Septième jour — vendredi

La Haye

« Je crois que j’ai de la fièvre », soupira la femme de Bollard depuis la porte.

Les épaules haussées, les bras croisés sur la poitrine, le col roulé remonté jusqu’au menton, elle s’appuya à l’encadrement. Malgré le froid de son domicile, un léger voile de sueur recouvrait son visage blême. Elle avait les yeux rougis. « Je n’arriverai pas à me rendre à la distribution de vivres aujourd’hui. »

Bollard posa la main sur son front. Trop chaud. Ses pensées étaient entièrement occupées par les tâches qui l’attendaient à Europol. « Retourne au lit. Est-ce qu’on a des médicaments contre la grippe ?

— Oui. Je vais les prendre. On doit y aller tôt, sinon il n’y a plus rien.

— Où dois-je me rendre ? »


Bollard attacha son vélo à un panneau de signalisation. Il ne pourrait pas aller plus loin à bicyclette. Sur la petite place entourée de vieux bâtiments se pressaient des centaines de personnes. Parmi eux, il put remarquer quelques charrettes à cheval, escortées par de solides gaillards, armés de fourches et de bâtons. Au loin vrombissait le moteur d’un camion qui se rapprochait lentement. Un mouvement de foule s’amorça. De l’une des rues, de l’autre côté de la place, apparut une faible lueur, qui devint plus vive, puis un camion se fraya un chemin à travers la mer humaine. Immédiatement, quelques-uns de ceux qui attendaient escaladèrent les marchepieds et les pare-chocs. Bollard joua des coudes pour atteindre le centre de la place ; il n’était pas le seul. Entouré des autres, il ne pouvait ni avancer ni reculer et il dut se résoudre à se laisser porter par le flot. Ces gens juraient, pestaient, criaient. C’est ainsi qu’on devait se sentir lorsqu’on se retrouvait pris dans un courant marin contre lequel on ne pouvait lutter, songea-t-il. Malgré la résistance qu’il opposait, il fut porté vers le côté, et non en direction du camion, après lequel pendaient des grappes de gens, telles des abeilles sur un apiculteur.

Le chauffeur fit halte au milieu de la place et, durant une minute, rien ne se passa. Puis, enfin, le personnel parvint à ouvrir les portes bloquées par la marée humaine. Ils eurent besoin de plusieurs minutes, escortés par deux policiers, pour atteindre l’arrière de la remorque. Ils ouvrirent les deux battants, se hissèrent sur la plateforme, tandis que, à droite et à gauche, les policiers, à grandes volées de matraques, empêchaient les individus trop insistants de monter dans la semi-remorque.

Les gens se bousculaient, criaient, tendaient les mains. Bollard vit deux enfants se balancer au-dessus de la foule, sans doute un stratagème des parents pour attirer l’attention et clamer qu’ils avaient particulièrement besoin d’aide. Derrière, on en venait aux mains.

Stoïques, les responsables distribuaient les paquets à ceux qui avaient pu atteindre le bord de la remorque. Les piles s’accumulaient jusqu’à la bâche. Bollard était bien trop éloigné pour nourrir le moindre espoir de recevoir quoi que ce soit.

Les premières échauffourées éclatèrent. D’autres tiraient profit de la situation et passaient devant les bagarreurs. Décontenancé, Bollard se demanda comment Marie avait réussi, la veille, à obtenir des denrées alimentaires.

Les policiers, malgré les coups violents qu’ils distribuaient, étaient de plus en plus en peine de protéger le chargement. L’un d’eux cria quelque chose, puis sortit son arme de service et, comme ça n’avait aucun effet, tira en l’air.

La foule se figea un instant. Ceux qui distribuaient les paquets en profitèrent pour fermer les portes, donner un paquet à chacun des policiers, et sauter de la remorque. Escortés par les fonctionnaires qui avaient tous sorti leurs armes, ils embarquèrent dans la cabine.

En quelques secondes, le camion fut submergé de gens.

Bollard entendit le ronronnement du moteur et vit le poids lourd se frayer un chemin parmi la foule des déçus. Qui se mettait devant le véhicule devait s’attendre à être écrasé.

Malgré la foule bruyante, Bollard entendit le bruit d’un pavé faisant éclater le pare-brise. Le camion accéléra sans prêter attention aux gens. Bollard entendit des bruits désagréables, étouffés, le camion atteignit la rue, alla plus vite encore. Les passagers clandestins étaient forcés de lâcher prise et tombaient. Certains se relevaient, défigurés par la douleur de la chute, puis palpaient leurs corps, d’autres restaient à terre.

Düsseldorf

Manzano ignorait où avait lieu dans cette ville la distribution officielle de vivres et, de toutes les manières, il n’aurait osé s’y rendre. Il avait probablement été signalé. Après avoir fouillé de fond en comble la cuisine désespérément vide de l’hôpital, il rejoignit le hall d’accueil. Chemin faisant, il examina chaque pièce, à la recherche de vêtements. Il trouva des pansements, des bandes, du sparadrap, des lotions désinfectantes qu’il enfourna dans les poches de sa veste. Il prit également une paire de ciseaux et deux scalpels. Enfin, il trouva une buanderie, remplie de pantalons et de chemises blanches — que des habits déjà utilisés. Nulle part il ne trouva de machine à laver. L’hôpital devait sans doute faire appel à un prestataire extérieur. Il regagna le deuxième étage, où se trouvaient, à côté de la maternité, le service de gynécologie et le service de médecine interne. Il fouilla dans une armoire et mit la main sur deux pantalons, oubliés ou laissés là par quelqu’un. L’un était trop petit, l’autre suffisamment propre et à la taille idoine.

Manzano s’assit sur un lit, changea son pansement et se glissa dans le pantalon. Dorénavant, il pouvait au moins s’aventurer dans la rue en passant inaperçu. Mais où pouvait-il bien aller ?

« Piero ? »

Manzano sursauta. Pris de panique, il regarda autour de lui.

« Hello Piero. »

Dans l’ouverture de la porte se tenait Shannon.

« Que… que fais-tu ici ? balbutia-t-il.

— J’ai passé la nuit dans l’hôpital.

— Mais… comment es-tu arrivée là ?

— Je t’ai suivi depuis La Haye. J’ai une voiture rapide, comme tu sais.

— Mais…

— Je t’ai suivi jusque chez Talaefer. J’ai tout vu : quand ils t’ont emmené, ta tentative de fuite, ta blessure. Je t’ai perdu de vue hier soir, ici même, après que tu as faussé compagnie à ton gardien. Qu’est-ce que ça signifie ?

— Si seulement je savais… »

Il se rassit sur le lit.

« Es-tu seule ? se renseigna-t-il prudemment.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-elle. Ton regard est si étrange.

— Qui t’a dit que j’irais là-bas en quittant La Haye ?

— Personne. J’ai vu que tu faisais tes bagages, j’ai fait la même chose et t’ai suivi. »

Assis, il la jaugeait, sentant battre sa blessure à la cuisse. Il ne pouvait se fier qu’à son intuition.

Puis il commença à lui expliquer.

La Haye

La foule sur la place s’était dispersée. Il n’y avait plus que les charrettes à cheval des paysans, entourées de grappes de gens priant pour obtenir quelques patates, des betteraves, des carottes, des choux ou des pommes flétries. Les gardes devaient faire reculer les clients trop insistants à l’aide de leurs fourches ou de leurs fusils. Bollard sortit son porte-monnaie et en examina le contenu. Trente euros. Que pouvait-il acheter avec cette somme ?

Il devait essayer. Il se fraya un chemin, brandit ses billets en l’air, puis cria : « Ici ! Ici ! »

Du haut de sa charrette, le paysan ne fit même pas mine de le regarder. Bollard remarqua que les autres agitaient des sommes bien plus importantes. Il se demanda pourquoi la police ne faisait pas cesser ce commerce. Lui-même n’était pas dépositaire de la violence légitime dans un pays étranger, et il ne pouvait rien faire. Sans arme, personne ne pourrait rien entreprendre ; les hommes se contenteraient de rire à la vue d’une carte de police. Épuisé, il se laissa repousser sur le côté.

Pour le déjeuner, les conserves suffiraient, se dit-il en prenant la direction de son vélo. Mais qu’allaient-ils manger, lui, Marie et les enfants, ce soir ?

Düsseldorf

« Et maintenant ? demanda Shannon.

— J’en sais rien…

— C’est toi, le génie des ordinateurs. Si ce que tu crois est vrai, vraiment vrai — qu’un inconnu a bel et bien envoyé des mails depuis ta machine —, alors peut-être pourrais-tu trouver comment il s’y est pris, voire, mieux encore, de qui il s’agit ?

— Ça se peut. Ça dépend du professionnalisme de ce type. S’il est bon, il n’a laissé aucune trace. Mais pour ça, j’ai besoin de mon ordinateur. »

Sa cuisse le faisait souffrir.

« Partons du principe que nos fonctionnaires préférés sont consciencieux et qu’ils font bien leur job. Alors comment les agresseurs ont-ils été mis au courant de ton voyage ?

— Selon moi, il n’y a qu’une seule possibilité. Ils espionnent Europol. Bollard a fait surveiller mon ordi. Il a dû ouvrir une porte d’entrée pour les intrus.

— Si quelqu’un avait infiltré le système d’Europol, est-ce qu’on pourrait le découvrir ?

— Si l’on cherche précisément et suffisamment longtemps, sans aucun doute. Mais, en ce moment, les spécialistes en informatique ont d’autres chats à fouetter.

— O.K. Ne bouge pas d’ici. Je vais tenter quelque chose.

— Et qu’est-ce que je vais faire, là ?

— Te reposer. Fais-moi confiance. Tu ne trouveras pas de meilleur endroit qu’ici. Je viens te chercher dans quelques heures. »

La Haye

Bollard n’eut pas besoin de mettre pied à terre pour réaliser que l’agence bancaire était fermée. Il continua de pédaler. Il en trouva une autre deux rues plus loin. Là aussi, un écriteau sur la porte annonçait que l’agence était fermée jusqu’à nouvel ordre. Plus énervé encore, il prit la direction d’Europol. Il était déjà très en retard. En chemin, il passa devant trois autres banques ; ni lumière ni personnel. Il songea à une autre possibilité. Sur sa route se trouvait l’hôtel Gloria, où il avait fait héberger l’Italien. Aménagé tout particulièrement pour Europol, il était mieux pourvu que les autres lieux de villégiature de la ville.

Dans le hall de réception, ne brillaient que quelques lampes. Bollard montra sa carte au portier. L’homme opina du chef, sans prononcer un mot. Le fonctionnaire traversa la salle de restaurant, presque vide, et se rendit dans les cuisines.

Un chef vint à sa rencontre.

« C’est réservé au personnel », annonça-t-il.

De nouveau, Bollard sortit sa carte. « Il me faut quelque chose à manger. Qu’est-ce que vous avez ?

— Vous êtes client ?

— Vous souhaitez conserver votre travail, non ?

— Pommes de terre ou patates, vous avez l’embarras du choix, répondit l’homme sèchement.

— Alors un peu de chaque. C’est à emporter.

— Je n’ai rien pour ça.

— Alors je repasserai plus tard avec ce qu’il faut. Mettez-moi ça de côté si vous voulez garder votre job. »

Düsseldorf

Quelques tuyaux en caoutchouc, des scalpels, un bac, un entonnoir : voilà ce que dénicha Shannon dans l’hôpital. Dans le parking souterrain se trouvaient, çà et là, quelques autos. La lampe torche entre les dents, la journaliste mesura l’ouverture du réservoir de sa Porsche puis alla à la voiture suivante. Son réservoir était fermé. Elle regagna son bolide, trouva une clé à molette dans la trousse à outils, ainsi qu’un second outil qu’elle pouvait utiliser comme levier. Elle fractura ainsi le réservoir de la voiture. Elle y introduisit le tube, s’accroupit et commença à aspirer. La force motrice de notre civilisation, se dit-elle. Pour combien de temps encore ?

Après avoir renouvelé l’opération à deux reprises, Shannon avait fait le plein. Elle balança dans le coffre tout son attirail, dans la forte probabilité où elle devrait de nouveau s’en servir. Quant aux scalpels, elle les rangea dans la boîte à gants. Les grondements de son moteur furent décuplés par l’écho du parking souterrain.

Ratingen

Hartlandt lut à haute voix le message apparu sur l’écran, le même que par deux fois au cours de la journée précédente.

« RECTIFICATIF », en titre, afin que tout le monde comprenne sur le champ. Certes, la nouvelle n’était pas sans importance ; Berlin annonçait les chiffres revus des stations électriques incendiées et des pylônes détruits à l’explosif la veille. La plupart de ces événements n’étaient pas des actes de sabotage mais avaient d’autres causes. À Lübeck, le feu s’était déclaré à la suite d’un court-circuit ; au nord, deux des pylônes avaient cédé sous le poids de la neige et de la glace accumulées sur les lignes.

Il contacta les responsables du poste de commandement de Berlin.

« Vous êtes maintenant le troisième à me parler de ça, répondit l’homme aux questions de l’inspecteur. Je n’ai pas envoyé ces informations. Et je ne vois pas non plus qui aurait pu le faire. Sans compter qu’on n’a jamais reçu de telles données de la part des compagnies d’électricité.

— J’ai pourtant bel et bien reçu cette information, rétorqua Hartlandt.

— Je sais, et elle est même partie de mon poste. Mais, je vous le répète…

— Vous essayez de me dire que quelqu’un envoie des informations depuis votre ordinateur, mais il ne s’agit ni de vous ni de vos collègues ?

— C’est…

— Est-ce que ça signifie que les données initiales sont restées inchangées ?

— C’est ça, oui, répondit l’homme en hésitant.

— Alors vérifiez-moi ça sur-le-champ ! » fit le fonctionnaire en hurlant, puis il raccrocha.

Il appela Bollard.

« Vous n’allez pas croire ce qu’on vient de me dire, commença-t-il avant de lui faire part de la discussion qu’il venait d’avoir. Encore des messages envoyés par personne. Comme pour l’Italien. »


Sur le parking de Talaefer, il y avait encore moins de véhicules que la veille. Shannon gara sa Porsche derrière les autres, de manière à ce qu’on ne la remarque pas, au moins depuis l’entrée. La voiture de Manzano n’avait pas bougé. La journaliste prit son sac avec sa caméra et son ordinateur portable.

À l’accueil, la même employée que la veille, devant qui Shannon avait fait mine de s’être égarée.

« Vous êtes-vous de nouveau perdue ? demanda-t-elle dans un mauvais anglais.

— J’aimerais voir monsieur Hartlandt, répondit l’Américaine. Et je resterai ici jusqu’à ce que ce soit possible, ou jusqu’à ce qu’il quitte les lieux. Ça finira bien par arriver. »

Au regard interrogateur de la réceptionniste, Shannon réalisa que c’était trop d’un coup pour qui ne comprenait pas bien l’anglais. Elle reprit, plus lentement.

« Si vous ne partez pas, j’appelle notre service de sécurité. » Ce fut la seule réponse qu’elle obtint.

« Faites donc. Je suis journaliste, et je me ferais un plaisir de le relayer. »

L’employée soupira et prit son téléphone.

Peu de temps après, deux gorilles apparurent derrière le comptoir. Shannon se retourna lorsque trois autres personnes arrivèrent par le couloir. Elle reconnut l’une d’entre elles sur le coup.

« C’est vous que je cherchais », annonça-t-elle à Hartlandt en anglais.

Hartlandt et son escorte, une femme et un homme, s’arrêtèrent. Le regard du fonctionnaire mit Shannon mal à l’aise. La reconnaissait-il depuis la nuit dernière, à l’hôpital ?

« Que voulez-vous ? » fit-il sans autre forme de procès, en anglais.

Les vigiles se rapprochaient d’elle.

« Je suis journaliste pour CNN. Je suis intéressée par ce que cherchent des enquêteurs allemands chez le plus important fournisseur de systèmes de commande pour les centrales du monde entier. »

Il la fixa puis dit : « Pardonnez-moi, je n’ai pas entendu votre nom ? »

Shannon adressa au ciel trois prières instantes : pourvu que l’inspecteur n’ait pas trop regardé la télévision au cours des jours passés et qu’il n’ait ainsi pas eu vent de son quart d’heure de gloire, pourvu qu’il ne sache rien de ses relations avec Manzano ni de sa disparition de La Haye, pourvu qu’il ne se souvienne pas de ce numéro qu’elle lui avait fait, l’air naïf, la nuit passée.

« Sandra Brown.

— Qu’est ce que je peux faire pour vous, Sandra Brown ? »

Shannon lança un regard triomphal aux deux hommes qui, entre-temps, l’avaient saisie chacun par un bras. Hésitants, ils desserrèrent un peu leur prise.

« M’expliquer ce qu’il se passe ici. Tout le monde sait que ces coupures de courant ont été intentionnellement provoquées. Est-ce que Talaefer joue un rôle dans cette affaire ?

— Suivez-moi. »

Elle planta sur place les molosses de la sécurité, ajoutant un haussement d’épaules faussement désolé.

Hartlandt la conduisit dans un petit bureau du rez-de-chaussée. La pièce était remplie de caisses et d’ordinateurs.

« Puis-je vous offrir quelque chose ? Un café ? À manger ?

— Oui, oui, oui ! » se serait-elle exclamée avec joie. Mais elle en resta à un sobre « Oui, merci ».

Il disparut. Shannon regarda alentour. Ça avait l’air d’un bureau improvisé. Disques durs et ordinateurs s’empilaient sur un meuble rempli de dossiers, contre le mur. Celui sur le sommet de la pile avait l’air d’être le même que celui de Manzano. Elle se leva et fit rapidement les quelques pas qui l’en séparaient. Le même étrange autocollant vert que sur celui de l’Italien.

C’était presque trop de chance.

Elle se rassit à sa place, juste avant que Hartlandt ne rentre. Lorsqu’il déposa devant elle un café, une bouteille d’eau et un sandwich, elle dut se faire violence pour ne pas tout engloutir d’une seule bouchée.

« Alors, dit-il en esquissant un sourire. Posez-moi des questions. Puisque vous n’avez pas d’appareil d’enregistrement sur vous, nous pouvons parler librement.

— Peut-être m’autoriseriez-vous à recharger ma caméra dans vos locaux…

— Navré, mais l’énergie est très précieuse. Nous avons besoin de l’électricité pour des choses plus importantes, répondit Hartlandt.

— Et c’est quoi, ces choses, précisément ? »

Shannon planta ses dents dans le sandwich. Elle ne se rappelait pas avoir jamais mangé chose aussi délicieuse. Elle mâchait lentement et avec précaution.

« Ce que vous supposiez, répondit Hartlandt.

— Vous confirmez donc que vous cherchez chez Talaefer des causes possibles à tout ce désordre ? »

Encore une bouchée. Puis une lampée de café au lait. Qu’importe qu’il soit trop sucré. Au contraire, même.

« En ce moment, il en va de même pour chaque fournisseur. Talaefer n’est pas une exception.

— Vous avez déjà trouvé quelque chose ?

— Rien jusqu’à présent. »

Shannon ne posa pas de questions supplémentaires. Au lieu de cela, elle mangeait. C’était à Hartlandt de parler. Elle réfléchissait également à la manière dont elle pourrait discrètement atteindre le portable de Manzano.

« C’est bon ? »

Shannon se contenta d’acquiescer.

« Vous voulez encore quelque chose ?

— Un autre café, ce serait super. »

À peine fut-il dehors qu’elle bondit vers le meuble, saisit le portable de l’Italien et le fourra dans son sac, avec ses autres appareils. Elle ne se rassit pas. Lorsque, quelques minutes plus tard, Hartlandt revint, elle prit le café, le but d’une traite avant de conclure : « J’ai l’impression que vous ne souhaitez pas en dire davantage, n’est-ce pas ? Merci pour votre temps.

— Parvenez-vous encore à contacter votre chaîne ? demanda Hartlandt, tandis qu’ils quittaient la pièce.

— Ce n’est pas si simple, mais on s’en sort. »

Ils avaient atteint le hall d’accueil.

« Savez-vous que les États-Unis ont été attaqués hier ? »

Shannon fit de gros yeux. « Quoi ? » Elle manqua de s’étouffer.

« Je me disais que ça pouvait vous intéresser. »

Il la poussa dehors avant qu’elle ne puisse répondre.

« J’ignorais que CNN avait un bureau à Düsseldorf, fit-il en guise d’au revoir.

— Nous n’en avons pas, répondit-elle distraitement avant de reprendre contenance. J’ai fait le voyage exprès pour vous. Il me restait encore un peu d’essence.

— Alors je vous souhaite un bon retour. »


Hartlandt resta à la porte en regardant la jeune femme s’éloigner. Tandis qu’elle quittait le parking dans sa Porsche colorée, il lui adressa un dernier geste. Sitôt qu’elle eut gagné la route, elle fut prise en chasse par l’Audi A6 conduite par Pohlen. Hartlandt tira de sa poche l’impression d’une capture d’écran de la vidéosurveillance de l’hôtel Gloria, à La Haye, où Lauren Shannon se trouvait en compagnie de Piero Manzano, ainsi qu’une autre de son apparition télévisuelle où elle annonçait que le black-out était dû à une attaque.

« Tu nous prends pour des cons, gamine ? »


Pour la seconde fois, Shannon regarda dans son rétroviseur. L’Audi grise était de nouveau là. Les rues étaient si vides que chaque voiture retenait l’attention, qu’elle vienne d’en face ou que Shannon jetât un coup d’œil dans son rétroviseur. Pendant de longues minutes, elle avait tenté de capter une fréquence radio, mais n’avait obtenu que des grésillements. Elle peinait à se concentrer sur sa conduite ; elle pensait à ses parents, à ses grands-parents qui vivaient en différents endroits des États-Unis. Il lui revenait en tête des amis, des camarades de fac qu’elle n’avait pas vus depuis des lustres. Boston, New York où elle avait longtemps vécu avant son tour du monde. Cette maudite Audi grise était encore là. Pendant de longues minutes, elle avait été déconcentrée par un convoi militaire qu’elle avait croisé, long de plus d’un kilomètre. À l’approche de Düsseldorf, l’Audi réapparut.

Elle avait enregistré la localisation de l’hôpital dans son navigateur de bord. Elle avait tout le loisir de faire des détours, il la ramènerait sur le bon chemin. Résolue, elle bifurqua, son regard allant et venant entre le rétroviseur et la route.

L’Audi la suivait.

Encore un test.

Ses soupçons étaient justifiés.

Qui donc se trouvait dans cette voiture ? Il ne pouvait que s’agir des hommes de Hartlandt. Elle connaissait leurs méthodes. Ils avaient tiré de sang-froid sur Manzano lors de sa tentative de fuite. Shannon accéléra. Elle se retrouva plaquée dans le siège. Un test supplémentaire, un regard supplémentaire dans le rétroviseur. Toujours l’Audi. Le moteur vrombissait, l’aiguille du cadran indiquait plus de 130 km/h. Elle espéra que personne ne jaillirait d’une rue perpendiculaire. Au croisement suivant, elle freina, prit à droite et redonna des gaz. Sans même regarder derrière, elle répéta la manœuvre au carrefour suivant. Shannon n’avait pas la moindre idée de l’endroit où elle se trouvait. Il lui semblait s’être perdue dans une zone industrielle. Après le septième ou huitième changement de direction, elle osa un regard dans le rétroviseur. L’Audi avait disparu. Elle ralentit l’allure et respira profondément.

La voix féminine du navigateur de bord lui indiqua la route à suivre. Elle s’exécuta.

Son ventre se noua lorsqu’elle redécouvrit l’Audi derrière elle. Résignée, elle prit la première rue perpendiculaire. Prise de nervosité, elle tira l’ordinateur de son sac et le déposa sur le siège passager, puis fit de même avec sa caméra et tout son matériel. Elle saisit dans le vide-poches le manuel de l’automobile, aussi épais qu’un bottin téléphonique, et le glissa dans le sac. Elle ouvrit la vitre et jeta le paquet en direction du trottoir. Elle le vit dans le rétroviseur faire plusieurs rebonds. Ses poursuivants ralentirent. Quelqu’un sauta de la voiture et prit le sac. Shannon appuya sur l’accélérateur. L’Audi rétrécit très rapidement dans le rétroviseur. Au premier croisement elle bifurqua dans une petite rue pour arriver dans l’entrelacs de ruelles d’une zone pavillonnaire. Cette fois-ci, plus personne pour la prendre en filature.

Shannon souriait timidement, n’osant trop se réjouir. Au bout d’une dizaine de minutes, elle se décida enfin à suivre les indications du navigateur de bord. La course-poursuite avait consommé un quart de l’essence. Il lui faudrait de nouveau faire le plein à l’hôpital.

Nanteuil

Annette Doreuil trouva effrayants les deux hommes en combinaison devant la porte. Ils venaient aider les Bollard et les Doreuil.

« Un bagage par personne », fit une voix nasillarde sous un masque.

Dans la remorque du camion derrière eux s’entassaient des gens apeurés.

« Plus tard, nous pourrons revenir ici, non ? s’enquit Céleste Bollard.

— Nous n’avons aucune information à ce sujet, répondit l’homme. Notre mission est d’évacuer. »

Annette Doreuil ne put s’empêcher de songer aux reportages qu’elle avait vus sur Tchernobyl et Fukushima. Elle s’était toujours demandé ce qu’avaient ressenti ces gens qui avaient dû quitter leurs foyers dans la précipitation, angoissés à l’idée de ne jamais pouvoir y revenir. Laisser derrière soi tout ce qui était cher à leur cœur. Paniqués à l’idée de recevoir une dose de radiations néfaste, voire mortelle. Dans la perspective de devoir passer la fin de leurs jours dans un lointain inconnu, plutôt que dans un environnement familier. Et probablement gravement malades. Elle ressentait toutes ces craintes dans la voix de Céleste Bollard. Voilà onze générations, trois siècles, que la famille vivait dans cette ferme, qu’elle avait fait face aux tourmentes de la Révolution et de deux guerres mondiales.

Annette Doreuil observait des cohortes de réfugiés, semblables à celles qu’elle avait vues à la télévision. Jamais elle n’avait pensé devoir prendre part à un tel convoi.

Elle ne comprenait pas bien ce qu’elle ressentait. Lorsqu’elle avait quitté Paris en compagnie de Bertrand, elle pouvait encore se persuader qu’ils partaient pour de courtes vacances. Plus tard, après avoir épuisé les volailles et les conserves des Bollard et n’avoir plus eu le droit de quitter la maison, elle réalisa qu’elle était devenue une déplacée.

Elle écoutait ce que son corps lui disait. Se sentait-elle étrange ? Était-ce désagréable ? Y avait-il une seule réaction tendant à prouver que la radioactivité accomplissait déjà sa besogne au plus profond de ses cellules ?

Tandis que les deux hommes en combinaison entreposaient leurs bagages dans un espace aménagé sous la remorque, Bertrand l’aida à embarquer. Les gens à bord se serrèrent sur les banquettes en bois afin de leur ménager une place. Céleste Bollard s’assit à ses côtés, prudemment, comme si les sièges étaient détrempés, sans quitter sa maison des yeux.

Le camion démarra en un sursaut. Annette Doreuil ne pouvait voir que l’arrière de la tête de Céleste et de Vincent Bollard, le regard braqué sur leur ferme qui devenait de plus en plus petite, jusqu’à disparaître tout à fait, et qui durent alors s’abandonner à la cruelle incertitude de ne peut-être plus jamais la revoir.

Düsseldorf

Shannon gara la Porsche dans le parking souterrain, juste devant la montée d’escaliers. Elle attrapa l’ordinateur portable, prit sa lampe et rejoignit directement Manzano au deuxième étage. À bout de souffle, elle déboula dans la chambre où elle l’avait laissé. Allongé dans un lit, sous une épaisse couche de couvertures, sa tête reposait sur le côté.

« Piero ? » murmura-t-elle.

Comme il ne faisait pas mine de bouger, elle répéta plus fort et courut vers le lit.

« Piero ? »

Ses yeux s’entrouvrirent, il leva péniblement la tête.

« Nous devons foutre le camp d’ici ! » fit-elle.

Elle agita l’ordinateur.

« Viens !

— Où… où as-tu…

— Plus tard ! »

Elle arracha les couvertures de ses jambes. Sur la cuisse gauche apparaissait une tâche sombre et mordorée, de la taille d’une assiette. En voyant son regard, il se contenta de dire : « Tout va bien. Donne-moi mes béquilles. »

Aussi vite que sa blessure le lui permettait, il boitilla derrière elle. Dans l’escalier, Shannon ouvrait le chemin, armée de sa torche. Devant la porte du garage, elle mit son doigt sur ses lèvres et l’invita à attendre. Elle éteignit la lampe, ouvrit un peu la porte et épia. Dans l’obscurité, elle ne voyait pas grand-chose, rien en tout cas qui ressemble à une Audi.

« La Porsche est derrière cette porte, chuchota-t-elle. Je vais l’ouvrir à distance ; tu n’auras qu’à foncer pour t’y installer. »

Shannon ouvrit grand la porte, les phares du bolide clignotèrent lorsqu’elle appuya sur la clef.

Manzano claudiqua et vit l’ombre qui s’abattait sur la journaliste. Une autre lui bloqua le chemin. L’Italien reconnut l’imposante stature de Pohlen. De toutes ses forces, il lui asséna un coup de béquille dans l’abdomen. Pohlen se plia en deux. Manzano leva la béquille au-dessus de sa tête, autant qu’il le pouvait, et l’abattit sur son adversaire une fois, deux fois, trois fois. Le fonctionnaire s’écroula, les bras en croix. De sa jambe valide, Manzano lui donna des coups dans le tronc, à en perdre presque l’équilibre. Il entendit une sorte de râle et tapa encore. Pohlen se tourna, mais ne fit pas mine de se défendre. Derrière la Porsche, le second homme était agenouillé devant Shannon, Manzano n’en voyait que la tête. Avant même qu’il puisse se défendre, l’Italien lui avait frappé l’occiput avec une fureur inouïe, à deux reprises. Sans plus bouger, il tomba à la renverse.

Shannon se releva, jeta un regard paniqué alentour puis cria : « La clef ! L’ordi ! »

Manzano vit Pohlen se redresser. Il claudiqua jusqu’à lui et fit une fois de plus usage de sa béquille.

« C’est bon, je les ai ! » cria Shannon.

L’Italien gagna la voiture alors que Pohlen tentait de l’agripper. La portière du passager était déjà ouverte, l’Américaine mettait le contact. Manzano se jeta sur le siège. La journaliste démarra dans un hurlement mécanique et un crissement de pneus, la vitesse fit claquer la portière.

Elle dérapa dans un virage et freina si brutalement que Manzano manqua se rompre les os contre le tableau de bord, pour finalement s’arrêter à côté d’une auto grise. Elle ouvrit la portière à la volée, mit une main dans sa poche. « Ouch ! Shit ! » Elle s’agenouilla à côté du véhicule et s’affaira autour des pneus avant. Lorsqu’elle recommença son manège avec les pneus arrière, Manzano vit qu’elle tenait une petite lame. Elle les transperça également, laissa tomber le scalpel et se trouva de nouveau au volant, avant même que le cliquetis de la lame heurtant le sol ne se soit complètement évanoui.

Manzano fut écrasé sur son siège lorsqu’ils filèrent en direction de la percée claire de la sortie. Elle tourna prudemment dans la rue. Manzano réalisa que sa main droite saignait.

« Où allons-nous ?

— Loin d’ici », répondit Shannon.

Berlin

« Dans la salle de réunion », chuchota le secrétaire du chancelier à Michelsen. Il se dépêcha, suivi de cette dernière. Devant les écrans, grâce auxquels ils pouvaient communiquer avec les autres centres de crise, attendaient déjà les membres du cabinet ainsi que d’autres de la cellule de crise. Seul manquait le chancelier. Sur les écrans apparaissaient quelques chefs de gouvernements européens, des ministres ou des hauts fonctionnaires.

« Réunion de crise urgente », annonça le ministre de la Défense.

Murmures, chuchotements.

« De quoi s’agit-il ? » demanda le chancelier en déboulant dans la pièce.

Le ministre de la Défense haussa les épaules.

Le chancelier s’assit face à la caméra, appuya sur le bouton mettant le micro en marche et aboya ses questions à l’assemblée virtuelle qui était dorénavant au complet sur les écrans. Tous les États n’envoyaient pas les mêmes personnes à toutes les réunions, mais chacun se limitait à un nombre maximum de trois représentants.

Au cours des jours passés, ces visages étaient devenus familiers à Michelsen. Seul lui était inconnu celui du représentant espagnol. Au second coup d’œil, elle réalisa qu’il portait un uniforme. Ça lui fut désagréable.

L’Espagnol, un homme costaud à moustache, aux yeux cernés par d’épais sacs lacrymaux, répondit : « Nous souhaitons informer aussi vite que possible nos partenaires que dans cette situation le président du gouvernement du royaume d’Espagne n’est plus en mesure de rester en fonction. Cela vaut aussi pour le vice-président, ainsi que pour l’ensemble du gouvernement. Afin de garantir l’ordre public et la sécurité du peuple espagnol, afin de faire en sorte que la situation revienne à la normale en mettant en œuvre tout ce qui est en notre pouvoir, l’état-major général des armées, sous mon commandement, s’est déclaré prêt à conduire les affaires publiques jusqu’à nouvel ordre. »

Michelsen avait l’impression que tous les taureaux des fêtes annuelles de Pampelune venaient de lui passer sur le corps. En Espagne, l’armée avait fait un putsch. C’est ni plus ni moins ce qu’avait annoncé l’homme à l’écran.

La Haye

« J’ai quelque chose d’important à faire », dit Bollard, d’humeur massacrante. Il n’avait aucune envie de se justifier alors qu’il allait chercher de quoi nourrir sa famille. Comme dans un pays du tiers-monde en temps de famine, songea-t-il. Ou à l’âge de pierre. « Puisque les responsables ne font pas en sorte que nous ayons de quoi manger, nous devons bien nous démerder par nous-mêmes. »

Emmitouflé dans une épaisse veste, Bollard était en réunion avec le directeur d’Europol et le reste des équipes. Depuis la veille, les équipes en charge du bâtiment avaient réduit l’approvisionnement en énergie au strict nécessaire. Le chauffage était limité à dix-huit degrés. La plupart des ascenseurs étaient hors service. Ceux qui pouvaient encore venir travailler devaient porter des habits chauds dans leurs bureaux.

« Nous devons mettre en place un approvisionnement d’urgence pour les collaborateurs d’Europol et leurs familles, suggéra Bollard. Sans quoi, nous ne pourrons bientôt plus faire notre boulot. La moitié des collaborateurs en est déjà incapable.

— Je vais voir ce que je peux faire, promit le directeur Ruiz, non sans réserves.

— Nous venons de recevoir quelque chose d’Interpol », cria un collègue à travers la salle. Bollard l’observa qui fixait son écran et murmurait, avant de dire : « Je ne sais pas s’il s’agit de bonnes ou de mauvaises nouvelles. »

Bollard le rejoignit.

« Ne parle pas par énigmes. »

Sur le moniteur, un visage que Bollard reconnut tout de suite comme étant celui d’un mort.

Son collaborateur afficha d’autres photos. On y voyait d’autres détails du cadavre. L’homme avait été assassiné de plusieurs balles dans la poitrine.

« Qui est-ce ? »

Ils parcoururent le rapport. Un Européen inconnu, trouvé ce matin, heure locale, par des paysans dans une forêt à proximité du village de Gegelang, à Bali. Probablement le citoyen allemand disparu, Hermann Dragenau.

Bollard répéta le nom tout en fouillant dans sa mémoire.

« C’est le responsable produit de Talaefer que recherchent les Allemands. »

Ils comparèrent les photos de l’homme avec celles du mort.

« Elles sont vraiment semblables, constata Bollard. Des informations à propos des meurtriers ou des suspects ?

— Aucune. On n’a trouvé ni argent, ni objets de valeur, ni papiers d’identité sur lui. C’est peut-être un crime crapuleux tout à fait banal.

— Doit-on croire à un hasard ? demanda Bollard. L’une des rares personnes qui pourrait être responsable d’un possible travail de sape au sein de l’un des plus importants producteurs de systèmes SCADA part en voyage quelques jours, loin d’une coupure d’électricité dévastatrice qu’il pourrait avoir orchestrée partiellement, loin de l’Europe, et est retrouvé assassiné quelques jours plus tard… Quoi qu’il ait pu savoir, il ne parlera plus. »

Il se redressa.

« Je ne crois pas au hasard. Hartlandt doit faire de la mort de ce Dragenau sa priorité et fouiller dans les moindres recoins de son existence ! »

Entre Düsseldorf et Cologne

Les phares de la Porsche déchiraient l’obscurité.

« Merde, jura Manzano.

— Quoi ? »

Elle entendit tapoter nerveusement. Voilà une demi-heure que l’Italien était penché sur son ordinateur, dans la plus grande concentration. Il murmurait des propos incompréhensibles, entrecoupés de cris de surprise.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est une adresse IP, expliqua Manzano, excité. Nous avons besoin de courant. Et d’une connexion Internet. Urgemment.

— Pas de problème, railla Shannon. Y en a partout. À plus savoir qu’en foutre.

— C’est sérieux, insista-t-il. Chaque nuit, à une heure cinquante, mon ordinateur envoie des données à une adresse IP. Adresse IP, ça te dit quelque chose ?

— IP pour Internet Protocol. Un peu comme l’adresse d’un ordi sur un réseau.

— Tout à fait. En principe, on peut localiser tous les ordinateurs avec ça. Et le mien a envoyé des données à une adresse que je ne connais pas. Sans que j’aie fait quoi que ce soit ni que j’en sois informé. Je suppose alors qu’il est entré par le réseau d’Europol.

— Tu veux dire des flics d’Europol ?

— J’en sais rien. J’aurais besoin d’une connexion Internet pour en savoir plus. »

Il se frappa le front de la main.

« Piero idiot ! Je sais où nous devons aller ! »

Il se pencha et examina le navigateur.

« Tu sais comment ça marche ?

— On doit aller où ?

— À Bruxelles. »

Shannon tapota quelques boutons avant d’obtenir un itinéraire et une distance.

« Deux cents kilomètres, remarqua-t-elle en jetant un coup d’œil à la jauge. On a assez d’essence. Pourquoi Bruxelles ?

— Je connais quelqu’un là-bas.

— Avec du courant et une connexion Internet ?

— Si le Monitoring and Information Centre de la Commission européenne n’a ni courant ni Internet dans une telle situation, nous l’avons vraiment profond. Désolé pour l’expression.

— Pas de souci. Deux heures, d’après le GPS.

— Mais d’abord, il faut que je mange.

— Ah ? Où ? »

Bruxelles

Angström engloutit précipitamment un bout de pain, tandis que les autres entraient dans la salle de réunion. Zoltán Nagy, le patron de l’EUMIC, arriva en dernier. Sans perdre de temps en d’inutiles palabres, ils en vinrent au fait.

« On peut oublier l’aide des États-Unis, affirma-t-il. Et ce n’est pas tout : celle des Russes, des Chinois, des Turcs, des Brésiliens et d’autres États doivent dorénavant être partagées entre les États-Unis et l’Europe. »

Un silence perplexe s’installa pendant quelques secondes. Puis ils en vinrent à l’ordre du jour et aux rapports les plus récents.

« Le haut commandement de l’OTAN a invoqué la clause de défense mutuelle, dit Nagy d’une voix sombre. C’est destiné à des agresseurs particulièrement déterminés. Cependant, pas plus qu’avant, on ne sait qui est responsable de cette attaque. »

Angström pensa à Piero Manzano. Elle n’en avait plus entendu parler. Parvenait-il à aider Europol ?

L’Organisation atomique internationale avait placé l’accident de Saint-Laurent en sixième catégorie, un degré seulement au-dessous du niveau de Tchernobyl et de Fukushima.

« Le périmètre d’évacuation a été agrandi de trente kilomètres, expliquait un collaborateur à la voix contenue. Ainsi, des villes comme Blois, entre autres, ou des quartiers d’Orléans sont touchés. La zone autour de la centrale, dont des parties de la vallée de la Loire, inscrites au patrimoine mondial de l’humanité, sont probablement inhabitables pour des décennies, voire des siècles. La France nous a officiellement demandé de l’aide. Le Japon a proposé d’envoyer des experts.

— Ils doivent s’y connaître, plaisanta quelqu’un.

— Un scénario semblable menace les environs de la centrale de Temelín, dont la situation a atteint le degré 4 de l’échelle INES », continua le fonctionnaire.

L’Agence internationale de l’énergie atomique recensait sept centrales en Europe rencontrant des avaries de niveau 1 ou 2.

« Certes, cela ne nous concerne pas en premier lieu, mais la centrale américaine Arkansas One est victime d’un grave accident ; on y signale un manquement des générateurs de secours. »

Ils ne savaient que peu de choses des effets subis par les populations européennes. Ils ne pouvaient se fier avec certitude qu’à ce qui se passait à Bruxelles, à ce qu’enduraient leurs proches et leurs familles. La solidarité générale était dorénavant fortement ébranlée. Si, voilà quelques jours, des inconnus se prêtaient main-forte, dorénavant les gestes d’entraide ne s’inscrivaient plus que dans un cercle familial ou amical très restreint.

« Des émeutes et des pillages ont été signalés dans de très nombreuses villes », fit une collaboratrice.

En aucun cas des nouvelles rassurantes, songea Angström, abattue. La situation était aussi noire que la nuit derrière les fenêtres.

Entre Düsseldorf et Cologne

« Là, devant, de la lumière », observa Manzano.

Shannon y dirigea la voiture. Un étroit chemin goudronné partait de la route. Elle l’emprunta jusqu’à ce qu’apparaisse une ferme. Au rez-de-chaussée, trois fenêtres étaient éclairées. Ils s’arrêtèrent et descendirent. Les occupants devaient les avoir entendus, puisque quelqu’un ouvrit la porte. Ils n’aperçurent qu’une silhouette.

« Que voulez-vous ? demanda l’homme, un fusil braqué sur eux.

— Nous cherchons quelque chose à manger, je vous en prie », baragouina Manzano.

L’homme les regarda, l’air méfiant.

« D’où venez-vous ?

— Je suis italien, et elle, c’est une journaliste américaine.

— Belle bagnole que vous avez là. L’homme désigna la Porsche du canon de son arme. Et elle roule, en plus. Je peux la voir ? »

Il fit un pas, baissa son arme.

Shannon hésita, puis l’accompagna jusqu’à la voiture.

« Je me suis encore jamais assis dans une telle voiture, dit-il. Je peux ? »

Shannon ouvrit la portière, il s’assit au volant. Manzano s’était approché de la journaliste.

« La clef », intima l’homme en tendant une main. Comme la jeune femme ne réagit pas sur le champ, il pointa son fusil sur elle.

« La clef », répéta-t-il.

Shannon la lui tendit.

L’homme la prit et mit le contact. Il laissa la portière ouverte, le fusil sur ses genoux, de telle manière qu’il était toujours braqué en direction de la journaliste.

« Un joli son. Et de l’essence dans le réservoir, même. »

Avant qu’ils puissent réagir, il ferma la portière et avança dans une grange dont la porte était ouverte.

Lorsqu’ils coururent pour le rejoindre, l’homme était déjà descendu et il pointait l’arme sur eux.

« Disparaissez !

— Mais, vous ne pouvez pas…, s’écria Shannon en anglais. Manzano la retint.

— Oh ! Que si, je peux.

— Nos affaires, fit l’Italien. Donnez-nous au moins les affaires qui sont dans l’auto. »

L’homme réfléchit rapidement, puis prit le sac marin de Shannon sur la banquette arrière pour le jeter à ses pieds.

« L’ordinateur, aussi, pria Manzano, qui s’empressa d’ajouter : mais ne le jetez pas ! »

Il fit quelques pas vers la voiture, l’homme leva son arme, Manzano stoppa.

Il tira l’ordinateur de sous le siège passager où il avait glissé.

« Et maintenant, foutez-moi le camp ! »

Il ferma la porte de la grange de l’intérieur.

Lauren et Piero se regardèrent, interloqués, firent quelques pas vers la porte d’entrée de la ferme restée grande ouverte et d’où émanait une faible lueur.

« Quel connard ! » siffla Shannon. Une ombre apparut dans la porte.

« Dégagez, j’ai dit ! » cria-t-il. Puis un claquement déchira le silence. Terre et gravillons ricochèrent sur le sol devant Manzano.

« Merde ! » jura-t-il en faisant un bond en arrière. Lorsque le coup suivant tomba devant Shannon, elle prit l’Italien par l’épaule et le tira en arrière.

« Et ne revenez pas ! hurlait l’homme. La prochaine fois, je viserai mieux ! »

La Haye

« C’est dégoûtant ! »

Louise mit un coup de cuillère dans la salade de patates que Bollard avait rapportée de l’hôtel Gloria.

« Y a rien d’autre, répondit son père.

— Je veux des spaghetti ! »

Marie fit les gros yeux. Les médicaments avaient contribué à faire baisser la fièvre.

« Tu vois bien que la cuisinière ne marche pas ! Comment voudrais-tu faire des pâtes ? Dans la cheminée du salon ? »

Bollard songeait que tout n’allait pas si mal pour les enfants : ils n’avaient pas école, passaient leurs journées à jouer, sans compter qu’à cause de cette situation catastrophique, sa femme et lui-même n’avaient jamais été aussi présents et prévenants.

« Je m’en fiche ! Et je veux regarder la télé !

— Louise, ça suffit !

— Non ! Non ! Non ! »

Elle sauta de sa chaise et se mit à trépigner au milieu de la cuisine avant de la quitter.

Marie jeta un regard désespéré à son époux. Il se leva et suivit sa fille. Elle s’était assise dans le salon, devant l’âtre où crépitaient les flammes. Elle coiffait une de ses poupées avec concentration. Seules ses lèvres crispées trahissaient le chagrin qu’elle tentait de contenir.

Bollard s’assit sur le sol, face à elle.

« Écoute, chérie… »

Louise baissa la tête, fronça les sourcils, se renfrogna davantage et se mit à peigner sa poupée avec plus d’entrain encore.

« Je sais bien que ce n’est pas facile en ce moment, mais nous sommes tous… »

Il écoutait les légers sanglots de sa fille, regardait ses épaules frissonner. Il ne lui connaissait pas cette manière de pleurer. Ce n’était pas seulement de la colère et de l’obstination. Les enfants, sans doute, ne comprennent pas tout ce qui se passe, mais ils le ressentent, pensa-t-il. Notre dénuement, notre tension, nos angoisses. Bollard lui caressa les cheveux et la prit dans ses bras. Son corps d’enfant était secoué de spasmes, des larmes coulaient sur la chemise de son père qui continuait de la serrer contre lui, en la berçant tendrement.

Nous sommes tous dans le même état, trésor, se dit-il, nous sommes tous dans le même état.

Entre Cologne et Düren

À la lumière de la lune apparurent les contours d’une cabane au milieu d’un champ. Elle mesurait environ cinq mètres sur cinq, était dépourvue de fenêtres, la porte était ouverte.

Lauren farfouilla dans son sac et mit la main sur les allumettes qu’elle avait pris soin de prendre à Paris. Elle en craqua une et éclaira l’intérieur. Autant qu’elle pouvait en juger à la lumière faible et vacillante de l’allumette, la cabane, hormis quelques vieux piquets de clôture et un peu de foin, était vide.

« Il ne fait pas plus chaud ici, remarqua-t-il.

— On va changer ça. »

À travers un large trou dans la toiture, on voyait rayonner la lune. Quelques minutes plus tard, en réunissant un peu de paille et quelques bouts de bois, elle avait allumé un petit feu, faisant danser des ombres étranges sur les murs. L’Italien s’était accroupi auprès du foyer où il réchauffait ses mains.

« C’est génial, la félicita-t-il. Où as-tu appris ça ?

— Aux scouts. Qui aurait pensé que ça pourrait me servir un jour ? »

Elle savait qu’il n’était pas sans danger de dormir près d’un feu. Des étincelles pouvaient embraser toute la cabane, ou la fumée les asphyxier.

Un long moment, sans dire un mot, ils regardèrent les flammes.

« Quelle connerie », lâcha Manzano.

L’Américaine ne rebondit pas.

« J’ai un truc qui ne veut pas me sortir de l’esprit, continua l’Italien. Quels sont les buts de ces pirates qui retirent la sève de nos civilisations ? C’est ça qu’ils veulent ? Que nous nous volions et massacrions les uns les autres ? Que nous nous comportions comme des hommes préhistoriques ?

— Alors ils ont réussi », fit Shannon amèrement. Elle se leva et sortit de son sac quelques vêtements. Le peu qu’elle avait.

« Ça nous fera un matelas.

— Ça n’a pas réussi à tout le monde.

— Quoi ?

— Que nous nous comportions comme des hommes préhistoriques. Merci. »

Manzano plia deux t-shirts et un pull-over en guise d’oreiller. Shannon l’imita avec un pantalon. Ils se couchèrent côte à côte, le regard vers le foyer. Shannon avait froid dans le dos, mais pas autant qu’à l’extérieur. L’Italien dormait déjà.

Elle jeta un dernier coup d’œil au feu, d’où jaillissaient de petites étincelles ardentes. Elle ferma les paupières, espérant qu’ils se réveilleraient le lendemain matin.

Загрузка...