Sixième jour — jeudi

Ratingen

Hartlandt se réveilla avant l’aube. Il se glissa lentement hors de son sac de couchage, s’habilla et expédia sa toilette dans une des douches d’appoint. Il ne dut renoncer qu’à se raser.

Ils avaient cadenassé leur campement provisoire, seuls lui et ses hommes y avaient accès. Ils y avaient installé leurs ordinateurs, leurs serveurs et un terminal radio TETRA au moyen duquel ils pouvaient transmettre des données.

En plus de ses fonctions opérationnelles chez Talaefer, Hartlandt était encore en charge des investigations concernant les attaques menées contre les producteurs et les fournisseurs d’énergie. Il alluma son ordinateur portable et examina les dernières données reçues. Berlin avait envoyé de nouveaux éléments : il s’agissait de l’analyse des incendies dans les postes de distribution et de transformation. L’origine de quatre des six incendies était très probablement criminelle. La liste n’était pas longue : Osterrönfeld samedi, Güstrow dimanche, Cloppenburg mardi, Minden la veille au soir.

Hartlandt consulta sa carte interactive d’Allemagne, où il avait fait figurer tous les accidents rapportés jusqu’alors, comme sur la grande carte murale de Berlin. Les lieux concernés étaient répartis dans tout le nord de l’Allemagne.

Son collègue Pohlen, un géant blond, marchait d’un pas maladroit et endormi dans la pièce.

« Regarde-moi ça, lui lança Hartlandt. On a déclenché des incendies dans quatre des postes.

— Répartis dans tout le nord de l’Allemagne, remarqua Pohlen. Ont-ils toute une armée de saboteurs ? »

Hartlandt fit disparaître les points.

« Les feux ne sont pas partis en même temps, mais les uns après les autres, commenta-t-il en rallumant un à un les points.

— D’abord au nord, puis à l’est, et ensuite à l’ouest, constata Pohlen. Ça ne fait aucun sens.

— À croire que quelqu’un parcourt le pays et met le feu aux installations. Mais il y a encore quelque chose. On a découvert quatre pylônes électriques détruits à l’explosif. »

Il entra les coordonnées des différents lieux dans son système.

« Malheureusement, les équipes dépêchées sur place n’ont pu précisément établir l’instant des explosions, mais… » Il buta après avoir marqué tous les points sur la carte. Hartlandt relia les lieux des trois incendies d’une ligne allant de Lübeck à Güstrow à l’est, puis repartant vers Cloppenburg à l’ouest.

« Deux des pylônes détruits se situent à proximité de la ligne Güstrow-Cloppenburg. Comme si quelqu’un se baladait par là-bas et sabotait systématiquement les installations stratégiques importantes.

— Alors il faut sur-le-champ sécuriser les ouvrages restants ! s’écria Pohlen.

— Oublie. Rien que pour le réseau à haute tension, ça en fait des centaines. Nous ne pouvons pas les faire tous surveiller, la police et l’armée sont déjà à bout. Il prit la radio. Voyons ce qu’ils en disent à Berlin. »

La Haye

« Nous avons discuté de votre théorie, fit Bollard à Manzano. Celle concernant les systèmes SCADA de Talaefer. Dans le cadre d’une procédure d’entraide, les autorités allemandes sont sur le coup. Nous ne pouvons y envoyer nos propres hommes, chacun est nécessaire ici. »

Il se pencha en avant et appuya ses coudes sur son bureau. « Alors, franchement et honnêtement : est-ce que vous auriez envie de vous rendre dans une ville du nom de Ratingen, vers Düsseldorf, et d’y mettre en œuvre vos connaissances ? »

Manzano, surpris, fronça les sourcils.

« Je ne suis pas un spécialiste de SCADA. »

Bollard lui adressa un sourire ironique.

« Je crois beaucoup des choses que vous me dites. Même vos théories. Mais pas ça. Et même si c’était vrai, vous êtes capable de reconnaître des erreurs dans des systèmes. C’est de ça qu’il s’agit. Vous feriez bien de télécharger les rapports, ils se trouvent sur notre réseau. Je ne peux pas vous garantir qu’il y a à Ratingen des hôtels avec de l’eau chaude et des sanitaires qui fonctionnent.

— Vous avez l’art de me faire envie.

— Pour cette mission, vous aurez une voiture à disposition. Concernant les frais, nous allons certainement nous entendre. Mais ne dites rien à votre copine.

— Ce n’est pas ma copine.

— Oui, oui. Vous conduisez ? »


« Dès maintenant, tu as la chambre pour toi seule », dit Manzano en faisant ses bagages. Shannon revenait à l’instant d’un tour en ville au cours duquel elle avait réalisé quelques brefs reportages.

« Tu pars ? Tu vas où ?

— Peu importe. »

Elle entendit la chasse d’eau dans la salle de bain, puis l’eau couler. Bollard sortit.

« Ah ! Voici notre journaliste star ! dit-il d’un ton ironique. Est-ce que vous pourriez nous laisser seuls un instant ? »

Shannon hésita. Après tout, c’était aussi sa chambre. Enfin, pas vraiment. Elle déposa sa caméra sur le bureau, quitta la pièce, ferma la porte et y colla l’oreille. Elle ne comprit que des bribes de mots qui ne lui apprirent rien. Puis, enfin, une phrase entière.

« À supposer que les Allemands aient une connexion Internet qui fonctionne », dit Manzano.

C’est donc en Allemagne qu’il se rend. Shannon réfléchit à toute vitesse.

« On peut dire ce qu’on veut des Allemands, mais ils sont organisés, répondit Bollard. L’Office fédéral de police criminel chez Talaefer a probablement ce qu’il faut. Voici les clefs de votre voiture. Elle est dans le garage de l’hôtel, une Audi A4 noire immatriculée aux Pays-Bas. Le réservoir est plein. Avec ça, rejoindre Ratingen est un jeu d’enfant. Tout comme en revenir. »

Shannon entendit des pas, et, sur la pointe des pieds, elle alla deux portes plus loin. Elle s’appuya sur le mur, croisa les bras, comme si elle attendait ainsi depuis une éternité.

Bollard lui adressa un signe de la tête en passant.

Elle retourna dans la chambre. Manzano était debout, avec valise et sacoche d’ordinateur, prêt à partir.

« J’ai été ravi de faire ta connaissance, dit-il. J’espère que nous nous reverrons, une fois que toute cette histoire sera passée. Peut-être un jour feras-tu un reportage à Milan. Tu as mon adresse. »

Shannon attendit jusqu’à ce que la porte se soit refermée sur lui. Puis elle entreprit à la hâte de mettre ses effets dans son sac marin.

New York

Des gens s’entassaient autour de Tommy Suarez dans la ligne A du métro en direction de Brooklyn — époussetant la neige de leurs vêtements fumants, téléphonant, lisant, regardant dans le vide, lorsque subitement la lumière s’éteignit.

Le crissement des freins se confondit avec les cris des passagers. Des corps étrangers le percutèrent, le poteau lui meurtrit le poignet, puis, sous l’effet de la douleur due aux coups dans les côtes, le dos et les jambes, il se sentit comme dans le tambour d’une machine à laver en plein essorage. Après un soubresaut, le métro stoppa. Le temps d’une respiration, le wagon fut silencieux, puis les passagers commencèrent à crier sauvagement. Suarez n’avait aucune idée de la distance qui les séparait de la prochaine station. Espérons que personne n’a sauté sous le train, pensa-t-il. Les discussions autour de lui devinrent plus animées. Il regarda l’heure. Sept heures moins le quart. Pourquoi le conducteur ne faisait-il aucune annonce ?

« Super ! cria une dame d’un certain âge. Espérons que ce n’est pas encore une coupure de courant ! Lors de celle de 2003, je suis restée coincée deux heures dans une merde pareille !

— Deux heures ? » l’interpella une jeune femme. Suarez décela dans son intonation une panique retenue, grandissante.

« Et encore, j’ai eu bien de la chance, poursuivit la plus âgée. D’autres… »

Elle ferait mieux de la fermer.

« Ça va repartir bientôt », dit Suarez à la jeune femme pour la calmer. Il n’était pas aisé pour tout le monde de rester dans le noir complet, dans un espace confiné avec de nombreuses personnes. D’autant plus lorsqu’on pensait que ça pouvait durer ainsi plusieurs heures. Il la comprenait très bien. Et il n’aimait pas les oiseaux de mauvais augure, particulièrement dans une telle situation. « Il ne peut rien nous arriver. »

À ses côtés, un adolescent pianotait sur son téléphone.

« O.K. Ça marche pas non plus.

— Qu’est-ce qu’on va faire, si ça reste comme ça ? questionna un homme, son cartable sous le bras.

— Quoi comme ça ? répondit une femme. Pas de lumière, pas de métro.

— Ça, je peux bien vous le dire, s’immisça de nouveau la vieille dame. Attendre. Attendre et se les geler. »

Suarez aurait aimé lui en coller une pour la faire taire. Mais ça aurait été comme gifler sa propre mère.

« Et si ça nous avait atteint à notre tour ? demanda une dame emmitouflée dans un manteau de fourrure artificielle. Comme en Europe ? »

La jeune femme, prise de panique, commença à gémir, puis à crier. Suarez se crispa, il réalisa que la panique de cette passagère déteignait sur lui et les autres voyageurs. Il dut se dominer pour ne pas lui crier après, essaya plutôt de la calmer, mettant sa main sur ses épaules, voulant la serrer dans ses bras.

Elle le frappa, devint plus hystérique encore.

« Laissez-moi ! Je veux sortir ! »

La Haye

« Entrez », lança l’un des hommes.

Une fois Manzano parti, les policiers affectés à sa surveillance étaient sur le point de regagner Europol.

« Deux choses, commença l’un des fonctionnaires. Premièrement : la journaliste a décampé tout de suite après le départ de Manzano. Où elle est, on n’en sait rien.

— Probablement à ses trousses, dit Bollard. Il lui rapportera bien un reportage.

— Et ça. Nous venons de le découvrir. Il a dû envoyer le mail peu avant de partir. »

Sur l’écran du fonctionnaire, Bollard vit un message en mauvais anglais : Talaefer. Chercher un bug. Trouveront rien. Je te tiens au jus.

Je le savais bien ! pensa Bollard, triomphal.

« C’est adressé à qui ?

— À une adresse russe. mata@radna.ru. On sait rien de plus. »

Il prit le téléphone pour appeler son chef. Il fallut peu de temps pour que son assistant soit convaincu de l’urgence de l’appel et le mette en relation. En quelques mots, il expliqua de quoi il retournait. Bollard s’attendait à une telle réponse de son supérieur.

« On ne peut plus courir aucun risque. Informez-en ce policier de la criminelle, chez Talaefer. Comment s’appelle-t-il, déjà ?

— Hartlandt.

— C’est ça. Ils doivent arrêter l’Italien. Et voir ce qu’ils en tirent. La CIA se fera probablement une grande joie de vous aider.

— Pourquoi la CIA ?

— Vous n’êtes pas encore au courant ?

— De quoi ? »

Berlin

« Les États-Unis ? »

Un long moment, la situation room du ministère de l’Intérieur se figea. Comme pétrifiés, tous regardaient le peu d’écrans qui restaient et le secrétaire d’État. Les horloges indiquaient quatorze heures passées de peu.

« Comme chez nous ? » interrogea quelqu’un.

Rhess acquiesça. Il tenait le combiné du téléphone contre son oreille et ne cessait d’opiner du chef.

Le regard de Michelsen faisait des allers-retours entre les téléviseurs et le secrétaire d’État.

« Si c’est vrai, chuchota-t-elle à sa voisine, nous l’avons vraiment profond. Pardonne-moi l’expression. »

Rhess raccrocha.

« Le ministère des Affaires étrangères confirme que de grandes parties du réseau électrique américain sont tombées.

— Ce n’est pas un hasard, observa quelqu’un. Une petite semaine après l’Europe.

— On ne peut plus compter sur leur aide, déplora Michelsen.

— Le monde occidental est sous le feu, constata Rhess. Le commandement en chef de l’OTAN tient à l’instant même une réunion d’urgence.

— Ils ne croient tout de même pas que ce sont les Russes ou les Chinois ?

— Toutes les possibilités doivent être considérées.

— Le ciel soit avec nous », murmura Michelsen.

Central opérations

Il avait été encore plus facile de faire tomber les réseaux américains que les européens, parce qu’ils étaient moins bien sécurisés et liés plus étroitement à Internet. Pourtant, quelques membres de ses troupes n’avaient pas souhaité que l’attaque ait lieu plus tôt. Ils auraient mieux fait de s’en prendre simultanément aux deux continents. Mais c’était bien comme ça. Mieux, peut-être. Voilà presque une semaine que le monde entier se demandait qui se trouvait derrière les attaques en Europe. S’en être pris aux États-Unis alimenterait de nouvelles rumeurs. Les militaires s’investiraient plus intensivement encore, sans l’ombre d’un doute. Une attaque d’une telle ampleur ne pouvait émaner que d’un État. On évoquait les noms de certains : Iran, Corée du Nord, Chine, Russie. Bien sûr, ils démentiraient tous. C’était si simple. Personne ne pouvait remonter la piste jusqu’aux commanditaires. Il leur était bien trop facile de se fondre dans le réseau global. Les conjectures iraient bon train. Et les enquêteurs de la police, de l’armée, des services de renseignement devaient suivre un nombre infini de nouvelles pistes, d’indices, de directions, disperser leurs ressources, s’affaiblir. Guerre ? Terreur ? Criminalité ? Un peu de tout ? L’effet psychologique était encore plus dévastateur. Le dernier supermarché du monde, déjà frappé de plein fouet par la crise économique, n’était pas parvenu à se défendre. Comparés à ces attaques, Pearl Harbour et le 11-Septembre à New York et Washington faisaient figure de piqûres d’insectes. Sous peu, la population américaine réaliserait que cette fois elle ne pourrait se contenter de déployer ses G.I. Joe dans une quelconque contrée lointaine. Parce qu’elle ignorait d’où venaient les coups. Et elle prendrait toute la mesure de son impuissance. Impuissant son gouvernement, impuissantes ses forces, impuissants ses décideurs et ses riches, ses soi-disant élites, son système tout entier. Système au sein duquel, depuis longtemps, les citoyens ne se sentaient plus bien, encore moins en sécurité, mais qu’ils préféraient tout de même à l’inconnu. La population comprendrait qu’elle avait été abandonnée. Depuis bien longtemps déjà. Qu’une nouvelle ère historique était apparue, où elle devrait délimiter ses propres territoires.

Ratingen

Au début de son voyage, Manzano avait tenté d’écouter la radio, en vain ; des enceintes ne sortait qu’un grésillement. Il avait alors poursuivi en silence. Ce qui n’était pas si mal, après l’agitation de ces derniers jours.

Le système de navigation le conduisit de la sortie d’autoroute, à travers un lotissement de maisons individuelles en périphérie de la ville, jusqu’à un immeuble de béton et de verre haut de cinq étages. Sur la façade trônait « Talaefer AG ». Manzano se gara sur une place réservée aux visiteurs. Il ne prit que son ordinateur portable, laissant dans la voiture ses autres bagages. À l’accueil, il demanda Jürgen Hartlandt. Deux minutes plus tard, un homme athlétique de son âge le saluait. Il portait un épais pull marin à col roulé et un jean. Ses yeux bleu clair le jaugèrent en un quart de seconde. Il était accompagné de deux hommes plus jeunes, les cheveux courts, aussi costauds que lui, également dans une tenue décontractée.

« Jürgen Hartlandt, se présenta le premier. Piero Manzano ? »

Il acquiesça et les deux autres se postèrent à sa droite et à sa gauche.

« Suivez-moi, je vous prie », fit Hartlandt dans un anglais presque sans accent, sans même présenter ses collègues. Il conduisit Manzano dans une petite salle de réunion. Il referma derrière eux la porte, à proximité de laquelle resta un de ses accompagnateurs.

« Asseyez-vous. J’ai reçu un message d’Europol à La Haye. Je dois d’abord, pour des raisons de sécurité, examiner votre ordinateur. »

Manzano plissa le front. « Ce sont mes affaires privées.

— Auriez-vous quelque chose à cacher, monsieur Manzano ? »

L’Italien commença à se sentir mal à l’aise. Il se demandait ce que cela signifiait. Ne l’avait-on pas prié de venir les aider ? Le ton de Hartlandt ne lui plaisait pas.

« Non. Mais une sphère privée.

— Alors procédons autrement, proposa Hartlandt. Expliquez-moi, je vous prie, qui est mata@radna.ru ?

— Qu’est-ce que j’en sais ?

— C’est à vous de me le dire. Vous avez adressé un mail à cette adresse.

— Ça m’étonnerait. Et si c’était le cas, comment le sauriez-vous ?

— Vous n’êtes pas le seul à vous y connaître en informatique ni à pouvoir vous balader dans des ordinateurs étrangers. Europol vous a surveillé, qu’est-ce que vous vous imaginiez ? Qui est mata@radna.ru ?

— Une fois de plus : je n’en sais rien. »

L’un des accompagnateurs de l’inspecteur prit la sacoche de Manzano avant qu’il puisse l’en empêcher. L’Italien bondit. Le second fonctionnaire le rassit sur sa chaise.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? protesta Manzano. Je pensais que je devais vous aider !

— C’est ce que nous pensions aussi, rétorqua Hartlandt en sortant l’ordinateur de son étui et en l’allumant.

— Dans ce cas, je préfère m’en aller, dit Manzano.

— Pas question », répondit Hartlandt sans cesser de fixer l’écran.

Manzano essaya de se lever, mais, à chaque nouvelle tentative, on le rasseyait sans ménagement.

« Restez assis, s’il vous plaît, lui intima l’inspecteur en tournant l’ordinateur vers Manzano. Alors, vous n’avez pas envoyé de mail à mata@radna.ru ? »

Manzano découvrit le mail envoyé depuis son adresse à celle mentionnée par le policier.

Talaefer. Chercher un bug. Trouveront rien. Je te tiens au jus.

Il le lut une seconde fois. Sans voix, il regarda Hartlandt. Il lui fallut de nouveau regarder l’écran. Enfin il prononça quelques mots. « Je n’ai ni écrit ni envoyé ça. »

Hartlandt se gratta la tête. « C’est pourtant bien votre ordinateur ? »

Il acquiesça. Ses pensées fusaient. Il vit la date d’envoi du mail. Pendant qu’il était à La Haye. Il croisa les bras sur sa poitrine. « Je n’ai jamais écrit ça. Je n’ai aucune idée de qui l’a fait. Examinez ma machine. Peut-être a-t-elle été manipulée. Je le ferais bien moi-même. Mais je crains que vous ne m’y autorisiez pas.

— Vous avez raison. Nous le ferons nous-mêmes. » Il passa l’ordinateur à l’un des hommes, qui quitta la pièce. Pendant ce temps-là, nous pourrons continuer à nous entretenir à propos de votre contact.

— Il n’y a rien à en dire, répondit Manzano. Je ne connais ni ce mail ni cette adresse. Je n’ai donc rien à dire. »

Sur son propre ordinateur, le fonctionnaire ouvrit un fichier : « Vous êtes Piero Manzano, un brillant hacker, tout du moins dans les années 1980–1990, activiste politique également, vous avez été arrêté brièvement lors du G8 à Gênes en 2001.

— Bien, bien. Inutile de me raconter ma vie. Je sais encore ce que j’ai fait…

— Quelqu’un est en train de s’en prendre à l’Europe et aux États-Unis ! Et avec ce mail, on pourrait…

— Un instant ! Pourquoi les États-Unis ?

— … croire que vous êtes en contact avec ce quelqu’un. »

Ils le soupçonnaient, lui, Piero Manzano, de faire partie des responsables de la catastrophe ! Ce Hartlandt venait de lui reprocher d’être un cyber-activiste politique. Ils croyaient qu’il était un terroriste !

« C’est… c’est… absurde.

— Nous verrons bien, répondit l’inspecteur, une ride profonde entre les sourcils.

— Oui… Et que s’est-il passé aux États-Unis ?

— Vous n’avez pas écouté la radio pendant le trajet ?

— Plus aucune station ne semble émettre.

— Aux États-Unis, depuis ce matin, ça a l’air d’être comme chez nous. De vastes parties du pays sont sans courant.

— Ce… ce n’est pas sérieux ?

— Croyez-moi. Je ne suis pas d’humeur à faire des blagues. Vous feriez mieux de vous expliquer avant que la CIA ne s’intéresse à vous. »


Shannon prit sa doudoune sur l’étroite banquette arrière de la Porsche et la passa. Il faisait froid dans la voiture. Voilà une heure qu’elle attendait sur le parking devant l’immense immeuble de bureaux Talaefer. En temps normal, elle se serait renseignée sur l’entreprise avec son téléphone portable. Mais plus rien n’était normal. Sans même la radio, son attente était ennuyeuse et silencieuse.

Elle descendit et traversa le parking. Il y a encore quelques voitures ici, se dit-elle. Peut-être ont-ils du courant.

Dans le hall d’accueil, une employée seule la salua, les sourcils froncés.

« Que puis-je faire pour vous ? »

Discrètement, Shannon regarda autour d’elle. Sur le comptoir, devant la préposée, un présentoir avec des brochures sur lesquelles ressortait le nom de l’entreprise. Version allemande. Anglaise. Excellent.

« Do you speak english ? demanda-t-elle.

Yes.

I think I’m lost. I need to go to Ratingen. »

La mine de son interlocutrice s’éclaira. Dans un anglais maladroit, elle expliqua à Shannon qu’il lui fallait prendre à droite sur la route qui partait du parking et qu’elle atteindrait Ratingen au bout d’un kilomètre.

Shannon la remercia, parcourant en même temps une des brochures avant de la mettre dans sa poche.

« Bye. »

De retour dans sa voiture, elle s’emmitoufla davantage encore dans son manteau et commença à étudier le prospectus, ne cessant de jeter des coups d’œil en direction de l’entrée où Manzano avait disparu.

Nanteuil

« Vide, dit Bertrand Doreuil en secouant la boîte de médicaments. Il m’en faut d’autres sans plus tarder.

— Mais nous n’avons pas le droit de sortir, rétorqua sa femme.

— Je vais directement de la maison à la voiture. Que peut-il m’arriver ? »

Il alla dans la cuisine, suivi par Annette Doreuil. Céleste Bollard, assise à la table, plumait une poule. Elle mettait les plumes dans une grande corbeille, et, malgré tout, nombreuses étaient celles qui jonchaient le sol.

« Je n’ai plus fait ça depuis des années, soupirait-elle. J’avais complètement oublié à quel point c’était pénible. »

Vincent Bollard, ahanant, entra par la porte opposée, un panier rempli de bûches au bout de chaque bras. Il les posa bruyamment.

« Savez-vous où je peux trouver la pharmacie la plus proche ? s’enquit Bertrand Doreuil.

— On peut essayer d’y aller, répondit Vincent Bollard. C’est urgent ?

— Oui, mes médicaments pour le cœur. »

Bollard se contenta d’acquiescer.

Son épouse échangea un regard avec Annette Doreuil.

« Normalement, nous ne devons pas sortir, gémit Bollard, le souffle court. Mais lorsqu’il faut, il faut. Il embrassa sa femme sur la joue. Nous serons bientôt de retour. »

Ratingen

Deux heures durant, Hartlandt avait cuisiné Manzano.

« Qu’est-ce que ça veut dire “trouveront rien” ? Y aurait-il quelque chose à trouver et que vous empêcheriez qu’on trouve ? Ou est-ce qu’il n’y a rien à trouver ? Est-ce que vous croyez pouvoir entrer dans les systèmes pour pouvoir les manipuler ? Qui voulez-vous tenir “au jus” ? À qui avez-vous déjà tout raconté ? »

Des questions à n’en plus finir. Manzano n’y avait répondu que par d’autres questions.

« Serais-je assez stupide pour envoyer un tel message sans le coder ? Et pourquoi n’aurais-je pas effacé toutes les traces sitôt après l’envoi ? »

La porte s’ouvrit et le second collaborateur de Hartlandt entra. Manzano s’aperçut qu’il portait son portable. « Nous avons découvert d’autres mails dans lesquels vous communiquez vos différentes adresses à La Haye.

— C’est ridicule, s’écria Manzano. Qu’est-ce qu’il va se passer ?

— Vous êtes un vrai crack en informatique, fit Hartlandt en se levant. Monsieur Manzano, vous êtes en état d’arrestation. Nous vous plaçons en détention préventive. Nous continuerons à vous interroger. Les services de renseignement s’intéressent également à vous. »

Là où se trouvait le BND, la CIA n’était pas loin, d’autant plus après l’attaque contre les États-Unis. À la pensée des méthodes employées par les services de renseignement américains, bénéficiant du blanc-seing de leur administration, Manzano fut saisi par la peur, à s’en trouver mal.

Nanteuil

Lorsqu’Annette Doreuil entendit la voiture devant la maison, elle se précipita dans le couloir. Les deux hommes passèrent la porte d’entrée, leur respiration créant de la buée dans le froid, et ils la refermèrent prestement.

Son époux tenait une boîte de médicaments en l’air, elle se sentit soulagée.

Puis il l’écrasa dans son large poing. C’était la vieille, la vide.

« Rien, dit-il. Pour l’heure, plus rien en stock. »

Düsseldorf

Le chauffeur de Hartlandt dirigea la voiture sur un parking à côté d’un grand bâtiment. Quelques places étaient occupées par des groupes électrogènes vrombissant, dont les gaz viciaient l’air. D’épais faisceaux de câbles traversaient une étroite plate-bande en direction du bâtiment.

Ils avaient roulé une demi-heure puis étaient passés devant un panneau qui informa Manzano qu’ils se trouvaient à Düsseldorf. Lorsqu’il descendit, il ressentit le froid piquant. Hartlandt n’avait pas jugé nécessaire de lui passer les menottes.

« Je dois absolument aller aux toilettes, dit-il. Impossible d’attendre davantage. »

Hartlandt le dévisagea rapidement.

« Avant que vous ne fassiez dans votre pantalon… »

Manzano alla vers les générateurs. Hartlandt et son collègue le suivirent. L’Italien se mit à côté des machines, lança un coup d’œil à ses deux accompagnateurs, leur signifiant qu’il souhaitait qu’on ne le regarde pas, et il déboutonna son pantalon. Les deux fonctionnaires ignorèrent son souhait et restèrent juste derrière lui. Il lui était possible d’entendre leur respiration tandis qu’il regardait à la dérobée les appareils et les faisceaux de câbles. Rien à faire. Soudain, il se retourna et dirigea le jet d’urine sur les fonctionnaires.

« Putain… ! »

L’homme fit un bond en arrière. Manzano continua en direction de Hartlandt. Il fit également quelques pas en arrière, et, à l’instar de son collègue, regarda son pantalon. Manzano saisit l’occasion et partit en courant.

Les jambes à son cou, il traversa le parking, tout en se rebraguettant hâtivement. Derrière lui, les deux policiers criaient.

« Stop ! Arrêtez-le ! »

Il n’y prêta pas attention. Il était un joggeur régulier. Quant à savoir s’il pourrait se faire la belle face à des policiers entraînés, il serait vite fixé. Le sang palpitait si fort dans ses oreilles qu’il ne pouvait entendre les cris de ses poursuivants. Il devait quitter la route. L’un des fonctionnaires tenterait sans nul doute de le rattraper en voiture. Ses pieds ne semblaient qu’à peine toucher le sol. Son regard fébrile cherchait un endroit où bifurquer.

Quelqu’un cria de nouveau, il ne comprit pas. Il emprunta une perpendiculaire. Il réalisa sur-le-champ que là aussi ses chances étaient limitées. Il lui fallait prendre la prochaine rue. Derrière lui, les bruits d’une foulée rapide. Y avait-il un ou deux poursuivants ? Impossible à dire. Il essayait de ralentir son rythme cardiaque en respirant plus profondément. De la sueur coulait sur son front. Voici que grondait maintenant le bruit d’un moteur de voiture. Devant lui, un jardin clos par une barrière de la hauteur d’un homme et une haie. Encore quelques enjambées, il escalada la clôture et passa de l’autre côté. Derrière lui, des jurons, des crissements de pneu. Manzano courait vers la maison, une grande villa. Les fenêtres étaient sombres. Il la contourna, le jardin, là aussi, était délimité par une barrière et une haie. Manzano ne voyait pas ce qui l’attendait de l’autre côté. D’un bond, il parvint à saisir l’extrémité supérieure de la barrière, passa dessus, se laissa glisser de l’autre côté. Une fois sur le trottoir il reprit sa course éperdue. Il était conscient qu’il ne pourrait pas tenir ce rythme pendant longtemps encore.

De nouveau, il entendit quelqu’un crier. Il ne les avait pas distancés. Au contraire, la voix semblait très proche, même si Manzano ne parvenait pas à saisir ce qu’elle disait. Une détonation retentit. Il courut plus vite encore, descendant la ruelle. Devant, un autre croisement. Puis une autre détonation. Il ressentit immédiatement une douleur sourde dans sa cuisse droite. Il trébucha, continua plus lentement. Soudain, on l’attrapa par-derrière et on le plaqua sur le sol. Avant même qu’il puisse se défendre, on lui avait fait une clef de bras énergique. Un objet contondant s’enfonçait dans son dos. Il entendit un cliquetis métallique, puis il sentit les menottes froides se refermer autour de ses poignets.

« Espèce d’idiot, suffoqua l’homme à bout de souffle, je croyais que vous étiez raisonnable. »

Manzano sentit des mains sur sa jambe.

« Laissez-moi voir ça. »

Ce n’est qu’alors qu’il éprouva de la douleur. Sa cuisse droite brûlait comme si on y enfonçait un fer rouge.

Berlin

« Il n’y a pas le plus faible indice », concéda le général de l’OTAN. Chacun des dix moniteurs dans la salle de réunion du centre de crise était divisé en quatre fenêtres : dans chacune, un visage. Il s’agissait des représentants de la plupart des chefs de gouvernement de l’Union européenne, ou de leurs ministres des Affaires étrangères, de six généraux de l’OTAN, depuis le quartier général de Bruxelles, et du président des États-Unis. Très certainement, devaient se trouver à leurs côtés la moitié de l’état-major et les officiels de la cellule de crise, comme c’était le cas à Berlin, songeait Michelsen.

« Cependant, l’ampleur de l’attaque, ainsi que les ressources qu’elle nécessite, indique clairement qu’un État est derrière tout ça, observa le général.

— Et qui se trouve en mesure de commettre un tel acte ? demanda le président américain.

— D’après nos évaluations, trois dizaines d’États ont développé au cours des années passées des capacités de cyber-attaques. On compte parmi eux nombre des pays touchés actuellement par le black-out : la France, la Grande-Bretagne, d’autres pays européens et les États-Unis. On ajoute à ces États Israël et le Japon.

— Qui soupçonne-t-on ?

— D’après nos informations, la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan, l’Inde et l’Afrique du Sud pourraient avoir de telles capacités.

— Je dirais que l’Inde et l’Afrique du Sud sont nos alliées, souligna le Premier ministre britannique.

— Diplomatiquement, de nombreux pays ont proposé leur aide aux pays touchés, y compris les États-Unis. Soit la quasi-totalité des États cités, exception faite de la Corée du Nord et de l’Iran.

— Tant que nous n’avons pas d’éléments plus précis concernant les commanditaires, nous devons nous concentrer sur la situation des populations, dit le chancelier allemand. L’attaque contre les États-Unis exige que nous coordonnions de nouveau l’aide internationale. Toute l’aide mobilisée par les États-Unis pour l’Europe sera dorénavant utilisée là-bas.

— Il convient alors de savoir ce que nous faisons des autres propositions d’aide, s’immisça le président du Conseil italien. Allons-nous accepter l’aide russe ou chinoise tant que nous ne sommes pas certains que ces États n’ont rien à voir avec ces attaques ? Ils pourraient envoyer d’autres saboteurs parmi leur personnel. »

Est-il paranoïaque, se demanda Michelsen, ou alors est-ce moi qui ne comprends rien aux guerres modernes ? Nous devons accepter toute aide, d’où qu’elle vienne.

Le ministre de la Défense, également vice-chancelier, appuya sur le bouton désactivant le micro, afin que les autres participants à la visioconférence ne puissent l’entendre.

« Je dois donner raison au président du Conseil italien, dit-il au chancelier. Il y a bien un certain risque. » Il relâcha le bouton. Le chancelier cilla, Michelsen voyait bien qu’il pesait l’argument.

« Autant que je sache, dit la chef du gouvernement suédois, les premiers vols d’aide en provenance de la Russie sont prévus pour après-demain, samedi. Les premiers convois routiers et ferroviaires doivent partir au même moment. Quant à l’aide chinoise, elle est attendue dimanche. Je propose de mettre en œuvre les préparatifs pour la recevoir. Il sera toujours temps de tout arrêter si nous avons de nouveaux éléments d’ici là. »

Merci, pensa Michelsen, en jetant un regard de biais au ministre de la Défense.

Düsseldorf

Devant la clinique, trois véhicules de secours. Deux épaisses silhouettes emmitouflées poussaient une civière devant l’hôpital. Au second regard, Manzano s’aperçut qu’il y avait un patient sous la couverture. Une poche de transfusion à moitié pleine se balançait à la potence métallique au-dessus de sa tête. Un tuyau souple en partait pour aller sous la couverture. Un jeune homme marchait à côté de la civière, vêtu tout de blanc en faisant de grands gestes excités. Ceux qui poussaient la civière ne faisaient que secouer la tête et continuaient de pousser leur brancard en direction de la rue. Soudain, l’homme en blanc fit volte-face et regagna le bâtiment.

Hartlandt dépassa l’étrange procession et se gara derrière une des ambulances.

« Vous pouvez marcher quelques pas ? »

Manzano le regarda. Il le pouvait probablement, mais pourquoi devrait-il faire plaisir à quelqu’un qui le prenait pour un terroriste ?

« Non ! »

Sans un mot, le policier disparut dans l’entrée de l’hôpital. Son collègue observait le moindre mouvement de Manzano ; il n’avait pas la capacité de gesticuler beaucoup, puisque ses mains étaient toujours entravées et que sa jambe le faisait terriblement souffrir.

Hartlandt revint avec un fauteuil roulant.

« Asseyez-vous. »

Manzano obéit de mauvaise grâce. Hartlandt le poussa à l’intérieur du bâtiment. Son collègue ne les quittait pas.

À peine étaient-ils arrivés dans le hall d’accueil qu’il fut saisi par l’odeur. Bien qu’il ne fasse pas beaucoup plus chaud qu’à l’extérieur, ça sentait la pourriture, la putréfaction et les excréments, le tout mélangé à des effluves de produits désinfectants. Des lits avec des patients étaient poussés par des gens qui n’avaient pas l’air d’être du personnel soignant. Un grand désordre régnait ; il semblait à Manzano que tout le monde cherchait à atteindre la sortie. Il se retourna pour constater qu’un lit supplémentaire était amené à l’extérieur.

Hartlandt le poussait dans un couloir contre les murs duquel s’alignaient des lits où malades et blessés étaient couchés. Certains silencieux, d’autres soupirant ou gémissant, certains accompagnés d’un proche ou d’un membre de leur famille. Nul médecin ne se trouvait là. Il y faisait un peu plus chaud, mais certainement au-dessous des températures normales des chambres. Hormis la silhouette vêtue de blanc devant l’hôpital, Manzano n’avait vu personne qui ressemble à un médecin ou à du personnel hospitalier. Ils atteignirent enfin une porte avec l’écriteau « salle d’attente ». Toutes les chaises de la pièce étaient occupées. Le fonctionnaire sortit sa carte et la présenta à la préposée.

« Blessure par balles », annonça-t-il. L’allemand de Manzano n’était pas particulièrement bon, mais suffisant pour suivre toute la conversation. Deux semestres d’études à Berlin, un an avec une copine allemande et, pendant des années, des intrusions — peu légales — dans les systèmes informatiques d’entreprises allemandes avaient porté leurs fruits. « Il nous faut un médecin sur-le-champ. »

L’infirmière resta de marbre.

« Vous voyez bien ce qui se passe ici. Je ne cesse de dire aux gens que nous ne pouvons pas nous occuper d’eux. Voilà belle lurette que l’hôpital aurait dû être évacué. Et vous croyez que quelqu’un m’écoute ? Vous m’écoutez ?

— C’est vous qui allez m’écouter, insista Hartlandt. Je veux voir un médecin sur-le-champ. Faut-il que je vous parle d’intérêt national ou d’autre chose dans le genre pour que vous alliez chercher quelqu’un ? »

Elle soupira et disparut.

Dans la salle d’attente, il y avait au moins cinquante personnes. Une femme essayait de calmer son enfant en larmes. Sur une chaise, un vieil homme était avachi contre son épouse, le visage blanc comme un linge, les lèvres tremblotantes. Elle ne cessait de lui chuchoter quelque chose, tout en lui caressant les joues. Une autre était davantage allongée qu’assise dans sa chaise, la tête basculée en arrière, la peau cireuse, un bras replié sur la poitrine, terminé par un amas de gaze sanguinolent cachant une main. Manzano regarda ailleurs. Il fixa le mur. Les yeux clos, il entreprit de penser à quelque chose de beau.

« Qu’est-ce que ça signifie ? Qui sont ces gens, à votre avis ? »

Derrière Manzano, l’infirmière était réapparue en compagnie d’un homme au milieu de la quarantaine, équipé des instruments caractéristiques des médecins et d’une blouse qui n’était plus parfaitement blanche. Sous ses yeux, des cernes sombres et un visage témoignaient que depuis plusieurs jours il ne s’était pas rasé. Il discuta avec Hartlandt.

« Une urgence, expliqua Hartlandt, prioritaire sur toutes les autres.

— Et pourquoi, je vous prie ? »

Hartlandt lui tendit sa carte. « Parce qu’il est peut-être responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons tous… »

Manzano crut avoir mal entendu. Ce fou était-il en train de faire de lui un bouc émissaire aux yeux de tous ?

« Raison de plus pour ne pas s’occuper de lui, rétorqua le médecin.

— Hippocrate serait heureux de vous entendre, railla le fonctionnaire. Peut-être que ce patient est en mesure de nous aider à régler le problème. Mais pour cela, j’en ai besoin avec une circulation sanguine qui soit stable, sans septicémie ni infection. »

Le médecin grommela quelques mots. « Venez avec moi. »

Il conduisit le policier dans une salle d’opérations et désigna un lit.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le médecin, désignant les menottes. Enlevez-les lui, sans quoi je ne peux le prendre en charge. »

Hartlandt ôta les menottes.

Le médecin enleva le pansement fait sommairement par l’inspecteur puis coupa le pantalon de Manzano. Il examina la blessure, la palpa prudemment. L’Italien cria cependant de douleur.

« Ce n’est pas si grave, constata le médecin. Il n’y a qu’un problème ; je n’ai plus d’anesthésique. Est-ce que…

— Faites, lui intima Hartlandt.

— Je désinfecte », dit le médecin. Il imbiba une compresse de liquide et en enduisit la plaie. L’Italien poussa un gémissement.

« C’est horrible, jura le médecin. J’ai l’impression d’être dans une guerre des années 1930, lorsqu’on donnait une bouteille de schnaps à un blessé avant de l’amputer de la jambe. »

Manzano ferma les yeux, espérant qu’il perdrait connaissance. Ça n’arriva pas.

« Alors ? » demanda le médecin.

Manzano inspira profondément et répondit en anglais : « Virez-moi cette balle.

— O.K. Serrez les dents. Ou, mieux encore, mordez là-dedans. » Il lui donna un chiffon.

Il désinfecta une longue pince avec de la gaze. « Nous n’avons plus d’instruments stériles », expliqua-t-il en haussant les épaules.

Puis il enfonça un épieu brûlant dans la cuisse de l’Italien et l’agita dans la plaie. Manzano entendit un cri inhumain, long et fort, venant du plus profond des entrailles, à travers le bâillon. Ce n’est qu’une fois qu’il fut incapable de respirer qu’il réalisa qu’il s’agissait du sien. Ses poumons le forçaient au silence. Il tenta de se lever, mais Hartlandt le maintenait sur la table d’opération par les épaules, son collègue par les genoux.

Du coin des yeux, en larmes, l’Italien vit le médecin brandir la pince devant son visage. Au bout, un objet ensanglanté.

« Nous l’avons ! »

Il jeta le projectile dans une poubelle à proximité.

« Maintenant, je dois recoudre. Ça fait moins mal. »

Comment pourrais-je avoir plus mal ? songea Manzano, tout en étant de nouveau submergé par des sueurs froides. Il faut que je respire, se souvint-il — puis le trou noir.

Paris

Laplante braquait la caméra en direction de James Turner, posté devant un hall industriel. Il jurait contre Shannon qui l’avait laissé avec ce type. Derrière le journaliste, on voyait des silhouettes seules ou de petits groupes de personnes qui poussaient de grands paquets à travers une imposante porte ouvrant sur l’obscurité.

« Je me trouve devant les entrepôts centraux d’une grande chaîne de magasins d’alimentation au sud de Paris. Depuis cette nuit, les portes en ont été fracturées et les gens prennent ce qui s’y trouve. »

Laplante suivit Turner, qui partit en direction d’un groupe de pilleurs et se plaça en travers de leur chemin. Leurs bras étaient chargés de sacs en plastique dont le cadreur ne pouvait identifier le contenu.

« Qu’est-ce que vous avez pris ? interrogea Turner.

— Fous-moi le camp », rétorqua l’un des hommes, puis il tourna les talons.

Le journaliste se ressaisit et fit bonne figure.

« Comme nous pouvons le constater, ces gens sont extrêmement nerveux. Au sixième jour du black-out, la population parisienne manque de tout. En outre, le fait qu’un nuage radioactif en provenance de Saint-Laurent pourrait atteindre la métropole a encore dégradé l’ambiance qui règne dans la ville. »

Turner sortit l’appareil qu’il portait à la ceinture de son manteau depuis son reportage à Saint-Laurent.

« Voici l’indispensable appareil de mesure, annonça-t-il, la mine grave. Grâce à ce dosimètre, je peux évaluer la dose précise de radiations. »

Il brandit l’appareil en l’air.

« Il s’agit d’un appareil digital portatif, et non de ces appareils émettant une tonalité que l’on voit dans les films. Par ailleurs, ils sont ainsi réglés que lorsqu’est atteint un seuil critique ou dangereux, ils produisent un signal d’alarme… »

Un bip retentissant interrompit la prestation de Turner. Décontenancé, il regarda vers le boîtier, avant de réaliser qu’il lui fallait le ramener à portée de vue pour en lire les informations.

Laplante zooma sur son visage où se reflétait le trouble, puis l’incrédulité et enfin l’effroi.

« C’est… »

De nouveau, il brandit l’appareil en l’air, d’un côté, de l’autre, il fit quelques pas. Le cadreur suivait ses mouvements. En arrière-plan, les pilleurs continuaient leur ouvrage.

Turner plaça le dosimètre devant l’objectif.

« 0,2 microsieverts par heure, annonça-t-il. Le double de la dose tolérée ! Le nuage a atteint Paris ! »

Düsseldorf

« Réveillez-vous, nous sommes prêts. »

Manzano mit un moment à recouvrer ses esprits. Allongé sur le dos, il ressentait une vive douleur dans la cuisse. Au-dessus de lui se penchaient trois silhouettes. Puis tout lui revint.

« Vous avez eu une sacrée veine, fit le médecin. Ainsi vous n’avez rien senti lorsque j’ai recousu la plaie.

— Combien… combien de temps j’ai été… ?

— Deux minutes. Maintenant, vous allez rester ici quelques heures en observation. Puis tout le monde devra quitter les lieux.

— Pourquoi ? » demanda Hartlandt.

Le médecin mit Manzano en position assise en le tirant par le bras. Puis il expliqua : « Depuis avant-hier nos générateurs fonctionnent sur leurs réserves. » Assisté de Hartlandt, il installa Manzano dans le fauteuil roulant. « Nous n’avons plus de diesel, poursuivit-il tandis qu’ils quittaient la salle d’opérations. Il n’y en a pas assez pour tous les hôpitaux et les cliniques de Düsseldorf. Nous devons maintenant voir comment faire sortir nos patients. Ce soir, nous n’aurons plus de lumière.

— Ne devrions-nous pas dès maintenant le transporter ailleurs ?

— Il doit se reposer quelques heures. Et puis vous ne trouverez aucune place libre dans le peu de cliniques qui fonctionnent encore. Ils ont besoin des lits et du personnel pour les cas plus lourds.

— On m’a tiré dessus, gémit faiblement Manzano.

— C’était une blessure bénigne. Croyez-moi, si vous saviez quelles opérations j’ai fait sans narcoleptiques au cours des dernières heures… Malheureusement, je ne peux vous donner d’antidouleurs. Il n’y en a plus depuis longtemps. Ce sera douloureux dans les prochains jours. » Il lui mit dans la main deux paquets. « Voici au moins des antibiotiques. En cas d’infection, ça peut être précieux. Mais le mieux c’est que vous dormiez un peu. »

Sans même saluer, il tourna les talons et les laissa sur place.

« Bon…, dit Hartlandt à son collègue. Trouve-lui un lit. J’en aurais bien besoin aussi. Mais je ne peux me le permettre. Je retourne chez Talaefer. Je reviens plus tard ou j’envoie une voiture. »

Sur ces mots, il partit dans le couloir.

Manzano le regarda jusqu’à ce qu’il disparaisse.

« C’est quoi votre nom ? demanda Manzano à son gardien. Puisque nous devons passer ensemble les prochaines heures…

— Helmut Pohlen, répondit-il.

— Bien, alors Helmut Pohlen, cherchons-moi un lit. »


Shannon attendit quelques minutes. Comme ni Manzano ni le policier n’apparaissaient à la porte, elle s’en approcha. Elle frappa doucement et ouvrit sans même attendre qu’on la prie d’entrer. La chambre était si petite que le lit sur lequel était allongé l’Italien la remplissait tout entière. Il semblait dormir. Pohlen fit un bond à l’entrée de la journaliste. Mais elle en avait vu suffisamment : dans la pièce, ni fenêtre ni autre porte.

« Sorry », murmura-t-elle avant de ressortir.

Elle parcourut quelques mètres dans le couloir, à la recherche d’un endroit d’où elle pourrait observer la porte de la chambre de l’Italien, sans être vue elle-même au premier coup d’œil.

Qu’avait-il donc commis pour qu’ils lui tirent dessus ?

Bon Dieu ! Quelle odeur ici !

Ratingen

Dienhof se tenait devant une grande feuille sur laquelle étaient représentés quelques diagrammes. Des pictogrammes de bâtiments reliés par des lignes. Il n’y avait avec lui que Wickley, les collègues de Hartlandt, un membre de la direction responsable des questions de sécurité, le directeur de la sécurité et la directrice des ressources humaines de l’entreprise.

« Nous sommes partis de l’hypothèse la plus pessimiste, commença Dienhof. À savoir que nos produits pourraient être responsables des problèmes dans les centrales. Ces produits sont conçus à partir de modules de base, que nous avons pour partie développés nous-mêmes, mais également à partir de modules standard, des protocoles, comme ceux fréquemment utilisés de nos jours pour Internet. » Dienhof, pendant son exposé, montrait des dessins sur la feuille. « Sur cette base, nous développons pour chacun de nos clients des produits sur mesure. Cela signifie que nous devons d’abord chercher une possible erreur, ou une manipulation, dans les modules de base communs à nombre de centrales.

— Mais ça pourrait être aussi ailleurs, interrompit un des hommes de Hartlandt.

— En théorie, oui, dans la pratique, non. Nous devons nous demander qui les développe, autrement dit qui, chez nous, a accès en lecture et écriture à ces modules de base.

— Accès en lecture et écriture, l’interrompit l’inspecteur. Cela signifie-t-il qu’eux seuls peuvent modifier les modules de base ?

— Tout à fait, acquiesça Dienhof. Bien sûr, les centrales, après avoir reçu notre système, continuent à entendre parler de nous. Ces produits sont prodigieusement complexes et sont constamment améliorés. Ça signifie que les entreprises reçoivent en permanence de nouvelles mises à jour de leurs logiciels ou de parties d’entre eux. Nous avons un groupe, particulièrement intéressant pour notre affaire, de collaborateurs qui ont un accès direct aux logiciels des producteurs d’énergie. Naturellement, ces collaborateurs, de même que les procédures de mises à jour, sont soumis à des règles strictes de sécurité : une règle de sécurité générale au sein de notre entreprise et la séparation rigoureuse des différentes unités comme le développement, le test et le conseil aux clients. Celui qui développe des softwares ne peut également les tester, ni faire partie de ceux qui les installent chez les clients. Pour qu’un bug apparaisse en bout de chaîne, il doit être si génialement programmé que ni ceux qui testent, ni leurs outils ne le décèlent. Ou alors nous avons une erreur au niveau des autorisations d’accès aux archives de nos codes sources.

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Hartlandt.

— Que seules certaines personnes peuvent modifier les codes sources. Chacune de ces modifications doit être contrôlée et approuvée par d’autres.

— Alors s’il y avait une erreur dans ce système…

— … un développeur pourrait soustraire un code logiciel aux contrôleurs. Mais c’est exclu. »

Ça en fait, des conditionnels, songea Hartlandt. Ce bon Dienhof ne pouvait se faire à l’idée que leur entreprise soit en partie responsable de ce désastre.

« Bien, concéda-t-il tout de même. Mais à supposer qu’il y ait eu plusieurs personnes impliquées ?

— Non, je pense que nous recherchons une seule et même personne, quelqu’un en mesure de modifier des éléments pouvant être utilisées par tous les programmeurs. D’après nos recherches dans les données d’accès à l’archive des codes source, il ne peut s’agir que de trois personnes. La première, c’est Hermann Dragenau, notre responsable de l’architecture système. En plus de ses activités de design de programmes, il peut également accéder aux bibliothèques standard. »

Hartlandt se souvenait de ce nom. Lorsqu’il était sur la trace des collaborateurs manquants, il l’avait également recherché.

« Il est en vacances à Bali, fit-il remarquer.

— Nous le savons également. Le deuxième, c’est Bernd Wallis. Il est parti skier en Suisse, nous n’avons pas pu le joindre. Le troisième, c’est Alfred Tornau. Il figurait sur la liste des personnes qui ne pouvaient plus venir au travail. Nous n’avons pu le trouver chez lui, ni nulle part ailleurs, si j’ai bien compris.

— Lui et d’autres, nous les recherchons encore, répondit Hartlandt. Donc, si j’ai bien compris : nous avons trois personnes potentiellement impliquées, la première se fait dorer la pilule à Bali, l’autre respire le bon air en Suisse, et la troisième a disparu. Super nouvelles ! »

La Haye

Bollard planta une punaise supplémentaire sur la carte de l’Europe. À la suite de l’appel des Allemands de ce matin, il avait transmis les informations à tous les officiers de liaison disponibles afin qu’ils se renseignent dans les pays où ils œuvraient. Avant midi étaient arrivées des nouvelles d’Espagne, de France, des Pays-Bas, d’Italie et de Pologne. En Espagne, on avait recensé un incendie dans un poste de couplage, et deux pylônes détruits à l’explosif, en France quatre pylônes étaient à terre, deux aux Pays-Bas, en Italie et en Pologne. Tous ces pays affirmaient par ailleurs que ces informations étaient très probablement incomplètes, dans la mesure où ils ne disposaient pas de suffisamment d’équipes pour tout contrôler. Pour chaque acte de sabotage, une nouvelle punaise sur la carte.

« De nouvelles données nous sont parvenues d’Allemagne, dit Bollard. Elles font passer pour erronée la “théorie des routes” de Berlin. Le caractère criminel de l’incendie de Lübeck a été infirmé, mais nous en avons un au sud de la Bavière. De même que les pylônes du nord seraient apparemment tombés à la suite de causes naturelles. Mais nous avons un pylône à terre à l’est de la Saxe-Anhalt.

— Ne devons-nous pas accepter que quelqu’un parcoure l’Europe et mette hors service des installations électriques ?

— Il faudrait qu’il s’agisse d’un groupe important », répondit Bollard.

La sonnerie de son radiotéléphone interrompit leurs réflexions.

« C’est pour vous », fit le collaborateur qui avait décroché en tendant le combiné à Bollard.

À l’autre bout du fil, Hartlandt. « J’essaye de vous joindre depuis une heure. »

D’abord, le fonctionnaire ne voulut pas croire un mot de ce que lui annonçait le policier ; la tentative d’évasion de l’Italien, sa blessure par balle, et son hospitalisation dans un hôpital de Düsseldorf. Hartlandt décrivit à quel point Manzano s’était défendu avec rage d’avoir écrit et envoyé les mails l’accablant, prétendant que l’auteur ne pouvait être que quelqu’un s’étant introduit dans son ordinateur. À peine avaient-ils fini la discussion qu’il bondit, nerveux.

« Je reviens tout de suite », dit-il à ses collègues. Pour rejoindre le département de l’IT, il devait descendre deux étages. De nombreux bureaux y étaient également vides.

Le directeur se trouvait dans son bureau, derrière lui, un collaborateur, tous deux fixant les quatre écrans devant eux.

« Vous avez deux minutes ? » demanda Bollard.

Le directeur, un Belge avenant, travaillait depuis de nombreuses années pour Europol.

« Je préférerais vous en parler dans le couloir », dit Bollard désignant discrètement la personne derrière lui.

Le Belge lui jeta alors un regard peu amène, mais Bollard se tenait déjà à la porte, lui faisant comprendre qu’il ne bougerait pas avant qu’il ne le rejoigne. Le directeur se leva volontairement lentement pour rejoindre son collaborateur.

« Qu’y a-t-il de si important ? »

Bollard le tira encore un peu à l’écart et lui parla de Manzano en quelques mots, des mails et des dénégations de l’Italien.

« Ridicule ! conclut le Belge.

— Ces gens ont réduit à néant les réseaux électriques des deux plus grandes puissances économiques de la planète. Comment pouvez-vous exclure qu’il n’y a pas également des taupes chez nous ?

— Parce que nos systèmes sont ultra-sécurisés !

— Les autres l’étaient aussi. Écoutez, nous sommes entre nous. Nous savons tous les deux qu’il n’y a aucun système absolument sûr. Et je sais aussi qu’il y a déjà eu des tentatives réussies de s’introduire dans nos systèmes…

— Mais seulement dans des domaines périphériques !

— Voulez-vous êtes tenu pour responsable si un jour on apprend qu’il n’en était pas ainsi ? » Bollard fixa l’homme, lui laissant le temps de réfléchir, mais non de répondre. « Admettons seulement, poursuivit-il, que quelqu’un nous observe et nous manipule en passant par nos propres systèmes ; remarquerait-il que vous commenciez à faire des recherches plus précises ?

— Ça dépend de la manière de le faire, grommela le Belge. Mais je n’ai aucun personnel pour effectuer ça. La moitié de mes équipes a disparu. L’autre moitié est au bord de la crise.

— Comme nous tous. Et nous sommes dos au mur. »

Düsseldorf

Manzano fut tiré de son sommeil par une douleur fulgurante à la cuisse. Il ignorait combien de temps il avait dormi et, pendant quelques secondes, où il se trouvait. Mais la douleur lui fit se remémorer rapidement les événements.

« Comment allez-vous ? demanda Pohlen.

— Combien de temps j’ai dormi ?

— Plus de deux heures. Il est sept heures du soir.

— Le médecin n’est plus là ?

— Non. »

Manzano était de nouveau conscient de ce qui l’avait conduit ici. Il ne devait pas se laisser emmener par ces policiers !

« Je dois aller aux toilettes.

— Vous pouvez marcher ? »

Il tenta de sortir ses jambes du lit. Sa cuisse droite le lançait violemment. Il se leva, constata qu’il pouvait tenir debout. Il déclina l’aide de Pohlen.

Il y avait du brouhaha dans le corridor sombre. On poussait des lits en direction de la sortie, des gens criaient, on entendait des gémissements, des plaintes et des cris de douleur. Manzano n’aperçut presque personne en tenue d’hôpital.

« Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Évacuation », répondit Pohlen.

Lorsqu’enfin ils atteignirent les sanitaires, il réalisa qu’il n’avait plus si mal à la jambe. Il décida pourtant de continuer à boiter. Ça pourrait toujours lui être profitable de passer pour invalide.

Manzano fit ses affaires. « Retournons au bloc. »

Il partit en clopinant. Sous un lit abandonné il découvrit des béquilles jetées là négligemment.

« Ça peut toujours servir », fit-il au policier.

Pohlen se baissa et les lui tendit.

Manifestement, la nouvelle de l’évacuation s’était propagée. Il n’y avait presque plus personne dans la salle d’attente. Le bloc où il avait été soigné était vide.

« Vous semblez aller beaucoup mieux, observa Pohlen.

— Et maintenant, on fait quoi ?

— On attend la voiture que Hartlandt doit nous envoyer. Puis on vous conduira en détention provisoire. »

Manzano ne le voulait en aucun cas. « Je crois qu’il y a des antidouleurs par terre, dit-il en désignant le rayon le plus bas d’une étagère métallique. Vous pourriez me les donner ? C’est compliqué pour moi… »

Le policier se baissa. « Où ça ? »

Manzano accrocha deux montants de l’étagère grâce aux poignées des béquilles et tira énergiquement. Tout le contenu dégringola sur Pohlen et le recouvrit dans un fracas assourdissant. Manzano, qui avait dégagé les béquilles, entendit l’homme jurer et enrager. Il referma rapidement la porte derrière lui et, aussi naturellement que possible, il traversa la salle d’attente, les béquilles en mains. À chaque pas, il ressentait une vive douleur à la cuisse. Il lui fallait cependant penser à un endroit où se planquer. En arrivant dans le couloir encombré de gens gagnant la sortie, il eut une idée.


Depuis sa cachette dans le recoin d’une porte, Shannon vit l’Italien quitter la salle d’opération, regarder fébrilement alentour, et remonter le flot des évacués en boitillant, jusqu’à disparaître par une porte latérale. Shannon voulait partir à sa poursuite lorsqu’apparut Pohlen. Elle retint son souffle tandis que le fonctionnaire, après avoir hésité, se dirigea vers la sortie parmi les malades.

Elle sortit alors de sa cachette et suivit Manzano. Elle bouscula des gens, fut elle-même rudoyée, avant d’atteindre enfin l’endroit où l’Italien s’était engouffré.

Il avait disparu.


Dans la pièce, il faisait sombre. Manzano pouvait gagner la fenêtre sans danger, personne ne le verrait, même de dehors. Il regarda la place devant l’hôpital, en bas, peuplée de gens allant en tous sens, éclairés par la seule lumière clignotante des gyrophares, qui avaient l’air de jouets. Sans ascenseur, gagner le cinquième étage avait été pénible, mais sitôt qu’il eut compris comment se servir des béquilles, il ne lui fallut que quelques minutes. Manifestement, son plan fonctionnait. Malgré la hauteur et l’éclairage médiocre, il aperçut la silhouette du grand Pohlen le cherchant dans la foule. Puis il vit un second homme s’agiter dans la cohue, aux gestes bien différents des autres. Hartlandt.

Il ressentit de nouveau de violentes douleurs dans la cuisse, tira une chaise contre la fenêtre et s’assit. De la sorte, il pouvait observer l’extérieur, espérant également qu’il pourrait voir venir la menace malgré l’obscurité.

Bientôt, si le médecin avait dit vrai, les lumières du bâtiment s’éteindraient. Il serait alors tout seul.

Shannon regarda dans une pièce, puis dans une autre, mais, sans même en avoir fini avec le rez-de-chaussée, elle renonça. Le bâtiment était bien trop grand. Jamais elle ne trouverait Manzano. Peut-être avait-il quitté les lieux en profitant de la pagaille. Désespérée, elle regardait les gens prendre la fuite autour d’elle. Elle finit par se laisser emporter. Elle devait trouver où dormir. Elle quitta l’endroit, regarda une dernière fois derrière elle, hésita, puis gagna la Porsche garée sur une place interdite, dans une rue perpendiculaire.


« Au secours ! »

Manzano ne savait pas combien de temps il avait passé à la fenêtre. La place devant l’hôpital était quasiment vide. La seule lumière venait de la lune presque pleine. Avait-il rêvé ?

« Au secours ! » La voix venait de loin, on l’entendait faiblement. Manzano, s’aidant de ses béquilles, s’aventura dans le couloir obscur. Il écouta. Peut-être n’était-ce que dans sa tête. Mais il entendit de nouveau quelque chose et aperçut plus loin un pâle rai de lumière sous une porte. En s’y rendant, il passa devant des portes ouvertes. Il en sortait des effluves atroces de moisissures et d’excréments. Tremblant, il entra dans la pièce et, après quelques pas, arriva à un lit. Il se pencha pour voir le visage sur l’oreiller. C’était celui d’une personne âgée ; l’Italien n’aurait pu dire s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme, la peau très fine sur les os, les yeux clos, la bouche ouverte. La silhouette ne bougeait pas.

Où était le personnel soignant ? se demanda-t-il. Là, peut-être, où il y avait ce rai de lumière ?

À petits pas maladroits et prudents, il quitta la pièce et s’approcha aussi silencieusement que possible de celle d’où émanait la lumière.

Il entendit des voix. La porte n’était que poussée. Ses connaissances en allemand lui permirent de comprendre quelques bribes de la conversation.

« Nous ne pouvons pas faire ça, suppliait une voix masculine.

— Nous devons le faire », répondit une voix féminine.

Quelqu’un sanglotait.

« Je ne suis pas devenu infirmier pour faire ça, dit l’homme.

— Ni moi médecin, rétorqua la femme. Mais ils mourront dans les prochaines heures ou les prochains jours, même s’ils sont traités le mieux du monde. Aucun d’entre eux ne survivrait à un déplacement. Ni au froid et au manque de ravitaillement. Les laisser comme ça signifie les livrer à d’inutiles souffrances. Ils mourront de faim, de soif et de froid, lentement, dans leurs propres excréments. C’est ça que vous voulez ? »

L’homme se mit à pleurer.

« Sans compter que ni Nehrler ni Kubim ne peuvent être évacués sans ascenseurs. Personne ne peut transporter des patients de plus d’un quintal. »

Lentement, Manzano comprit ce dont il s’agissait. Tout son corps fut parcouru d’un frisson contre lequel il ne pouvait lutter.

« Ne croyez pas que ça me fait plaisir », continua le médecin. Manzano remarqua le tremblement de sa voix.

L’infirmier répondit dans un nouvel accès de sanglots.

« Aucun de ces patients n’est conscient », assura-t-elle. Ils ne s’en rendront pas compte.

Qui avait crié « au secours » ? se demanda l’Italien. N’avaient-ils rien entendu ? Il avait des sueurs froides.

« J’y vais maintenant », annonça le docteur d’une voix décidée.

Manzano se décolla prestement du mur pour se précipiter dans une autre pièce, face à celle d’où venaient les voix. Il n’osa pas fermer la porte, afin de ne pas éveiller les soupçons. Il s’aplatit contre le mur, derrière le montant, et, une seconde après, il entendit des pas dans le couloir.

Quelqu’un accourait.

« Attendez…, dit doucement l’infirmier.

— S’il vous plaît, répondit le médecin, laissez-moi…

— Vous ne pouvez faire ça toute seule, l’interrompit l’homme, d’une voix de nouveau ferme. Ces pauvres gens ont besoin de nous. »

Manzano entendit le crissement plaintif de leurs chaussures en caoutchouc lorsqu’ils entrèrent dans la pièce.

Prudemment, il regarda. Comme ils avaient tous deux des lampes de poche, il pouvait les voir s’approcher du lit des grabataires. La doctoresse, grande, mince, les cheveux aux épaules, posa sa lampe sur le lit, de telle manière que son faisceau éclaire le mur. L’infirmier, plus petit, à la silhouette très fine, s’assit sur le rebord du lit, prit la main fine de la patiente et commença à la caresser. Elle sortit une seringue, en planta l’aiguille dans la perfusion et injecta son contenu. L’infirmier continuait à caresser la main de la malade. Le médecin se pencha au-dessus d’elle et lui caressa le visage, longuement. Elle chuchota quelque chose que Manzano ne comprit pas. Il ne pouvait décrocher son regard. Il se tenait là, comme si le sang était figé dans ses veines, incapable du moindre mouvement.

Le médecin se redressa et remercia l’infirmier.

Il hocha la tête, sans une parole, sans lâcher la main de la morte.

Elle prit la lampe de poche, dont le rayon éclaira précisément le visage de Manzano.

Manzano eut un sursaut, il espéra n’avoir pas été vu. Puis il entendit un murmure et des pas dans sa direction.

Une lumière vive l’aveugla, il ferma les yeux.

« Qui êtes-vous ? La voix de l’infirmier s’enroua presque. Que faites-vous là ? »

Manzano entrouvrit les yeux, mit sa main sur son visage et balbutia : « The light, please.

— Vous parlez anglais ? demanda le médecin dans la même langue. Que faites-vous ici ? D’où venez-vous ?

Italy », répondit-il. Ils n’avaient pas besoin de savoir qu’il comprenait un peu l’allemand ni qu’il avait écouté leur conversation.

Le médecin fixa l’Italien.

« Vous nous avez vus, pas vrai ? »

Manzano répondit à son regard, puis acquiesça.

« Je crois que vous avez fait ce qu’il fallait », dit-il en anglais.

Le médecin continuait à l’observer, il soutenait son regard.

Au bout de quelques secondes, elle rompit le silence. « Alors disparaissez, ou aidez ces gens. »

Manzano tituba. Était-ce vraiment de l’aide ? Il était bien conscient de ne pas pouvoir évaluer l’état médical de ces patients. Il devait laisser ce soin à l’expertise du docteur. Mais qu’en était-il de la responsabilité morale ? Il avait une opinion très claire concernant le suicide assisté. Jamais il ne souhaiterait qu’on lui inflige un prolongement artificiel de ses fonctions vitales s’il était inconscient. Même s’il était convaincu de la difficulté de prendre une telle décision, si lourde de conséquences. N’y avait-il pas dans ces corps sans vie quelque chose comme un « je » ? Et, le cas échéant, que voulait-il ? Vivre ? S’éteindre ? Ou ne voulait-il que laisser aux autres le soin de prendre une décision à sa place ? Mais n’était-ce pas suffisamment de conscience — il osait à peine prononcer le mot — pour n’être pas euthanasié ? Ses pensées se bousculaient dans sa tête avec d’autres. Cette fois, il ne s’agissait pas seulement du droit de mourir d’un point de vue théorique. Le médecin avait été clair. Disparaissez. Ou aidez ces gens. Habile femme. Elle ne l’y avait pas obligé : « Aidez-nous. » Non, grâce à un simple effet rhétorique, elle avait affirmé l’altruisme supposé de son acte. Manzano n’était donc plus seulement complice, mais bel et bien acteur, tout comme eux. Ce qui ne le satisfaisait pas. Il devait s’appuyer sur le mur pour ne pas tomber. Ce n’est qu’alors qu’il éprouva ce que l’infirmier, mais également le médecin, avaient dû ressentir. Il saisit les poignées de ses béquilles.

« Que dois-je faire ?

— Contentez-vous de nous suivre, répondit le médecin d’une voix douce. Vous pensez que vous en êtes capable ? »

Il acquiesça.

Elle se dirigea vers la silhouette derrière eux, seule dans un lit. Manzano ne la découvrait que maintenant, dans la lueur de la lampe. Il la suivit, en compagnie de l’infirmier. C’était un visage de femme, les joues tombantes, les yeux fermés. Manzano ne décela pas le moindre signe de vie.

« Tenez-lui la main, lui intima le médecin.

— Qu’est-ce qu’elle a ? s’enquit Manzano en s’asseyant sur le bord du lit.

— Nombreuses défaillances organiques. »

Il lui prit la main avec hésitation. C’était une main tendre, aux doigts fins et soignés. Elle était froide et engourdie. Manzano ne sentit aucune réaction lorsqu’il la prit, elle gisait dans la sienne, sans vie. À la manière d’un petit poisson mort, se dit-il, bien que la comparaison ne le satisfasse pas.

Le médecin prépara une seringue.

« Elle s’appelle Edda, elle a quatre-vingt-quatorze ans, murmura-t-elle. Il y a trois semaines, elle a eu un grave AVC, le troisième en deux ans. Son cerveau a été sévèrement touché. Elle n’a aucune chance de revenir à elle. Il y a une semaine, elle a eu un œdème pulmonaire, depuis avant-hier ses reins et d’autres organes sont hors de fonction. En temps normal, je lui donnerais encore vingt-quatre heures à vivre. Mais les appareils sont en panne. »

Elle avait aspiré le contenu de l’ampoule avec la seringue. Puis elle répéta la même procédure que dans la chambre d’à côté.

« Son époux est décédé depuis des années, ses enfants habitent en périphérie de Berlin et de Francfort. Avant le black-out, ils ont pu venir la voir une dernière fois. »

Manzano réalisa qu’il avait machinalement commencé à caresser la main de la vieille dame.

« Elle était professeur d’histoire et d’allemand, continua-t-elle. C’est ce que m’ont dit ses enfants. »

Manzano se représenta une Edda plus jeune, aux couleurs sépia, dans les mêmes teintes que les photos de ses propres grands-parents. Avait-elle des petits-enfants ? Il n’aperçut qu’à ce moment la petite photographie encadrée, posée sur le caisson roulant à côté du lit. Il dut se pencher un peu pour mieux la regarder. Il y avait un couple d’un certain âge, habillé comme pour les grandes occasions, entouré de neuf adultes et de cinq enfants d’âges différents ; on voyait bien que la photo avait manifestement été prise dans un studio, pour l’occasion. Son époux était alors encore vivant.

Le médecin en avait fini. « Ça va durer environ cinq minutes, dit-elle à voix basse. Nous allons voir les autres. Avez-vous besoin d’une lampe de poche ? »

Manzano répondit par la négative et les regarda quitter la pièce. Il continuait de tenir la main d’Edda dans l’obscurité, des larmes roulaient sur ses joues.

Il se mit à parler, ne supportant pas ce silence. En italien, c’était le plus simple pour lui. Il lui parla de son enfance et de son adolescence dans une petite ville à proximité de Milan, de ses parents, décédés dans un accident de voiture, à qui il n’avait pas même pu dire au revoir, bien qu’il ait encore tant à dire, à raconter. De ses femmes, de sa copine allemande également, Claire de Osnabrück, avec qui il n’avait plus de contact depuis longtemps. Il assura Edda que ses enfants et petits-enfants auraient voulu être à ses côtés, mais que les circonstances les en avaient empêchés, qu’il leur expliquerait qu’elle était partie avec douceur et sérénité dans un monde meilleur. Il parla et parla encore de sa vie. Il avait dû rester assis là longtemps, bien plus longtemps que les cinq minutes nécessaires dont avait parlé le médecin, jusqu’à ce qu’il sente qu’il n’y avait plus le moindre soupçon de vie dans la main qu’il tenait. Il la reposa avec précaution sur la couverture, et y joignit l’autre main. La mine d’Edda n’avait pas changé pendant tout ce temps. Il ignorait si elle avait pu entendre ne serait-ce qu’un mot de tout ce qu’il avait raconté, si elle avait ressenti qu’elle n’était pas seule pour ses dernières minutes. Dans l’obscurité, il ne voyait que le creux formé par sa bouche et les ombres de ses paupières.

Sa peau le tirait à l’endroit où avaient séché les larmes. Il se releva, prit ses béquilles, se retourna une dernière fois à la porte, puis quitta la pièce.

En face se tenait l’infirmier. Manzano se rappela qu’il ne s’était pas présenté, ni à elle ni à lui. Peut-être était-ce mieux d’ailleurs qu’ils demeurent inconnus, au vu de ce qui s’était passé.

Au cours de la demi-heure suivante, Manzano tint les mains de trois autres personnes, un accidenté de la route de trente-trois ans, un patient de soixante-dix-sept ans, victime de nombreux infarctus, une droguée de quarante-cinq ans qui, après trente ans de défonce, avait succombé à une overdose.

Aucun d’entre eux ne manifesta d’une quelconque façon qu’il ressentait la présence de Manzano, de l’infirmier ou du médecin. Seule la camée lâcha une sorte de souffle silencieux avant de mourir. Une fois que Manzano eut reposé sa main, il ressentit un vide infini en lui.

Lentement, l’Italien se remémora la raison de sa présence ici. Sa jambe le faisait souffrir, mais, en cet instant, il se réjouissait presque de ressentir quelque chose. De vivre. Il se leva, sans ses béquilles.

La doctoresse lui tendit la main. « Merci encore. »

Puis ce fut au tour de l’infirmier. D’un accord commun et muet, ils en restèrent à leur anonymat réciproque.

« Vous en aurez besoin », dit le médecin en lui donnant la lampe torche. Manzano la remercia et partit en boitant en direction de l’escalier.

Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait faire ensuite ni d’où aller. Peu de chance que Hartlandt vienne encore. Peut-être devait-il passer la nuit ici. À côté des ascenseurs, il y avait un panneau où figuraient les différents services et l’étage où ils se trouvaient. Après avoir parcouru la liste, il ne voyait qu’un endroit où se rendre. Il prit le chemin du deuxième étage, vers la maternité.


Le lobby de l’hôtel avait été transformé en camp de fortune par des désespérés. Il n’y avait même plus assez de place pour un enfant, encore moins pour Shannon. Tous les autres hôtels avaient suspendu leur activité, ainsi que la journaliste avait pu le constater au cours des heures passées. Shannon rêvait d’un bon lit. Les sièges de la voiture étaient trop inconfortables pour y dormir. En outre, dans la Porsche il aurait fait trop froid, une fois la nuit tombée. Le thermomètre extérieur affichait deux degrés au-dessus de zéro. Puis elle eut une idée.

Elle retourna à l’hôpital. Elle se gara dans le parking souterrain, grand ouvert depuis des jours. Il faisait nuit noire dans le bâtiment. Elle trouva une petite lampe de poche dans la trousse à outils du coffre. Elle mit son sac marin sur l’épaule et se dirigea vers l’accueil. Les couloirs étaient déserts, partout des draps, des lambeaux de tissu, du matériel médical. L’odeur était insoutenable. Le rayon lumineux de sa lampe glissa sur le plan à côté des ascenseurs. Deuxième étage, maternité. Les seuls lits dans lesquels elle se sentirait bien. Elle emprunta l’escalier à côté des ascenseurs.


« En silence, intima Hartlandt, afin qu’il ne soit pas alerté s’il se trouve encore dans les parages. »

Ils entrèrent dans l’hôpital en passant par la rampe d’accès du parking souterrain, un peu à l’écart et invisible depuis le bâtiment. Huit policiers et quatre chiens le suivaient, ainsi que Pohlen. Chemin faisant, ils exploraient le moindre recoin au moyen de leurs torches.

Hartlandt prit la direction de l’endroit où Manzano avait été opéré. Un bout du jean de Manzano, que le médecin avait découpé, dépassait de la poubelle pleine ; le policier le tendit aux chiens qui le reniflèrent fébrilement. Ils tendirent leurs cous, tournèrent la tête dans toutes les directions, mirent leurs truffes sur le sol, puis l’un d’entre eux alla vers la porte. Les autres le suivirent aussitôt, tirant les fonctionnaires au bout des laisses.


Recouvert de quatre couvertures, Manzano regardait dans le noir, par la fenêtre. Il ne pouvait dormir, tant les événements du cinquième étage l’avaient perturbé. En plus, les relents de matière fécale, de pourriture et de mort qui régnaient aux autres niveaux commençaient à se propager dans la maternité.

Un instant, il crut entendre des pas et voir un rayon de lumière. Non ! Il ne devait pas céder à la paranoïa !

Nerveux, il se tourna sur l’autre côté. De nouveau, il crut entendre un bruit, de nouveau il lui sembla qu’un faible rayon de lumière, qui disparut aussitôt, bougeait dans le couloir. Il se leva et clopina jusqu’à la porte. Cette fois-ci, il entendit très distinctement des pas. Et des murmures. Puis un bruit encore, dont il ignorait ce que ça pouvait être. Comme si quelqu’un tapait contre un sol en pierre avec des couverts en plastique. Des pilleurs ?

Puis il entendit des gémissements. Des chiens. Et un ordre murmuré. Il en eut des sueurs froides. Il rejoignit son lit à la hâte et saisit les béquilles. Il quitta prudemment la pièce, aux aguets.

Les bruits venaient de l’escalier. Paniqué, Manzano regarda alentour. Était-ce Hartlandt qui revenait le chercher ?

Devant les ascenseurs, l’Italien écoutait les voix et les pas se rapprocher. Impossible de fuir par les escaliers. Et il ignorait où menaient ces couloirs. Il y avait de grandes chances que ce soient des culs-de-sac, ou que les sorties en soient condamnées. Pris de panique, il ne voyait plus qu’une échappatoire ; il entendait maintenant les chiens aboyer dans le couloir et des gens crier.


« Police ! Qui êtes-vous ? Sortez ! »

Effrayée, Shannon leva les mains devant ses yeux, aveuglée par les torches.

« I’m a journalist, cria-t-elle. I’m a journalist.

— Que dit-elle ?

— Les mains en l’air, sortez du lit !

I’m a journalist ! I’m a journalist !

— Dehors ! »

Aboiements.

Shannon ne voyait rien, continuait à crier, tentait de libérer ses jambes de la couverture.

« C’est une femme !

— Que dit-elle ?

— Elle dit qu’elle est journaliste. »

Enfin, l’Américaine parvint à libérer ses pieds et se leva, une main toujours devant les yeux, l’autre en l’air, en guise de salut. Grognements des chiens.

« Qui êtes-vous ? » demanda en anglais un homme grand, à la carrure athlétique, non sans un léger accent allemand.

« Que faites-vous ici ?

— Je n’ai pas trouvé d’hôtel où passer la nuit », fit Shannon, ce qui était la vérité.

L’homme fit glisser sur elle le faisceau de sa torche, des pieds à la tête. Puis elle le reconnut. C’est lui qui avait emmené Manzano, qui l’avait poursuivi et conduit à l’hôpital.

« Avez-vous vu quelqu’un ?

— Non. »

Les hommes fouillèrent les autres lits, et ne trouvèrent personne. En sortant, leur chef dit aux autres : « Elle devrait se trouver un meilleur endroit. »

Shannon resta debout à côté du lit tandis que les fonctionnaires gagnaient la chambre voisine. Elle réalisa qu’elle tremblait ; était-ce de froid ou de peur ? Elle se lova de nouveau sous les couvertures et entendit les policiers passer de chambre en chambre avec leurs chiens. Les voix et les pas se firent plus ténus, puis le groupe fit demi-tour, passa de nouveau devant sa chambre et disparut.

Au troisième étage, Hartlandt et ses hommes rencontrèrent aussi peu de succès qu’au quatrième. Minuit était passé depuis longtemps. Hommes et chiens étaient exténués, à la suite des nombreuses interventions des jours précédents. Le bâtiment obscur aux chambres abandonnées, désertées, était encore plus déprimant que ne l’est un hôpital en temps normal. Les paupières lourdes, ils arpentaient le couloir du cinquième étage lorsque les molosses se mirent à gémir tant et plus.

« C’est lui ? demanda Hartlandt à l’un des maîtres-chiens.

— Peut-être… Mais, à mon avis, il s’agit d’autre chose.

— Quoi ?

— Pourvu que ce ne soit pas ce que signifie d’habitude ce comportement. »

Les chiens tiraient dorénavant avec force et les hommes se laissèrent conduire jusqu’à arriver à l’une des dernières chambres. Les faisceaux de leurs torches se baladaient sur les contours déformés des lits, huit en tout dans l’étroite pièce. Les couvertures recouvraient tout, des pieds aux visages.

Hartlandt gagna le lit le plus proche et rabattit la couverture, pour découvrir le visage blême, exténué d’une femme âgée. Il avait vu suffisamment de morts dans sa carrière pour en reconnaître un au premier coup d’œil. Il alla prestement au lit suivant, où reposait le cadavre d’une femme maigre, une junkie, sans doute, se dit Hartlandt, à la vue de sa vilaine peau et de ses dents déchaussées.

Deux de ses collègues avaient inspecté les lits de l’autre côté de la pièce.

« Ils ont manifestement entreposé là les derniers morts », constata l’un d’eux.

Les chiens attendaient en gémissant à la porte, leurs queues molles.

« Sans doute le personnel n’est-il pas parvenu à les emmener jusqu’à la chambre froide », déduisit un autre.

Hartlandt fit glisser le rayon de lumière de sa lampe sur les lits restants, dont deux étaient occupés par des personnes obèses. « Regardez-moi ça, personne ne peut les transporter dans les escaliers. Il se tourna. À quoi bon, d’ailleurs ? Les chambres froides ne doivent plus fonctionner. »

Il fit un signe à ses hommes et ils quittèrent l’endroit.

« On continue. »

La dépouille s’affaissa lourdement sur Manzano tandis que le bruit des pas s’estompait. La tête du défunt reposait contre la sienne, son tronc le recouvrait entièrement. Manzano osait à peine respirer. Le poids, la peur, une horreur pure lui coupaient le souffle.

Pris de désespoir, il s’était engouffré dans les escaliers. Il avait pensé que cette salle serait son seul salut. Il s’était glissé sous le corps le plus éloigné de l’entrée. L’odeur était insupportable, le cadavre gisait dans du sang et des excréments secs, et exsudait une viscosité que Manzano ne remarqua qu’une fois sous lui. À plus d’une reprise, il songea à se rendre. Son soulagement aurait été aussi grand s’ils l’avaient trouvé — mais, enfin, il pouvait quitter cette hideuse cachette.

Il se glissa lentement de sous le corps, mettant de côté les membres inertes, attrapa les béquilles, tituba jusqu’au mur où il s’appuya, le regard plein d’effroi dirigé sur les silhouettes sombres de la pièce obscure. Il continuait à respirer faiblement. Des larmes roulèrent sur ses joues. Puis, au bout d’un moment, il fit les quelques pas qui le séparaient de la porte.

Il tendit l’oreille, une fois de plus, de longues minutes. Aucun bruit en provenance du couloir. Il entrouvrit la porte, ne vit rien. Il avança dans le noir, à pas de velours, dans le couloir. Le médecin et l’infirmier n’étaient plus là ; sans doute étaient-ils partis avant même que Hartlandt et ses hommes n’arrivent. Il réalisa qu’il tremblait de tout son corps. Son pantalon était humide en raison de sa cachette et puait. Il l’enleva. Il était en sous-vêtements. Une douche, maintenant ! Longue, brûlante, avec du savon moussant !

Une petite éternité plus tard, il était redescendu au deuxième étage. Hommes et chiens avaient disparu. Manzano retourna dans le lit où il se trouvait quelques heures auparavant. Il se lova sous les couvertures, tremblant comme une feuille, n’escomptant pas fermer l’œil de toute la nuit.

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