CHAPIDIX[20]

« L’adjoint de l’inspecteur Morlan » roule au pas le long du chemin de halage. Notre grosse pompe cahote comme une diligence venant de casser un essieu. Sur l’eau grise, des lueurs tremblotent : celles de bateaux de plaisance amarrés pour la nuit en bordure des rives agrestes. Ils queue-leu-leutent en marge du courant, blancs et luxueux pour la plupart. Il semblerait que cette partie du fleuve leur soit réservée car j’ai beau regarder, je n’avise ni péniches ni cargos. On entend de la musique, des trucs langoureux comme un crépuscule d’été, qui incitent au frotti-frotta. Le grand trémoussage des nombrils, les gars ; la super-valse du radada, goût suave du singe ! Agenor Curgle ralentit et se met à vociférer du klaxon. Il joue « Tagagaga veux-tu » version anglaise, en ponctuant d’appels de loupiote. Presque aussitôt, un projo s’éclaire et s’éteint à trois reprises à l’avant d’un barlu.

— Scotland Yard section fluviale ? je ricane.

Le chauffeur se marre, mais le grêlé continue d’imperturber. Bientôt, un you-you quitte le flanc du bateau amarré pour piquer droit sur nous. Il est propulsé par un petit Johnson de 3CV qui, dans la nuit majestueuse étalée sur la Tamise déclenche un fracas de pétrolette. Un seul homme manœuvre l’embarcation. Un type vêtu de blanc et coiffé d’une casquette marine. Lorsque le frêle esquif[21] est sur le point d’aborder, Morlan murmure simplement :

— Go[22] !

Le chauffeur ouvre la lourde de mon côté et « l’inspecteur » sort derrière moi, en gardant le canon de son arrosoir planté dans mon dos. D’une bourrade il me propulse en direction du petit canot. J’y prends place. Le mec qui le pilote est brun de poil, très broussailleux dans l’ensemble. Type nettement méditerranéen. Il n’en casse pas une pendant le trajet de retour. Seul, le grêlé m’a suivi. Agenor, quand à lui, est en train d’exécuter une délicate manœuvre pour tourner bride. Avant que nous n’ayons accosté au yacht, il a déjà repris la route de Londres.

La brise soufflant au ras de l’eau me fait du bien. Elle balaie les maussaderies qui stagnent en moi. Mine de rien, je m’efforce de déchiffrer le nom du bateau. Généralement, comme le port-salut c’est écrit dessus, mais on se présente perpendiculairement au flanc du yacht, et je ne peux apercevoir les caractères peints sur la coque. Drôle d’aventure, non ? Je m’attendais guère à être embarqué à bord d’un bâtiment de grand luxe lorsque j’ai sonné à la porte de Mémé Ferguson. Car il est very luxurious, le croiseur du grêlé. Je le subodore déjà, depuis sa ligne de flottaison. Je vois briller des cuivres plus polis que les pensionnaires de Bouffémont. Je capte des odeurs de vernis frais. Même de nuit on s’aperçoit qu’il est pimpant, qu’il rutile, le p’tit navire.

L’échelle de coupée me donne des envies de croisière dans des pays embaumés. J’imagine des cocotiers à l’horizon, des lagons et des lagunes à la place des lacunes présentes.

— Montez !

J’escalade docilement les degrés revêtus de caoutchouc cloqué. Lorsque j’arrive sur le pont, deux marins en maillot rayé s’assurent de ma personne. Voyez-vous, mes drôles, ce qui me surprend, c’est le côté organisé de tout ça. Ces gens me réceptionnent comme s’ils m’attendaient. Or, je suis bien certain de la chose pas une seule fois depuis son intrusion chez la vieille, Morlan n’a eu l’occasion de prévenir qui que ce soit.

Il surgit à son tour et disparaît par l’écoutille arrière. Je demeure immobile entre les deux matafs, admirant le pont sublime de propreté tout en me demandant si le moment ne serait pas choisi de fausser compagnie à ces Jean Bart d’opérette. À trop attendre, on finit par rater le coche, mes amigos. On passe à côté de son destin. C’est le type vergeot qui laisse une fois de trop sa mise et ses gains sur le tapis vert de la roulette. Je me fais fort de les fiche K.O., ces deux zèbres. Ensemble ! Car ils sont du genre gringalets. Un coup de savate dans les mandibules du pilote qui remonte après avoir amarré le canot, et le tour est joué. Alors ? Alors, rien ! Le déclic ne s’opère pas. Comprenez votre San-A., les gars : il n’a pas envie de partir ! Même additionnée de Ricard, l’eau de la Tamise ne lui dit rien. D’accord, l’opération serait risquée, mais ça n’est pas la perspective du danger qui me retient. Plutôt une sorte de grande paresse mêlée de curiosité.

Le grêlé réapparaît après une courte absence. Il adresse un signe à mes gardes du corps et ceux-ci me poussent en direction de l’écoutille.

Cette coursive, mes poulettes ! L’antichambre de la marquise de Grande-Loloche. Tendues de soie parme, les parois sont décorées de tableaux entièrement faits à la main, tandis que des tapis de haute, de très haute, laine s’amoncellent sur le plancher (il est du reste assez rare de trouver des tapis au plafond). Généralement, les tapis des bateaux sont en caoutchouc-mousse, même à bord des yachts de milliardaire, ma charcutière me le faisait remarquer pas plus tard (ni plus tôt) que la semaine passée !

Le grêlé frappe à une porte qu’il ouvre et s’efface pour me laisser passer ! Lorsque j’ai franchi le seuil, il referme sans entrer. Je regarde avec toute l’avidité que vous avez la bienveillance de me supposer le spectacle qui m’est offert.

Ç’en est un.

Rare et délicat !

Inattendu, ô combien ! Je pensais débouler dans l’antre d’un corsaire plein aux as, moi ! J’imaginais un groupe de gros patibulaires alarmés jusqu’au dedans et armés jusqu’aux dents. Je voyais des tronches glaciales. Des gestapistes ! Des tortionnaires ! Des arracheurs d’ongles ! Des malmeneurs de roustons ! Des démente-leurs de cartilages ! Des hémorrageurs ! Des pique-viandes ! Je prévoyais la chambre des tortures ! Les sévices de nuit ! J’appréhendais la question (en anglais the question). J’étais certain et sûr autant que sûr et certain de trouver des armes à feu braquées sur moi. Vous idem, n’est-il pas vrai ?

Vous vous disiez en grand secret et en petit comité de défaites : « Il est bonnard pour la séance draculienne, not’ San-A. On croit qu’il sait des trucs et on va les lui extirper par des méchantes contraintes physiques. On va lui faire le coup du presse-burnes à pédales, du dénoyauteur à air-comprimé, de la tenaille rougie du vil-brodequin à volant, de la lampe à dessouder farceuse, du coupe-cigares ébréché, du fouet à la sauce piment, de la seringue dormeuse, et autres. Des fois qu’on ira jusqu’au bout du tolérable. À lui lire l’œuvre d’André Billy, par exemple ou à lui passer tous les disques de Sheila à la file. » Allez donc savoir ! Mais la vie est un sifflet… Qu’est-ce que je débloque : La vie est ainsi faite, veux-je dire, que toujours, en fin de paroxysme, c’est l’inverse de ce que l’on escompte qui se produit. Les choses dévient de leur trajectoire. Y’a pas de trajectoire vraiment assurée. Même le système solaire, par instants, je devine qu’il branle au manche. Qu’on va foirer dans les gravitations, se rapprocher de Pluton, caramboler Mars, onduler de l’ellipse, cisailler les courbes, gambader des degrés, geler et brûler tour à tour, s’engouffrer tous dans le monde minéral pour n’en plus ressortir jamais, sinon à l’état gazeux. On croit à des trucs organisés, à des règles immuables, à des cycles éternels. On croit à ce qu’on voit ! Foutaise ! Ça se bricole à mort, se convulsionne secrètement. Des paysages se transforment, des espèces s’anéantissent, d’autres apparaissent. Moi qu’étais poisson, jadis, je peux vous l’affirmer solide. Plus tard, je deviendrai végétal, puis caillou. Vivement les grandes vacances granitiques ! Vivement que la vie se pétrifie, que crèvent la dernière bactérie, l’ultime morpion, le plus minable infusoire.

Ah, là là, aurons-nous assez divagué de la belle aube au triste soir, qu’il disait, Polinaire. Assez conquis ! Assez bavé, copulé, crapulé. J’en ressors stupéfié de toutes ces patientes hideurs, me demandant comment on a pu, les autres et moi, croire, croître et coasser dans pareil foutoir. Tant de griffures m’ont labouré cœur et gueule, tant de hontes m’ont éclaboussé, tant de perfidies traversé que j’en suis dégoulinant de misère ; grelottant d’angoisse ; ravagé plus que de partout.

À toujours sucer les mamelles de l’existence on devient à force aussi con qu’elle. On finit par marcher à côté de soi-même sans s’en rendre compte. Par se perdre de vue et de vie. Se lâcher tout de bon. S’oublier, même… Bye-bye, Baby ! Ci-gicle un rien qui se croyait homme !

Basculade ! Déjà si on tournait un film sur la vie de Bardot, on prendrait quelqu’un d’autre pour jouer le principal rôle parce que son personnage s’est éloigné de sa légende.

Ça y est, c’est fait : la déconomanie ! Je voulais pas. Je m’étais dit : dans çui-là, pas de délirade ! L’action only ! Tes attendus, tes sous-entendus, tes malentendus, tes consiconsidérations tu te les remises dans le tiroir, pour un coup. Leur cause plus, à ces bonnes gens, distrais-les seulement d’astuces, mystères en carton-pâte, épisodes à la mords-moi le nœud, personnages équipés chez le costumier du Fleuve Black. Ta philosophie-banane, qu’on épluche facile, elle fait tarter le public, San-A.

Il s’en branlotte les glandes sensibles de tes états d’âmes et de tes anxiétés métaphysiques. T’en fais trop, mon gars, je me suppliais. Pour trois balles virgule-quéque chose tu veux lui fournir l’anthologie de la Pléiade en supplément de programme ! T’es louf ! Tu massacres le métier ! Pour une pomme qu’aime ça, t’as une armada qui insurge ! Cette fois, fais relâche, mec ! Donne de l’imagination, mais pas de la pensarde. Offre-leur une petite relâche, juste pour dire, quoi, merde ! Je me disais tout ça. J’efforçais de maintenir parole. Je me biffais les départs baveurs. Je me cramponnais au cap fixé, et puis v’voyez ? Un instant de faiblesse et c’est râpé ! Je retombe dans mon vice, comme l’alcoolique qu’on croit désintoxiqué mais qui se file des gorgeons en loucedé dans les gogues où il a planqué sa potion magique.

Le mieux c’est de ne pas m’en vouloir, me tolérer tel quel. Si on ne prête qu’aux riches on ne pardonne qu’aux pauvres.

Donc, je regarde autour de moi et, au lieu des méchants en arme que j’escomptais, je ne découvre que des dames en tenue de soirée. Extra, non ? Elles sont quatre. Belles et jeunes. Luxueuses ! D’une rare élégance. Très brunes, sauf une qui s’est fait faire des mèches blond cendré. Un feu d’artifice pris en photo, mes gueux. Les toilettes n’ont pas été achetées à Carnaby-St, croyez-moi. Made in Paris, tout ça ou peut-être Roma. De la soie ! Du satin ! Ça brille, ça luit, ça reluit, ça éclabousse ! Ça miroite à la lumière délicate des loupiotes de cristal. Ces dames portent des bijoux dont le plus modeste renflouerait le déficit de la S.N.C.F., mais leurs décolletés constituent les plus beaux joyaux de la collection. Pas une qui minimise du balconnet ! Toutes ont la pointure « Mon Régal ». Lala, Madame Gontrant, ces armoires à pharmacie ! Je quitte l’une pour plonger dans l’autre ! De quoi se goinfrer ! S’en faire péter la ceinture de chasteté ! Ces Totor, mes amis ! Ces super-berlingots ! On m’inviterait à me servir, je ne saurais pas lesquels choisir. Ce que j’aimerais jouer à colin-maillard !

Les quatre personnes sont à table. Il y a cinq couverts de mis. L’une d’elles me désigne la place vacante.

— Please ! dit-elle.

Dites, sérieusement, on joue les Mille et Une nuits dans ce bouquin, non ? Ça tourne au fantastique, brusquement ! À la féerie du jeudi après-midi pour les mouflets. Ce cinquième couvert qui m’attend parmi les fées… Un rêve en technicolor !

— Mesdames, fais-je en m’inclinant bas, je suis dans l’émerveillement. Je suppose qu’il s’agit d’un film et que le réalisateur va crier « moteur » ?

Elles se regardent. Puis leurs merveilleux visages se tournent vers moi.

Ensemble, elles ont un geste des mains et des épaules pour me laisser entendre qu’elles ne me comprennent pas.

— Voudriez-vous dire que vous ne parlez pas anglais ? leur demandé-je.

Celle qui m’a lancé le « Please » fronce les sourcils, comme quelqu’un qui n’est pas certain d’avoir compris ce qu’on lui dit, puis finit par murmurer :

— No inglés.

— Parlez-vous français, alors, et par bonheur ? demandé-je dans ma langue maternelle.

— No francés.

— Voilà qu’est glandoche, mes toutes belles, soupiré-je, vu que je ne suis pas polygotte et qu’excepté ces deux dialectes, je ne comprends que le monégasque moderne, le québécois, le wallon et le romand. Seriez-vous espagnoles, par hasard ?

Je répète en les désignant d’une main qui se retient d’être préhensile.

— Espagnoles. Olé !

On dirait que je viens de marcher sur leurs robes.

— No Espanhola ! Brasileira ! se rebiffe la beauté.

Des Brésiliennes.

Moi, vous me connaissez ! Plus flic qu’un troupeau de bourriques ! Tout de suite je cherche les corrélations, les croisements de détails… La victime de Huret qui s’est suicidée, le dénommé Otto Buspériférick, était un ancien diplomate brésilien. Sur le billet d’avion de mon détrousseur de coffiots, il y avait une réservation Londres-Lisbonne. Lisbonne où, somme toute, on parle brésilien ! Bref, je me mets à subodorer des choses, tout en m’installant entre deux jolies personnes dont les parfums conjugués me chavirent. C’est insolite, inquiétant, paniquant même, quatre splendeurs pareilles lorsqu’elles sont sans homme. Ce sublime cheptel à l’abandon me navre jusque dans mes replis les plus confidentiels. Une consœurerie de gougnasses ? Des prêtresses du gigot à l’ail ? Voire ! Elles ont cependant une manière friponne de me jauger qui me carbonise les endroits inflammables. Leurs mirettes, à ces sublimités, sont aussi excitantes que leurs mamelons.

Les v’là qui m’entreprennent à qui mieux mieux. L’une me sert du champagne frappé au poil, et pas de la limonade de pensionnat, mais du Mercier extra-brut, mes guignols ! L’autre me bascule une méchante louchée de caviar dans mon assiette, pendant qu’une troisième me beurre des toasts et que la quatrième allume les chandelles noires d’un chandelier. À la lueur des bougies, les visages s’avivent, deviennent à la fois plus intenses et plus mystérieux.

Je lichetrogne ma flûte de pinard à ressort. Illico je me sens de l’euphorie dans la cale. Déjà mon godet est de nouveau plein.

Dans le fond, c’est pas désagréable de se sentir cajolé par quatre belles bougresses qui ne parlent pas la même langue que vous. Ça vous oblige d’exprimer par gestes ! Le rêve en pareil cas. Des nanas de cette acabit, vaut mieux se mettre à leur portée avec les mains, ça fait tout de suite plus intime.

Dominant mon éberluement, me voici donc à déguster du caviar en buvant les magnifiques produits des établissements Mercier[23], si bien et si tant qu’en très peu de temps j’ai quasiment oublié la surprenante manière dont je suis arrivé à bord de ce yacht enchanteur. On trinque ! On se roucoule des trucs qu’on suppose gentils, de part et d’autre. Ces personnes ont l’air de très bonnes copines en train d’enterrer la vie de fille de l’une d’elles. Elles demandent qu’à rigoler, à s’étourdir ! Moi, vous me connaissez ? Les vapeurs de gonzesse me grimpent à la pensarde plus vite que des vapeurs d’ammoniaque. Seul avec ces amazones, je crache le feu ! On soufflerait les calbombes, sûr qu’on verrait crépiter des étincelles autour de moi, pire que si j’étais déguisé en cierge magique pour sapin de Noël.

Bientôt je m’enhardis. Un bécot, ici ! Une main baladeuse, la ! Le champ’ coule comme le Drac en crue. On pouffe, on glousse, on rigole carrément ! Parfois, un larbin alerté par la clochette d’argent de la table apporte des succulences et de nouvelles boutanches. On becte je me rappelle plus quoi de formide. On chahute ! J’exige une rotation de mes partenaires de manière à les avoir équitablement à mes côtés, que personne soit privé de caresses. Pas laisser s’instaurer la jalousie, jamais ! Elle est trop néfaste ! Alors, pour pallier les crêpages de touffes, je procède comme au tennis : y’a changement à tous les jeux impairs. Bisouilles miauleuses sur des nuques parfumées ! Gliglis sournois ! Privautés hardies ! On décide des interruptions du dîner pour organiser des tournois de baisers. À celle qui embrasse le mieux ! Je décerne des primes, des prix ! Pire qu’à Cannes ! C’est le Festival de la galanterie de salon ! Y’a la récompense à la menteuse la plus agile ! La palme d’or pour celle qu’a la plus forte autonomie respiratoire. La mention spéciale du Juré pour les lèvres les plus sensuelles. Le prix de l’Office Catholique pour l’étreinte la mieux ponctuante. Ce lichouillage effréné, m’sieurs-dames !

À moi Casanova ! Le Parc aux Cerfs ! Tout le bonheur ! Je serais pas un raffiné, technicien accompli, je foncerais vers les conclusions soudardes ! J’irai recto (et pourquoi pas, rectum ?) à la sauvage culbute ! Au rush dans les coussins qui montagnent sur le canapé voisin ! On assisterait à la partie de sabre tache ! Au grand violent schprountz. Un coup for you, un coup for your little copine, darling ! Approchez-vous de la cuiller à pot ! J’aurais pas autant de self sensual control, vous verriez ces dégâts ! La manière qu’elles tourneraient en charpie leurs belles robes ! La façon qu’on marcherait sur de la lingerie fée-minime. Je leur déblaierais les derniers complexes, à mes marjolaines, si je n’étais pas du garçon admirablement conçu pour l’amour et ses dérivés. Une noire empoignade ! La charge héroïque ! Tout au clairon ! Tara tata tata tata ! Pas si tata que ça, d’ailleurs ! Signé Furax ! Cot’cot’cot’coque coït, chanteraient mes poules ! Présentez vos saute-conduits, belles scélérates ! À hue et adieu ! V’lan ! Planque-moi ça un instant, ça réchauffe ! Te les aurais saponifiées moins de deux, les quatre ! En enfile indienne ! Le quadrige, même chose que sur les mornifles grecques ! Au fouet, je les emportais dans les apothéoses ! Flic ! Flac ! T’avances, Hercule ? Bride abattue ! Seulement, que voulez-vous, j’ai pas été élevé à la Cosaque, mézigue ! J’sus pas Mongol, ni garçon de ferme. La bourrée Auvergnate, c’est pour les fêtes folkloriques. J’sus un délicat intégral ! Un apôtre du rada ! L’intellectuel du fignedé ! Y’en a qui pensent avec leurs génitoires, moi c’est le contraire : je « m’extasie » avec le cerveau ! Gamberge for ever ! J’ai de la matière grise jusque dans l’aumônière. Pas ma faute ! On est comme on naît, je me tue à vous le démontrer.

Après les chefs d’hors-d’œuvre, on batifole dans les folies ! Le rôti souligne nos consentements réciproques. À la crème renversée, on est à point pour attaquer le sublime, et au caoua, on s’embarque à bord de la caravelle Voluptas ! Je veux pas vous raconter, c’est trop terrible ! J’ai déjà eu une levée de boucliers rapport à ma « Langue au Chah » qu’un paquet de lavedus a trouvé trop corsé. On m’a fustigé d’indignances ! M’a traité d’ordurier ! Menacé de plus me lire ! Peut-être pour m’exciter, m’inciter à pousser plus loin ? Probable. Sont marrants, les hommes ! Toujours enveloppés de limites ! Des certains acceptent qu’on polissonne, mais pas qu’on scabre ! Ils ont des irruptions de pudeur qui tout soudain les démangent. Halte là ! ils meuglent ! Vous dépassez la vitesse autorisée ! Ils prennent leur pied tout le temps dans des plumards en 140, plus large, ça serait pas convenable. Faut pas les choquer, ni le entrechoquer ! Veulent pas se rendre complices du délit d’évasion ! Le cher équilibre français ! Bande de gnoufs et de pignoufs ! Bande de fœtus ! Tire-bouchonnés de la coiffe ! Éclaboussures de fichtre et de foutre, que si trop chier ils me font je partirai au bout de moi, sans eux ! Au bout du monde ! N’écrirai plus que pour moi tout seul et crèverai aux antipodes, sur un monceau de manuscrits à la gloire de leur connerie maudite ! Mesquins, minables, pleutres qui se dégoulinent dessus ! Sanieux ! Furonculés de frais ! Sauvages ! Ah, mon Dieu, c’était donc pas assez qu’ils soient mortels ? Pourquoi les avoir fait si cons ! Et votre pitié ? Et nos prières ? Dites ? Du Belge ? faut qu’on fume ? Qu’on se démette ? Vraiment ? Votre volonté est ainsi faite ? J’aurais pas cru !

Bon, soit, alors que messieurs les empafés se réjouissent ! que tous les bien intentionnés illuminent la cave malodorante de leur belle conscience : je vais m’abstenir. M’autocensurer. Pour que la décence ait gain de cause, une fois de plus ! Que la modération l’emporte avant que d’être emportée.

En tout cas, je tiens à dire à mes vrais, à mes solides, à mes féaux, à mes rudement chers qu’ils ratent quelque chose de grandiose !

Y’a pas, faut que j’aie une converse sérieuse avec mon éditeur pour trouver une formule susceptible d’arranger tout le monde. Le « Parisien Libéré » paraît bien sur deux formats, peut-être que mes zœuvres pourraient sortir en deux options, non ? On trouverait le bouquin expurgé pour les constipés, sous couverture spéciale où il y aurait marqué : « Version pour pudibonds », et puis une autre édition, totalement libre et décontrainte, pour ceux qui ne laissent pas échapper des gaz en parlant. Seulement ce serait coûteux. Attendez, j’ai une idée encore meilleure parce que beaucoup plus simple. Je vais tout bonnement prévenir mon monde avant les périodes libidineuses. On peut toujours essayer, voir ce que ça donnera. Hein ? Les timorés, les amoindris, les biscornus devront s’arrêter de lire à l’entrée du passage incriminé. Ils le sauteront et ne reprendront leur lecture que lorsque je leur donnerai le feu vert. C’est pas raisonnable, ça, dites-moi ? Y’a pas un grand souci d’équité chez San-A. ?

Bon, allons-y !

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