Deuxième jour — dimanche

Turin

« Nous y sommes », dit Valerio Binardi. Devant lui une lourde porte d’entrée en chêne. À côté, une sonnette sans nom. Derrière lui, six hommes du Groupe central d’opérations de sécurité, ou NOCS, l’unité antiterroriste de la police d’État italienne. Gilets pare-balles, fusils automatiques en joue, bélier.

Six autres attendaient aux fenêtres ouvertes de l’appartement du dessus, prêts à descendre en rappel dans le domicile de l’étage inférieur en passant par les fenêtres. À l’intérieur et sur les toits des bâtiments d’en face étaient postés six tireurs d’élite équipés de viseurs infrarouges. Des troupes étaient positionnées dans l’entrée et autour du pâté de maisons. Le poste de commandement mobile et les véhicules d’intervention étaient garés au coin de la rue.

Le top action arriva par radio.

Le bélier fit sortir la porte de ses gonds. Immédiatement, des grenades assourdissantes explosèrent dans le couloir. Il faisait sombre dans l’appartement. Binardi courut jusqu’à la première porte et l’ouvrit. Les toilettes. Personne. La seconde. La salle de bain. Personne. Celle du salon était ouverte. Ses collègues venaient d’y entrer par les fenêtres. Derrière lui, il entendit le piétinement des rangers. Quelques rapides regards à travers le salon. Il n’y avait personne. Un canapé et quelques étagères. Encore deux portes closes. Binardi d’un côté avec son équipe, la seconde équipe de l’autre. Une chambre avec un lit superposé. De l’étage supérieur, des yeux d’enfants réveillés en sursaut regardaient le policier. Instinctivement, il pointa son arme. Le petit se mit à crier. Puis un second dans le lit du dessous. Rapidement, Binardi regarda autour de lui, couvrit son collègue qui avait déjà bondi vers le lit, regardait dessous, soulevait les couvertures. Personne d’autre dans la chambre. Ils gardèrent leurs armes en joue. Les enfants se tapirent en criant dans les recoins les plus profonds de leurs couches.

Vingt secondes plus tard, Binardi entendit l’annonce suivante dans l’oreillette de son casque : « Deux adultes dans une chambre, manifestement, on les a réveillés. Personne d’autre.

— Sécurisé », répondit Binardi. Il sentit décroître le flot d’adrénaline qui parcourait son corps.

De toute évidence, ils auraient pu se contenter de sonner à la porte.

La Haye

Bollard éteignit le vidéoprojecteur. Depuis la nuit dernière, il était évident qu’il leur fallait économiser la moindre goutte de diesel du générateur de secours.

Après sa conversation téléphonique avec ses collègues italiens et suédois, il était rentré chez lui, non sans avoir communiqué son numéro de téléphone. Il était allé au lit dans sa chambre glaciale, nourrissant l’espoir de recevoir, au cours de la journée suivante, l’annonce de la fin de l’alerte. La sonnerie du téléphone le tira d’un sommeil sans rêves à quatre heures du matin. Les Suédois d’abord, puis les Italiens moins d’une demi-heure plus tard. Dans les deux pays, on avait constaté des manipulations des signaux dans les compteurs.

Ça ne faisait pas bien longtemps que les dangers des compteurs communicants donnaient lieu à de houleux débats. Selon la plupart des experts, ces systèmes étaient trop compliqués et suffisamment protégés pour être vulnérables sur de longues périodes et dans de grandes proportions. L’ensemble des réseaux électriques européens correspond au critère n-1. Ainsi, à chaque instant, un des ouvrages électriques peut tomber en panne — un transformateur, une ligne, une centrale — sans pour autant que les autres soient surchargés. En aucun cas ce type d’incident ne doit empêcher le courant de transiter. En raison d’importants défauts, ou d’intempéries, plusieurs de ces incidents peuvent avoir lieu en même temps. Malgré tous les règlements et les mesures de précaution, les manquements humains peuvent également conduire à des accidents. Et provoquer alors des pannes électriques. Jusqu’à nos jours, très rares ont été en Europe les attaques suivies de conséquences commises contre la distribution d’électricité. Ce genre d’opérations a très largement émané de mouvements nationaux extrémistes, comme au cours de la « nuit de feu », dans le Tyrol du Sud. Mais, en ce moment, c’était autre chose.

Trente minutes plus tard, Bollard était assis à son poste de travail. Il prévenait tous ceux qu’il pouvait joindre. Pendant ce temps-là, les bureaux italien et suédois envoyèrent un compte-rendu de leurs premières découvertes. À sept heures, une grande partie de l’équipe s’était réunie. Il ne manquait que le directeur d’Europol, Carlos Ruiz. L’Espagnol s’était envolé jeudi pour un sommet d’Interpol à Washington. Il participait à la réunion grâce à une ligne téléphonique d’appoint.

« Nous devons mettre en place une action coordonnée, annonça Bollard. Les collègues suédois et italiens ont chacun identifié trois points d’entrée dans le réseau. Les unités spéciales d’intervention peuvent examiner les logements concernés sous deux heures. Les investigations sur les occupants, ou les précédents, tournent à plein régime. À l’issue de cette réunion, on informera officiellement la Commission européenne, Interpol et les autres administrations, selon la procédure. »

Il fit une pause. « Je crois que nous sommes tous conscients de la gravité de la situation. Cette mobilisation pourrait être la plus importante depuis la création de notre organisation. »

Ils entendirent le directeur Ruiz, par le haut-parleur de l’ordinateur, sur l’écran duquel apparaissait son visage, annoncer : « À partir de maintenant, tous les congés sont suspendus. Tous les employés doivent être à leur poste dans les meilleurs délais. Est-il exact, continua-t-il, que ces informations cruciales proviennent d’un programmeur italien ?

— L’homme apparaît d’ailleurs dans nos fichiers, répondit Bollard.

— Pour quelles raisons ?

— Un hacker. Et un très bon, semble-t-il. C’est-à-dire, il s’introduit partout où il veut. Ça remonte à quelques années.

White hat ou black hat ?

— Difficile à dire », répondit Bollard non sans surprise. Il n’aurait pas pensé que le directeur considérerait les choses de cette manière. À ses yeux, tous les hackers étaient des criminels. Même si les white hats ne faisaient rien d’autre que s’infiltrer dans des réseaux pour mettre des failles de sécurité en évidence, selon lui ils restaient des hors-la-loi. Quant aux black hats, ils pillaient et vandalisaient.

« En outre, il manifestait dans les années 1990 pour l’opération “Mains propres”. Il a aussi été arrêté au cours des incidents contre le G8 à Gênes.

— Se peut-il qu’il soit lié à l’affaire ?

— Ce n’est pas exclu.

— S’il a les mains propres et qu’il est aussi fort que vous le prétendez, il peut nous aider. Il l’a déjà fait une fois. Dans cette affaire, nous devons recourir à tous les hommes de bonne volonté, y compris à des collaborateurs extérieurs. Et s’il était impliqué dans ce sabotage, alors nous l’aurions à nos côtés et ne pourrions que mieux le surveiller.

— Mais on ferait également entrer le loup dans la bergerie », répliqua Bollard. La pensée de devoir travailler avec cet Italien, ce révolutionnaire rouge, ne lui plaisait pas le moins du monde.

« Il est en de bonnes mains, fit Ruiz. Occupez-vous en. »

Central opérations

La réponse du directeur d’Europol le surprit. Le visage anguleux de l’homme aux cheveux sombres et courts de l’écran ne trahissait pourtant aucune nervosité inhabituelle. Les visages des membres de l’équipe rassemblés devant la caméra, dans la salle de réunion, afin de suivre la visioconférence avec leur directeur, étaient tout aussi impassibles.

Ils voulaient démontrer, pensa-t-il, qu’Europol ne souffrait pas d’une bureaucratie trop lourde, c’est pourquoi ils faisaient feu de tout bois. Il se demandait quand Berlin, Paris et les autres apparaîtraient à l’écran, comme des bêtes apeurées.

Ils allaient donc faire venir cet Italien. Et s’il avait quelque peu mis sans dessus dessous leur emploi du temps, il ne pourrait pas aider Europol. Ils s’en rendraient bien compte. Ils ignoraient parfaitement ce qu’il allait se passer. Ils auraient dû s’en préoccuper plus tôt. Ils ne pouvaient tout de même pas s’attendre à ce qu’on les laisse éternellement agir ainsi. Voilà des années que les signaux étaient clairs. Aucun n’avait songé à les prendre au sérieux. Maintenant, ils allaient apprendre à leurs dépens ce que signifie la détresse. Ce n’était que le commencement.

Ischgl

Angström ferma les yeux et se laissa caresser par les rayons du soleil. Elle savourait la chaleur de la tasse dans ses mains.

« Jamais plus je ne boierai de punch. »

Elle ouvrit les yeux. Manzano se tenait devant elle, sans pour autant lui cacher le soleil. Elle rit.

« Je me le suis promis aussi en me levant. »

Il respira profondément, se retourna et désigna les montagnes. « Merveilleux, non ? On a du mal à croire que tout ça puisse être vrai.

— Oui, répondit-elle. Tu veux du thé ou du café ?

— Je ne voudrais pas vous priver.

— On peut probablement en recommander.

— O.K. Alors un café. »

Angström prit une tasse et un thermos dans la cuisine. Ils entendaient quelqu’un s’affairer dans la salle de bain à l’étage. Lentement, le chalet se réveillait. Elle retourna dehors. Manzano s’assit à ses côtés sur le banc, serrant le mug fumant entre ses mains. Il appuya sa tête sur le mur du chalet et ferma les yeux.

« C’était une soirée agréable, hier, dit-il. Malgré tout.

— Oui », acquiesça elle en prenant la même pause détendue.

Manzano s’était montré très intéressé par son travail à l’EUMIC, puis ils avaient bavardé de tout et de rien. L’assemblée bigarrée des hôtes était restée jusqu’à trois heures du matin au coin du feu, dans le chalet de la réception. Angström avait eu l’impression que l’Italien plaisait à van Kaalden. Elle avait ri à gorge déployée à chacune de ses remarques et bu beaucoup de punch. Angström n’aurait pas voulu être à sa place aujourd’hui.

« Alors, les deux tourtereaux ? Terbanten se tenait dans l’encadrement de la porte avec une tasse de café. Y a-t-il une petite place de libre ? »

Angström trouvait la présence de Chloé inopportune en cet instant, tant elle se sentait bien.

« Là », fit Manzano sans même ouvrir les yeux et tapotant de la main sur l’espace libre du banc.

C’en était fini du calme. Terbanten se mit à deviser, Manzano, de temps à autre, ajoutait un commentaire. Angström voulut même se lever, lorsqu’elle entendit des pas crisser sur la neige.

L’une des jeunes femmes de la réception descendait le chemin entre les chalets.

« Monsieur Manzano, un certain monsieur Bollard a téléphoné pour vous. Il rappelle dans dix minutes. C’est urgent, a-t-il dit. »


Saisie d’une angoisse croissante, Angström avait suivi la discussion téléphonique de Manzano. De ses réponses, elle avait tiré des conclusions. Une fois dehors, il confirma ses craintes.

Tandis qu’ils retournaient vers le chalet, la Suédoise le questionna. « Pourquoi ne veux-tu pas y aller ? »

Manzano haussa les épaules. « Comme tu sais, je n’ai pas vraiment eu de bonnes expériences avec la police. Sans compter que je me demande vraiment si je peux leur être utile là-bas.

— Tu l’as fait une fois déjà. Donc pourquoi ne pas recommencer ?

— Je ne suis pas un spécialiste en ce domaine. Il s’agit de systèmes très spécifiques.

— Mais c’est de l’informatique.

— C’est comme si, d’un coup, tu ne devais plus mettre sur pied de l’aide d’urgence pour des populations sinistrées mais organiser une coupe du monde de saut à ski. Et ce, du jour au lendemain. Tu vois ?

— Oui, ce serait différent. Je vois ce que tu veux dire. »

Lorsqu’ils arrivèrent au chalet, les autres avaient déjà dressé la table pour le petit-déjeuner. Même le vieux Bondoni n’était plus au lit. Manzano lui fit part de ces nouvelles informations.

« Bien sûr que tu y vas ! fut le premier à s’emporter le vieil homme. À moins que tu ne veuilles laisser à ces types le soin de nous sauver ? Non, mon cher, tu ne peux pas aussi facilement te dérober à tes responsabilités. Pourquoi, autrefois, t’es-tu lancé contre les cordons de policiers ? Pour sauver le monde. Et maintenant, t’as l’occasion de le faire.

— Fiche-lui la paix, fit la fille de Bondoni à son père. C’est à Piero de décider.

— Si j’ai bien compris ce que tu fais à Bruxelles, dit Manzano à Angström, tes collègues auront beaucoup de travail dans les prochains jours. »

Elle acquiesça. « C’est précisément ce que je me disais. Si tu te décides finalement à rejoindre La Haye, demande à ce Bollard s’il peut prévoir un vol pour deux personnes. De là, il n’y a que deux heures de voiture jusqu’à Bruxelles. Sinon, je dois voir comment je peux y parvenir. La présence de tous est nécessaire. »

Berlin

Jürgen Hartlandt était inspecteur de l’Office fédéral de la police criminelle, unité ST 35. Les casernements du Treptower Park symbolisaient à ses yeux, plus que tout autre lieu berlinois, l’histoire si tragique des conflits internationaux des vingtième et vingt et unième siècles. Jadis on y formait les bataillons du Kaiser qui partaient livrer bataille, ensuite les soldats de la Wehrmacht, afin qu’ils remportent la guerre totale, puis, en 1949, c’est la police du peuple — un nom bien cynique — qui y prit ses quartiers. Depuis la rénovation complète, à la fin du siècle passé, de ce lieu affecté à l’Office fédéral de la police criminelle, les unités de la sécurité d’État y luttaient contre le terrorisme international, à la suite des attentats du 11-Septembre, et, en 2004, c’est le Centre commun de renseignement sur le terrorisme (GTAZ) qui s’y était installé.

Hartlandt se rendit directement dans la salle de réunion. Quelques collègues, la mine tendue, s’y trouvaient déjà.

Il prit place et échangea quelques suppositions. Un quart d’heure plus tard, apparut enfin le directeur du GTAZ en personne. Il salua rapidement.

« Ce matin, les autorités suédoises et italiennes ont confirmé la manipulation de leurs réseaux électriques, cela ayant conduit à la coupure. »

Il ajouta, dans un brouhaha de murmures : « L’envergure de la situation dans toute l’Europe nous fait redouter de devoir prévoir d’autres communiqués de ce type. »

Il fit un état des lieux, qui s’avérait pire encore que ce que Hartlandt avait entendu à la radio. Les responsables partaient du principe que la panne pouvait durer encore plusieurs jours, entraînant des évacuations et autres mesures d’urgence pour des dizaines de millions de personnes.

Lorsqu’on lui demanda qui était derrière tout ça, il ne fit que répondre : « Inconnu. Pour l’heure, impossible d’écarter une attaque terroriste motivée par des raisons politiques ou religieuses, ni une attaque criminelle, ni même un acte de guerre. »

La dernière remarque provoqua de nouveaux murmures dans la salle.

« Mesdames et messieurs, conclut-il, j’attends d’ici deux heures un premier rapport mettant en évidence les raisons pour lesquelles nous n’avons aucune information quant à un possible événement précédent de ce type — ainsi que tous les faits et informations qui doivent être réévalués au vu des événements. Hartlandt, vous coordonnez les investigations. »

La Haye

Marie Bollard chargea la valise dans la voiture. Les deux enfants portaient un petit sac à dos contenant leurs jouets préférés.

« Nous partons en vacances ! s’enthousiasmait Louise.

— Je veux rester ! geignait son frère.

— S’il te plaît, Paul, arrête ton cinéma. De toute façon, tu serais parti en avion chez tes grands-parents de Paris ce vendredi.

— Mais on n’y est même pas allé ! »

Elle avait peur. La nuit passée, son époux était resté longtemps au bureau. À son retour, il s’était montré crispé comme jamais, plus encore qu’avant la naissance de leur premier enfant, même s’il faisait tout son possible pour n’en rien laisser paraître. Il ne pouvait ni ne voulait lui dire quoi que ce soit. Au lieu de cela, il lui avait proposé de partir quelques jours. À un endroit où il y avait de l’électricité et de l’eau courante. Paris avait été écarté pour une raison simple : il n’y avait pas assez d’essence dans le réservoir pour qu’elle puisse se rendre chez ses parents.

« Allez, on y va.

— Papa vient aussi ?

— Papa doit travailler. Il viendra ce soir. »

Marie Bollard verrouilla la porte d’entrée. Tout avait l’air normal le long de l’étroite rue bordée de belles et anciennes maisons bourgeoises. Le ciel était nuageux.

La circulation était plus dense qu’à l’accoutumée. Rien d’étonnant, puisque tout le monde avait pris sa voiture. Elle alluma la radio. On y diffusait des reportages sur la coupure de courant. Marie Bollard se demanda comment les chaînes parvenaient à diffuser.

Une fois Zoetermeer derrière eux, le GPS les fit sortir de l’autoroute. Marie Bollard suivit les indications de la voix jusqu’à une ferme imposante.

La façade en colombages de la grande bâtisse était surmontée d’un haut toit de chaume. Dans la cour se trouvaient un véhicule tout-terrain, deux berlines et un tracteur. Elle se gara à côté.

« On descend, les enfants ! »

Elle appuya sur le bouton de sonnette en laiton de la porte en bois finement sculptée. Une femme de son âge ouvrit. Elle portait un pantalon en velours côtelé, une chemise à carreaux, un pull en laine, elle avait un visage avenant et des cheveux blonds.

Bollard se présenta, ainsi que les enfants. « Mon mari vous a contactée, dit-elle.

— Maren Haarleven, fit la propriétaire en souriant. Bienvenue. Voulez-vous boire quelque chose ou préférez-vous d’abord voir votre chambre ?

— La chambre, volontiers, s’il vous plaît. »

Il faisait chaud dans la maison. La demeure était bien entretenue, les siècles n’avaient laissé que peu de murs ou d’angles droits. L’ameublement, qui dénotait un bon goût, était de style rural. La chambre, ordonnée et confortable. Des sofas et des fauteuils profonds tapissés d’un tissu aux motifs floraux, des antiquités paysannes, beaucoup de blanc.

« C’est une de nos suites, expliqua Haarleven. Voici le salon. À côté, vous avez une cuisine et une table pour manger, une salle de bain et deux chambres à coucher.

— Une salle de bain ! »

Elle essaya la robinetterie. L’eau coula. Marie Bollard réprima un léger gémissement. Elle songeait à la douche qu’elle allait prendre dès que possible.

« C’est formidable !

— Oui, rit Haarleven. La coupure de courant ne nous fait rien. Ce serait d’ailleurs bien embêtant. Venez avec moi, je vais vous montrer quelque chose. Ensuite, nous pourrons faire monter vos bagages. »

Une fois en bas, Haarleven gagna la partie arrière de la ferme. À droite et à gauche se trouvaient deux bâtiments agricoles. Haarleven gagna celui de gauche et poussa une lourde porte. Derrière, Marie découvrit un immense hangar dont le sol grouillait de poussins. Du plafond pendaient des lampes diffusant une lumière chaude.

« Voici notre élevage de poulets. »

Paul et Louise eurent un cri de ravissement.

« Imaginez que nous ne puissions plus chauffer ici. En quelques heures, ils seraient tous morts de froid. »

Elle referma la porte, continua au bout du bâtiment jusqu’à une annexe moderne avec une porte en métal. La pièce qu’elle abritait était plus sombre. Marie ne vit qu’une grande boîte verte de laquelle s’échappaient plusieurs tuyaux et conduits.

« C’est pour ça que nous avons notre propre centrale thermique, expliqua Haarleven. On l’alimente avec du bois et des granulés de bois. Ainsi, nous sommes tout à fait indépendants du réseau d’électricité publique. Et comme nous avons également notre propre puits, nous ne remarquons rien du black-out. » Elle referma la porte. « Hormis le fait que nous ayons soudain des hôtes en plein hiver. Depuis ce matin, nous sommes complets. En une demi-heure. Quelques collègues de votre mari, je crois. Aucune idée de ce qu’il se passe. »

On l’apprendra bien assez vite, pensa Marie, en proie à un pressentiment de plus en plus sombre.

Paris

« Mesdames et messieurs », commença Guy Blanchard face aux caméras. Il remit son oreillette d’aplomb. « C’est aujourd’hui une bonne occasion pour les Françaises, les Français, mais également pour l’Europe et le reste du monde, de découvrir que le sigle CNES ne renvoie pas seulement au Centre national d’études spatiales mais également au Centre national d’exploitation du système électrique, le centre de conduite des réseaux électriques français. Je figure en toute humilité au nombre de ses dirigeants. Sans le Centre national d’exploitation du système électrique, l’autre CNES n’aurait pas même assez d’électricité pour faire du café. »

Satisfait, il jeta un regard à la horde de journalistes qui s’amassait dans la salle de presse. Il était féru de caméras et de flashes.

« Bien entendu, la panne qui a touché toute l’Europe avant-hier soir n’a pas épargné le système français. Nous tenons à nous excuser des désagréments occasionnés aux populations contraintes à vivre sans lumière ni chauffage. Cependant, comme beaucoup ont pu entre-temps le constater, nous sommes parvenus à rétablir l’approvisionnement dans de nombreuses régions en une nuit, tout du moins partiellement, à l’inverse de nos voisins et de la plupart des pays européens. La coupure complète donne beaucoup de travail aux personnes concernées. Un exemple seulement : la France tire l’essentiel de son énergie, comme vous le savez, du nucléaire. Remettre en marche les réacteurs en un temps si court n’a pas été une tâche aisée pour les responsables, mais cela a été fait de façon exemplaire.

— Monsieur Blanchard », résonna la voix de son assistante dans son oreillette.

Sans se laisser décontenancer, il poursuivit son exposé.

« Nous sommes l’un des rares pays d’Europe à y être parvenus.

— Monsieur Blanchard, c’est très important. » La voix dans son oreille l’agaça.

« En partant des réseaux français qui sont stables, il sera possible de reconstituer ceux du reste de l’Europe.

— Arrêtez la conférence de presse. C’est une urgence. »

Quelle urgence ? pensa-t-il avant de dire à son auditoire : « C’est tout pour l’instant. Je vous remercie pour votre présence. »

Des questions surgirent de toutes parts. Sans y prêter attention, il quitta le pupitre et se hâta vers la pièce voisine.

Son assistante le reçut les yeux écarquillés.

Blanchard l’apostropha. « Si ce n’est pas au moins le président de la République en personne, vous pouvez dire adieu à votre travail.

— C’est bien pire, répondit-elle. Vous devez immédiatement aller en haut, dans la salle de conduite.

— Que se passe-t-il ? Dites-le moi, enfin !

— Ils n’en savent rien. C’est bien le problème. »

Blanchard prit l’ascenseur.

Dans la salle garnie de moniteurs et dont les postes de travail étaient pleins d’écran, les opérateurs discutaient frénétiquement. Quelques-uns se penchaient devant les ordinateurs sur les bureaux et regardaient les écrans. D’autres téléphonaient nerveusement. On voyait sur le grand mur la situation des dernières heures. Quelques régions rouges, d’autres vertes. Tous les écrans des postes de travail étaient bleus.

Ses jambes étaient en coton.

Décontenancé, Turner regardait le podium vide d’où Blanchard avait si brusquement disparu, sans répondre aux questions.

« Que s’est-il encore passé ? » demanda-t-il à Shannon.

Les autres journalistes n’avaient pas l’air moins désemparés. Un brouhaha de questions et de suppositions remplit la pièce. Des voix isolées posaient des questions haut et fort, demandaient à voir les responsables. Le podium restait vide. Après quelques minutes, les journalistes commencèrent à remballer leurs affaires. Shannon et Turner en firent de même. En sortant, la plupart d’entre eux disaient du mal de cette prestation de communication aussi dénuée de professionnalisme. Shannon ne pipait mot. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle avait le sentiment que la fin abrupte des louanges autosatisfaites de Blanchard dissimulait quelque chose. Un homme de sa trempe aime les caméras et la publicité. Il fallait une raison sérieuse pour qu’il y renonçe si rapidement. Ils n’avaient pas encore atteint la sortie que le pressentiment de Shannon se renforça. Ils entendirent les klaxons des voitures venant de l’extérieur, et elle vit à travers les portes vitrées de l’entrée des gens sur le trottoir, allant et venant, discutant en faisant de grands gestes, certains tapant nerveusement sur leurs téléphones portables.

Dehors, la journée était grise, il soufflait un vent froid et désagréable. Shannon n’eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir la cause de cette agitation. Aucune des vitrines n’était éclairée, les feux de circulation ne fonctionnaient plus. Les autos formaient déjà un embouteillage.

« Rien de neuf, soupira Turner. Ce type ne vient-il pas d’expliquer que tout cela était du passé ?

— O.K., nous retournons à l’intérieur, proposa Shannon. Ils nous doivent bien une explication. »

Elle fit volte-face en direction du bâtiment et vit les vigiles en verrouiller les portes.

Ischgl

Après le petit-déjeuner, ils s’étaient assis sur le banc devant le chalet. Qui n’avait pas de place s’installait dans une chaise longue. Angström trouvait la situation irréelle. Mais que pouvaient-ils faire d’autre ? Geindre et se lamenter ne serait d’aucune aide. L’ambiance était tendue. Ils avaient vite renoncé à ce qu’ils s’étaient promis le matin même pour, finalement, commander une bouteille de prosecco. Seuls elle et Manzano ne buvaient pas. Van Kaalden et Terbanten préparait une sortie en skis de fond pour l’après-midi. Angström pensa qu’elles ne seraient plus en état de faire quoi que ce soit, une fois débouchée la troisième bouteille.

Vers midi, deux hommes en uniforme s’approchèrent d’eux, se faufilant entre les chalets.

« Piero Manzano et Sonja Angström ? » demanda le plus petit des deux.

Angström se redressa. Manzano se présenta.

« Nous sommes de la police. Nous venons vous chercher. Dans la vallée, un hélicoptère se tient prêt à décoller. »

Les bavardages des hôtes cessèrent. Ils allèrent chercher leurs bagages dans le chalet. Angström prit congé de ses amies, qu’elle serra dans ses bras.

« Bonne semaine, leur souhaita-t-elle.

— Bon retour. »

Elle lut sur leurs visages l’angoisse et l’inquiétude qu’elles avaient jusqu’alors conjurées en buvant. Cette séparation faisait tout ressurgir. Elle observa la manière qu’avait Manzano d’enlacer le vieux Bondoni. Elle ne pensait pas ces deux hommes capables de cela. Sans doute étaient-ils conscients de la gravité de cet instant.

« Et je peux vraiment te laisser ici ? lui demanda Manzano.

— Je ne suis pas seul, mais en charmante compagnie. »

Manzano se tourna vers Lara. « Est-ce O.K. s’il reste ici ? Vous vous étiez sans doute imaginé vos vacances autrement… »

Lara Bondoni posa le bras sur les épaules de son père. « Je le vois bien trop rarement. C’est juste dommage que vous deviez partir. »

Elle se sépara de son père et enlaça Manzano.

« Bonne chance ! »

Saint-Laurent-Nouan

Yves Marpeaux, à la tête de l’une des trois équipes de la centrale nucléaire, se tenait en retrait. L’attachée de presse et le directeur de la centrale étaient présents. Le poste de contrôle clignotait comme un sapin de Noël. Presque tous les employés se tenaient devant les écrans avec de gros manuels ouverts, cherchant des explications aux messages d’erreur. Le chef de quart passait entre eux, discutait ici, donnait des instructions là. Puis il téléphona. Finalement, il alla vers Marpeaux et le directeur.

« La pression dans le réacteur et la température dans le système de refroidissement primaire ne cessent d’augmenter », annonça-t-il. Marpeaux réalisa que son front était humide de sueur.

Fiévreusement, Marpeaux passa en revue les différentes raisons de cette anomalie — de la panne d’un groupe électrogène diesel à la panne électronique affectant la conduite du système, en passant par des soupapes ouvertes ou fermées par mégarde, ou encore des défaillances jusqu’alors inconnues de tous. Voilà ce qu’avaient montré les incidents des décennies passées : les experts les tenaient pour impossibles — puis, un jour, ils avaient eu lieu.

« Les moteurs diesel ? demanda Marpeaux.

— Deux d’entre eux ne s’allument pas, et celui qui faisait défaut la dernière fois tourne comme une horloge. Trois équipes sont sur place et examinent les appareils. »

Ils devaient de toute urgence reprendre le contrôle de la température du circuit primaire, de même que de la pression dans le réacteur. Il leur restait encore de nombreuses possibilités avant de prendre des mesures drastiques, comme libérer de la vapeur du circuit primaire pour faire redescendre la pression.

Marpeaux songea inévitablement aux deux fusions accidentelles qui avaient déjà affecté Saint-Laurent. Celle de 1969 comme celle de 1980 avaient eu lieu dans les réacteurs graphite-gaz n° 1 et 2. Atteignant le niveau 4 sur 7 de l’échelle INES (International Nuclear Event Scale), les autorités nucléaires françaises les avaient classées parmi les accidents les plus graves s’étant passés en France. À la suite de cela, les réacteurs étaient restés inutilisables pendant des années, leur décontamination et leur remise en service avaient englouti des fortunes. Quelques années plus tard encore, ils avaient été éteints.

« Paris ne va pas être content », observa le directeur.

Marpeaux se demanda s’il pensait à EDF, aux institutions ou aux deux. L’incident intervenait au pire moment. Ni la télévision ni la radio ne leur permettraient de faire connaître aux populations concernées les informations et les procédures de sécurité. Ce qui, peut-être, était aussi bien, tant qu’il n’y avait aucune absolue nécessité. Marpeaux était bien davantage ennuyé par le fait qu’ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait à l’intérieur du réacteur. Depuis une heure, ils agissaient presque en aveugle.

La Haye

L’hélicoptère avait déposé Manzano et Angström à l’aéroport militaire d’Innsbruck, d’où un petit jet les avait conduits à La Haye. Un officier de liaison d’Europol avait embarqué avec eux.

Lorsqu’ils débarquèrent de l’appareil aux Pays-Bas, ils furent accueillis par un vent froid et une pluie battante. Au pied de la passerelle de l’avion les attendait un homme dans un sombre manteau d’hiver. Il avait des cheveux courts, roux foncés, qui commençaient à s’éclaircir. Manzano ressentit son regard attentif. C’était François Bollard.

« Qu’avez-vous à la tête ? »

Manzano devait prendre en considération qu’on lui poserait de plus en plus souvent cette question. Peut-être devait-il trouver une réponse amusante. Mais il n’était pas d’humeur à badiner.

« Un feu de la circulation en panne, répondit-il.

— Si ce n’était qu’un seul… On va d’abord vous conduire à votre hôtel, monsieur Manzano. Il est à côté de mon bureau. Dans deux heures, il y a une première réunion à laquelle vous devez assister. Concernant la suite du voyage de Mlle Angström pour Bruxelles, nous lui avons trouvé une voiture. Elle se trouve déjà devant l’hôtel. »

Manzano regretta de devoir renoncer à la compagnie de Sonja. Il avait appris à apprécier ses manières directes et sans ambages. Par ailleurs, elle savait écouter et avait de l’humour.

« Si vous travaillez avec nous, vous voudrez sans doute utiliser votre ordinateur, dit Bollard. Par ailleurs, nous avons besoin des nôtres. Bien entendu, nous devons nous assurer que le vôtre n’est pas infecté. Ça vous va ? »

Manzano hésita.

« Puisqu’on est dans la même galère… », approuva-t-il enfin.

Ils roulèrent dans des rues bordées de belles et vieilles demeures rappelant la richesse passée de la cité hollandaise. C’était la première fois que Manzano venait aux Pays-Bas. Ils firent halte devant un bâtiment récent et sans âme. « Hôtel Gloria », était-il écrit au-dessus de l’entrée.

« J’ai une question un peu osée, entreprit Angström, ça me gêne… Puis-je t’accompagner dans ta chambre pour me doucher ? Dans mon appartement de Bruxelles, ça me sera sans doute impossible.

— Bien sûr », répondit Manzano, se réjouissant à l’idée que leur séparation soit retardée. Bollard donna à Manzano un plan de la ville et lui montra le chemin pour gagner le bâtiment d’Europol.

« Présentez-vous à l’accueil, on viendra vous chercher. »

Pendant que Manzano défaisait ses maigres bagages, Angström disparut dans la salle de bain. Il examina les prospectus de l’hôtel et écouta la douche couler. Il laissa rapidement vagabonder son imagination, puis alluma la télévision. Sur certaines chaînes, l’écran restait noir ou comme enneigé. Il trouva une chaîne d’informations en anglais.

Une journaliste dans un manteau en coton se tenait devant une grande halle. Derrière elle officiaient des hommes en combinaisons blanches.

« … ils commencent à se gâter. J’ai froid dehors, il ne fait que neuf degrés. Mais après plus de vingt-quatre heures sans courant, ce n’est pas pire que dans la chambre froide derrière moi. »

La caméra passa sur elle pour s’arrêter sur une grande porte coulissante ouverte qui laissait voir l’entrepôt. Des cartons alignés sur des palettes s’accumulaient sur de hauts rayonnages.

« Cet entrepôt appartient à l’une des plus grosses entreprises agroalimentaires du monde. Y sont stockées environ deux mille tonnes de denrées alimentaires, pour une valeur de plusieurs millions d’euros. Les marchandises entreposées ici sont maintenant impropres à la consommation. Et ce n’est qu’un de leurs nombreux sites dans toute l’Europe. Peut-être les habitants d’Europe du Nord et d’Europe centrale se plaignent-ils qu’il fait bien plus froid chez eux qu’ici, en Grande Bretagne. L’aspect positif est que la chaîne du froid ne se rompt pas et que les denrées périssables restent consommables, même sans courant. Mary Jameson, Douvres. »

Angström sortit de la salle de bain en jean et pull-over.

« Ah ! Qu’est-ce que ça fait du bien ! Quoi de neuf ?

— Rien de plus que nous ne sachions déjà. »

Elle prit son sac de voyage.

« Je file. »

Manzano éteignit le téléviseur et l’accompagna à la réception.

Elle le regarda, l’air grave. « Bonne chance », fit-elle avant de le prendre dans ses bras.

« Toi aussi », répondit-il en faisant de même. Peut-être l’étreinte dura-t-elle plus longtemps qu’un simple au revoir entre deux personnes qui venaient de se rencontrer.

« Lorsque tout sera fini, nous boirons un verre ensemble, hein ? » proposa-t-elle lorsqu’ils se séparèrent. Il remarqua que son sourire était forcé.

Elle lui tendit une carte de visite. Elle avait noté au verso son adresse et son numéro de téléphone personnels.

Elle monta dans la voiture et lui adressa un signe de la main. Manzano voyait ses cheveux blonds à travers la lunette arrière. Avant que l’auto ne disparaisse au coin de la rue, elle se retourna une dernière fois. Manzano sentit sa gorge se nouer. Puis la rue resta vide.

La pluie tomba plus drue.

Paris

« Bien. Qu’est-ce que nous avons ? »

Blanchard épongea la sueur de son front. Il avait rassemblé les spécialistes logiciels dans le centre de contrôle informatique du CNES : une dizaine d’hommes se tenaient nerveusement devant leurs ordinateurs portables, reliés par un réseau de câbles.

« Nous avons une infection sévère dans le système », commença Albert Proctet, le directeur IT, un homme assez jeune affichant une barbe de trois jours et portant une chemise colorée.

« Une infection ? hurla Blanchard. Qu’est-ce que ça veut dire, une infection ? » Remarquant qu’il avait parlé trop fort, il se reprit. « Nous sommes équipés de l’un des meilleurs systèmes de protection de France. C’est bien ça ? Et vous me dites que nous avons été infectés ? »

Proctet haussa les épaules. « Je ne vois pas d’où viendraient les chutes du réseau, autrement. Nous sommes en train de passer nos systèmes à l’antivirus. En vain, pour l’instant. Ça va encore durer un moment.

— Hors de question ! » Blanchard éleva de nouveau la voix. « Il y a quelques heures, j’étais là, à l’extérieur, à louer la fiabilité des réseaux français ! Le monde entier se fout de notre gueule. À quoi bon claquer des millions pour ces systèmes si le premier imbécile venu peut y pénétrer et les déconnecter ? Et qu’en est-il des back-up ? »

Comme la plupart des grands centres de conduite réseaux, le CNES conservait une sauvegarde de tous ses systèmes, qui, en cas d’urgence, prenait le relais.

« La même chose, répondit Proctet. Quelqu’un y a travaillé.

— Quelqu’un a fait une sacrée merde ! explosa Blanchard. Des têtes vont tomber, vous pouvez me croire.

— Pour l’instant, nous avons besoin de toutes les têtes », lui rappela posément Proctet.

L’insolence du jeune homme fit bouillonner intérieurement Blanchard. Malheureusement, c’est lui qui avait raison.

« Comment vont se dérouler les opérations ? continua-t-il, ayant repris le contrôle de lui-même.

— Nous programmons actuellement un ordinateur sur la base des installations standard de routine, fit Proctet. Ensuite, nous le laissons tourner et tester. Ça va prendre quelques heures. Le problème, c’est que, de nos jours, la plupart des logiciels dont ont besoin nos appareils pour nos recherches ne sont disponibles que via Internet. On a donc des difficultés, le réseau est surchargé, et en partie hors service, à cause du black-out. »

Blanchard soupira. « Ça ne peut pas être vrai ! Pourquoi n’avons-nous pas tout ça sur des DVD ou sur des serveurs ? »

Proctet fit une grimace.

« Des DVD, nous n’en avons pas, malheureusement, et les serveurs sont infectés.

— Qu’est-ce que c’est que ces protocoles de sécurité ! cria de nouveau Blanchard, avant de se reprendre aussitôt. O.K. Et après ?

— Lorsque ce sera fait, nous examinerons les systèmes. Nous avons d’ailleurs convoqué quelques spécialistes, ils sont en route. »

La Haye

Grâce au plan de la ville que lui avait remis Bollard, Manzano ne mit que dix minutes à rejoindre Europol. À l’intérieur du complexe, aucun signe visible du black-out. De la lumière rayonnait depuis quelques fenêtres dans le jour gris. Des personnes affairées allaient et venaient dans les cours et les salles. Manzano se présenta à l’accueil. Bollard en personne vint l’accueillir.

Un autre homme, trapu et gros, attendait à une petite table de réunion, devant un ordinateur portable. Bollard le présenta, un nom aux consonances françaises. « Il va scanner votre ordinateur. »

Hésitant, Manzano le lui tendit. Tandis que l’homme se mettait au travail, Bollard remit un papier à Manzano.

« Une clause de confidentialité. »

Manzano survola le texte tout en gardant un œil sur l’écran de son ordinateur.

Des formules officielles standard, de celles qu’il connaissait chez la plupart de ses clients. Il ne pensait pas qu’il apprendrait des secrets exceptionnels, ni qu’il aurait à les garder pour lui. Il signa le formulaire et le rendit à Bollard. Puis il se tourna vers le technicien, qui ne semblait ni corrompre ses données personnelles ni installer quoi que ce soit.

Le téléphone sonna. Bollard décrocha. Si Manzano pouvait entendre la voix de l’interlocuteur à l’autre bout du fil, en revanche il ne pouvait comprendre ce que Bollard disait.

« Ah ! fit ce dernier, puis il ajouta : je comprends. C’est pas bon. »

Il raccrocha, gagna son bureau et regarda quelque chose sur son ordinateur.

« C’est pas bon », répéta-t-il. Il appuya violemment sur une touche. L’imprimante à côté du bureau se mit en marche. Bollard en tira la feuille de papier et l’agita en l’air.

« Des nouvelles intéressantes. »

Il regarda l’heure.

« Mince ! Excusez-moi. Nous allons devoir arrêter là. J’ai encore deux coups de fil à passer.

— Vous pouvez encore téléphoner ?

— Nous avons des générateurs de secours qui alimentent également le téléphone. Avec des connexions distantes, ça marche encore à peu près. Avec des locales, pas du tout, pour ainsi dire. »

Bollard composa un numéro, attendit puis parla en français.

« Bonjour maman. » Sa mère. Manzano avait fait quatre ans de français à l’école et avait toujours été bon dans cette matière. Les souvenirs qu’il en avait et la proximité avec sa langue maternelle lui permirent de suivre l’essentiel de la conversation.

Il mettait sa mère en garde.

« Non, je ne peux rien dire de plus pour l’instant. Au plus tard demain ou après-demain vous en apprendrez davantage. Écoute-moi bien : remettez en marche la vieille radio que vous gardez au garage. Ne gaspillez pas vos vivres. Faites en sorte que le puits reste toujours intact. Je vais également essayer de vous envoyer les Doreuil, de Paris. Soyez gentils avec eux, je vous en prie. Passe-moi papa maintenant. »

Il se tut, tout en conservant le combiné à l’oreille.

Le petit homme épais rabattit l’écran du portable de Manzano. « Tout est en ordre, merci.

— Internet fonctionne encore ? lui demanda Manzano.

— Pour la plus grande partie de la population, à peine. Mais nous, ici, nous sommes directement reliés à une dorsale. C’est-à-dire à un réseau longue distance à très haut débit, pouvant être alimenté avec suffisamment de courant de secours. Jusqu’à présent, c’est stable. »

Il adressa un signe de la main, le pouce en l’air, à Bollard toujours au téléphone et quitta la pièce.

Manzano remballa son ordinateur tandis que l’autre téléphonait encore.

« Bonjour papa. J’ai déjà expliqué deux trois choses à maman. Il est probable que les Doreuil viendront chez vous. Ce que je vais te dire maintenant, fais-y très attention. Allez demain matin à la banque, le plus tôt possible, et retirez autant d’argent liquide que vous pouvez. Je ne voudrais pas crier au loup, mais assure-toi que ton fusil est en état de marche et que tu as suffisamment de munitions. Mais n’en dis rien à maman ni aux Doreuil. Espérons que mes inquiétudes sont infondées. Je vous aime. Salut. »

Manzano regarda Bollard, l’air soucieux. Selon lui, il n’était pas le genre d’homme à dire « je vous aime » sans raison à ses parents. Il se demandait ce qu’avait bien pu apprendre Bollard. Ce dernier, entre-temps, composait un autre numéro. Il parla de nouveau en français. Après quelques phrases, l’Italien comprit qu’il s’entretenait avec son beau-père. Après avoir raccroché, son visage était plus blême et crispé encore. La mine confuse, il regarda Manzano.

« C’est l’heure de notre rendez-vous. Allons-y. »


La salle de réunion était meublée d’une imposante table ovale. Sur l’un des murs se trouvaient six grands écrans. La plupart des gens rassemblés étaient des hommes, Manzano ne dénombra que trois femmes. Bollard lui désigna sa place et en gagna une autre, directement sous les moniteurs.

« Bonjour, mesdames et messieurs. »

Bollard était debout, il parlait anglais.

« Si tant est qu’un tel jour puisse être bon… »

Il tenait une petite télécommande. Une carte d’Europe apparut sur le grand écran au-dessus de lui. La plus grande partie du continent était colorée en rouge. Norvège, France, Italie, Hongrie, Roumanie, Slovénie, Grèce et nombre de petites régions dans d’autres pays étaient couvertes de hachures vertes et rouges.

« Jusqu’à nouvel ordre, cette salle est notre poste de commandement. Dans quel but ? Je vais vous l’expliquer tout de suite. Depuis quarante-huit heures, d’immenses territoires européens sont sans courant, même si, à certains endroits, il a été possible pour quelque temps de rétablir la livraison d’électricité. Ce sont les zones hachurées de la carte. Depuis ce matin, nous savons qu’il ne s’agit pas d’un accident. Déjà la nuit dernière, nous soupçonnions quelqu’un d’avoir introduit des codes dans les compteurs communicants des habitations privées. Par ailleurs, les centrales qui rencontrent des difficultés à se relancer sont plus nombreuses que prévu.

— Stuxnet ? demanda quelqu’un. Ou un truc dans ce genre ?

— C’est ce qu’on regarde en ce moment. Mais ça peut prendre un bout de temps avant qu’on trouve quelque chose. Depuis dix heures, les plantages informatiques mettent hors service les centres des plus importants gestionnaires de réseaux de distribution ou de transport. Ont été touchées : la Norvège, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, la Pologne, la Roumanie, l’Italie, l’Espagne, la Serbie, la Hongrie, la Slovénie et la Grèce. »

Certains pays hachurés de la carte passèrent dans le rouge. Les participants à la réunion poussèrent des cris d’effroi et de consternation.

« De nombreux réseaux relancés en urgence se sont écroulés ensemble. Ce qui passait d’abord pour un malheureux accident dans chacune des centrales européennes s’est rapidement transformé en l’image que vous avez là. Mesdames et messieurs, on attaque l’Europe. »

Le silence se fit dans la salle.

« On sait qui ? finit par demander un homme à l’autre bout de la table.

— Non, répondit Bollard. Les gestionnaires de réseaux ont pu identifier les compteurs dans lesquels les codes ont été introduits. Il y en avait en tout trois dans chaque pays. »

Bollard montra des images émanant probablement des autorités italiennes et suédoises.

« Les habitants concernés ont affirmé unanimement avoir reçu la visite d’employés des compagnies d’électricité. Après des doutes, on a fini par les croire. Grâce à eux, on est en train d’établir les portraits-robots de ces soi-disant employés. Les administrations de chaque pays ont également eu des difficultés pour recueillir les données des locataires dans les appartements vides, dans la mesure où l’alimentation en énergie des banques de données nécessaires était coupée. Il a donc fallu mettre en œuvre des générateurs de secours. Quoi qu’il en soit, les enquêtes en cours seront chaque jour plus difficiles à cause du black-out. Je prie particulièrement les officiers de liaison en poste dans les différents États de collaborer étroitement avec nous. Les opérations en solitaire, face à une menace concernant toute l’Europe, n’ont pas de sens.

— Si cela devenait public…, soupira un homme à la gauche de Manzano.

— Ça n’est pas à l’ordre du jour », tempéra Bollard.


Devant la salle de réunion, Manzano attendait le fonctionnaire.

« Vous le pensiez sérieusement ? lui demanda-t-il.

— Quoi ?

— Qu’on ne dira pas aux populations à quoi elles doivent s’en tenir.

— On informera les populations en leur disant que la panne durera quelques heures encore, quelques jours dans certaines zones. Tout ce qui concerne une attaque pourrait créer une panique.

— Mais ça ne sera pas seulement quelques jours dans quelques zones ! »

Bollard le regarda avec insistance, puis il prit la direction de son bureau. Manzano le suivit. Il avait encore quelque chose à dire.

« Les logiciels pour diriger et faire fonctionner les réseaux électriques et les centrales sont très complexes, premièrement, et très spécialisés, deuxièmement. Il n’y a sur terre que quelques entreprises en mesure de livrer de tels systèmes. On a déjà parlé de Stuxnet. Y aurait-il un problème pour établir la liste de toutes les centrales, de tous les gestionnaires de réseaux et de toute entreprise en lien avec l’énergie rencontrant des difficultés ? De même que la liste de tous leurs fournisseurs de logiciels ?

— Je vais voir ce que je peux faire. »

Paris

Bien entendu, l’ascenseur de l’immeuble de Shannon fonctionnait aussi peu que les transports publics. Épuisée, elle gravit les escaliers pour rejoindre son appartement. Au moins, elle avait de nouveau chaud.

Une fois parvenue sur son palier, elle vit les valises et les bagages devant la porte de ses voisins. Bertrand Doreuil posait un sac supplémentaire avec les autres. Avant sa retraite, cet homme grand et mince, aux cheveux gris clairsemés, avait été haut fonctionnaire au sein d’un ministère. C’est ce qu’avait appris Shannon, qui le tenait en outre pour un homme à la conversation intéressante et un voisin serviable.

« Bonsoir, monsieur Doreuil. Vous fuyez ? demanda-t-elle en riant. Je peux comprendre. »

Doreuil la regarda avec irritation.

« Ah, non ! Nous partons quelques jours chez les beaux-parents de notre fille. »

Shannon regarda les bagages. Selon elle, il n’y en avait pas pour quelques jours seulement, mais pour un tour du monde.

« Alors vous avez un sacré paquet de cadeaux ! Espérons qu’il y a de l’électricité là où vous allez. »

Derrière lui apparut sa femme.

« Ah ! Les Bollard se chauffent au bois si nécessaire. Et lorsqu’ils veulent manger, ils tuent une de leurs poules », plaisanta-t-elle.

Son époux sourit amèrement.

« Je reviens justement d’une conférence de presse au cours de laquelle un responsable expliquait que tout serait bientôt rentré dans l’ordre.

— Sans aucun doute, fit à voix basse Mme Doreuil.

— C’est en tout cas ce que prétendait l’homme avant une nouvelle coupure. Votre fille ne voudrait pas aller avec vous dans sa belle-famille ?

— Si, mais ils ont dû reporter leur voyage à cause de la panne. Et mon gendre ne peut quitter La Haye en ce moment. »

Son mari lui adressa un regard sévère. Annette Doreuil esquissa un sourire incertain et se tourna de nouveau vers Shannon. « Ah, auriez-vous la gentillesse de relever notre courrier ? »

Peu à peu, toutes les phrases commençaient par des « ah ». Ce tic ne ressemblait pas aux Doreuil, d’habitude si maîtres d’eux-mêmes.

« Mais bien sûr ! » fit Shannon en essayant d’être aussi naturelle que possible, tandis que les pensées se bousculaient dans sa tête. Elle avait rencontré à plusieurs reprises le gendre des Doreuil. Si ses souvenirs étaient bons, il occupait un poste important à Europol, dans le domaine de la lutte antiterroriste. Pourquoi cet homme ne pouvait-il prendre quelques jours de congé alors qu’il s’agissait d’une panne de courant ? Et pourquoi Doreuil avait-il lancé ce regard si insistant à son épouse lorsqu’elle avait abordé le sujet ? L’instinct de journaliste de Shannon était aux aguets.

« Et comment va votre fille ? demanda-t-elle.

— Chez eux, pas d’électricité non plus, mais elle se porte bien. Nous n’avons eu que notre gendre aujourd’hui…, répondit Mme Doreuil.

— Chérie, l’interrompit son mari, je crois que nous n’avons rien oublié. Nous devrions partir pour ne pas arriver trop tard. »

Shannon remercia le ciel que ni leur propriétaire ni ses colocataires n’aient investi dans un téléphone dernier cri. Elle put ainsi joindre sa rédaction, après quelques tentatives infructueuses, grâce au téléphone fixe. « Il y a quelque chose derrière tout ça », assura-t-elle à Laplante non sans insistance. Turner n’était pas joignable. « Informes-en la correspondante de Bruxelles.

— Injoignable.

— Alors j’irai moi-même à La Haye. En voiture, j’y suis dans cinq heures.

— Je croyais que tu n’avais pas de voiture.

— C’est le problème… je pensais que tu pourrais…

— Et comment je rentre chez moi ? Comment je vais au bureau ? Alors que les transports en commun ne marchent plus.

— Peut-être que la chaîne pourrait me prêter un véhicule…

— Pour une idée aussi vague ? Hors de question.

— Ça ne vous intéresse donc pas ?

— Je peux encore tenter de joindre notre correspondante pour le Benelux.

— D’ici là, tout sera fini… »

Elle raccrocha.

Elle prépara un sac marin qu’elle remplit de vêtements chauds. Puis elle ajouta ses deux caméras numériques, toutes les batteries et les chargeurs qu’elle trouva, ainsi que son ordinateur portable. Elle enfila sa doudoune et d’épaisses bottines, prit son sac sur l’épaule, regarda une dernière fois autour d’elle avant de quitter l’appartement.

La Haye

« Que fabrique-t-il ? »

Bollard n’avait que furtivement frappé à la porte et n’avait pas attendu qu’on l’y invite pour entrer dans la chambre d’hôtel. La pièce se distinguait des autres en raison des piles d’équipement électronique envahissant le bureau. Sur trois petits écrans, on voyait des images en noir et blanc d’une autre chambre. Sur celui du milieu on reconnaissait Manzano, assis sur son lit, l’ordinateur sur les genoux. Il avait l’air de lire avec concentration. De temps à autre, il tapait rapidement au clavier.

« Pas grand-chose », répondit l’homme chargé de la surveillance, au milieu de la trentaine, renfrogné, en veste de jean. « Il a téléphoné trois fois.

— Quels numéros ?

— Une fois au MIC de Bruxelles. Il a demandé une Sonja Angström. Puis son numéro personnel. Mais il n’a pu la joindre à aucun des deux numéros. Le troisième, c’était en Autriche. Le village vacances d’Ischgl. Pas de communication. Depuis, il est assis sur son lit et il lit sur son écran.

— Il n’a fait que lire ?

— Autant que je sache, oui.

— O.K., je file. Tenez-moi au courant s’il se passait quelque chose de notable. »

Zevenhuizen

Devant la ferme étaient garées une dizaine de voitures. Bollard y joignit la sienne, sonna et fut accueilli par Maren Haarleven, qui le laissa entrer.

« Entrez, le pria-t-elle. Votre famille est en train de dîner. »

Bollard la suivit dans une vaste pièce meublée de quelques grandes tables, toutes occupées. Il reconnut quelques visages. Après avoir assuré une place pour sa famille, il avait communiqué l’adresse à certains de ses collègues.

Les enfants le saluèrent avec un joyeux babil, enthousiasmés d’être à la ferme, au milieu des animaux. Au cours du dîner, ils ne firent pas allusion au black-out. Ce n’est qu’une fois les enfants couchés que Marie lui demanda : « Alors, me diras-tu ce qu’il se passe ?

— Vous allez rester quelques jours. Ça a l’air de plaire aux enfants.

— Aux informations, ils ont dit qu’il n’y avait de nouveau plus de courant chez nous. »

Le « chez nous » renvoyait à la France, comprit Bollard. Il acquiesça.

« J’ai téléphoné à tes parents et aux miens.

— Comment vont-ils ?

— Bien, mentit-il. J’ai invité les tiens à se rendre chez les miens. »

Elle plissa le front. « Pourquoi ?

— Au cas où la panne s’éterniserait un peu.

— Et pourquoi ça ?

— Sait-on jamais.

— Et pourquoi chez tes parents ? Parce que le paysage est si beau ? Pour qu’ils visitent une fois de plus les châteaux de la Loire ?

— Parce qu’ils ont leur propre puits, une cheminée et du bois, et quelques poules. »

Berlin

Jusqu’alors, Michelsen n’était allée à la Chancellerie fédérale qu’à l’occasion d’événements publics. Elle se trouvait en compagnie de collaborateurs de tous les domaines de la cellule de crise. Depuis les informations reçues dans la matinée, ils étaient passés à un nouveau stade. Partout régnait une grande nervosité.

Après avoir passé les contrôles de sécurité de l’accueil, un jeune homme les conduisit, elle et les autres, dans une vaste salle de conférence du deuxième étage. Deux autres hommes les aidèrent à installer leurs ordinateurs portables.

Ils attendaient leur public sans un mot. Michelsen remarqua que chacun évitait de regarder les autres. Personne ne voulait montrer ses propres angoisses. Sur l’un des murs, dix écrans répartis en deux lignes superposées. Sur certains apparaissaient les visages d’hommes d’âge mûr. Certains étaient déjà là, au cours de l’après-midi passé, lors de la rencontre des patrons de l’énergie avec le chancelier. Michelsen reconnut Heffgen et von Balsdorff. Ils tripotaient leurs vestes ou mettaient de l’ordre dans des dossiers à côté de leurs ordinateurs dont la caméra les filmait. Les minutes semblaient extrêmement longues. Le ciel berlinois était aussi sombre que leurs pensées. Des pas bruyants les tirèrent de leurs réflexions.

Le chancelier entra le premier, l’air déterminé, grave. Il serra les mains de tous. Il respirait la résolution et l’énergie. Il était suivi de tous les membres de son cabinet et de tous les chefs de gouvernement des Länder.

« Je vous remercie d’être venus, ainsi que celles et ceux qui sont en visioconférence », déclara le chancelier en guise d’ouverture.

Un visage apparaissait dorénavant sur chacun des dix écrans muraux.

« Les développements des dernières heures confèrent à cette réunion une tout autre signification que lors de la convocation d’hier. Les autorités européennes de sécurité ont émis entre-temps l’hypothèse d’une vaste attaque contre les systèmes électriques des pays membres. Afin que tous puissent avoir en tête ce que cela signifie, j’ai prié les ministres de faire un état de la situation et de présenter un scénario de ce qui nous attend. » Il marqua une courte pause, but une gorgée d’eau.

Michelsen s’attendait à un appel ou à une exhortation dramatique à l’attention. Au lieu de quoi, il ne fit que dire : « Je vous en prie, mesdames et messieurs. »

Le secrétaire d’État Rhess se leva et commença : « Depuis presque quarante-huit heures, de grandes parties de l’Allemagne se trouvent sans électricité. Vous connaissez tous le rapport Danger et vulnérabilité des sociétés modernes — l’exemple d’une vaste et longue coupure d’approvisionnement électrique, présenté au début de l’année 2011 par le comité Formation, recherche et évaluation des choix technologiques. »

Personne ne l’a probablement lu, songea Michelsen.

« Voici un premier aperçu des conséquences que peuvent avoir ces événements sur les populations. »

Ils avaient fait un montage à partir des reportages télévisuels des derniers jours. Sur un grand écran, dans la largeur de la salle, apparaissaient les images d’un supermarché vide et sombre.

« Commençons par l’approvisionnement en denrées alimentaires. La majeure partie de l’Allemagne, de nos jours, achète ses aliments dans les supermarchés. Cette source est épuisée. Notre collègue Michelsen, directrice adjointe du département de la protection de la population et de la gestion des catastrophes au ministère de l’Intérieur nous explique rapidement pourquoi. »

Elle se leva et prit la parole. Elle fit projeter des images de ports. Au milieu d’une mer de containers, d’impressionnants portiques déchargeaient les bateaux de leurs grandes boîtes métalliques. Des images de trains de marchandises suivirent, puis des travellings à travers de longs et hauts rayons dans des entrepôts, parfois frigorifiques.

« Toute la chaîne de production et de distribution de denrées alimentaires est plus ou moins à l’arrêt, commença-t-elle. L’ensemble des systèmes modernes est géré par l’électronique. »

Des étables avec des vaches, les unes à côté des autres dans d’étroits boxes métalliques.

« Prenons un de nos aliments les plus communs : le lait. La plupart du temps, il n’est pas produit dans de belles fermes, comme le clame la publicité. Il provient de l’élevage intensif comptant des milliers de bêtes, qui ne peut fonctionner que grâce à un nombre incalculable de mécanismes automatiques pour nourrir, chauffer, aérer, entreposer. Les grandes exploitations ont des systèmes de secours capables de fonctionner quelques jours. Certaines fonctionnent avec des sources autonomes d’énergie. Cela dit, ça ne leur est pas d’une grande aide. En effet, les laiteries ayant en charge le transport et la transformation du lait ne peuvent plus exécuter leur travail. Les réservoirs de leurs camions sont vides. Ils ne peuvent faire le plein, parce que sans électricité, impossible de faire remonter l’essence de la citerne souterraine à la pompe. »

Files d’attente à une station-service.

« Et quand bien même elles seraient en mesure de convoyer le lait jusqu’à leurs ateliers de transformation, les machines de ces derniers seraient à l’arrêt. »

Images de laiteries vides, tuyaux métalliques clinquants, chaînes inertes.

« Tous les produits prêts à être consommés sont stockés dans des entrepôts frigorifiques. Comme vous vous en doutez, sans courant, pas de froid. Plus pour longtemps, en tout cas, en fonction des installations. »

Elle fit projeter les images ad hoc.

« Et si les produits sont encore consommables, c’est le transport qui est problématique. Sans carburant, personne ne peut les acheminer des entrepôts aux magasins. En parlant d’entrepôts, dans notre société à l’économie à flux tendu, il y a également des entrepôts de transit dans lesquels les marchandises peuvent être stockées provisoirement pour vingt-quatre heures. La plupart sont vides maintenant. Et dans les supermarchés, ce n’est pas mieux. Ils dépendent complètement de l’électronique. Tout le processus de commande et de stockage est régi par des ordinateurs. Donc par du courant. Après quelques heures, les employés ne savent plus ce qu’il y a, ou non, en stock. La détresse continue pour des choses aussi simples que des portes qui s’ouvrent et se ferment automatiquement, mais plus maintenant, et se poursuit jusqu’aux caisses où plus personne ne peut payer. Des parties entières du personnel ne peuvent plus aller travailler, parce que les transports en commun ne marchent plus, ou parce qu’ils n’ont pas d’essence. Bien entendu, les portes, on peut les ouvrir à la main. Le ticket de caisse, on peut le faire sur un bout de papier, en posant une addition. La plupart des magasins ferment à cause de ces événements. Mais ce n’est pas tout », continua-t-elle en faisant projeter des images d’immenses stabulations.

« Revenons-en au tout début. En ce qui concerne la production laitière, nous nous retrouverons devant une immense catastrophe au cours des jours à venir, contre laquelle nous ne pouvons quasiment rien faire. Qui d’entre vous a grandi à la campagne ou a pris des vacances à la ferme avec ses enfants peut peut-être se rappeler les meuglements des laitières le matin, lorsque leurs mamelles sont pleines et qu’il faut les traire. Et c’est précisément ce qu’elles font dans toutes ces immenses étables victimes du black-out ; meugler tant et plus. Ces vaches sont élevées pour produire du lait, jusqu’à quarante litres par jour. Imaginez-vous leurs mamelles. Et rappelez-vous qu’elles n’ont pas été traites depuis deux jours. Les éleveurs ne peuvent qu’en soulager une infime partie en les trayant à la main. Toutes les autres souffrent de leurs mamelles trop pleines. Si même nous parvenons, au cours des heures qui viennent, à alimenter en énergie les exploitations concernées, il sera trop tard pour beaucoup d’entre elles. Des millions vont mourir de n’être pas traites, si elles ne sont pas déjà mortes de faim ou de soif. Sans compter que pour mettre en place une alimentation électrique de substitution de cette ampleur, il nous manque des moyens et du personnel. »

Cette pensée lui arracha une larme. « Il en va de même pour toute l’agriculture industrialisée. Dans toute l’Europe, des millions de vaches et de poules vont mourir de froid et de faim. Les porcs ne sont pas si sensibles, mais au bout de quelques jours, ce sera pareil. Quant à la production de fruits et de légumes, d’ici peu, l’irrigation, le chauffage et l’éclairage seront en panne, y compris pour les exploitations disposant de systèmes auxiliaires. Imaginez-vous les conséquences sur les entreprises. Elles vont toutes faire faillite. Ça signifie également à moyen terme un état critique de l’approvisionnement alimentaire, y compris si nous parvenons à reprendre la situation en main dans les jours à venir ; la production de ces entreprises est altérée et les conséquences se feront sentir pour des semaines et des mois. »

Elle marqua une pause, afin de donner à son auditoire le temps de digérer son exposé. Elle vit sur leurs visages que ses propos n’avaient pas manqué leur but.

« Comme vous pouvez le constater, un problème en appelle un autre. L’alimentation en eau potable est interrompue dans de nombreuses régions. La moitié de l’Allemagne ne peut déjà plus tirer la chasse…. Imaginez un immeuble où personne ne peut plus utiliser les toilettes, mais où on le fait quand même. Et, comme nous le savons maintenant, cet état des choses ne va pas s’améliorer au cours des prochains jours. Mesdames et messieurs, continua-t-elle escomptant produire plus d’effet encore par l’apostrophe, nous devons sans plus tarder entreprendre une grande évacuation vers des centres d’urgence. Il s’agit de plus de vingt millions de personnes. »

Un silence pesant s’abattit sur l’assistance. Tous regardaient l’écran où Michelsen faisait défiler des images d’abris de fortune aux États-Unis après les inondations de La Nouvelle-Orléans, ou après le tremblement de terre japonais de 2011. Gymnases, palais des congrès, salles des fêtes, stades couverts où des lits de camps, comme autant d’éléments d’une mosaïque, dessinaient des schémas confus. Quelque part, sur le côté, une longue file d’attente devant une banque de distribution de vivres. L’Allemagne ne connaissait des images d’une telle détresse qu’en noir et blanc, avec des gens aux manteaux déchirés et une coupe démodée, par le biais de reportages télévisuels sur une guerre que la plupart de ceux présents dans la salle n’avaient pas connue, tant elle semblait lointaine. Et personne n’avait pensé revoir de telles images dans ce pays.

« Et de l’eau, on en a besoin également pour bien d’autres raisons. Et notamment pour l’une des plus brûlantes, à prendre au pied de la lettre : éteindre les incendies. Dans les zones rurales, les pompiers puisent l’eau dans des plans d’eau à l’air libre, comme des étangs ou des ruisseaux, encore accessibles. C’est pourquoi le problème n’est pas aussi urgent qu’en zone urbaine. Certes, le risque d’incendie lié à un court-circuit est moindre en ce moment dans les logements individuels, comme dans l’industrie, en revanche le risque augmente en raison de tentatives prévisibles de faire à manger sur du feu ou de s’y réchauffer. De même que dans l’industrie, notamment l’industrie chimique, à cause de l’arrêt des systèmes de sécurité et d’urgence, il faut compter sur une augmentation des départs de feu. Le problème de l’eau concerne également un autre domaine, pour lequel je laisse la parole à mon collègue Torhüsen, du ministère de la Santé. »

Elle se rassit. L’homme en question, un homme trapu, le milieu de la cinquantaine, qui accusait vraiment le manque de sommeil, se leva péniblement.

Il salua l’assemblée d’une voix basse. « Les questions d’hygiène et les risques d’épidémies dus aux cadavres d’animaux ne sont qu’un aspect du problème, du point de vue de notre domaine de compétence. Le système de santé allemand est l’un des meilleurs du monde. Nous sommes également correctement préparés pour faire face à des crises, mais pas de cette ampleur. Laissez-moi esquisser succinctement ce qui se passe au-dehors. D’une part les hôpitaux. Ils sont équipés de systèmes de courant de secours qui, selon les établissements, assurent de l’énergie pour des périodes allant de quarante-huit heures à une semaine. Les premiers sont déjà confrontés à de très gros problèmes. Certains commencent à transférer les patients vers d’autres établissements. Très rapidement, on manquera de lits. Et même dans les hôpitaux disposant de suffisamment d’énergie de secours pour les jours à venir, le fonctionnement normal ne peut être assuré. »

Images de malades dans des unités de soins intensifs, plus de tubes et de machines que de corps.

« Les unités de soins intensifs doivent être déménagées, de même que celles pour les prématurés. »

À la vue de bébés nus, rouges, ridés, à la peau transparente où affleurait la moindre veine, la gorge de Michelsen se noua.

« Les services d’urgence sont surchargés. Si nous jouons de malchance, l’épidémie de grippe pourrait s’intensifier. Les malades ne peuvent que dans de rares cas se rendre chez leur médecin de famille. De nombreux médecins ne peuvent rejoindre leurs cabinets sans essence, en l’absence de transports en commun, et, sans ordinateur, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Il y a les mêmes problèmes pour les pharmaciens que pour les supermarchés. Les plus touchés sont les malades chroniques, qui doivent prendre régulièrement des médicaments, comme les malades du cœur ou les diabétiques. »

Torhüser but une gorgée d’eau puis poursuivit. « Des milliers de personnes en Allemagne ont besoin d’une dialyse, beaucoup d’entre eux quotidiennement. La plupart des centres de dialyse ne sont pas équipés pour un cas comme celui-ci. Ce sont des cabinets privés qui envoient alors leurs patients à l’hôpital. On ne peut y accueillir que les cas les plus lourds. Ce sont des centaines, des milliers même de catastrophes humaines qui prennent forme. »

Michelsen se mordit la lèvre inférieure. Voilà quelques années, elle avait assisté, avec un désespoir impuissant, au décès d’une amie souffrant d’une maladie nerveuse incurable. Que cette détresse devait être terrible pour les patients et leurs entourages, sachant qu’il y avait des moyens pour guérir, mais qu’ils n’étaient pas opérationnels ! Torhüsen ne prenait pas de gants.

« Les maisons de retraite et de convalescence vont faire face à un pic de décès — pardonnez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot. Pour peu que ces établissements soient équipés de systèmes de secours, leurs réserves seront bientôt vides. On peut en imaginer les conséquences. Quelqu’un d’entre vous a-t-il un des membres de sa famille dans un tel endroit ? »

Il parcourut l’assistance du regard. Bien sûr, il n’y eut aucune réponse, mais le silence en disait long sur le désarroi des personnes présentes.

« L’alimentation artificielle ne fonctionne pas, de même qu’aucun autre appareil médical, comme ceux permettant le prolongement artificiel de la vie. Plus de cuisine, plus d’approvisionnement en vivres ni en eau. Laver les pyjamas et les lits est impossible, les conséquences en termes d’hygiène deviendront vite insupportables dans ce cas aussi. Sans chauffage, les chambres seront froides sous quelques heures. Nombre de patients ne peuvent bouger seuls. Les ascenseurs ne marchent plus non plus, les transferts s’avèrent compliqués. De même que pour les médecins, de grandes parties du personnel ne peuvent se rendre au travail. Ceux qui restent sont débordés.

— Mon Dieu », murmura-t-on.

Du coin de l’œil, Michelsen essaya de voir d’où provenait ce soupir. D’après les visages blêmes, ce pouvait être n’importe qui dans la salle. Jusqu’alors, aucun d’eux ne s’était encore fait une représentation si crue des conséquences du black-out, dans toute leur violence. Et ils n’en étaient qu’au début.

« Nous avons besoin de tout un arsenal de mesures pour assurer au moins le ravitaillement rudimentaire de la population et des malades les plus graves. Et nous en avons besoin séance tenante. Entre autres la mise sur pied de centres médicaux de secours, de décrets pour délivrer des médicaments et tout le soutien que nous pouvons obtenir des unités de santé de l’armée. Il y a des plans pour ce genre de situation. Merci pour votre attention. Rolf ? »

Torhüsen s’assit. Deux places plus loin se leva Rolf Viehinger, à la tête du département de la sécurité publique du ministère de l’Intérieur.

« Les crises, commença-t-il, réveillent souvent le meilleur de chaque être humain. Au cours des dernières quarante-huit heures, on a pu observer une immense vague de solidarité sociale. Des hommes en aidaient d’autres, qu’ils ne connaissaient ni d’Ève ni d’Adam, lorsqu’ils étaient dans le besoin. Le volontariat auprès des services de secours, la Croix-Rouge, les pompiers et tous les autres, l’un des plus importants piliers allemands en cas de catastrophe, fonctionne formidablement bien, alors même que ceux qui s’y impliquent doivent également prendre soin de leurs propres familles. On observe ce phénomène en permanence, repensons à la crue de l’Oder il y a quelques années. Mais ne nous faisons pas d’illusions. Plus longtemps durera cet état, plus les structures seront affaiblies. Pour l’exprimer avec une devise du MI5 anglais : “quatre repas avant l’anarchie”.

— Je croyais, s’immisça le ministre des Affaires étrangères, que de nombreuses communautés étaient autonomes en énergie. Certaines produisent même davantage de courant qu’elles n’en consomment.

— L’autosuffisance énergétique, dans presque tous les cas, ne signifie pas l’indépendance énergétique, mais une indépendance économique, expliqua le secrétaire d’État Rhess. Certes, ces communautés produisent peut-être plus d’électricité qu’elles n’en ont besoin. Ça signifie que lorsque tout fonctionne, elles n’ont pas besoin d’acheter du courant. Mais elles livrent le leur dans les réseaux traditionnels dont elles dépendent. Lorsque ce réseau ne fonctionne plus, leur production d’énergie ne leur est d’aucune utilité, puisqu’elles ne peuvent établir de microréseau stable.

— C’est-à-dire qu’elles peuvent produire du courant, mais non le distribuer aux utilisateurs ? demanda le ministre, incrédule.

— Tout à fait. C’est la même chose pour les grandes centrales, confirma Rhess. Mais nous vous avons coupé la parole, monsieur Viehinger. Poursuivez, je vous prie.

— Bien entendu, tous les congés sont suspendus pour les services de sécurité. Malgré tout, nous aurons besoin du soutien de la police fédérale et de l’armée.

— Civils ou militaires également ? s’enquit la ministre de l’Environnement, de l’Écologie et de la Sûreté nucléaire.

— En fonction de l’évolution de la situation, répondit sèchement le ministre de l’Intérieur.

— Merci pour vos exposés, fit le chancelier. Monsieur le ministre de l’Intérieur m’expliquait précisément que nous n’étions pas encore prêts. Je vous propose donc une courte pause. Dégourdissons-nous les jambes et reprenons dans dix minutes. »

Tout le monde se leva dans un brouhaha général, les fumeurs se hâtèrent vers les ascenseurs pour pouvoir fumer dehors. Personne n’utilisa son téléphone portable, remarqua Michelsen, ce qui aurait été normalement le cas dans de tels moments. Tous avaient bien compris que les réseaux de téléphonie mobile ne fonctionnaient plus.

« Qu’en penses-tu ? lui chuchota Torhüsen.

— Ils sont sous le choc, j’ai l’impression, répondit Michelsen, à voix basse également. »

Les membres du cabinet et les ministres, la mine grave, discutaient en groupes, certains avec calme, d’autres plus agités. Michelsen entendait des mots tels « lois d’urgence » et « chute de tension ».

Paris

Shannon avait traversé la ville, en passant par l’île de la Cité, jusqu’à la gare du Nord, d’où partaient les bus. Les lampadaires, les feux de circulation et l’éclairage de la plupart des bâtiments ne fonctionnaient pas. L’essentiel de la lumière provenait des phares automobiles. Peu après vingt-deux heures, elle atteignit la gare. Là aussi régnait une obscurité quasi totale, seuls quelques dispositifs de secours scintillaient. Dans les entrées de la gare s’amassaient une foule de gens. Dans un sombre demi-jour, les voyageurs échoués ici avaient transformé le lieu en un immense abri de fortune. Partout, des personnes assises ou allongées à même le sol. Des enfants qui geignaient et pleuraient. Dans l’air, malgré le froid, une odeur de moisi, avec parfois des relents de matières fécales.

Les écrans avec les horaires d’arrivée et de départ étaient noirs. Shannon joua des coudes dans le hall de la gare jusqu’à trouver un panneau sur lequel elle put déchiffrer difficilement le pictogramme des bus. Elle suivit la flèche, dut ressortir du bâtiment pour arriver enfin sur un parking où s’alignaient les cars. Entre les véhicules, des gens qui cherchaient ou qui attendaient avec leurs bagages. Dix minutes plus tard, elle avait trouvé celui qui ralliait La Haye.

« Oui, La Haye, répondit le chauffeur à sa question.

— Où puis-je prendre un billet ?

— Aujourd’hui, c’est moi qui les vends. Les bornes ne marchent plus. Que du liquide. Cinquante-six euros, s’il vous plaît. »

Shannon paya et chercha une place vacante. Dans une des rangées du fond, il en restait même deux. Elle fourra son sac marin dans l’espace dédié au-dessus des sièges, puis s’assit à côté de la fenêtre. Quelle idée stupide, se dit-elle. Mais pour l’heure elle se trouvait là. Et il faisait chaud dans le bus. Le chauffeur mit le contact. En tressautant, il se mit en marche.

Shannon plia sa doudoune et s’en servit de coussin, qu’elle cala contre la fenêtre.

Dehors, les ombres de la ville glissaient sur elle. Bientôt elles se firent plus faibles ; sous un ciel sans étoiles ni lune le paysage sombra dans une obscurité presque complète. Shannon regardait dans le noir, ne pensant à rien.

Berlin

« L’argent régit le monde, comme on dit », commença le secrétaire d’État Rhess.

Bien, pensa Michelsen. Balancer cette phrase au gouvernement. Elle ne l’aurait pas cru si courageux.

« La question est donc de savoir qui régit le monde lorsqu’il n’y a plus d’argent ? »

Elle se demandait avec intérêt comment il allait bien pouvoir s’en sortir.

« Notre collègue Torhüsen nous en a déjà parlé. Certes, le monde de la finance est préparé au mieux, relativement, à une coupure de courant. Les banques pourront poursuivre leurs affaires pendant quelques jours encore. Les clients pourront retirer de l’argent liquide aux guichets, mais plus à de nombreux distributeurs. L’approvisionnement des agences en petites coupures fonctionnera tant que les convoyeurs auront de l’essence. Au-delà de trois ou quatre jours, les dernières agences devront fermer. Regardez dans vos portefeuilles. Combien d’argent liquide avez-vous encore ? La rupture du circuit monétaire aura d’énormes conséquences sur l’économie. Les entreprises ne pourront plus payer les salaires, les marchandises ni les fournisseurs. Les bourses sont bien équipées, de même que la Banque centrale européenne et les organisations de clearing, par lesquelles s’effectuent les transactions financières. Ça signifie que les places européennes pourront ouvrir demain, et elles le feront. Il faudra compter avec un brutal effondrement des cours. Probablement, elles fermeront plus tôt. Dès que l’annonce d’une attaque ciblée sera connue à l’extérieur, les bourses du monde entier connaîtront un bain de sang. La valeur des entreprises allemandes chutera radicalement, de nombreuses seront victimes, dans les mois à venir, de tentatives de reprise par des groupes étrangers. Et je ne parle même pas des petites et moyennes entreprises, qui n’auront pas les moyens de survivre à de telles pertes. Même si, dans cette situation, il nous faut penser d’abord à l’approvisionnement d’urgence, il est important que nous ne perdions pas des yeux ces aspects à court et moyen termes. »

Michelsen réalisa que Rhess n’était pas revenu sur sa provocante entrée en matière, mais qu’il n’avait fait que noyer le poisson. Soit. C’est aussi une stratégie. Il s’agissait de toutes les manières de quelque chose de plus important.

« Nous avons déjà abordé les sujets les plus chauds, à l’exception de l’un d’entre eux : la communication entre nous et avec les populations. Malheureusement, la situation ne peut être décrite que comme catastrophique. Les réseaux téléphoniques fixes et mobiles ont, pour la majeure partie, cessé de fonctionner dans la nuit de vendredi à samedi. Par ailleurs, les réseaux de secours de l’administration ne fonctionnent pas aussi bien qu’on l’aurait souhaité. »

Michelsen releva des hochements de tête marquant l’incompréhension.

« D’ici que l’armée ait établi un réseau de campagne, il s’écoulera encore deux jours. Nous devons recourir aux services de radioamateurs, plus nombreux qu’on ne l’imagine, et dont les équipements sont relativement robustes. Mais eux aussi doivent faire face au problème suivant : leurs batteries seront bientôt déchargées. Les satellites sont surchargés. Nous allons mettre en place des horaires radioélectriques, de manière à pouvoir exploiter au mieux les capacités. »

Il observa une courte pause avant de poursuivre : « L’information des populations est pour l’heure extrêmement importante. Bien entendu, il y a des plans, des avertissements et des brochures dans lesquelles chacun peut lire ce qu’il convient de faire en cas de coupure de courant. Mais, la main sur le cœur, qui d’entre nous a regardé ce genre de choses alors même que c’est en lien avec notre champ de compétences ? Il y a même une brochure du ministère de l’Intérieur dans laquelle nous conseillons d’avoir à domicile une radio avec des batteries pleines. Mais qui d’entre vous possède ce genre de chose ? Et même, qui possède les batteries nécessaires ? Nous nous sommes habitués à un monde qui fonctionne avec la télévision, Internet et les téléphones portables. Quelques-uns d’entre vous n’ont même plus de téléphone fixe. D’ailleurs, les réseaux fixes, mobiles et Internet sont out. En résumé : les gens à l’extérieur doivent de plus en plus s’en tenir à des rumeurs et à des on-dit. Ça peut très rapidement produire une dynamique dangereuse. C’est la raison pour laquelle nous devons verrouiller la communication. Je propose de le faire par l’intermédiaire des services de secours. Services d’aide médicale d’urgence, pompiers, police et unités de secours technique disposent encore partiellement de réseaux de communication en état de marche. Quoi qu’il en soit, ces ressources sont très limitées, impossible de mettre en place une communication globale. Il faudra tout de même que ces services s’occupent de la communication, en plus de leurs tâches courantes.

— Y a-t-il des prévisions concernant une date à laquelle le courant sera rétabli dans tout le pays ? interrogea le chancelier. De nombreuses centrales sont en état de marche.

— Les gestionnaires de réseaux n’osent s’avancer à ce sujet, répondit Rhess. Par ailleurs, nous ignorons encore quels systèmes sont touchés. Il peut s’agir de quelques centrales, de réseaux de distribution ou de transport, nous n’en avons pas la moindre idée. Nous ne pouvons donc établir aucune prévision. Pour conclure, une bonne nouvelle tout de même. La coopération internationale fonctionne jusqu’à présent à merveille. Les processus bilatéraux prévus à l’intérieur de l’Union européenne marchent comme prévu. Grâce à cette coopération supranationale on pourra par exemple très rapidement dire s’il s’agit bien d’une manipulation volontaire des réseaux électriques et non d’une réaction en chaîne d’accidents malheureux. Je vous prie donc de bien vouloir soutenir cette coopération européenne de toutes vos forces. Même si, continua-t-il, nous sommes dans l’incapacité de recourir à des mesures d’urgence ou de les diriger. Ainsi, le ministère des Affaires étrangères a reçu les premières propositions d’aide internationale émanant de puissances étrangères, bien sûr sous la coordination de Bruxelles. Merci de nouveau pour votre attention.

— Aide internationale ? demanda le ministre-président du Brandebourg. D’où doit-elle venir ?

— Des États-Unis, de la Russie, de la Turquie en premier lieu.

— Avons-nous une idée de l’origine des responsables du sabotage, et de leurs fins ? demanda le ministre-président de la Hesse.

— Non, répondit le ministre de l’Intérieur. Les investigations battent leur plein.

— La question, commença le ministre de la Défense, étant de savoir pourquoi l’Europe exclusivement ? Qui y aurait intérêt ? Économiquement, ça n’apporterait rien à quiconque de porter préjudice à l’un des plus grands, des plus puissants marchés de la planète. Plus d’un demi-milliard de consommateurs achètent des marchandises en provenance de Russie, de Chine, du Japon, d’Inde et des États-Unis. Que l’Europe aille mal, alors les autres économies mondiales d’envergure en souffriront également. Et c’est la même chose pour une attaque militaire. Les relations diplomatiques avec les grandes nations sont bonnes, même s’il y a eu récemment, comme vous le savez, quelques tensions avec la Chine et la Russie. Bien sûr, nous restons en contact constant avec l’OTAN. Mais, pour l’heure, nous n’avons aucun indice relatif à des activités hostiles d’une quelconque nation.

— Du crime organisé pour extorquer des fonds ? avança le ministre de la Santé.

— Jusqu’à présent, nous n’avons reçu aucune demande… Par ailleurs, celui qui ferait ça doit garder en tête qu’il sera recherché sur la terre entière.

— Raison pour laquelle nous nous en tenons pour l’instant à la variante la plus probable : un acte terroriste, fit le ministre de l’Intérieur.

— De cette envergure ? demanda le ministre des Transports, incrédule.

— Peut-être n’était-ce pas si largement prévu. Rappelons-nous le 11 septembre 2011 à New York. Les terroristes voulaient s’en prendre aux tours du World Trade Center. Ils n’avaient sans doute pas misé sur le fait qu’elles s’effondreraient.

— Mesdames et messieurs, interrompit le chancelier, au vu de la situation, je propose que soit proclamé l’état de catastrophe dans tous les Länder. L’État fédéral assure la conduite et la coordination des opérations. »

Загрузка...