CHAPINEUF

— Ça tombe au poil remarque le Valeureux on se pointe pile à l’heure de la croque, moi que j’ai précisément l’estomac au-dessous de la ligne de flottaisance.

La Pizzeria Mia Napoli est la seule note gaie de Wellington Road. Un coin de farandole dans la grisaille ! Elle est pimpante et odorante avec ses flasques de chianti en guirlande sur les murs, ses vues du Vésuve, ses marines criardes et ses senteurs de safran, d’ail et d’huile d’olive. Un gros patron, pas rasé est affalé derrière sa caisse, près de l’entrée, surveillant tout. Un jeune gars s’active devant un four où cuisent les pizzas, tandis qu’une fille de salle rondouillarde, teinte en roux et délicieusement surmontée d’un chignon qui ressemble au phare tournant d’une ambulance (il jette davantage de feux à cause d’un peigne en strass qui le maintient) se prodigue de table en table.

Nous nous installons dans le fond du restaurant.

— Tu permets ! rugit Bérurier en arrachant le menu des mains de sa nièce.

La mignonne me prend à témoin.

— Il a des façons, Cézigue, j’te jure ! T’as vu la manière qu’il comporte avec une fille du sexe féminin ?

Elle ajoute, dédaigneuse :

— Moi je matais le menu pour la gravure, lui c’est pour la liste des plats. Des poètes comme lui, ça mérite trois étoiles, mais dans le guide Michelin.

Sans détacher son regard vorace du programme, Sa Majesté rouscaille entre ses dents que sa dévouée nièce lui a restituées :

— Dis à c’te pécore qu’elle s’écrase, si elle voudrait pas se faire baffer en plein London. Dis voir, aftère la pizza, j’ai bien envie de commander un os au bucco, des calédonies et un petit poulet à l’américaine ?

Cette énumération me plonge férocement dans l’angoisse de ma Félicie. En taule, ma Vieille ! Le brouet d’une prison en guise de dîner ! C’est pas possible, bonté divine ! Une femme comme elle ! Un ange de douceur ! Le soir tombe sur sa geôle ! Et moi, j’suis là, dans un restaurant italoche tout grelottant de mandoline, à hésiter entre le veau Marengo et l’escalope milanaise. N’est-ce point une indignité ?

L’accorte serveuse s’approche en balançant du prose. Depuis sa forteresse, son taulier lui mate les ondulations d’un regard qui sait. Probable qu’il lui fait le coup de la pizza à papa entre les services, le gros Rital.

— Dites-moi, ma jolie, attaqué-je, nous sommes Français et nous avons rendez-vous ici avec un de nos compatriotes. Tenez, voici sa photographie, vous ne l’auriez pas aperçu, par hasard ? Elle arrache son regard con cul pissant de ma personne pour le reporter sur l’image de Huret.

— Si, je connais. Il prend tous ses repas ici ! Je pense qu’il ne va pas tarder !

Tous ses repas ! Je l’embrasserais, la fausse rouquine chignoneuse.

— Donc, il habite le quartier ? insisté-je.

— Je pense, oui. Je le vois souvent qui se promène sur la rive de Grand Union Canal…

— Il existe beaucoup d’hôtels dans le quartier ?

— Non… Juste le Saint-Edmund, à quelques rues d’ici…

— Pour moi ça sera trois pizzas ! coupe l’Hénorme. Avec des parfums différents : une à l’anchois, une aux champignons et la troisième à l’oignon. Vous direz au gus de l’haut-fourneau de pas pleurer le frometoboque, surtout ! Et técolle, Gars ?

— Rien ! Mangez sans moi, je reviens…

Non, décidément, à l’idée de Félicie dans sa prison, je ne pourrais pas même avaler une bouchée de pain.

Marie-Marie proteste, mais je lui donne une caresse sous le menton et je file dans le soir qui tombe. Ce quartier de Londres sent la friture et la poussière. La vieille nippe, le chien mouillé. Je demande le chemin du Saint-Edmund Hôtel a un flic morose qui déambule, les mains dans le dos, comme le fait le Prince Consort quand il rentre à Buckingham, après la fermeture de son magasin de camping.

Effectivement, l’hôtel en question se trouve à quelque trois cents mètres vingt-cinq du Mia Napoli. Pas luxueux, comme crèche ! Mais paisible. J’imagine une clientèle de veuves et de retraités. Je les vois dans la salle à manger, pour le breakfast du matin, silencieux et graves, trempant leurs mouillettes dans les œufs coques trépanés en lisant les titres de leur journal.

Je suis obligé d’actionner à plusieurs reprises la sonnette placée sur le comptoir de la réception avant de voir déboucher d’un escalier au tapis épuisé une grande blondasse décharnée à qui il ne reste plus suffisamment de lèvres pour cacher les dents. Vachement gothique de lignes, la nana ! Un Carzou ambulant ! Elle est obligée de renforcer les manches de sa robe aux coudes pour ne pas les trouer. Il m’est arrivé de rencontrer au cours de mes parties de chasse des épouvantails beaucoup plus dodus que cette personne.

— Vous désirez ?

Je serais un représentant en marijuana venu proposer sa marchandise à l’archevêque de Canterbury, on m’accueillerait avec plus de cordialité.

Je plonge. Police, sourires, voix de velours, carte professionnelle, regards moelleux d’humilité… La photo. Elle y jette un œil de chouette importunée par une ouvreuse de cinéma.

— Je ne connais pas. N’ai jamais vu. Regrette !

Y’en a qui le disent avec des fleurs, d’autres, comme Madame, qui préfèrent le style télégraphique.

Elle me rend la photo d’un geste tellement saccadé que je rate la réception (dans un hôtel, c’est le comble de la maladresse, n’est-ce pas ?) et que le portrait choit devant une malheureuse femme de chambre en train de survenir. Je suggère que cette fille est malheureuse, moins à cause de sa maigreur (ici c’est décidément la maison gras d’os) que de son air ravagé par d’infatigables misères. Le genre de fille qui fut séduite et abandonnée, qui accoucha d’un mongolien, qui est tuberculeuse, mal payée, et tellement méprisée que les miroirs deviennent simples vitres lorsque d’aventure elle y hasarde sa triste image.

La survenante ramasse la photo. Elle la regarde, ce faisant. Bien que sa pauvre bouille demeure sans réaction, je me dis « San-A. cette pauvre épave a déjà vu Huret. »

— Vous le connaissez, n’est-ce pas ?

Elle bat des paupières.

— Yes, sir.

— Comment se fait-il, Nelly ! grince la gonzesse aux longues ratiches (on dirait un boa qui s’acharne à vouloir avaler un râteau à foin).

— Cet homme est venu demander une chambre, il y a une huitaine de jours, miss Oldskin. Je lavais le carreau de l’entrée et lui ai dit que nous étions complets. Il ne parlait pas anglais, mais je connais quelque peu de français à cause d’un étudiant parisien venu apprendre notre merveilleuse langue chez mes anciens patrons.

— Vous a-t-il parlé, mademoiselle Nelly ?

La triste créature coule sur sa patronne un regard paniqué.

— Oh, ciel non ! Juste deux ou trois mots. Je n’ai pas seulement arrêté mon travail pour lui répondre.

— Que vous a-t-il raconté ?

— Peu de chose : il arrivait de France. Il cherchait à se loger dans le quartier… Je lui ai dit qu’il aurait du mal, vu le manque d’hôtel, et que sa seule chance était de se présenter chez les particuliers qui affichent « Bed and Breakfast » sur leurs portes… C’est tout, pas un mot de plus ! Il est parti…

— Dans quelle direction ?

— Sur la droite, sir. Vous permettez que j’aille à mes occupations, le dîner va commencer.

Une de plus pour ma collection d’old ladies. On cause toujours de la Vieille Angleterre… C’est pas l’Angleterre qu’est vioque : c’est les Anglaises ! Ah ! dis donc, j’ai idée que l’air marin supplante la douceur angevine question jouvence ! Ça vient p’t-être de ce que, n’ayant pas de poitrine, elles respirent mieux, les jumanches. Ainsi, la mistress Ferguson qui vient de m’ouvrir, malgré ses nonante carats, faut voir comme elle se cramponne.

On dirait un pierrot, tant elle est farineuse. Sa gentillesse me réconforte.

— Que puis-je pour vous, jeune homme ?

— C’est bien chez vous que loge un Français nommé Alfred Delombard ?

Soyez pas surpris, les mecs, c’est l’identité que j’ai relevée sur les faux fafs du gars Huret. Je ne vous avais pas encore affranchi ? Excusez : j’suis linotte à mes heures.

Toujours est-il que la mistress Ferguson me gazouille un inoubliable :

— Si fait ! Vous êtes l’ami qu’il attendait ?

Ouf ! Comme c’est bon d’arriver au port ! La plus mélodieuse des musiques ne m’enchanterait pas mieux que la voix fluette de l’aimable vieillarde. Malgré la terre labourée qui lui sert de visage, je l’embrasserais Mémère. Lui cajolerais la géographie lunaire ; la réchaufferais de mes degrés excédentaires.

— Puis-je entrer et pouvons-nous bavarder quelques instants, mistress Ferguson ?[19]

— Mais je vous en prie ! s’empresse-t-elle.

Elle me précède jusqu’à un salon minuscule encombré de plantes vertes dont certaines grimpent jusqu’au plafond. On se croirait dans une serre. Une odeur végétale, un brin putride, se faufile dans mes éteignoirs. La mémé me désigne une bergère aux panards orientaux.

— C’est mister Delombard qui va être heureux ! assure-t-elle ; il attendait si impatiemment votre venue ! D’autant plus qu’il s’en va ce soir…

— Hélas, il est déjà parti, chère madame, attaqué-je. Elle sursaute.

— Vraiment !

En termes mesurés, je lui apprends la mauvaise nouvelle. Accident de la circulation. Delombard mort sur le coup !

— Je suis un policier français chargé des formalités, poursuis-je à travers les lamentations de la vieille dame. Il est indispensable que je visite sa chambre et inspecte ses bagages !

On est naïf comme un roman de Paul Guth à c’t’âge-là. Elle me croit sur parole, la chérie. Elle ne sait même pas que le mensonge existe, sa maman ne lui a jamais rien dit.

— Mon Dieu, le pauvre garçon ! Un être si doux ! Si gentil ! Si pieux ! Chaque fois que je venais dans sa chambre je le trouvais à genoux, devant un portrait, en train de prier. Il priait en français, bien sûr, mais je suis certain que le Seigneur devait l’écouter tout de même ! Venez…

On grimpe un étage. Elle a un peu d’asthme, la vieille poupée, et chaque marche précipite un peu plus son rythme respiratoire, si bien qu’une fois parvenus au premier, on a l’impression de rendre visite à des scieurs de long (à ne pas confondre avec le sieur Delon) en action.

— Vous permettez ? suffoque-t-elle en posant son petit derrière flétri sur une banquette, si vous voulez commencer… C’est la chambre du fond !

Aimable pièce délicieusement vieillotte. De la cretonne partout. Le lit est d’acajou, avec un ciel style colonial. Une commode en rotin agrémentée de deux lampes très anciennes aux verres bombés ; une petite table, une chaise… La commode ressemble à une espèce d’autel à cause des gravures pieuses que Huret y a disposées. Je reconnais l’aimable sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, les bras chargés de roses, la Très Sainte Vierge Marie, en bleu archange, les mains en croix devant sa poitrine ; une version Notre-Dame de Lourdes où la Vierge, vêtue de blanc, adopte un petit air sermonneur pour expliquer à la môme Soubirous qu’ici-bas la carburation se fait mal ; il y a également Saint Joseph, un peu dégarni du devant, tenant un lys à la main pour se donner une contenance ; Sainte Jeanne d’Arc, la mine boudeuse, sans doute parce qu’elle se trouve en Angleterre ; et enfin Saint Georges, patron de Huret, à cheval sur un fougueux bourrin dont j’aimerais connaître le numéro histoire de le jouer au tiercé le cas échéant.

De l’autre côté du lit, j’avise une armoire de toile plastifiée à fermeture éclair. Autant commencer par elle. Elle contient un complet grisâtre et un pantalon dit « fantaisie » dont un croque-mort ne voudrait pas pour faire son jardin. J’inspecte minutieusement chaque poche : en pure perte, ces vêtements ont été soigneusement débarrassés des objets qu’ils recelaient avant d’être suspendus dans le compartiment de plastique.

Aux tiroirs de la commode, maintenant ! Ils sont non seulement à moitié pleins, mais de surcroît à demi vides ! Du pauvre linge râpé : chemises de mauvaise qualité, usées au col et aux poignets ; slips troués ; chaussettes mal ravaudées ; cravates en corde ; tricots de corps en lambeaux. Dans la pile de linge, une enveloppe froissée me fait un instant battre le cœur, mais elle ne contient que cent quarante livres sterling soit l’équivalent de 200 mille anciens francs français. Toute la fortune du fugitif, dirait-on ! Il se foutait de son standinge, Huret. Vivait pauvrettement, à mi-chemin entre la misère et la médiocrité.

L’inventaire est vite fait. Sous le lit, se trouve la valise du pauvre bougre. Elle est le digne contenant du minable contenu. Bagage de carton renforcé, dont les éraflures révèlent l’indigence de la matière qui la compose. Elle est vide.

— Vous avez terminé ? s’inquiète Mémère qui a refait son plein d’oxygène.

— Presque. Il faudrait que nous parlions un peu de ce malheureux garçon, madame Ferguson. Recevait-il du courrier, des visites ?

Elle hoche négativement la tête.

— Rien ni personne, inspecteur. Il attendait seulement quelqu’un.

— Vous avez eu l’occasion de discuter avec lui ?

— On ne peut appeler cela discuter, puisque nous ne parlions pas la même langue. On se servait d’un dictionnaire pour les choses usuelles…

— Où est-il, ce dictionnaire ?

Elle me désigne l’oreiller.

— Avec son livre de prières, il devait potasser notre langue, le soir avant de s’endormir…

Je rabats l’oreiller. Effectivement deux bouquins de taille sensiblement identique se trouvent nichés sur le drap parfumé à la lavande.

Tous deux possèdent une couverture noire. L’un est un dictionnaire français-anglais de chez nos excellents amis Larousse, l’autre un livre de messe.

Je les cramponne et les feuillette rapidement.

— Vous a-t-il indiqué le nom de l’ami qu’il attendait, madame Ferguson ?

— Non. Il a juste indiqué « Quelqu’un doit venir me demander ».

— Bon Dieu, quel sac d’embrouille !

Je m’assieds sur le plumard et je réfléchis à ce bigntz. Ce n’est pas au hasard que Huret est venu dans le quartier St John’s Wood, lui qui ignorait tout de Londres. Quelqu’un lui avait demandé de loger dans ce secteur de la capitale Britannique. Pourquoi ? Ce même quelqu’un devait le rejoindre. Donc, Huret lui a nécessairement fait connaître son adresse. Comment ? Autre chose encore : il n’existe pas dans la pièce où il logeait la moindre trace du butin. Où a-t-il planqué celui-ci ?

Je tire de ma poche la petite clé trouvée sur lui lors de l’accident et je la montre à sa logeuse.

— Cette clé ne vous rappelle rien, chère madame ?

Elle la prend, la regarde, secoue la tête.

— Rien du tout, inspecteur, pourquoi ?

— À quelle heure Hur… Delombard est-il parti de la maison, aujourd’hui ?

— Un peu avant l’heure du lunch. Il prenait ses repas dans Wellington Road.

— Il avait un bagage quelconque, voire un simple paquet avec lui ?

La vieille gaufrette réfléchit.

— Je ne pense pas, non.

— Il sortait beaucoup ?

— Pour ses repas, et pour une promenade le long du canal.

— Que faisait-il, le reste du temps ?

— Il demeurait dans sa chambre… Je suppose qu’il guettait l’arrivée de son ami.

Et aujourd’hui, pour la première fois depuis son arrivée à Londres, Huret s’est comporté différemment. Il s’est rendu dans le Centre de la Cité. Je fais claquer mes doigts.

— Qu’y a-t-il ? s’inquiète la petite mère pomponnette.

— Non, rien !

Je mens ! Si, il y a !

Il y a que Huret est allé chez un numismate. Avec quelle intention ? Pour lui acheter ou pour lui vendre quelque chose ? Or, au moment de sa mort, il n’avait aucune pièce ancienne sur lui, et une centaine de livres seulement ! Il se serait donc rendu chez ce vieux bonhomme uniquement pour l’assassiner ? Ça ne cadre pas ! Je pense à la réaction du petit employé lorsque Félicie a fait allusion au meurtre ! « Que cherchez-vous à me mettre sur le dos, encore ? » Pour la première fois je me pose la question suivante : « Et si Huret n’avait pas tué le numismate ? »

Un coup de sonnette retentit, saccageant ma méditation.

— Tiens ! Qui ce peut-être ! murmure mon interlocutrice. Vous m’excusez ?

La v’là qui descensionne en ahanant derechef.

Je profite de son départ pour fouiller le plumard. N’est-il pas la planque du simple ? En tout cas Huret n’était pas aussi candide que je me plais à le croire car il n’y a rien sous son matelas.

J’achève de retaper le pucier, sommairement. J’ai toujours eu horreur de deux choses dans la vie : faire un lit et aider une dame à se rhabiller, ce qui constitue pourtant deux besognes complémentaires bien souvent. Un nouveau coup de sonnette m’indique que Mrs Glagla n’est pas encore parvenue au bout de ses peines. Un espoir irraisonné s’empare de moi. Et si c’était le mystérieux « ami » qu’attendait Huret ?

Soucieux de tout remettre bien en ordre, et aussi par respect pour la religion, je ramasse le Missel qui gît en tuile, sur le plancher.

Ce faisant, je découvre quelques lignes manuscrites au dos de la page de garde. Elles ont été tracées au crayon, de façon peu appuyée, afin qu’on puisse les effacer facilement. Je lis :

« Barbe, lunettes, journal français. »

« Bar du hall à partir de minuit. »

« Les choses étant ce qu’elles sont. »

Un peu laconique. Ce n’est pas un message, mais plutôt un pense-bête. En garçon tatillon, Huret a pris cette note sur un livre dont il ne se sépare jamais : son Missel, pour être certain de l’avoir sous la main le moment venu. Je gage qu’il se serait rappelé ces indications, mais il a craint d’avoir un trou de mémoire… Il devait avoir peur d’un tas de choses dans la vie.

— Bonjour, messieurs ! fait Mémère, en bas. Que désirez-vous ?

— Je suis l’inspecteur Morlan, de Scotland Yard, et voici mon adjoint, Agenor Gurgle. Vous hébergez bien un certain Alfred Delombard, sujet français, n’est-ce pas ?

Allons bon ! Le Yard, déjà ! J’ai dans l’idée que mes confrères anglais n’apprécieront guère ma présence dans la chambre de Huret. Ils vont finir par trouver que j’en prends un peu trop à mon aise. Justement, la maman Ferguson leur explique qu’elle est au courant du malheur et qu’un détective français est déjà à pied d’œuvre.

Cette cavalcade, madoué ! Font pas partie de la brigade criminelle, mais de la brigade sauvage, les deux matuches. Doivent escalader six marches à la fois, les vaches ! J’ai pas le temps de traverser la pièce que les voici déjà dans l’encadrement de la porte. L’un d’eux est tout grêlé, avec un strabisme extrêmement divergeant, Y’a que les personnages de Picasso qu’il arrive à regarder dans les yeux, cézigue. Ça lui compose une espèce de visage brisé, terriblement incommodant. On dirait qu’il a été fendu en deux et mal rajusté. L’autre est un gros, un peu négligé, dont la cravate ne porterait pas atteinte à la réputation de Béru. Tous deux sont plutôt jeunes et si on devait décerner le prix de l’antipathie à l’un ou à l’autre, pour les départager faudrait tirer au sort ou se référer au goal-average.

L’homme aux yeux dispersés pointe dans ma direction un pétard de fort calibre et de marque inconnue.

— Les mains en l’air, je vous prie !

— Allons ! Allons ! dis-je. Vous n’êtes guère aimable avec vos homologues français. Je suis, de plus, un ami intime du superintendant Mac Heckett. Je vais vous montrer ma carte !

— Plus tard, levez les mains et tenez-vous tranquille ! dit l’inspecteur Morlan.

Puis, à son adjoint :

— Voulez-vous vérifier qu’il n’a pas d’arme, Agenor ?

Le cradingue me palpe des deux mains à la fois, de haut en bas, avec un maximum de célérité et d’efficacité.

— Rien ! dit-il, laconique.

— Très bien, asseyez-vous sur cette chaise et croisez vos mains sur votre nuque ! m’enjoint le grêlé.

— Dites, ça commence à bien faire, m’emporté-je. Me prendriez-vous pour un malfaiteur, par hasard ? Je peux faire la preuve de mon identité et téléphoner devant vous à Mac Heckett !

— Obéissez !

La voix est glaciale, hostile. Cette carne ambulante serait capable de me foudroyer si je venais au renaud.

En maugréant je m’assieds et je noue mes mains derrière ma tête. Dès lors, les deux flics commencent à fouiller la pièce beaucoup plus brutalement que je ne l’ai fait. Morlan agit d’une main, car il continue de me braquer, d’où il se trouve. Sans doute consacre-t-il un de ses yeux baladeurs à ma surveillance et l’autre à l’exploration systématique de la chambre. Tout comme moi, les deux hommes ne trouvent rien.

— Où est la salle de bains ? demande-t-il à Poupette, glacée de stupeur dans le couloir. « Bed and breakfast ! » Tu parles !

Elle doit trouver que ça n’est plus de son âge, la location de piaule, cette bonne mémère de douairière les fagots.

— Il n’y a pas de salle de bains dans ma maison, mais un cabinet de toilette.

C’est Agenor qui y va. Il reste absent peu de temps.

— Rien ! répète-t-il de la même voix caverneuse.

— Allons-y ! dit alors Morlan.

Et à moi :

— Suivez-nous !

Avant de quitter la maison, il grommelle un « Merci » à peine poli à l’adresse de la vieille.

— Que dois-je faire de ses effets messieurs ? s’inquiète la brave nonagénaire.

— Mettez-les dans un placard, peut-être vous les réclamera-t-on un jour, peut-être pas…

Il fait complètement nuit maintenant. Une petite pluie inattendue s’est mise à tomber, redonnant à Londres son vrai visage. Les lumières des immeubles scintillent sur la chaussée luisante.

Morlan ouvre la porte arrière d’une grosse limousine et me fait signe d’y prendre place. Son adjoint se met au volant. L’inspecteur s’installe à mon côté. Il tire son revolver de sa poche et en appuie le canon sur son genou pour continuer de me tenir en respect sans risquer d’attirer l’attention des passants aux feux rouges.

— La confiance règne plaisanté-je d’un ton lugubre. C’est pour m’humilier, ou bien douteriez-vous réellement de ma qualité de flic ?

Morlan ne répond pas. Vous parlez d’un taciturne ! Nous roulons un bout de moment, sans piper une broque. Et tout à coup, il me vient une drôle d’idée. Ce qui la motive, c’est l’absence d’émetteur radio dans l’auto. Généralement, un inspecteur du Yard se déplace à bord d’un véhicule capable d’assurer sa liaison avec son état-major. En outre, je connais suffisamment Londres pour m’apercevoir que nous ne roulons pas en direction de Westminster où s’érige New Scotland Yard. Et si ces deux bougres n’étaient pas des policiers, dites ? En fait, depuis leur intrusion dans la chambre, je trouve leurs agissements peu conformes avec la mentalité de la volaille britannique.

Bon, San-Antonio se prend donc à part pour un examen attentif de la situation (en anglais : « the situation », Berlitz vous l’offre). Il se dit in extenso plutôt qu’in petto, car il voit grand, le commissaire, qu’il est posé en équilibre sur une situation en porte-à-faux.

Laisser glisser le filin peut le plonger dans une panade noire, car les soi-disant poulardins n’ont pas l’air d’être des children of choir et s’ils ont le culot d’enlever un commissaire français, cela prouve leur détermination ; par contre, en jouant immédiatement ma grande scène du 3, je risque de rompre le seul lien capable de me conduire vers la lumière. En résumé, je dois choisir entre la curiosité et la prudence, me fais-je parfaitement comprendre, ou dois-je prendre davantage votre sottise en considération ? J’ai trop tendance, parfois, à vous faire confiance, mes pauvres biquets à oublier que si vous marchez au super, c’est au superficiel ! J’me laisse abuser par vos paonneries. Quand on fait la roue, c’est payant que sous un certain angle : de face. Vu par-derrière, c’est grotesque car on découvre le trou de balle du paon. Moi, de vous entendre trémoler, ça m’abuse un coup. Je vous oublie l’anus, sur le moment. Mais très vite, la réalité reprend ses droits. Je m’aperçois que vos vocalises ne sont que des pets. Si y’a début de gourance sur les sonorités, l’odeur heureusement vous trahit.

Dieu est juste de vous avoir fait pestilentiels et vous pas maries de n’avoir pas encore mis au point un déodorant spirituel. Vous pouvez toujours vous vaporiser, vous embrumisser, vous atomiser les dessous de bras, les entrecuisses, les entrechats, votre âme à la plupart, continuera de fouetter la sanie, la grève des éboueurs, la bile croupie, la vase. Miasmeux vous êtes, dès l’enfance. Vous sentez le trou jusqu’à la gauche. Indélébile ! Pire que la tache de sang sur la clé de Barbe-Bleue.

Pour pas perdre trop longtemps le fil, revenons à la bagnole et à mes deux zèbres. Me v’là déterminé, tout soudain. C’est dit : je vais attendre. Je veux savoir ce qu’ils me veulent et où ils vont me driver. On roule à présent dans des banlieues douillettes, entre des alignées interminables de maisons basses, en meulière, avec les bords des fenêtres peint en blanc, des bouts de jardinet à la gloire du gazon britiche. Les lumières blafardes des télévisions fulgurent derrière les vitres. Des attardés rentrent en pédalant sur des vélos noirs, le buste droit, l’air morne. Les feux rouges sont de plus en plus rares. Bientôt on chopera une route et je l’aurai dans le fignedé pour tirer ma révérence à ces messieurs. Histoire de surmonter mes tentations, je pense à Félicie dans sa cellule ! On aura tout vu, décidément ! Et moi qui lui vantais la chère Angleterre et ses bonnes traditions…

Pauvre m’man, va ! C’est une espèce de calamité, un fils comme bibi, non ?

Ça y est l’éclairage urbain cesse. On passe devant des usines assoupies. La chaussée s’élargit, cesse d’être pavée, devient route. Le chauffeur actionne l’accélérateur.

— Je ne savais pas que le Yard possédait des succursales en province, laissé-je tomber, en réprimant un bâillement.

Le grêlé ne réagit pas. Un tigre ! Il est félin, dans son genre. On sent que chez cet homme, le silence est une sorte d’auxiliaire. Il s’y embusque, y affûte ses nerfs d’acier. Simplement, ma réflexion a stimulé sa vigilance. Je pige ça à un léger frémissement du revolver sur son genou. Si je tentais une petite action d’éclat, je sens qu’il défouraillerait aussi sec, c’est le type à actionner les détentes sans se poser de question préalable (ni même postérieure). Il seringue d’abord, Morlan, quitte à discuter ensuite.

Nous roulons une bonne demi-plombe, d’une allure vive mais qui reste raisonnable. Le chauffeur respecte la limitation de vitesse pour ne pas se coller un motard aux miches. On traverse une belle campagne éclairée comme en plein jour par une lune radieuse.

J’aperçois des métairies, des castels médiévaux (vache, cochon, couvée), des vergers langoureux, aux barrières pour gravures pastorales. Monsieur Pickwick ! Seulement ce qui m’attend risque d’être plus remuant que du Dickens. Comme nous atteignons un carrefour, le conducteur file un coup de patin et vire à gauche sur une route secondaire. Au loin, je vois miroiter une étendue d’eau. Un lac ? On s’en rapproche et je pige qu’il s’agit en fait de la Tamise. Notre petite route rejoint un chemin de halage raviné, aux ornières herbues. C’est à ce moment-là seulement que la peur me saisit. Dites, vous ne voyez pas que ces deux pas-beaux m’aient conduit dans cet endroit désert uniquement pour m’assaisonner ? Une rafale ! Et plouf : au bouillon ! À ta santé, San-A. ! Et pendant ce temps, le Gros galimafre ses italienneries parmesanteuses.

J’éclate de rire, ce qui fait tiquer mon garde du corps, la raison de mon hilarité ?

J’ose à peine vous le dire. Vous allez penser qu’elle est sans commune mesure avec la gravité de l’instant. Le type qui trouve le moyen de se fendre le pébroque pour un aussi piètre gag alors qu’il s’attend à déguster de l’acier calibré, ce type-là doit avoir un petit grain de dinguerie. Bon, admettons. Et après ? J’en ai pas honte, vous savez. Au contraire, je m’en flatte. Ce grain de dinguerie, je veux l’arroser tous les matins, qu’il germe vite, croisse et excroisse. J’espère une belle plante folle, un jour, à l’ombre de laquelle j’oublierai les chiotteries de l’existence.

Je me marre à cause du Gros. Il n’a toujours pas un fif sur lui, et en ce moment, ne me voyant pas revenir, il doit bougrement phosphorer pour trouver le moyen de carmer l’addition.

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