Huitième jour — samedi

Ratingen

« Dragenau n’était pas Dragenau », dit Hartlandt. Dienhof était présent, ainsi que toute la direction de Talaefer AG, même Wickley. « En tout cas pas à l’hôtel où il s’est enregistré sous le nom de Charles Caldwell. Ça dit quelque chose à l’un d’entre vous ? »

Toute l’assemblée fit non de la tête.

« Ma thèse, c’est que Dragenau est notre homme. Il n’est pas allé à Bali en vacances, mais pour se planquer. Pour sa malchance, et la nôtre, ses complices ou ses commanditaires ne lui ont plus fait confiance. Ils l’ont réduit au silence. Dommage pour nous qu’il ne puisse plus parler.

— Pures spéculations, s’agaça Wickley. Et si le mort était bien ce Charles Caldwell ? Et pourquoi Dragenau aurait-il fait pareille chose ?

— Pour le fric, répondit Hartlandt.

— Par fierté mal placée, glissa Dienhof. Une vengeance bien tardive. »

Wickley lui adressa un regard agacé.

« Et pourquoi donc ? voulut savoir l’inspecteur.

— Il y a plusieurs années, soupira Wickley, alors qu’il était encore étudiant, Dragenau avait monté une boîte de logiciels d’automatisation. C’était un esprit brillant, mais un piètre entrepreneur. Malgré ses produits, qui étaient excellents, il n’a jamais réussi à faire de l’argent. Pendant quelque temps, il a compté parmi nos concurrents mais, sur la durée, il n’avait aucune chance face à Talaefer. À la fin des années 1990, il nous a vendu son entreprise. Elle était endettée, et Talaefer n’y était pas pour rien, en raison de différents conflits juridiques. L’achat de sa boîte était en premier lieu un moyen de récupérer l’esprit brillant de Dragenau. Il est devenu notre responsable de l’architecture système.

— Un concurrent déçu, acculé à la faillite, qui devient votre collaborateur… dans votre branche, ne considériez-vous pas qu’il représentait un risque extrême ? demanda Hartlandt, incrédule.

— Au début, oui, répondit Wickley. Mais, au fil des années, il nous a fait une impression si positive que nos soupçons se sont évaporés. »

Entre Cologne et Düren

Shannon ouvrit les yeux et regarda le tas de cendres. Quelques braises orange y brillaient encore. Quant à Manzano, il dormait toujours, respirant difficilement.

Son visage blême était trempé de sueur. On voyait, à travers le trou de la toiture, un coin de ciel bleu.

Shannon resta allongée, méditant sur la situation. La panique commençait à l’envahir. Elle connaissait ce sentiment d’autrefois, à l’école par exemple, lorsqu’elle pensait être incapable de réussir un examen, ou en voyage, lorsqu’elle n’avait plus ni but ni argent. Elle savait cependant comment se sortir de cette mauvaise passe : non pas en regardant fixement et sans bouger la gueule du serpent, comme un lapin hypnotisé, mais en faisant le premier pas.

Sans un bruit, elle se leva, mit une bûche dans le feu, souffla prudemment jusqu’aux premières flammèches. Elle se faufila à l’extérieur et assouvit de naturels et matinaux besoins derrière la cabane. Le gel nocturne avait recouvert d’un manteau blanc et cristallin les champs et bois des alentours, baignés de soleil. Elle se sentit légère, le temps d’un frisson.

Elle s’appuya contre le mur de bois réchauffé par les rayons matinaux. Jusqu’à l’avant-veille, sa quête lui avait paru claire ; tirer la meilleure histoire possible de cette incroyable pagaille. Elle fit le point. Quelle nouveauté souhaitait-elle maintenant découvrir ? Une seule, au fond : que tout soit fini. Que tout redevienne comme auparavant.

Elle aurait volontiers souhaité diffuser cette bonne nouvelle. Encore fallait-il réunir les éléments nécessaires. Peut-être n’était-ce plus le moment de parler de ce que faisaient les autres, mais d’agir par soi-même. C’est ce qu’avait fait Manzano en découvrant les codes infectant les compteurs électriques italiens.

Sa langue pâteuse et les grondements de son estomac lui rappelèrent que la première chose qu’elle devrait faire serait de se remplir la panse. Elle n’avait rien mangé depuis la veille au matin, dans le bureau de Hartlandt, et n’avait bu que quelques lampées à un proche ruisseau. C’était pire encore pour son compagnon ; il n’avait même pas eu la chance de goûter à l’en-cas du policier.

Elle retourna dans la cabane.

Manzano ouvrit les yeux. Ils brillaient.

« Bonjour, dit-elle doucement. Comment te sens-tu aujourd’hui ? »

Il referma les paupières, toussota.

Elle posa sa main sur son front. Il était brûlant. Ce n’était peut-être qu’à cause des flammes, dont il était presque trop proche.

Il marmonna quelque chose.

« Nous devons te trouver un médecin, affirma-t-elle. La première chose à faire. »

La Haye

Marie Bollard se fraya un chemin jusqu’à l’un des vendeurs qui s’étaient postés autour de la place. Il proposait du chou-rave, des betteraves et des pommes talées. Elle sortit la montre que ses parents lui avaient offerte pour le baccalauréat — elle conservait encore, en dernier recours, deux bagues en or et une chaîne. Ses dernières réserves. Elle tendit au vendeur l’une des bagues.

« De l’or véritable, cria-t-elle. Ça vaut quatre cents euros. Qu’est-ce que j’en obtiens ? »

Mais c’est quelqu’un d’autre qui retint l’attention de l’homme, quelqu’un qui proposait de payer en espèces sonnantes et trébuchantes. Elle cria encore et encore, jusqu’à décrocher un regard fugace.

« Et comment je sais que c’est pas du toc ? » demanda-t-il.

Avant même qu’elle puisse répondre, il prit l’argent d’une autre personne à qui il tendit en retour deux sacs pleins.

Épuisée, Marie Bollard s’extirpa de l’épaisse foule. Elle n’avait pas le droit d’abandonner si vite. Il y avait au moins trente vendeurs, qui avaient pris possession de la place. Entre eux, déambulaient, hagards, des gens affamés, comme sur un marché aux puces un jour gris d’automne, mais plus agités, plus agressifs. Au centre se tenait un homme à la longue barbe, ne portant qu’un drap blanc autour de la taille, un mélange de gourou et de Jésus-Christ. Les bras levés, il ne cessait de répéter : « La fin est proche ! Repentez-vous ! »

Et dire qu’on trouvait ce genre de types. Par ce froid ! Partout des disputes, des cris de colère. À l’une des extrémités du marché, une foule s’était rassemblée, pendue aux lèvres d’un prédicateur au verbe haut.

Elle se débattit devant chaque stand devant lequel elle passait, jusqu’à en découvrir un où, semblait-il, on semblait ne rien vendre. L’établi était plus petit que les autres mais protégé par six hommes à la forte stature, aux cous de taureau et aux visages peu avenants. Marie s’y dirigea. Au moyen d’une loupe qu’il tenait collée à son œil droit, un usurier examinait des bijoux.

« Deux cents ! lança-t-il à la femme qui lui faisait face.

— Mais ça vaut au moins huit cents ! cria-t-elle.

— Alors vendez-le à un autre, qui vous en donnera huit cents », rétorqua-t-il en lui rendant sa broche.

La femme hésita à la récupérer, la prit finalement et la serra dans son poing. L’homme prit le bijou du client suivant. La femme hésitait encore, mais fut finalement repoussée par les autres.

Marie Bollard tripotait les bijoux dans sa poche de manteau. Elle se mordit les lèvres avant de faire volte-face.

Décontenancée, elle se tenait là, dans la pagaille et la cohue. Elle n’était pas encore prête pour ce genre de commerce d’usure. La foule autour de l’orateur s’était agrandie, jusqu’à occuper la moitié de la place. Ils hurlaient en chœur ce que Marie Bollard ne comprit qu’après quelques répétitions.

« À manger ! À boire ! Le peuple est dans la rue ! »

Entre Cologne et Düren

Shannon entendit les bruits de moteur avant d’apercevoir le véhicule. Apparut alors un camion sur sa gauche.

« Espérons que ce n’est ni l’armée ni la police, marmonna Manzano. S’ils ont notre signalement…

— D’après la couleur, je ne crois pas, rassura Shannon. On essaye. » Et il était trop tard pour se cacher.

Elle tendit son bras, le pouce en l’air.

Elle distingua deux personnes dans la cabine. Le camion s’arrêta à leur côté. À travers la vitre ouverte, un homme jeune aux cheveux courts et portant une barbe de plusieurs jours les regarda. Il posa une question que l’Américaine ne comprit pas. Ils durent demander à leur interlocuteur s’ils parlaient anglais. L’inconnu acquiesça, non sans les dévisager curieusement. Il finit par ouvrir la portière et leur tendre la main. Shannon aida d’abord Manzano à grimper, puis embarqua à son tour.

Au volant, un homme plus âgé, bedonnant, lui aussi affichant une barbe de plusieurs jours.

« Voici Carsten, fit le plus jeune. Et moi, c’est Eberhart. »

Il faisait chaud à bord. Derrière les sièges des deux hommes se trouvait une banquette suffisamment grande pour accueillir les deux naufragés et leurs maigres effets.

Une fois qu’ils eurent attaché leurs ceintures, le chauffeur passa une vitesse et le poids lourd se mit péniblement en route. Manzano, affalé contre la paroi de l’habitacle, ferma les yeux.

« Nous sommes reporters, indiqua Shannon. Au cours de nos investigations, notre voiture est tombée en panne sèche…

— Un reportage qui vous a donné du fil à retordre, à en croire l’état de votre collègue, dit Eberhart en désignant la blessure à la tête de Manzano.

— Accident de voiture… à cause des feux…, précisa l’Italien, disant la vérité.

— … notre hôtel a fermé il y a quelques jours, continua Shannon. Là, nous voulons rallier Bruxelles. »

Au même moment, elle réalisa à quel point ce qu’elle venait de dire semblait stupide.

« Ha ! Ha ! Ha ! Et vous croyez que l’Union va vous aider ? » rigola Eberhart.

Berlin

« Nous devons décider sans plus tarder ce que nous disons aux Russes, intima le chancelier. Sous deux heures décollent les premiers avions.

— Nous ne savons encore rien des instigateurs, répondit le ministre de la Défense.

— Chaque aide nous est précieuse, tempéra Michelsen. Et au nom de quoi pourrions-nous les arrêter maintenant ? Et, par ailleurs, pourquoi refuser l’aide russe et non la turque ou l’égyptienne ?

— Et si les Russes sont derrière tout ça ?

— Avec des si… », s’emporta Michelsen. Elle en avait soupé des objections de ceux qui voyaient la guerre partout. Dès le début, le ministre de la Défense avait soutenu les thèses en faveur d’un conflit armé, tandis que le chancelier se complaisait en manœuvres dilatoires, sans vouloir exclure la thèse de l’attentat terroriste, à la suite de l’attaque menée contre les États-Unis. Seul le ministre de l’Intérieur était avec elle. D’ailleurs, lui aussi sortait de ses gonds.

« La Russie n’envoie dans cette première livraison que de l’aide civile, souligna-t-il. Seul le haut commandement militaire assure la coordination des forces armées. »

Tous les officiels présents savaient pertinemment que, lors d’une telle discussion, les jeux de pouvoir étaient plus importants que les arguments raisonnés. Le ministre de l’Intérieur était le chef de la police. Cette dernière était en charge des investigations dans les affaires de terrorisme. Depuis l’attaque contre les États-Unis, le ministre de la Défense tentait sa chance. En tant que président d’un parti de faible poids au sein de la coalition gouvernementale, il pourrait, en cas de guerre, comme responsable des armées, gagner significativement en importance, y compris aux dépens du chancelier. Michelsen avait presque le sentiment que ce type serait capable de provoquer un conflit majeur rien que pour assouvir sa soif de pouvoir.

On frappa à la porte de la salle de réunion. Un secrétaire du chancelier ouvrit, passa la tête au dehors, et se hâta de rejoindre le chef du gouvernement pour lui murmurer quelque chose à l’oreille.

Le chancelier se leva, la mine circonspecte, puis annonça à ses collaborateurs, avant de quitter la pièce : « Nous devons voir ça. »

Les autres le suivirent, étonnés. Le chancelier sortit de la zone sécurisée, jusqu’à un couloir d’où on voyait la rue.

En regardant par la fenêtre, Michelsen eut la chair de poule, des pieds à la tête. « Je peux les comprendre », se confia-t-elle à sa voisine, qui à l’instar des autres membres de la cellule de crise, observait la marée humaine rassemblée quelques étages plus bas, devant le ministère de l’Intérieur. Des milliers de gens. Ils hurlaient en chœur des slogans que Michelsen ne pouvait comprendre en raison des épais carreaux. Elle ne voyait que les bouches ouvertes, les poings brandis, et des banderoles.

NOUS AVONS FAIM !
NOUS AVONS FROID !
NOUS VOULONS DE L’EAU !
NOUS VOULONS DU CHAUFFAGE !
NOUS VOULONS DE L’ÉLECTRICITÉ !

Des choses pourtant si élémentaires, pensa Michelsen. Mais si compliquées à satisfaire. Elle était parfaitement consciente de l’image qu’ils renvoyaient, eux, là-haut, à ces manifestants, en bas. Des gens sans manteaux ni épais pull-overs, sans écharpes ni moufles, derrière les fenêtres d’un bâtiment éclairé, manifestement chauffé, ces gens qui regardaient du haut de leur forteresse ceux qui étaient amassés à leurs pieds, dans le froid.

La foule bougeait, désordonnée, un océan de têtes qui s’approchait de l’édifice, puis s’en éloignait un peu, pour finalement y revenir. Michelsen savait que les lourdes portes étaient barricadées et gardées par des policiers.

« Je dois retourner travailler », dit-elle en tournant les talons. Un bruit sourd la fit se retourner. Ses collègues, qui s’étaient un peu reculés, regardaient en direction des fenêtres, l’air horrifié. Une ombre frappa de nouveau contre un carreau où se dessina un entrelacs de fissures. Les pierres, de plus en plus nombreuses, pleuvaient contre la façade. Deux fenêtres plus loin, des fêlures apparurent. Bien que le verre de sécurité soit suffisamment solide, les personnes présentes reculèrent dans le couloir. Les unes après les autres, elles reprirent la direction des locaux du centre de crise, sécurisé par des portes blindées actionnées par des codes. Seuls quelques-uns restèrent dans le couloir.

C’est précisément pour ça que je suis ici, se dit Michelsen : pour éviter ce genre de choses. Un sentiment d’impuissance se propagea dans tous ses membres, ses dents s’entrechoquaient comme si elle était prise de frissons. Elle s’appuya contre le mur, vit les vitres sur lesquels s’abattaient les projectiles.

Puis le martèlement s’arrêta. Cinq des seize fenêtres étaient endommagées.

« Nous laissons venir les Russes », entendit-elle dire le chancelier au ministre des Affaires étrangères.

Prudemment, Michelsen s’aventura de nouveau vers les fenêtres. Devant le bâtiment s’étendait une épaisse fumée. Un incendie ou des gaz lacrymogènes ? s’inquiéta-t-elle.

À proximité de Düren

« Et vous ? demanda Shannon au passager. Que faites-vous sur la route ?

— Carsten travaille pour une grande entreprise d’agroalimentaire, répondit Eberhart. Normalement, il livre les filiales depuis l’entrepôt mère. »

À la pensée de la nourriture, l’estomac de Shannon se contracta.

« Vous parlez bien anglais.

— Je suis étudiant, expliqua Eberhart. Je ne suis là que pour filer un coup de main.

— Et qu’est-ce que vous avez comme chargement ?

— Ce qui est encore consommable. Conserves, farines, pâtes. Dans tous les endroits où nous passons, certaines filiales ont été transformées en centres de distribution de vivres, la plupart du temps par les autorités locales. Nous distribuons alors des quantités précises, directement depuis le camion. Mais ça ne pourra pas continuer longtemps. Pensif, il regarda par la fenêtre.

— Pourquoi ?

— Parce que notre entrepôt est quasi vide. C’est un de nos derniers trajets. Nous sommes déjà forcés de rationner la distribution de manière drastique. »

Shannon hésita avant de poser sa question suivante : « Vous transportez de quoi manger. Depuis hier matin, nous n’avons rien trouvé à nous mettre sous la dent. » Comme aucun des deux ne réagit, elle continua : « Il me reste un peu d’argent. »

Eberhart la regarda, les yeux plissés.

« Vous avez encore de l’argent ? »

La journaliste fut saisie d’un désagréable pressentiment qui, cependant, ne parvenait pas à lui faire oublier ses crampes d’estomac.

« Un petit peu seulement, précisa-t-elle. Je pensais que je pourrais vous acheter quelque chose…. »

Eberhart se gratta la barbe.

« On n’a pas le droit. Lois d’exception. Nous devons distribuer tout ça gratuitement. C’est très, très rationné. »

Ce disant, il la fixait intensément, comme s’il attendait d’elle une offre.

« Un petit paquet, tenta Shannon. Pour mon collègue et moi-même. Vous voyez bien dans quel état il est. »

Eberhart jeta un coup d’œil à l’Italien, incapable de la moindre réaction.

Shannon fouilla dans sa poche.

« J’ai cinquante euros. Ça suffit pour payer un paquet, non ? C’est même beaucoup !

— Cent », surenchérit le chauffeur en prenant le billet.

Il regardait la route comme si rien ne s’était passé. Pendant une longue minute au cours de laquelle il sembla à Shannon que sa bile se répandait dans tout son ventre, il y eut un silence.

Puis, soudain, Shannon de lâcher : « Soixante.

— Maintenant, c’est cent vingt. »

Shannon jura intérieurement. Si ça continuait, il allait la débarquer.

« Quatre-vingts.

— J’ai pris un solide petit-déjeuner ce matin. Le regard d’Eberhart, imperturbable, fixait la route. Et, sous peu, je vais emporter chez moi tout ce qu’il faut pour faire un copieux déjeuner. Si vous en voulez un aussi, ce sera cent cinquante euros.

— Mais je n’ai pas assez !

— Quand on n’a pas d’argent pour marchander, alors on le fait pas. »

Fuck ! Son of a whore !

« O.K. Cent. Plus, c’est pas possible. »

Shannon sentit des larmes de colère lui monter aux yeux.

Eberhart adressa un signe à son compère. Le camion ralentit puis s’arrêta.

Le chauffeur, s’étant tourné vers Shannon, lui tendait une main ouverte.

« D’abord la bouffe », fit Shannon.

Il descendit et revint avec un paquet.

La mâchoire crispée, la journaliste le troqua contre le second billet de cinquante.

Elle arracha l’emballage, trouva une miche de pain sous blister, deux boîtes de conserve avec des petits pois et du maïs, une bouteille d’eau minérale, un tube de lait concentré, un paquet de farine, un second de pâtes. Génial ! Elle avait filé cent euros pour de la farine et des pâtes dont elle ne pourrait rien faire sans gaz ni feu. Elle déballa fébrilement le pain de son emballage, en rompit un bout qu’elle tendit à Manzano, en prit une bouchée qu’elle avala goulûment. À ses côtés, l’Italien mangeait avec le même appétit — il étala du lait concentré sur son pain.

Eberhart et Carsten riaient de quelque chose.

Shannon n’en avait cure.

Ratingen

Sa collaboratrice était au radiotéléphone. En voyant Hartlandt, elle mit fin à sa discussion et raccrocha. « C’était Berlin. Je viens de leur envoyer quelque chose qu’ils doivent transmettre à Europol et aux autres. Regardez. »

Elle ouvrit un fichier image sur son ordinateur.

« Il s’agit de données extraites des vieux disques durs et ordinateurs que nous avons trouvés chez Dragenau. Soit il n’était pas bien prudent, soit il lui était égal qu’on trouve quelque chose. »

Une photo de groupe rassemblait au moins soixante personnes de toutes nationalités ; elle avait été prise dans un décor urbain inconnu de Hartlandt. Identifier les visages n’était pas chose aisée.

« Shanghai 2005 », affichait le titre du fichier.

« En 2005, Dragenau a participé à une conférence à Shanghai consacrée à la sécurité en matière d’IT. Cette photo a dû être prise au cours de cette conférence. Ici, on voit Dragenau. Et là, derrière, il y a quelqu’un que nous connaissons sans doute aussi. »

Elle zooma sur l’image jusqu’à ce que le visage de l’inconnu soit reconnaissable. Un homme jeune, bien mis, au teint doré et aux cheveux noirs souriait à l’objectif.

« Une sacrée ressemblance avec… » Elle ouvrit une seconde image.

Hartlandt reconnut l’un des portraits-robots des présumés saboteurs de compteurs communicants en Italie.

Elle plaça un fichier du portrait-robot à côté du visage sur la photo où apparaissait Dragenau.

« Il y a cinq ans entre ses deux images. Les cheveux sont plus courts, mais sinon…

— Berlin, Europol, Interpol et tous les autres viennent d’en être informés. Reste à savoir qui c’est et si on a des infos à son sujet. »

« Et tous les autres » renvoyait aux services secrets et de renseignement des États concernés afin qu’ils puissent mener les recherches nécessaires.

Central opérations

Ils ont donc mis la main sur le cadavre de l’Allemand à Bali. Leurs investigations chez Talaefer n’en seront que plus confuses. Dorénavant, ils pourront chercher longtemps. Personne ne peut passer au peigne fin des millions de lignes de programme en quelques jours, quand bien même ils y affecteraient la police criminelle dans son ensemble. Ils n’ont même pas été en mesure d’arrêter un seul hacker.

Leurs discussions internes à propos de la situation à Saint-Laurent, d’autres centrales nucléaires ou à propos de différentes usines chimiques de chaque côté de l’Atlantique se sont épuisées. Ils n’ont certainement pas inspecté les systèmes IT de ces équipements. La responsabilité de tous ces incidents, de ces accidents, incombe uniquement aux exploitants et à leurs manques de mesures de sécurité. Il faudra que ceux qui sont aux responsabilités acceptent cet état de fait. Les populations concernées ne laisseront pas plus longtemps les politiques leur mentir et les mener en bateau, lorsque tout sera fini. Sitôt qu’ils se seront habitués à la nouvelle donne, ils désigneront des responsables. Et commenceront réellement à changer les choses.

Orléans

Face au miroir crasseux, Annette Doreuil mettait de l’ordre dans sa coiffure. Elle retint son souffle lorsque sortit des toilettes un énième relent putride. Elle continua plus rapidement encore à passer ses doigts dans ses cheveux jusqu’à en recueillir une mèche. Elle en oublia la puanteur du lieu, et, prise d’effroi, reprit sa respiration. Irritée, elle se débarrassa de cette mèche dans le lavabo. De nouveau, elle passa ses doigts dans sa chevelure, plus prudemment, cette fois-ci. Elle en détacha encore des mèches. On ne cesse de perdre ses cheveux, se rassura-t-elle. Ça a été ainsi toute ma vie. Ils repoussent ensuite. En même temps lui revint en mémoire un film qu’elle avait vu dans les années 1980 contre l’utilisation des armes nucléaires. Les protagonistes principaux, quelques jours seulement après avoir été irradiés par l’explosion de la bombe, commençaient à perdre leurs cheveux. Quelques semaines plus tard, ils mouraient dans d’atroces souffrances. Son visage devint brûlant.

À sa gauche, une femme de son âge faisait sa toilette à l’aide d’un gant, à sa droite, une jeune maman baignait son nourrisson dans un lavabo répugnant.

En tremblant, Annette Doreuil passa une nouvelle fois sa main dans ses cheveux. Aucun ne resta accroché à ses doigts. À vrai dire, elle n’avait pas osé tirer dessus. Elle quitta précipitamment les sanitaires communs, dont le sol carrelé était si nauséabond qu’elle trouvait infect de s’y aventurer, même en chaussures.

Dans le large couloir qui ceinturait le palais des sports, l’air était froid et lourd, quelques néons épars diffusaient une lumière vacillante. Toute la journée, l’endroit, habituellement dédié aux sportifs et à leurs supporters, était rempli d’un vacarme de chuchotements, de causeries, de ronflements, de pleurs et de plaintes. Pour l’heure, le brouhaha gagnait le couloir.

Doreuil se rendit à la zone d’accueil, où des préposés indiquaient aux nouveaux venus où s’installer, distribuaient des vivres et des couvertures, et répondaient à leurs questions. Un homme en uniforme, probablement de l’âge de sa fille, triait des boîtes de conserve.

« Excusez-moi », l’interpella Annette Doreuil.

Il interrompit son travail et se tourna vers elle, la mine affable.

« Nous sommes arrivés hier, nous venons des environs de Saint-Laurent », continua-t-elle, remarquant à quel point sa voix était enrouée, puis se raclant la gorge. « Quand serons-nous examinés pour connaître la dose de rayons reçus ? »

L’homme mit ses poings sur ses hanches. « Ne vous faites aucun souci, madame, la rassura-t-il.

— Mais… ne doit-on pas être examinés ?

— Non, madame. Cette évacuation n’est qu’une mesure de précaution.

— Après l’accident au Japon, en 2011, ils ont montré à la télévision des gens dans les campements… on utilisait ces appareils…

— Nous ne sommes pas au Japon.

— Je veux être examinée ! s’obstina Annette Doreuil. Sa voix avait quelque chose de désagréable et de strident.

— Pour l’instant, nous n’avons ni assez d’appareils ni assez de personnel. Mais, je répète, inutile de vous faire du souci. À Saint-Laurent, il ne s’est rien…

— Mais j’ai peur ! cria-t-elle. Pourquoi avons-nous été évacués ?

— Je vous l’ai déjà dit, répondit l’homme, d’un ton franchement abrupt. Mesures de précaution. » Il retourna à ses conserves.

Annette Doreuil tremblait comme une feuille, son visage était brûlant. Des larmes lui montèrent aux yeux, qu’elle ferma afin de les retenir.

À proximité d’Aix-la-Chapelle

Eberhart et Carsten avaient distribué des vivres à deux autres endroits. Pendant ce temps, Lauren et Piero n’avaient pas bougé du camion. Shannon trouvait que le front de son compagnon d’infortune n’était plus si chaud. Peut-être les médicaments pris à l’hôpital commençaient-ils à faire effet.

Le crépuscule allait bientôt tomber. Ils se trouvaient non loin d’Aix-la-Chapelle, dans un coin dégagé et arboré, avec des champs et des bois, lorsque Carsten freina si brusquement que Shannon fut étranglée par la ceinture de sécurité. Lorsqu’elle recouvra ses esprits, elle réalisa qu’un arbre était couché en travers de la route.

Les portières de la cabine furent arrachées. Des voix d’hommes qui hurlaient. Shannon aperçut les canons de fusils, puis des têtes. Des écharpes remontées haut sur le nez, des bonnets enfoncés bas sur le front.

« Descendez ! » crièrent les assaillants en grimpant. Carsten tenta de passer la marche arrière, mais l’un des hommes lui asséna un violent coup de crosse sur la main, tandis qu’un autre appuya le canon du sien contre sa tempe. Criant de douleur, Carsten lâcha le levier de vitesses et leva les mains. Les hommes l’agrippèrent, pour un peu il serait tombé du poids lourd — il parvint cependant à se retenir pour descendre précipitamment, tandis qu’Eberhart, de l’autre côté, ne connaissait pas meilleur sort. Shannon entendit des coups sourds et des cris. Elle s’enfonça dans le dossier, et, instinctivement, leva les bras à son tour. Voici que les hommes leur hurlaient maintenant au visage, agitant leurs fusils. Shannon défit la ceinture de Manzano et le souleva autant qu’elle put, jusqu’à la portière. Elle prit à l’épaule son sac marin contenant le portable de l’Italien. Un homme acheva de tirer ce dernier sur la banquette, prêt à le flanquer par terre. L’Américaine retint Manzano et s’approcha de l’homme en criant : « Easy ! Easy ! »

Manzano bascula sur ses épaules ; ainsi, il pouvait descendre avec elle, sans risquer de s’écraser sur le bitume. Eberhart et Carsten se contorsionnaient dans le fossé, l’un se tenant la tête, l’autre l’entrejambe.

L’un des agresseurs s’était installé au volant. Deux autres prirent place sur la banquette arrière, et trois encore à côté du chauffeur. Les portières se refermèrent sur eux.

Le véhicule partit en marche arrière pour s’engouffrer dans un chemin vicinal, y faire demi-tour, puis repartir dans la direction opposée.

« Salopards ! » hurla Eberhart en direction du poids lourd qui disparut dans un nuage de poussière.

C’est l’hôpital qui se fout de la charité, se dit Shannon.

Eberhart, qui s’était assis entre-temps, n’arrêtait plus de soupirer.

Shannon ne le plaignait pas. Il avait bien mérité sa raclée. Elle demanda cependant : « Tout va bien ?

— La remorque était vide », gémit-il.

Carsten, à son tour, s’était assis.

« On est encore loin d’Aix-la-Chapelle ? s’enquit Shannon.

— Quatre kilomètres, peut-être », la renseigna Eberhart en lui indiquant la direction à suivre.

Berlin

Michelsen était en train d’étudier les chiffres des réserves de vivres de l’armée encore disponibles lorsqu’on lui chuchota à l’oreille. « Dans la salle de réunion. Tous. Immédiatement. »

Depuis le début du black-out, chaque nouvelle information leur était annoncée publiquement, soit par quelqu’un de la maison, soit par les médias.

Cette fois, c’était différent. Quelqu’un faisait le tour des bureaux, et murmurait à l’oreille de chacun les mêmes mots, comme s’il y avait un secret, ici, en cet endroit protégé, le dernier lieu d’asile, le seul qui offrait aux personnes rassemblées une toute petite lueur, l’espoir de pouvoir encore contrôler la situation. Il n’y avait plus de place assise vacante dans la salle de réunion. Au bout de la longue table étaient installés le chancelier et la moitié de son cabinet. Aucun d’eux ne portait de cravate ni de costume. Personne n’osait parler, jusqu’à ce qu’entre l’homme qui chuchotait et qu’il ferme la porte derrière lui.

« Mesdames et messieurs, commença le ministre de l’Intérieur, l’attaque a atteint un niveau encore supérieur. Ainsi que nous l’ont fait savoir nos spécialistes en IT il y a quelques minutes, nos systèmes de communication ont été piratés. Pour l’instant, nous ne savons pas encore comment ils s’y sont pris ni dans quelle mesure les agresseurs maîtrisent nos systèmes. Mais une chose est incontestable : vos ordinateurs sont infectés. Nous en avons la confirmation par Europol, les Français, les Britanniques, les Polonais et trois autres centres de crises du continent. Les autres ne sont pas en mesure, pour l’heure, d’analyser leurs systèmes. Nous devons partir du principe qu’ils sont, tout du moins partiellement, également infectés. (Afin de couper court à toute polémique, il leva les mains.) Nous ne croyons aucunement que qui que ce soit parmi vous ait quelque chose à voir avec tout ça. Pénétrer ces systèmes demande une préparation aussi longue que pour attaquer les infrastructures énergétiques. »

Il rabaissa ses mains, se racla la gorge et poursuivit : « Les intrus ne se contentent pas d’observer nos communications. Non, ils les manipulent de manière ciblée afin de saboter nos activités, de nous induire en erreur ou de nous empêcher de travailler. Malheureusement, il a fallu plusieurs événements pour nous amener à ces conclusions. Vous devez partir du principe que chacun de vos mails est lu, que chacune de vos conversations téléphoniques et de vos discussions est écoutée. »

Michelsen, qui avait suivi l’exposé dans un état de transe, entendit un chuchotement en provenance d’un autre coin de la salle.

« Oui, aussi les discussions, répéta le ministre de l’Intérieur qui avait manifestement mieux compris. Vos ordinateurs sont équipés de micros et de caméras, qu’on peut activer de l’extérieur avec les logiciels ad hoc. De cette manière, les pirates entendent et voient tout ce qu’enregistrent micros et caméras. Ils ont des yeux et des oreilles dans cette salle, au cœur de notre situation room ! Et, concernant les Français, les Polonais, Europol, le Monitoring and Information Centre de l’Union européenne, concernant l’OTAN, on n’a encore aucune nouvelle. Mais, je ne serais pas étonné si… »

Il lui fallut prendre une profonde inspiration pour se calmer. « Tout échange d’informations avec l’extérieur, au national ou à l’étranger, devra être dès à présent validé par un protocole de communication séparé. Ainsi, si vous envoyez des données à quelqu’un, ou des indications, ou quoi que ce soit, vous devez appeler votre contact par radiotéléphone afin de vous assurer qu’il a bien reçu les données, ou les indications, ou qu’importe, et qu’il les a comprises, et vous devrez également comparer rapidement le contenu de ce qui a été envoyé avec ce qui a été reçu. Nous n’avons pas d’autre choix, pour le moment, que de partir du principe que ce qui reste encore des liaisons radio des autorités n’a pas encore été infiltré, et que la liaison est sûre. »

Il jeta un regard à l’assistance, afin de s’assurer que tout le monde l’avait compris.

Aix-la-Chapelle

« Fuck ! quel froid ! » jura Shannon à côté de Manzano. Il la regarda chercher un pull-over dans son sac.

« J’en ai marre de tout ça, souffla-t-elle, à bout. Je veux un lit chaud chez moi, une douche chaude, mieux que ça, un bain chaud ! »

Que pouvait-il répondre ? Il tremblait comme une feuille, de fièvre, ou de froid, d’épuisement ou de tout cela en même temps. Ils avaient passé leur soirée à chercher un hébergement, en vain. Des flocons de neige fondaient sur leurs visages.

Ils atteignirent la gare. La contournèrent. Sous les marquises campaient des dizaines de personnes, entassées les unes sur les autres, dans des sacs de couchage ou des couvertures. Les passages souterrains pour gagner le hall de gare et les quais étaient condamnés par des grilles devant lesquelles s’amassaient des dormeurs.

Lauren et Piero cherchèrent une place. Au moins seraient-ils protégés partiellement du vent et de la neige. Ça dura une éternité, la plupart des places vacantes puaient l’urine. Enfin, ils trouvèrent un recoin libre. L’Italien s’assit, dos au mur.

« Appuie-toi contre moi, proposa-t-il à Shannon. Nous nous tiendrons chaud. »

Elle s’assit entre ses jambes, appuya son dos contre son tronc, mit les mains sous ses aisselles, étira les jambes. Manzano l’enlaça. Elle sentait son souffle chaud dans son oreille, puis la chaleur de leurs corps se propager à travers l’épaisseur de leurs vêtements.

« C’est déjà ça », chuchota-t-il.

Elle tourna la tête pour voir comment il allait.

Le crâne basculé en arrière contre le mur, ses yeux étaient fermés. Sa poitrine se soulevait et s’affaissait régulièrement, ses bras perdirent de leur vigueur. Tendrement, l’Américaine les prit dans les siens, bascula sa tête contre la poitrine de son compagnon, fixa l’avant-toit sombre au-dessus d’eux, où tombaient des flocons de neige virevoltants — puis elle sombra dans un sommeil sans rêves.

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