pour l’instant, ça n’a rien donné.
— Oh ! À la recherche de l’âme sœur. Je croyais que c’était un truc de femmes.
— Comme toi ? »
Elle pouffa. Son rire lui plut.
« Et tes parents ? Ils sont en Italie ?
— Ils sont décédés.
— Désolé.
— Accident de voiture. C’était il y a douze ans. »
Il se rappelait le jour où on le lui avait appris. L’étrange anesthésie de ses sentiments.
« Ils te manquent ?
— Non… pas vraiment. » Il réalisa qu’il n’avait pas pensé à eux depuis longtemps. « Peut-être aurions-nous eu encore des choses à nous dire. Pour certaines choses, on ne devient suffisamment mûr qu’avec l’âge. C’est peut-être pour ça qu’on n’en a jamais parlé ensemble, qui sait… Et toi ?
— Ils ont divorcé alors que j’avais neuf ans. J’ai vécu avec ma mère. Mon père a déménagé pour Chicago, puis pour Seattle. Je ne l’ai pas vu souvent.
— Et depuis que tu es en Europe ?
— Je skype avec ma mère. Parfois avec mon vieux. Ils disent sans cesse qu’ils doivent venir me rendre visite. Ils ne sont encore jamais venus à Paris.
— Des frères et sœurs ?
— Une demi-sœur et un demi-frère. Les enfants du second mariage de mon père. Je les connais à peine.
— Une fille unique, quoi.
— Pour ainsi dire, répondit-elle transformant son visage en une grimace sombre et ajoutant théâtralement : butée. Égoïste. Brutale.
— C’est aussi ce que me répétaient mes copines.
— Y compris l’actuelle ? »
Manzano laissa la question ouverte.
« Qu’est-ce qu’elle dirait si elle savait que nous dormons ensemble ? demanda Shannon.
— Je ne lui dirai rien. »
Il utilisa le singulier. Il n’avait pas envie de s’étendre sur ses amours libres avec Julia et Carla ni de devoir s’en justifier. Sonja Angström lui passa par la tête. « Et qu’en est-il du prince charmant ? demanda-t-il.
— Pas encore trouvé », répondit-elle, et elle but une gorgée de vin. Ses yeux le fixaient insolemment par-dessus le rebord du verre.
Oberstätter courait à travers les couloirs déserts de la centrale. Seule une poignée de techniciens étaient là, le minimum afin de remettre les installations en route — comment ? Ils n’en savaient rien.
Oberstätter se demandait ce qui allait se passer. Les dégâts étaient d’ores et déjà catastrophiques. Les paysans des environs avaient perdu la majeure partie de leurs troupeaux. Les bêtes étaient mortes de froid ou de faim, les laitières à cause de leurs mamelles trop pleines, dans d’atroces souffrances. Des jours entiers on avait entendu leurs meuglements de douleur à des kilomètres à la ronde. Le père d’une connaissance était décédé d’une crise cardiaque, l’ambulance étant arrivée trop tard.
Quelques-uns étaient tout bonnement partis, ce qu’Oberstätter ne pouvait leur reprocher. Depuis qu’on avait annoncé que seuls quelques endroits de l’Autriche bénéficiaient encore d’une alimentation électrique de fortune, de plus en plus de gens tentaient d’y aller. Lui-même vivait ici au cœur d’un petit paradis. À l’instar de ses collègues, il amenait de temps à autre sa famille au travail, afin qu’elle puisse se réchauffer et, le temps de quelques heures au moins, savourer le souffle de la normalité.
Oberstätter entra dans la salle sud des générateurs.
« Vous avez fini ? » demanda-t-il dans son talkie-walkie. Dans la salle de contrôle, cinq ingénieurs crispés observaient les armatures. Depuis une heure ils s’efforçaient, pas à pas, de relancer la centrale. Jusqu’alors, les écrans n’avaient signalé aucune erreur. Encore un poil et les générateurs pourraient de nouveau se remettre à produire de l’électricité.
« C’est parti », l’informa son récepteur.
Devant lui, les géants rouges s’agitèrent en un vrombissement profond.
« Ça marche ! cria Oberstätter dans son talkie.
— On a réussi ! » fit son collègue en retour.
Oberstätter se sentait soulagé. Quatre jours durant, ils n’avaient fait que recevoir des messages d’alerte lors de chacune des phases de la remise en service, ils avaient contrôlé ou même changé des pièces.
« Merde ! entendit Oberstätter dans sa radio.
— Quoi ?
— Ils déconnent !
— Non, sinon je l’entendrais ! cria Oberstätter.
— Mais c’est ce que disent les alertes ici.
— Impossible.
— Trop risqué. On coupe.
— Laisse tourner, ordonna Oberstätter. Si c’est sérieux, ils se couperont tout seul.
— Et le cas contraire ?
— Tout semble normal ici, fit Oberstätter.
— Sur les écrans, on a l’ordre d’arrêter, crépita une voix dans le talkie. On doit couper. On peut pas prendre le risque de foutre les générateurs en l’air ! »
Le léger bourdonnement de la pièce devint plus faible et profond jusqu’à disparaître tout à fait.
« Bon Dieu ! » jura Oberstätter.
Il se rendit au poste de contrôle.
« C’est pas les appareils, expliqua Oberstätter. Les générateurs ronronnent comme des gros chats. C’est un problème avec le logiciel de commande.
— Le système SCADA ? demanda le responsable IT, sceptique. On l’a pourtant passé à la loupe.
— On a des messages d’alerte, on change les pièces, l’alerte disparaît, d’autres arrivent. Pas possible qu’autant de pièces soient foutues… on en a changé un tas. Je te jure que les machines fonctionnent parfaitement. Ce n’est que le logiciel qui fout la pagaille. »
L’homme haussa les épaules. « Je ne sais pas. Et pourquoi ça ? Ça viendrait d’où ? L’entreprise qui a créé SCADA est une géante avec des contrôles qualité et des mesures de sécurité drastiques.
— Je ne trouve pas ça si insensé, objecta un autre collègue. On peut le faire remonter à la maison mère, à Vienne. On verra bien ce qu’ils disent. »