Vingt-troisième jour — dimanche

Milan

Un vent frais soufflait sur la cathédrale de Milan. Sous eux, les lumières de la ville scintillaient. Sur la piazza del Duomo, des milliers de personnes manifestaient depuis des jours contre le gouvernement et pour demander un meilleur approvisionnement. Leur clameur, parfois, parvenait même à étouffer celle de la circulation.

« Tu te rends compte que c’est la première fois que je viens là ? demanda Manzano.

— C’est toujours comme ça, non ? répondit Angström. Lorsqu’on y habite, on pense qu’on peut le faire tous les jours. Et on ne le fait jamais. Sauf lorsqu’on reçoit de la visite. »

Le couteau avait provoqué une profonde entaille dans la poitrine de Manzano et lui avait éraflé le poumon, sans mettre ses jours en danger. Il avait dû passer quelques jours à l’hôpital, rendu de nouveau à son minimum opérationnel. À sa sortie, ils étaient restés un peu à Bruxelles. La Suédoise avait pris des congés, ils n’étaient guère sortis de l’hôtel où ils avaient pu se reposer, téléphoner à leurs amis et à leurs familles, échanger des mails, tout en s’étonnant d’être sortis indemnes de ces deux semaines d’horreur.

Internet et la télévision fonctionnaient sans difficulté, les médias ne parlaient que d’une chose. Jorge Pucao était encore auditionné par les enquêteurs, ainsi que ses complices d’Istanbul et de Mexico. La police aux frontières avait arrêté Balduin von Ansen à Ankara alors qu’il tentait de fuir. Ce serait bientôt au tour de Siti Jusuf. Il faudrait des années pour faire la lumière sur toute l’affaire. Et plus encore pour en effacer tous les stigmates.

Malgré un approvisionnement sommaire en électricité, de nombreuses régions continuaient d’être mal desservies en biens de première nécessité, des zones entières étaient inhabitables en raison des accidents dans les centrales nucléaires ou dans les usines chimiques, des millions de personnes étaient déplacées. L’économie était ruinée pour des années, on s’attendait à une grande dépression. On n’avait pas encore pu arrêter le nombre précis de morts, des millions peut-être, en comptant les États-Unis et l’Europe, sans même parler des victimes à plus long terme. Mais ça aurait pu être encore pire. Les jours suivant l’arrestation de Jorge Pucao, les informaticiens avaient trouvé ce fameux programme devant être bloqué toutes les quarante-huit heures et infiltré dans les réseaux européens et nord-américains. Lorsque les populations connurent les mobiles des terroristes, elles s’étaient enflammées, animées de l’envie de les lyncher. Depuis quelques jours, la colère grondait contre les responsables au pouvoir qui n’avaient pas su anticiper les faits et qui se montraient maintenant incapables de revenir à l’état antérieur des choses. Les émeutes se firent plus violentes et se propagèrent, aucun des gouvernements militaires au Portugal, en Espagne ni en Grèce ne rendit le pouvoir aux institutions démocratiquement élues.

Manzano se demandait si, peut-être, Pucao n’avait pas rempli ses objectifs. Pour l’heure, il ne voulait pas y penser. Il passa ses bras autour d’Angström. Malgré la douleur qu’il ressentait à la poitrine, il appréciait le panorama devant lui ; toutes ces lumières scintillant sous la voûte céleste. On entendait le tumulte de la foule, tout en bas, sur la place. Ils restèrent ainsi une minute, en silence.

Le téléphone de l’Italien, dans sa poche, émit un son indiquant la réception d’un message.

Il le lut.

« Lauren est bien rentrée aux États-Unis, chuchota-t-il à l’oreille de sa compagne.

— Je ne crois pas que Pucao ait raison, dit-elle en considérant les manifestants, petits comme des fourmis, sur la place.

— Moi non plus. Il y a d’autres moyens. Des meilleurs. »

Il laissa son regard glisser vers le lointain et la prit par la taille.

« Et d’ailleurs, si nous retournions manifester ? »

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