CHAPIQUATRE

Deux colonnes d’essence datant de la bataille de Trafalgar au fond d’une morne cour aux pavés disjoints. Sur la droite, un box vitré barré d’un panneau marqué « Office ». Après la cour bée un immense hangar dans une lumière de grenier. Quelques taxis y sont remisés. Dans le coin le plus clair, on a aménagé un atelier de réparation, avec un pont de graissage et des établis bien ordonnés. Un long rouquin creux qui ressemble à une carotte à lunettes explore d’un œil sceptique les entrailles défaillantes d’un tacot vénérable dont la véritable place est au musée de l’automobile.

Soucieux de ne pas troubler sa méditation, je gagne l’Office. À travers les vitres, auxquelles adhèrent encore les derniers brouillards de la mauvaise saison, j’aperçois une jeune fille châtain clair coiffée court, survêtue d’une blouse verte. Elle est en conversation avec une femme dont la tenue évoque irrésistiblement la grande époque charlestonienne. Je toque et entre aussitôt, sans attendre qu’on m’y invite.

— Juste un instant, je vous prie ! me dit la fille en blouse, mais en anglais moderne.

Traduit en bon français, cela signifie quelque chose dans le genre : « Bougre de malotru, tu ne vois pas que je suis occupée ! »

Je profite donc de ce que je suis dans un garage pour ronger mon frein[4].

Un moment assez long s’écoule. Le ciel en fait autant. Depuis, un certain temps, il se couvrait. À présent il suinte. De larges gouttes de pluie viennent s’écraser sur les pavés graisseux avec un bruit de fiente de pigeon non constipé.

J’ai fini par persuader m’man de rentrer à l’hôtel pour y attendre des nouvelles de Béru. Ça me gêne de la transbahuter avec moi. On n’enquête pas avec sa brave femme de mother accrochée à son bras. Ça vous coupe les moyens. Sans compter que, tel qu’elle a démarré, cette affaire promet un sacré rodéo, mes lapins ! Faut se le respirer, le gars Huret. Pour un collectionneur de momifie, il a une bizarre manière de traiter les numismates.

La dame 1925 quitte le bureau, en disant : « C’est parfait, merci de votre obligeance. » Une vraie sirène, dans son genre ! Des jambes classées dans la catégorie compétition, un regard vert, cerné de vert, qui fait ressembler ses yeux à deux petits lacs de montagne alimentés par la fonte des glaces. Elle a le teint pâle, avec des taches de rousseur, ce qui donnerait à penser qu’elle n’est pas aussi brune que sa chevelure le laisse supposer.

Elle s’éloigne dans la cour sinistre qui, du coup, se trouve un instant égayée par sa présence. Avant de refrapper je suis d’un regard de taureau nostalgique la croupe qui ondule sous les plis de la jupe. Un rien et me voilà parti dans des songeries salaces, pleines d’alcôves parfumées et de couches légères.

— Entrez ! lance la môme en blouse verte depuis son aquarium.

De fait, ça pue l’humidité dans le burlingue. On découvre des traînées sur le mur du fond. L’une d’elles ressemble à la carte de la Great Britain, justement. Jusqu’aux fuites de toit qui sont patriotardes ici !

Mon interlocutrice tapote une facture sur une machine à écrire qui doit être en réalité un ancien tracteur transformé. Elle a la conduite à droite, ce qui ne trompe pas.

D’emblée je catalogue la petite secrétaire : une aimable pimbêche qui cherche à s’affirmer par tous les moyens. Je vous parie une culotte au bridge contre celle de Mme Élisabeth Deux qu’elle doit affoler le rouquin du garage pour le plaisir. Probable qu’il tire une menteuse longue comme une carpette, le taste-durites. Se livrer à des empoignades personnelles farouches après qu’elle lui a fait ses simagrées, miss Bêcheuse. C’est la brave gourde qui veut jouer à la petite garce. C’en est touchant. Je contemple avec un rien d’attendrissement son visage triangulaire crispé par l’effort qu’elle produit en composant son personnage. Elle serait fumable, si elle était moins conne, cette gosse, avec ses longs cils, sa bouche appétissante et ses pommettes légèrement saillantes. Moi, vous me donnez ce sujet et je me fais fort de vous le transformer en ravageuse. Une paire de baffes pour commencer, histoire de lui déconnecter le grand zygomatique. Une partie de jambons à grand spectacle ensuite pour qu’elle sache bien qu’il existe autre chose d’intéressant au monde que les disques des Beatles, et puis alors la tournée des bons faiseurs…

Ce que je me sens porté sur les polissonneries, to day ! Et pourtant c’est guère le moment, me direz-vous, pisse-froid comme je vous sais. À quoi je vous retournerai que c’est toujours le moment de régaler la grosse bébête qui monte, qui monte, qui monte… Vu que lorsqu’on a quitté le circuit et qu’on s’habille en engrais azoté y vous reste plus que les poignées de votre cercueil à quoi vous raccrocher.

Philosophie pompelarde, je sais. Mais j’ai beau me vaseliner le bulbe, me mettre des bigoudis à la cervelle pour me la faire friser, non, franchement, j’en vois pas d’autre.

La gonzesse continue de taper, un bout de langue pointée entre ses jolies lèvres, tout comme si j’étais ou pas là ou potiche, comme l’écrirait ce délicat styliste de Mauriac.

Elle me punit de mon incivilité. Me laisse admirer sa manière élégante de dactylographier. La manière qu’elle écarte bien les bras, comme si elle avait un artichaut sous chaque aisselle. Et aussi comment ses roberts floc-floquent sous sa blouse, au-dessus du clavier qui ne saurait être universel, puisque anglais.

J’apprécie le déballage, après quoi je déclare d’une voix pâmante :

— Vraiment, devant un spectacle pareil, je ne regrette pas le voyage !

Les petites connes, faut l’admettre, un rien les ramène sur les pelouses bien ratissées de la réalité. Suffit d’une réflexion qui les intrigue, les trouble. Illico, elles sortent de leur personnage artificiel.

La voici qui relève la tête. Elle a de jolis yeux noisette, en amande.

— Bonjour, miss, je lui susurre en l’enveloppant d’un regard qui carboniserait le slip d’une dame pas trop nesse. Continuez de travailler, mon chou, vous êtes tellement mignonne sur votre machine !

— Vous n’êtes pas Anglais ! remarque-t-elle.

— Non, hélas, et tout me porte à croire que je ne le serai jamais. J’appartiens à cette vilaine race française qui vous a fait tant de mal sous Charles VII et Charles Onze dit the turkey. J’espère que vous ne m’en voulez pas ? J’aurais souhaité être londonien, mais vous savez ce que c’est ? Maman est tombée amoureuse de papa de l’autre côté de la Manche, si bien que ; je me suis trouvé de la revue.

Elle pouffe. Le rire achève le travail commencé par mon charme naturel[5] et l’employée de la Société de taxis Butitisyourcue and C° redevient ce qu’elle est en réalité : une brave gosse des faubourgs dont l’esprit dépasse rarement le niveau de sa ceinture.

— Vous êtes marrant, vous alors ! glousse la chère petite. Comme tous les Français, à ce qu’on raconte !

— Il ne faut rien exagérer, mon petit cœur. Ça n’est pas une règle absolue. Je peux, si vous en doutez, vous faire parvenir à un prix avantageux la photographie de M. Michel Debré, par exemple ; et vous vous méfierez dès lors, des idées reçues. C’est comment, votre prénom, déjà ?

— Marjorie !

— Je suis preneur, assuré-je.

Je répète plusieurs fois « Marjorie » ; et sur des tons différents. Ça va du ton de l’évocation au clair de lune, à l’ombre des statues du parc, jusqu’au ton coïtal. Elle en rougit. C’est de bon augure. Une fille qui rougit est une fille qui sait — ou devine — les motivations de sa rougeur, et qui par conséquent vous évite de lui administrer des cours d’éducation sexuelle avant de la driver à l’hôtel de la rue Dumembre.

— Vous savez que je connais à peine London, Marjorie, et que vous pourriez très bien me servir de cicérone après vos heures de bureau ? Ne craignez rien, je suis un garçon bien sous tous les rapports, vous verrez.

Je tire ma carte professionnelle et la lui montre.

— Même sans lire le français, vous pouvez vous rendre compte que je suis mieux au naturel que sur cette photo, n’est-il pas ?[6]. En outre vous remarquerez que le mot police s’orthographie pareillement dans les deux langues, ce qui prouve leurs affinités.

Cette fois, le dernier étage de la fusée se détache et v’là la môme qui frissonne. Sa bouche est humide lorsqu’elle demande :

— Vous êtes inspecteur ?

— Mieux encore, Marjorie : chef-inspecteur ! Chargé des questions internationales. Nixon me disait pas plus tard que la semaine passée mais pas moins tôt : mon cher, si vous n’existiez pas, il faudrait vous inventer ! Et pourtant, avec son F.B.I. il est un peu blasé.

Je pêche derrière ma pochette de soie le petit bout d’annuaire téléphonique. La minute de vérité is here, les gars ! C’est tout de suite que je vais savoir si ma mémoire est fidèle ou si je suis tout juste bon à racler des moules dans les institutions de jeunes filles.

— Dites-moi, ma toute jolie, cette immatriculation correspond bien à un véhicule de votre maison, n’est-ce pas ?

Elle biche mon morceau de faf et son sourire se retire d’elle comme vous de la jeune femme de chambre quand vous entendez un coup de sonnette.

— Par exemple ! exclame la douce enfant.

Si j’étais dans un roman moins bien écrit, je sursauterais. Seulement quand on a choisi d’être San-Antonio, mes loutes, on mobilise pareillement son self et son contrôle. Aussi est-ce d’une voix égale à elle-même que je demande :

— On dirait que vous êtes surprise, chère Marjorie.

— Il y a de quoi, déclare-t-elle en poussant vers moi un feuillet arraché à un petit carnet doré sur tranche.

— Les mêmes lettres, suivies des mêmes chiffres, sont tracées à l’encre bleue sur le papier.

— Qu’est-ce que ça signifie, mon petit ?

— La dame qui sort d’ici est venue me poser la même question ! déclare la secrétaire.

Vous verriez la gueule d’un qui s’appelle San-Antonio, vous vous empresseriez de la photographier pour la déguiser en élément publicitaire, style : « Ne restez pas avec ces hémorroïdes qui vous font tant de mal, prenez l’intrait de marron d’Inde du docteur Durond. »

— La dame qui sort d’ici ! répété-je, manière de gagner une once de temps, de laisser refroidir ma cafetière incandescente.

Et je me prends à part pour une délibération expresse. « San-A. kekzéksmikmak ? me demandé-je en polonais afin de ne pas être compris de mon interlocutrice au cas où elle saurait lire dans la pensée. Une nana qui vient enquêter, kif-kif toi-même à la société Butitisyourcue and Co pour obtenir le blaze du chauffeur pilotant la chignole P.A.F. 6969, voilà qui est démantelant pour la gamberge d’un honnête garçon. Ça signifie quoi t’est-ce, une telle coïncidence ? Tout bêtement que quelqu’un d’autre filochait également Georges Huret au moment où il a sauté dans le bahut.

Donc, quelqu’un d’autre que les poulailles franco-britiches s’intéresse aux agissements de ce surprenant personnage. Vous voyez ? Je ne sais pas ce que vous pensez de tout ça, mes brutes épaisses, mais personnellement, je trouve la chose passionnante.

— Que vous a demandé cette personne ?

— Elle voulait retrouver Edgar Todrive.

— Qui est-ce ?

— Le chauffeur de ce véhicule. Elle disait qu’elle avait oublié son sac à main dans le taxi. Je lui ai répondu que dans ce cas, nos conducteurs qui sont très honnêtes rapportent ici les objets trouvés, mais il paraît qu’elle a un avion à prendre en fin d’après-midi et qu’elle doit récupérer son sac immédiatement…

— Et alors ?

— Je lui ai donné l’adresse de l’établissement où Edgar va prendre son dîner. Il est célibataire, et alors il mange au restaurant. Son service commence à 2 heures P.M. pour finir à 10 heures du soir, avec une interruption de deux heures de 6 à 8.

Je louche sur ma tocante. Elle raconte 5 heures 25 minutes en or massif.

— Soyez chou : donnez-moi également l’adresse de ce restaurant, petite âme.

The King of the pédal Pot, dans Great Dower Street, pas très loin du Guy’s Hospital, de l’autre côté de la Tamise, récite-t-elle avec beaucoup de parfaitement.

Elle se tourne pour regarder une pendule pourvue de l’heure anglaise dans la cour.

— Vous avez une automobile ? questionne la gente jouvencelle.

— Non.

— Si vous voulez attendre cinq minutes je peux vous y conduire car mon service s’achève à la demie et j’habite Long Lane Abbey Street, c’est-à-dire tout près du restaurant d’Edgar.

C’est aimable à elle, non ?


Elle m’a l’air assez bien organisée, dans son genre, Marjorie. Débarrassée de sa blouse, elle fait du spectacle, la greluse. Dans le civil, elle porte une mini-jupe de cuir dans laquelle vous ne trouveriez pas de quoi confectionner un porte-monnaie et un pull qu’elle a promu au grade de soutien-gorge. J’en ai des fourmis dans les paluches. Outre la merveilleuse poitrine, à la fois rebondie et agressive que je vous signale, elle possède une petite Triumph décapotable, un peu déglinguée, c’est vrai, qui n’en contribue pas moins à son standinge.

Elle conduit sec, fort bien d’ailleurs, à l’arrachée. Frein et accélérateur ne mènent pas une existence de tout repos avec elle. Flic ! Floc ! Elle se faufile entre les immenses tobus, comme un poisson autour des roches sous-marines.

— Vous êtes fantastique, Marjorie, lui dis-je. Vous savez que j’aime tout de vous : vos cheveux, votre peau, la couleur de vos yeux, celle de votre slip…

Elle rit et essaie en vain de tirer sur sa jupette que le siège baquet a fait remonter au-dessus de l’estomac. C’est bien simple : on lui voit le ventre au-dessus de l’élastique de sa culotte, parole ! Je dis pas ça pour faire goder les lycéens, mais au contraire, pour révéler aux ligueurs des familles nombreuses combien cette mode est pernicieuse. Reusement qu’on a réagi dans la couture et compensé la cucul-jupe avec le talon-manteau. À présent, lorsque les bergères marchent avec le manteau entrouvert et qu’on leur découvre les jambes jusqu’au nombril, on a l’impression de feuilleter un album porno d’avant la première guerre. C’est fascinant, surtriquant, des spectacles pareils ! La mort des Folies Bergère, j’annonce ! Pourquoi payer pour aller voir sur une scène ce qu’on a à l’œil dans la rue ? Hein, répondez ? Surtout qu’y a des pernicieuses qui mettent le comble en portant des bottes hautes. Fut une époque, au temps de nos pères, qu’on aurait bouclé un cabaret ayant exhibé ça. On se libère, mes amis, on se libère à outrance. Le jour viendra que j’irai calcer une frangine sur la place de la Concorde et que je ferai la quête ensuite pour acheter de la cantharide aux petits vieux du 18e. Y’avait l’œuvre de la goutte de lait, je m’en vas créer celle de la goutte de chose !


La gamine enfile Machinchouette Bridge, vire à gauche, manque écraser un policeman et s’esbigne dans une pétarade de pot d’échappement perforé.

À présent j’ai ma main droite sur son épaule, ma bouche contre son oreille gauche (oubliez pas qu’ils ont la conduite à droite, les féaux sujets de sa mahousse Majesté) et ma main gauche dans le tiroir du bas de son slip.

Rien de tel que de se laisser piloter par une gerce : vous gardez les mains libres et les siennes sont occupées. Vous commencez par la mettre à l’index, et ensuite l’avenir vous appartient.

— Voilà, dit-elle soudain, entre deux gloussements, c’est ici !

Elle freine devant un petit établissement accueillant comme une pissotière en démolition.

— Pensez-vous que notre ami Edgar soit déjà arrivé ? fais-je en matant les chignoles stationnées dans la rue pour m’assurer si le taxi s’y trouve ou non.

— Pas encore ! assure Marjorie. Il remise sa voiture dans le renfoncement que vous voyez là, sous le panneau interdisant le stationnement, c’est réservé aux habitués.

Elle enlève ma main gauche du nid douillet où elle tenait ses assises, gênée par le regard insidieux d’un peintre occupé à barbouiller une façade décrépite pour tenter de lui redonner son teint de jeune fille.

— Il faut que je vous quitte, soupire-t-elle mollement.

— Quelle idée ! Vos parents vous attendent ?

— Oh, non : ils sont en vacances dans le Suce-sex.

— Quelqu’un d’autre ?

Elle rosit.

— Mon fiancé !

— En ce cas ce n’est pas grave. Vous pouvez le joindre par téléphone ?

— Non, il m’attend sous la pendule de la salle des pas perdus de King Cross Station, on devait aller passer le week-end à la campagne.

On dirait qu’il touche des acomptes, le fiancé. Enfin, disons plutôt des prébendes.

— C’est chouette que ce soit sous la pendule qu’il vous attende, assuré-je, ainsi il saura à quel moment précis vous aurez manqué le train.

Pas besoin de se mettre une lampe frontale pour lire sur la physionomie de la petite secrétaire qu’elle s’en tamponne un chouïa, du fiancé. C’t’une réaliste, elle vit l’instant.

— Je ne peux pas lui faire ça, que dirait-il ? objecte-t-elle mollement.

— C’est la première fois que vous deviez partir en voyage ?

— Oui.

— Bon, vous lui expliquerez que vous avez eu une crise de conscience au dernier moment. Que fait-il dans la vie ?

— Il est maître d’internat dans un pensionnat religieux.

— Alors il comprendra et, loin de vous en vouloir, vous témoignera le plus grand respect. Son amour pour vous en sera fortifié, mon petit, croyez-moi.

D’un baiser ardent (notre premier, mais y’en aura d’autres) j’escamote et gobe à la source ses ultimes protestations.

Là-dessus, miss Marjorie se débat. Je crois qu’il s’agit d’un début d’asphyxie, en réalité, elle vient de voir arriver Edgar Todrive.

— Dépêchons-nous, fais-je, s’agit pas de se laisser coincer par la dame aux yeux verts !

— Ah ! vous avez remarqué ses yeux ! murmure sèchement ma conductrice, déjà jalmince.

— Naturellement, mon chou, dans la police, on est obligé !

On traverse la Street déserte. Personne en vue. Le chauffeur n’a pas le temps de quitter son siège que nous sommes déjà juchés, la gosse et moi sur cette étrange plate-forme aménagée dans les taxis anglais à la place du siège passager et où se rangent les bagages des passagers.

Todrive est un garçon rougeaud, d’une trente-huitaine d’années, à l’air sourcilleux. Il porte une veste de toile gris-bleu, une chemise brune à col ouvert, une casquette à large visière, et ressemble ainsi accoutré, à un gréviste des années 20. Le cigarillo qu’il fume pue le tramway bondé.

— Tiens, la libellule ! grogne-t-il en avisant Marjorie.

Miss Chochotte n’apprécie pas. Son nez rejette une quantité anormale de gaz carbonique et ses yeux en amande des éclairs qui manquent de chaleur.

— Je vous en prie, mister Todrive, pas de familiarité, dit-elle d’une voix aussi suave qu’un coup de lime sur de l’acier. Voici un chef-inspecteur des services de police français, section internationale, qui a des questions à vous poser ! termine-t-elle avec emphase.

Le bahuteur relève sa casquette pour mieux me toiser. Son oignon de cigarillo quitte le coin droit de sa bouche pour se réfugier dans le coin gauche ; véhiculé par une langue dont votre chat ne voudrait pas, mesdames, même après huit jours de jeûne.

— Ah, bon ! dit-il, sans s’émouvoir. S’agit de quoi ?

Il a l’accent faubourien. Cockney ça s’appelle dans les bouquins qui veulent paraître documentés.

Je lui montre ma carte. Il la regarde avec curiosité, me la rend, crache une particule de cigarillo contre son pare-brise et répète :

— Hein, s’agit de quoi ?

— Cet après-midi, vers 4 heures, vous avez chargé un client à la station de Grosvenor Square. Un Français, précisément. Un garçon très pâle de visage ; exact ?

— Ouais, c’est juste. Il causait pas un traître mot d’anglais. J’ai été obligé de lui faire écrire l’adresse où il allait, car du diable si j’y comprenais quèque chose !

— J’aimerais savoir où vous l’avez déposé ?

— Au London-Airport, pourquoi ?

Je sens que ça se recroqueville dans mon hémisphère sud. « Envolé, l’oiseau ! »

Dire que pas un instant je n’avais envisagé un départ brusqué. Il est vrai qu’avec un meurtre sur la conscience, Huret ne devait plus avoir envie de s’éterniser chez les Rosbifs. Il n’a pas perdu de temps, le bougre. Une fois le vieux buté, hop : l’aéroport…

Brusquement, une méchante angoisse me perce jusqu’au fond du cœur, comme l’aurait précisé mon excellent camarade Corneille (l’homme qui a sa Cinna). Je me dis que si cette truffe est allé à l’aéroport il s’y est certainement fait piquer par les matuches, vu que son signalement a été diffusé abondamment ; you see ? Je vous parie donc une épine de rosier contre une de cheval qu’au moment où je vous mets sous presse, il est déjà installé au Yard, ce veau, dûment cuisiné par un interprète assermenté. La cerise, quoi ! Faut s’y soumettre.

— Vous l’avez laissé aux départs ? insisté-je pourtant.

— Oui. Il m’a même demandé, je crois bien, en cours de route, si j’avais des horaires de lignes aériennes…

— Votre homme a quitté London ? murmure Marjorie, déçue.

— Je le crains.

— Et de ce fait, vous allez devoir partir à sa poursuite ?

— Pas immédiatement, mon chou…

Moi, vous me connaissez ? Quand une tuile me tombe sur la tronche, j’suis pas homme à m’asseoir au bord du trottoir pour pleurer. J’applique une pièce de cent sous sur la bosse et je grimpe sur le toit pour la remplacer. Le délicat limier que je suis[7] possède plusieurs cordes à son arc, comme l’écriraient des académiciens que je veux pas leur citer le nom.

Comme je vais pour causer, Todrive dégringole de son carrosse.

— Excusez, dit-il, mais en ce moment, y’a à la télé la retransmission en différé du match Les Young Boys de Brandfort contre les espoirs de Boufmycat… Y’a déjà que ça de convenable, dans cette foutue gargote, ajoute-t-il en montrant le restaurant : leur poste de T.V. couleurs.

Marjorie pour qui l’argument semble de poids explique :

— Edgar est talonneur dans l’équipe du Hairybiglimb[8].

— Normal, fais-je en français pour ma satisfaction personnelle. Il était à la peine, le voici maintenant talonneur ! Puis, très vite, je déclare :

— Je m’excuse pour cette écrasante victoire française sur l’Angleterre, dans le tournoi des Five Nations, vieux, elle est due à un entraîneur vicieux qui s’est mis à parler de Mers-el-Kébir à ses gars juste avant le match ; mais la fédération a pris des sanctions et ça ne se reproduira plus !

Il fait changer deux fois de suite son cigare de place, ce qui ramène le mégot dans sa position initiale.

— Je me doutais qu’il y avait eu un coup fourré, assure-t-il.

— Dites, enchaîné-je vivement. Une femme va vous aborder incessamment ; il est probable qu’elle vous posera la même question que moi, par rapport au client que vous avez déposé au London-Airport.

— Ah oui !

— Je compte sur vous pour que vous la chambriez un brin, my friend[9].

Il joint ses sourcils de rugbyman[10].

— C’est quoi, cette gonzesse ?

— Je l’ignore, et c’est ce que je voudrais déterminer. « Marjorie, fais-je, en me tournant vers elle, ne m’avez-vous pas dit que vos chers parents étaient en vacances. »

— Si, pourquoi ?

— Par conséquent votre appartement est libre ?

— Ce n’est pas un appartement, mais une maison.

— De mieux en mieux. Vous avez le téléphone ?

— Oui.

— Parfait ! C’est Dieu, ou pour le moins son fils aîné, qui vous a placée sur ma route.


Rouscailleur, mais pas mauvais cheval, cet Edgar. D’ailleurs, dans le rugby, on ne rencontre que des types impecs, sauf toutefois chez les arbitres internationaux qui ont trop tendance à pénaliser l’équipe de France ! Et après ça, les Français se croient vénérés par les étrangers ! Malgré sa mine renfrognée, son cigarillo baladeur et ses yeux froids, il a dit yes à tout ce que je lui ai sollicité de la bienveillance.

À présent nous sommes chez un certain Ted Haklack qui joint à la particularité d’être Yeoman à la Tour de Londres[11] celle d’être le père de Marjorie. La maison mérite la suffixation de maisonnette, compte tenu de ce qu’elle n’est pas plus grande qu’une demeure de garde-barrière. Elle ne comporte que quatre pièces. Un living, une entrée et une cuisine-salle à manger en bas. Deux chambres et une salle of baths en n’eau. Un jardin de quatre mètres carrés où poussent des rosiers grimpants donne un petit air de banlieue à cette bicoque faubourienne.

Dans le living, c’est plein de meubles lourds qui écrasent la pièce. Y’a des lampes trop grosses, des objets exotiques affreux, des tapis élimés, des plantes vertes, un poêle de faïence, et des tableaux à la Rembrandt sur lesquels se trouve glorifié le clair-obscur. Pour distinguer le sujet représenté, faut se munir d’une lampe électrique et d’une loupe. Une seule des toiles est nette. Elle représente le father de ma petite camarade dans sa tenue de yeoman. Il ressemble à un cochon d’Inde, le Ted Haklack sous son gigantesque bitos froncé. Il a des oreilles décollées par la coiffe qui pèse dessus. Une bouche pareille à un coup de couteau malencontreux, qu’une série de rides accusées mettent entre parenthèses. Il a le nez pointu, une moustache ratée qui me fait évoquer celle de Pinaud et il porte une série de décorations sur sa tunique, au-dessus de la couronne qui s’y trouve imprimée. On sent l’homme satisfait de son sort et de son beau costume, conscient de ce que le E II R qu’il arbore sur son nombril lui confère une personnalité à toute épreuve.

— Il est beau, papa, non ? murmure la charmante enfant.

— Terriblement folklorique, assuré-je, en songeant qu’il s’intégrerait parfaitement à un paysage du Népal ou de la Cordillère des Andes.

Avec ses culottes bouffantes, il pourrait faire de la contrebande, pépère ! S’abstenir d’aller aux gogues pendant une année consécutive. D’ailleurs, les archers de la Tour, on les vidange chaque printemps, à ce qu’on m’a raconté. Juste avant que ne débute la saison touristique.

Le tubophone grésille déjà. Marjorie se précipite.

— Pour vous, annonce-t-elle ! C’est Edgar.

— Ça n’a pas traîné, hé ? dit triomphalement le rugbyman.

— Bravo, alors ?

— Vous aviez vu juste, mister inspecteur ; la femme était déjà dans le restaurant qui m’attendait. Dites, c’est une extrêmement belle fille, non ?

— Merveilleuse, admets-je. On en mangerait sans avoir faim.

— Comme vous l’aviez prévu, elle m’a posé la même question que vous sur ce type.

— Quel argument vous a-t-elle donné ?

— Le meilleur de tous, mister inspecteur : un billet de dix livres !

Je comprends son allégresse. Il est joyce comme s’il venait de passer un drop goal, le gars Todrive. Avec cette histoire, il vient d’enfouiller la moitié de sa semaine, recta.

— Et ensuite, mister Todrive ?

— Ben, je lui ai déballé le compliment que vous m’avez appris ! Comme quoi j’ai conduit le french-boy au 124 Long Lane Abbey Street.

— Parfait. Vous avez été à la peine, vous serez maintenant talonneur, lui certifié-je.

N’en concluez pas, mes drôles, que je sombre dans un gâtisme tellement précoce qu’il en serait juvénile, non, je m’aperçois tout bonnement que mon calembour se place mieux ici où il perd de sa gratuité, seulement j’ai la flemme d’aller le rayer plus haut. Je m’en console en me disant que cette répétition n’est peut-être pas inutile pour les ceux qui grippent de la pensarde.

Sur ces délicieuses paroles, je raccroche.

— Tout se passe bien ? demande Marjorie que cette aventure imprévue émoustille.

— Admirablement, mon petit rossignol. Y’aurait des roulettes sous le châssis de cette affaire qu’elle ne roulerait pas mieux !

— Qu’envisagez-vous, à présent ?

Je lui coule mon regard langoureux des samedis-après-midi, celui qui fait tomber la recette des cinémas.

— Si vous voulez bien m’accorder encore l’hospitalité, j’envisage d’attendre ici la suite des événements.

Ses joues se couvrent de vermillon, comme celle d’une poupée de loterie foraine.

— Oh, certainement, dit-elle.

— À moins que cela ne vous contrarie, Marjorie ?

— Mais non, au contraire…

— Vraiment, au contraire ? je susurre en lui prenant la taille.

Voyez galoche ! La menteuse en délire ! genre : goûte le goût qu’j’ai et fais voir le goût qu’t’as. Instant divin. Instant divan ! Canapé, canne-à-pêche !

La vieille horloge des Haklack fait tac-toc, tac-toc ! imperturbablement. Ce ne sont que les horloges latines qui font tic-tac. Mini-jupe ou mini-Grégoire ? Je la retrousse comme une ombrelle, Marjorie ! Lui décolle le collant, qui heureusement n’est pas très adhésif. M’est avis qu’elle se fait éclaircir les cheveux ! Je lui déguise le pull over en col roulé. Comprenez qu’il n’est plus qu’un col roulé. Maintenant la situation est exposée, ne reste qu’à agir.

J’agis !

Oh, j’vais pas vous raconter la séance, si ? Après tout, ça ne mange pas de pain. Vaut mieux causer de ça que de la prochaine imposition, du futur remaniement mini-stérile, ou de leurs conneries atomiques, non ? Si ça fouette le sang, ça ne le fait au moins pas tourner.

De nos jours, ils peaudechagrinent, les sujets de conversation tonifiants. Si on cause pas sport, cul ou art, de quoi peut-on parler sans se payer des crises de tachycardie ?

D’autant que cette fois, mon numéro casanovesque est peu banal, vous allez en juger. Et si vous n’avez pas envie d’en juger, allez vous faire foutre !

Que je vous confie d’abord, car c’est un secret dont je n’ai rien à branler, si je puis dire, qu’elle a des tétons merveilleux, cette gamine. Un modèle du genre. Elle planture de la mamelle, la fille de l’hallebardier. Je comprends qu’elle s’abstienne de soutien-loloches. Vu la qualité de la marchandise, ce serait dilapider le patrimoine que d’en acheter. Ces pare-chocs, madame ! Un moment, tellement qu’ils sont durs, je me demande si c’est pas du bois et je cherche par où ça se dévissé. Mais non, officiel, c’est du réel, du pour-de-vrai ! Ça fait partie intégrante de la personne ! Et ces couleurs, écoutez ! Dans les roses légèrement ocrés. Avec le capuchon comme une framboise bien mûre ! Je libidine un brin ? Vous croyez ? Pourtant je me contente de décrire. C’est mon métier, quoi ! Un grand romancier qui ne décrit pas, il est bonnard pour la casse. Tous les six mois on a la commission de métaphore qui passe nous vérifier la prose. Vous avez pas l’air de vous en douter ! Ça ne plaisante pas, parole ! Demandez à mes collègues… On est là, bien tranquille à sa machine. On fait du dialogue pour remplir :

« Bonjour.

« Salut ».

« Y’a longtemps qu’on s’est pas vu.

« Oui, hein ?

« Quoi de neuf ?

« Pff, comme d’habitude… etc, etc…

Et les messieurs contrôleurs vous tombent dessus ! L’air hargneux.

— Service des Épithètes, Clichés et Images ! (c’est le nom officiel) qu’ils annoncent, voulez-vous nous montrer votre livre en cours, s’il vous plaît !

J’en sais qu’ajoutent même pas « s’il vous plaît » ! Les v’là qui s’installent à votre burlingue, qui fument vos cigarettes et prennent l’heure à votre pendule. La manière qu’ils feuillettent votre ouvrage, mes pôvres !

« Dites donc, dites donc ! Qu’est-ce que c’est que ce travail ! Deux pages sans une comparaison ! Vous vous moquez du monde ! On va vous retirer votre licence d’écrivain ! Déjà que la fois d’avant vous avez eu un avertissement ! Vous serez rétrogradé, mon ami. On va vous flanquer au rewritinge ! Aux chiens écrasés, si ça ne suffit pas ! Voulez-vous que je vous dise ? Tel que c’est parti, vous finirez critique un jour !

On a beau pleurer, leur supplier qu’on fera bien attention, ils restent intraitables, les monstres ! Féroces ! Ah, il s’en est brisé des carrières, pour défaut de descriptions. Alors vous parlez que j’sus pas chaud, si près de l’Académie Concourt, pour risquer la mise à pied. Vous m’objecterez, à propos de pied, que, dans mon métier, beaucoup d’entre nous écrivent avec leurs panards. Je vous répondrai catégoriquement : « Peut-être, seulement moi je ne suis pas acrobate. »

Faites taire votre pudeur et laissez-moi vous poursuivre Marjorie et ses somptueuses milk boxes qui rendraient Mathieu figuratif s’il les voyait.

Compte tenu de sa nationalité et poussé par cette élégance morale qui a assuré ma réputation, je décide d’entreprendre miss Haklack suivant les préceptes hindous du Kama Lanzmann Soutra. N’est-ce point une délicate attention que ce discret rappel de la gloire coloniale de l’Empire Britannique, en un moment, où, soit dit entre nous et la colonne Nelson, j’ai d’autres chats à fouetter ? M’étant rendu compte de tactu que Marjorie, malgré son jeune âge, n’appartient pas à la catégorie des Mrigi, mais bien plutôt à celle des Vadawa, je me dis que je peux lui faire l’offrande de mon lingman sans crainte de lui passer le yoni à la moulinette. J’attaque pas des embrassements Jataveshtitaka et passe directement au shiraniraka, ce qui vous le savez est particulièrement culotté (toujours si j’ose parler ainsi). Ensuite de quoi, m’appuyant de plus en plus sur les méthodes de messieurs Vatsyayana et Jacques Lanzmann je lui prodigue tour à tour des baisers « nominaux », des baisers « palpitants » et des baisers « touchants ». Cette petite secrétaire d’embrassades ne sait plus auquel de ses seins me vouer. Elle roucoule, me lèche les mollets, les plis des bras, le creux sous les omoplates, et la peau du lobe. C’est de la jeune fille avantageuse capable très vite de vous faire partout, et à l’œil, ce que des dames vénales vous font à peu d’endroits et à des tarifs prohibitifs.

Elle représente ce que j’appelle une rencontre. C’est de la recrue de choix que l’on quitte recru de fatigue.

Lorsque nos ébats deviennent des transports (en commun) Marjorie retrouve un brin de lucidité pour coasser :

— Montons dans ma chambre, grand fou français, car j’ai peur que nous ne commettions quelques dégâts au salon, mère est une femme extrêmement soigneuse, une maniaque de l’ordre, et si une frange du tapis est seulement déplacée, elle en fera tout un drame.

Cette propose ne fait pas mon affaire, car j’entends surveiller à la fois le téléphone et l’entrée. Il est évidemment difficile de donner comme valables de pareilles raisons à une fille qu’on vient de placer sur sa rampe de lancement ; aussi biaisé-je avec élégance.

— Cher amour, lui susurré-je, l’instant est trop capiteux, la fête de nos sens trop complète pour que nous la troublions par un déplacement intempestif. Nous repeignerons les tapis, nettoierons les coussins au K2R, revisserons les pieds du canapé et proscrirons de ce merveilleux salon la moindre trace de notre étreinte, mais, pour l’amour de nous, restons-y afin de mener à bien notre ardente entreprise.

Jamais encore on ne lui avait tenu un langage dix-huitième siècle pur fruit, à la môme Marjorie ! Les rosbifs ont beau être conservateurs, ils sont passés quand même au dix-neuvième depuis que Wilson est aux commandes.

— En ce cas, fait-elle, étendons des journaux par terre et continuons à même le sol, ce sera réellement plus bestial, dearling !

Tandis qu’elle déploie des exemplaires périmés du Daily Telegraph sur le faux Chiraz de sa mère, ce qui me vaut une vue délirante sur la végétation de son yoni, voualatilpa que le téléphone sonne. Ma gente partenaire aurait un geste de dérobade si elle n’était déjà entièrement dérobée. En tout cas elle a un mouvement de recul, fort opportun, vu que je me trouve derrière elle, aussi braqué qu’une longue-vue sur la mer de glace. Un très court instant, je me demande si je ne vais pas laisser s’évertuer le bignou, car mes désirs sont des ordres, parfois. Mais mon sens du devoir étant plus fort que la faiblesse de ma chair, comme l’écrivait Pharma Coppée de la qu’a des mies franc 16, je prends sur moi de raccrocher ma frénésie pour décrocher le téléphone.

— J’écoute ? fais-je en continuant de battre la mesure à deux temps.

Il y a un silence à peine troublé par un point d’exclamation.

— Allô, yes ? renchéris-je.

Pour lors, une voix d’eunuque venant de rater son examen aux bourses retentit.

— Je… Excusez… J’ai dû me tromper de numéro…

— Qui demandez-vous ?

— Eh bien… heu, je ne suis pas chez Mr. Ted Haklack, naturellement ?

— Mon Dieu, si ! Qui est à l’appareil ?

— Je suis mister Poorchitterlings, le fiancé de Marjorie bredouille la pauvre voix en transit. Je… J’avais rendez-vous a… avec elle… et…

— Ah ! c’est vous, suborneur ! rugis-je à lui en défoncer l’aqueduc de Fallope. Eh bien, j’en ai appris de belles sur votre compte, espèce de dépravé ! Satyre ! Abject pourceau ! Je suis le révérend Dugenou, de la Jurade de Saint-Emilion, un vieil ami de Mr. Haklack. Je débarque chez lui au moment précis où sa malheureuse enfant, abusée par vos manœuvres démoniaques, s’apprêtait à vous rejoindre à la gare de King Cross ! Je ne sais ce qui me retient d’alerter la police, voyou !

« Avez-vous songé un instant à la vertu de cette petite ? À son honneur ? À son salut éternel ? Dites ? Heureusement que Marjorie est une nature d’élite chez qui le bien finit toujours par l’emporter ! Elle est en train de faire pénitence, poursuis-je, en louchant à m’en énucléer sur les seins merveilleux de la rosière, dressés comme pour assister à un défilé militaire (c’est moi qui fais le sergent-major, en l’occurrence, j’ai déjà la canne). Il ne vous reste plus que d’en faire autant, bougre de sombre résidu de la société ! Rentrez chez vous ! Rentrez en vous-même ! Rentrez n’importe où et implorez le Seigneur pour qu’il vous accorde la rémission de vos péchés et la force morale qui vous permettra de trouver le droit chemin ! Amen !

Je raccroche.

— Cela allait, comme ça, ma douce colombe ? demandé-je à la libellule.

Elle ne peut répondre car elle se tord de rire.

— Pauvre Jeremy, hoquète l’ingrate femelle ! Lui qui est si effarouchable. Il va en faire une jaunisse !

En ce cas on l’enverra en mission spéciale à Pékin !

Et, jugeant ce chapitre réglé, je reprends le cours pernicieux de mes frivoles activités. D’aucuns d’entre vous, pisse-froid notoires, connards très précieux, malfichus de la pensée, invertébrés de l’humour, désagrégés de la Faculté d’en rire, estimeront qu’à ce carrefour de mon enquête officieuse, j’aurais mieux à foutre qu’une pécore en délire. Je répondrais à ces déburneurs patentés que c’est mon affaire et non la leur et que s’ils ne sont pas satisfaits, ils peuvent aller se faire envahir le rectum chez les colonels. Vu ?

Pour l’instant, j’en suis à lui commencer des broutilles broutantes, à Marjorie. Si astucieusement qu’elle bêle. Quelle belle cérémonie ! Avec un collier de cuissots, les gars, je risque plus les méchantes angines ! Y’en a, dans l’Inde fabuleuse, qui se mettent des serpents en guise d’écharpe. Moi, je préfère me faire reptiler le corgnolon par de la gambette de jouvencelle. C’est ce qui s’appelle ramoner sa fraise, en style Renaissance. D’autant qu’elle a le yoni généreux, cette petite londonienne. C’est pas une pierre de sel qu’on tutoie de la menteuse ! Comment qu’elle participe aux frais d’installation, ma jolie Marjorie ! Elle acquitte par avance la taxe de séjour, ma mignonne partner. La botte sécrète ! Elle langoure de l’estuaire. L’abbé de Naples ! Elle a son petit mylord qui pleurniche, chérie ! Et mézigue, je me métallise tant est plus ! Les assez ri de longue vis ! Va falloir passer aux choses sérieuses, sinon je me fais exploser la durite. Je me trépane de la tête chercheuse ! Popaul-le-frénétique ébulle. L’orage du culte ! Alsacienne est tienne ! Régale-toi le chinois, fils, sinon tu débâcles de la nervouze ! Si tu ménages encore ton sensoriel, ça va être au détriment de la porcelaine de Sèvres-Babylone, si chère à la mère Haklack. Ça se paie les trop fortes rétentions ! On tombe dans le surgelé ! Ça tourne au massacre. Germain pilonne ! J’ai maint pylônes !

Pourtant faut que je lui termine la première époque, à l’anglaise des taxis. Je peux pas l’interrompre au plus fort qu’elle effervesce, ce serait lui asphyxier le baigneur. Dans ces cas d’apothéose sous cul tanné, une seconde que tu cesses ta tyrolienne de broussaille, et on côtoie l’embolie ! Regardez, chez les matous, le regretté président Félix Faure, mort parce que Mme Machin, Steinheil, je crois ? a eu une quinte de toux pile au moment qu’il larguait son module de commande, si bien que, de ce fait, ses circuits pafo-vasculaires ont implosé. Non, mille fois non, faut jamais chahuter avec le glandulaire, mes amis, c’est trop risqué ! On homicide par imprudence, ce faisant ! On devient pas cible des tribunaux pour rien ! Courageusement, bien que mes réserves thoraxiques s’épuisent et que je décarburante des soufflets, je la mène à bien, ma souris. Lui continue mes chuchotis dans l’habitacle. C’est pas ce naveton de Poorchitterlings qui lui organiserait ce récital catiminesque. Cégnace, je le sais déjà son comportement d’alcôve, plus tard. Rien qu’à sa voix, je l’imagine. Au moment du porridge, tout rougissant, il demande :

— Est-il interdit d’espérer, chère Marjorie, que nous pourrions, ce soir, nous livrer à des rapports conjugaux ?

En v’la un, ses bois sont déjà en train de lui gonfler le front, comme aux jeunes faons ! Une pétroleuse pareille, c’est pas un boy-scout effaré qui va lui calmer la haute-tension, vous pensez bien !

Comment qu’elle manœuvre au fade, la petite mère !

Elle crie par en haut ce que je lui susurre par en bas. Elle dit que c’est pareil que la Guinness : « good for her ». Elle en veut six caisses d’avance ! Sans faute ! Elle annonce qu’elle s’abonnera. Elle peut plus s’en passer ! Je lui magnétise le bassin Aquitain, quoi, comme à Éléonore. Le feu d’artifesse ! Je vous l’ai déjà servi ? Et puis alors ? Vous ne vous êtes pas déjà lavé les pinceaux, la semaine dernière ? Bref, j’obtiens un succès complet, franc et massif, comme le non référendaire qui marqua la Saint-Frédéric 69.

Cette pauvrette, transportée, imaginez-vous qu’elle crie « mother », comme dans les vieux bouquins de nos grand-mômans. Même en mini-jupe, ça reste conservatrice, une britiche, tout de même.

À moi, now !

Penses-tu !

Au moment que je remonte vers la civilisation pour la chevauchée fantastique, coup de sonnette ! Ah ! je vous le recommande, les gars ! Au comble de l’euphorie tricotine, t’es là, pour les joutes, à t’affûter la lance afin de venger ce pauvre Henri II qui s’était mis le doigt dans l’œil en livrant son funeste tournoi, et « drelingggg », voyez caisse ! On carillonne à la grille du parc !

— Boîte Isis ? marmonne Marjorie, trop pâmée pour parler anglais convenablement.

Je vais à la fenêtre, en prenant soin de rester à trente centimètres de celle-ci pour ne pas risquer une malheureuse amputation, vu que c’est comme partout ailleurs une fenêtre à guillotine.

À travers le rideau de béchamel (y’a pas de mousseline en Angleterre) j’aperçois, sur le mini-perron de la maisonnette, vous avez déjà deviné qui, n’est-ce pas, vu que vous êtes un tout petit peu moins céhoène que vous en avez l’air ? Oui : la dame aux yeux verts, mes lascars. Vous ne vous êtes pas trompé, bravo ! Et moi non plus, puisque j’escomptais sa visite.

— Marjorie, soufflé-je, ramassez votre adorable slip, et courez vous barricader dans votre chambre tandis que je m’en vais recevoir la dame de tout à l’heure. Il ne faut absolument pas qu’elle vous voie, sinon elle comprendrait que nous l’avons feintée.

Tout en parlant, j’ai mis un ordre relatif dans ma tenue, à l’exception d’une certaine région de mon futal où ça proémine tellement que j’ai l’air de me livrer à la contrebande des mitraillettes.

C’est donc en marchant quelque peu au pas de l’oie que je vais déboucler.

Naguère, je n’avais pas remarqué son parfum, à cette nouvelle pinupe. Ensorcelant, il est ! Parisien, ça, oui, certes, et si obsédant, si délicat, si chavireur que mon émoi, au lieu de me passer, s’accentue.

— Madame ? je demande calmement.

Elle fronce les sourcils comme si elle cherchait à me retapisser.

— Pourrais-je vous entretenir un instant ? demande l’arrivante avec un sourire qui lui ferait débloquer cinq millions de livres de crédit dans n’importe quelle banque écossaise.

— Je vous en prie.

Je l’introduis au salon bien fourbi des Haklack. Le Daily Telegraph gît toujours sur le plancher. Je le ramasse prestement.

— Asseyez-vous, de quoi s’agit-il ?

Je surprends le regard d’émeraude fixé sur mon euphorie. Les femmes expérimentées, une telle anomalie ne leur passe jamais inaperçue. Je me rends compte à un léger voile dans sa prunelle qu’elle ne reste pas indifférente à cette manifestation triomphale de ma condition de mâle. Un peu bien tourné, mon blabla, non ? Vous en auriez, à ma place, c’eût été tout de suite les mots choquants, les expressions triviales, la gauloiserie grassouillette !

Ben non, moi pas. Avec le San-Antonio, les mères de famille sont tranquilles. Elles peuvent lui confier leurs grandes filles : question langage, y’a rien à redouter. Il possède une riche dialectique, San-A. L’art raffiné de la discrétion, il le tient bien, va !

Elle a croisé ses jambes. Des flûtes pro-di-gieuses, je vous l’avais dit ! Ou si je vous l’avais pas dit, s’agissait d’un oubli. Elle porte des bas, des vrais, des extra-fins… c’est rarissime de nos jours.

Alors, mes petites chèvres, il se produit en moi un truc tout ce qu’il y a d’inédit. D’accord, j’en ai culbuté des dadames ! En une tournemain, bien souvent. Mais enfin, quoi, même dans mes numéros de séduction les plus rapides je prenais le temps de leur dire bonjour-comment-ça-va-chez-vous-pas-mal-merci et de leur causer du temps, de leurs toilettes, de l’effet qu’elles me produisaient et autres balivernes.

Cette fois : rien !

Pas une broque !

Des actes !

Ou plutôt : l’ACTE !

D’autor. Je préambule pas. Rrran ! Cracziboum ! Ce serait quasiment une sorte d’espèce de viol si elle réfutait, montrait quelque désaccord.

Seulement, par la magie d’un état de grâce réciproque, je ne rencontre pas la plus petite opposition.

Elle ne me rebuffe pas d’un sourcillement.

En trente secondes elle s’est trouvé au point de fusion, la divine.

Une sacrée sensationnelle femelle, je vous le certifie.

Elle sonne, je lui ouvre !

Elle me voit dans une situation majestueuse.

Alors je la sonne, et elle m’ouvre.

Formide, non, cette réciprocité éclair ?

Quand une personne comme elle me dit : « Je vous ai compris ! » Alors, là, oui : je la crois !

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