CHAPISIX

Ce qu’il a de plus marrant, Mac Heckett, c’est son bide. Jamais vu un ventre commak. On dirait qu’il planque un ballon de rugby dans son bénard, la pointe en avant. Nonobstant ce durillon de comptoir, il est relativement maigre. Le teint rubicond, comme la lune lorsqu’elle est levée avant que le soleil ne se couche. Le cheveu gris et brillant. Le nez curieusement bourbonien (ce qui est une gageure chez un natif du pays du scotch), le cou large, presque goitreux, l’œil rond et sardonique, ainsi se présente mon homologue du Yard.

Je le trouve fringué d’un complet de tweed beaucoup trop chaud pour la saison, chemisé de blanc, cravaté dans les gris neutre et la boutonnière agrémentée d’un bleuet. Lorsque le planton me drive à lui, Mac est en train de masser délicatement le cou d’une secrétaire un peu trop osseuse pour mon goût et qui pourrait déposer son rire canin sur le coin du bureau si l’envie lui en prenait, vu qu’elle arbore un râtelier qu’elle a dû soit acheter d’occasion, soit faire confectionner par son mari.

— Hello, Mac !

— Sacré Sané ! Vous vous êtes décidé tout de même à passer me voir !

Il murmure en coulant deux doigts investigateurs dans le bref décolleté de sa sténographe.

— Vous pouvez commencer de taper ça, Mary… La denteuse se lève. Mac Heckett l’honore d’une caresse affectueuse sur le triste creux qui lui sert de fesses et elle nous quitte d’une démarche évoquant la relève de la garde devant Buckingham Palace.

— Toujours la main aussi leste, hé, Mac ? lancé-je en m’asseyant dans le fauteuil qu’il me désigne.

Le superintendant fait la moue.

— Pff, la force de l’habitude… Avouez que les formes de cette donzelle ne sont guère encourageantes. Comme ici on connaît mon péché mignon, on me flanque des dactylos de plus en plus tartes. Un de ces matins je finirai par trouver la reine-mère sur le coin de mon bureau.

Il pousse vers moi un coffret de cigarettes en métal, style boîte à biscuits de nos grand-mères, dont le couvercle représente une chasse à courre.

— Vous avez eu une riche idée de venir, Sané. Je quitte Skinbuttock à l’instant, il a du nouveau à propos de votre petit futé.

— Vraiment ! tressaillé-je.

— Le bougre a tenté de prendre l’avion pour Lisbonne, on a failli le cueillir aux guichets de la T.A.P. où il essayait de faire avancer ce jour une réservation qu’il a pour le vol de 10 heures du soir demain.

— Attendez, interromps-je, voulez-vous dire qu’il possède déjà un billet pur Lisboa, Mac ?

— C’est-à-dire qu’il dispose d’un billet groupé ainsi libellé : premier feuillet : Paris-London. Second : London-Lisbonne.

Le billet est à son nom véritable ?

— Non, déclare Mac Heckett, seulement l’employée n’est pas fichue de se rappeler celui qui y était porté. Un des bonshommes du Yard qui draguait dans le secteur est intervenu presque tout de suite. La préposée de la T.A.P. prétend que c’est un patronyme assez long.

— Fatalement, ronchonné-je.

— Pourquoi, fatalement, Sané ?

— Comme tous les gens qui ont un nom court, il a cru plus complètement changer d’identité en adoptant un nom long.

— La fille croit se souvenir que cela se termine par « … bard » ou un truc dans ce goût-là. Elle n’a pas l’habitude des noms à consonance française.

— Ensuite ? soupiré-je.

— Notre inspecteur l’a arraisonné dans les formes, c’est-à-dire en commençant par lui réclamer ses papiers. Votre Huret ne s’est pas démonté. Il a demandé la raison de cette interpellation. « Simple formalité de contrôle » a rétorqué le policier. « Permettez-moi en ce cas de récupérer mon attaché-case », a dit Huret en désignant des bagages rassemblés à quelques mètres de là.

— C’était les siens ?

— Pensez-vous ! Ceux d’un pasteur Sud-Africain qui parlementait au guichet voisin. Le gaillard s’en est approché, suivi du flic. Il a saisi une mallette de cuir et, avec une brusquerie fantastique, l’a lancée à la figure de notre inspecteur qui en a vu, comment dites-vous déjà : trente-six bougies ? « Après quoi, le voleur a détalé comme un lièvre et a disparu dans la foule. Des recherches ont été aussitôt entreprises, mais elles n’ont encore rien donné. Tout porte à croire cependant qu’il est toujours caché dans l’aéroport.

— Eh bien, voilà du nouveau, fais-je, pensif. Décidément c’est un petit terrible dans son genre ; on n’imaginerait pas, à le voir, qu’il soit capable de tant d’audace.

— Car vous l’avez vu ? tique Mac Heckett.

Son regard inquisiteur me vrille jusqu’en mes recoins les plus intimes.

Je pousse un soupir qui ferait débaptiser le fameux pont vénitien si je l’exhalais devant témoins sur celui du Trocadéro.

— Sans doute est-il préférable que je vous dise tout, Mac…

Et je lui dis tout.


— La chambre 816 ne répond pas, sir.

— Et la 817 ?

— Non plus, sir.

Je raccroche.

— Elle a dû sortir, fais-je à Mac Heckett, je la rappellerai plus tard. London avait l’air de lui plaire beaucoup.

— Si elle connaissait Édimbourg, qu’est-ce qu’elle dirait ! trémole le superintendant en lissant ses tempes argentées. Ça, oui, c’est une ville, avec une âme.

J’évoque fugacement les grandes maisons de granit gris de la capitale écossaise, son château pour conte fantastique, perché en haut de la vieille ville, ses larges rues désertes dès sept heures du soir, et un frisson me dévale la raie médiane.

— À qui le dites-vous, Mac ! J’aurais les moyens, j’irais y passer toutes mes Toussaint !

Mon collègue sourcille légèrement, se demandant si je me fous de sa frime ou bien si j’exprime en termes qui lui échappent un peu mon ardente vénération pour Édimbourg.

Il décide de ne pas faire un sort à ma réflexion et appuie sur le bouton de l’interphone.

— Skinbuttock ! lance-t-il.

— Présent ! répond une voix glacée comme celle d’un installateur de chambres frigorifiques.

— J’ai quelque chose à vous communiquer à propos de votre Français à la gomme !

— L’escroc ?

— Désormais appelons-le l’assassin, si vous voulez bien, mon cher, voulez-vous passer me voir d’urgence ?

Il coupe le contact, sans attendre l’acquiescement de l’inspecteur et enfonce une nouvelle touche.

— Hello, Goodeye ?

— Je suis là, sir.

— Venez par ici, mon vieux !

Mac Heckett prend un polissoir dans son tiroir et s’astique les ongles avec l’énergie de Mme Barbe-Bleue fourbissant la clé fatale pour en faire disparaître une tache de sang dénonciatrice.

Il réfléchit en remuant les lèvres. Je regrette de ne pas être sourd-muet (c’est bien la première fois de ma vie) ce qui me permettrait de suivre le cheminement de sa pensée.

— Il ne nous échappera pas, se promet-il à lui-même. Seulement, avec son meurtre, plus question d’extradition. S’il détient toujours votre fichue enveloppe, il faudra que je vous la passe en douce, sans que mes collègues le sachent. Par conséquent, il convient que je prenne l’affaire en main afin d’être là au bon moment.

— C’est magnifique à vous, Mac ! remercié-je.

— Normal, dit-il laconiquement. Si par malheur je souffrais un jour de constipation et que j’eusse à vous demander du séné il est bon qu’auparavant je vous passe la rhubarbe !

On frappe.

— Vous ne connaissez pas le chef-inspecteur Skinbuttock, Sané ?

— Je n’ai pas ce grand honneur ! déclaré-je en m’efforçant de sourire à un long type glacial, au front bombé, au cheveu rare et roux collé sur la tête à l’aide d’une drogue qui pourrait après tout être de la seccotine. L’entrant porte des fringues de veuf inconsolable et sa bouche ressemble à une vieille cicatrice d’appendicite admirablement réussie. Il est aussi sympathique qu’une fosse d’aisance qui déborde mais il sent moins mauvais.

— Le dénommé Georges Huret a tué cet après-midi un vieux numismate de Grosvenor Square, dit Mac Heckett en soufflant sur ses ongles pour en stimuler la brillance.

— Je suis au courant de ce meurtre, déclare Skinbuttock, mais j’ignorais qui en était l’auteur. Selon un témoin, on aurait vu un bel homme à l’élégance tapageuse quitter précipitamment le magasin au bras d’une dame d’un certain âge.

— Je suis le bel homme à l’élégance tapageuse, monsieur le chef-inspecteur, et la dame d’un certain âge est ma mère.

En trois phrases concises, je l’affranchis. Pour la première fois depuis qu’il a passé le seuil du burlingue, quelque chose qui ressemble à un sourire circule sur sa gueule de raie pas fraîche.

— Il est navrant que vous l’avez laissé prendre ce taxi sans intervenir préalablement, murmure cette figure de fifre avariée.

Ce que j’aimerais lui bourrer mon lot de phalanges sur te pif, à ce pas-beau, madoué ! Ou mieux encore : le virguler par la fenêtre, bien que nous ne soyons qu’au troisième étage. Il doit jubiler intérieurement, le salingue, devant l’incapacité de la rousse françouaise !

— Hélas, riposté-je. Je suis aussi impardonnable que votre inspecteur de l’aéroport qui s’est laissé prendre à une ruse qui n’aurait pas dupé un nourrisson.

Le vague sourire devient plus vague encore.

Mac Heckett intervient pour ne pas laisser se décomposer nos relations.

— Je vais m’occuper de cette affaire personnellement, Skinbuttock, déclare-t-il. Dites à vos zèbres que s’ils appréhendent Huret, ils devront me l’amener sans lui poser une question, vu ?

Le Teigneux hoche la tête. Pas content de la mainmise de son supérieur sur l’enquête au moment où celle-ci, justement, prend de l’ampleur.

— Ce sera tout ! lâche mon ami.

L’haineux-volant quitte la pièce en serrant les fesses aussi fortement que les lèvres.

— Sans méchanceté, Mac, dis-je, votre archer me rappelle une crise de foie que j’ai beaucoup aimée.

— Il a une « bouille » à bloquer des roues de corbillard, se marre le Super. Ici, on l’appelle « Gestapo ».

On frappe derechef.

Cette fois, l’arrivant est un mec tout à fait sympa. Petit, une bouille à la Mickey Rooney, tellement criblée de taches de son que c’est sa peau normale qui a l’air d’éphélides vues en négatif. Il rit large. Ses dents sont plantées n’importe comment. Il est affublé d’une blouse qui devait être blanche à l’achat, mais qui ressemble maintenant à une combinaison de parachutiste.

— Salut, Sup’ ! lance-t-il familièrement.

Mac Heckett (tiens, au fait, j’aurais aussi bien pu l’appeler Mac Heusdress ou Mac Honery) me le désigne de son polissoir.

— Goodeye est un phénomène dans son genre, dit-il en guise de présentation. Il aurait pu faire du music-hall mais il a préféré la police, chacun ses goûts, non ? Voulez-vous lui décrire le trio qui vous a molesté dans la maison de miss Haklack, Sané ?

Je me lance dans une description détaillée de la fille, du boxeur et du crevard à casquette. Pendant que j’exprime, le dénommé Goodeye reste adossé au bureau de mon ami. Il a la tête inclinée et se pince les yeux entre le pouce et l’index après avoir pris la sage précaution de baisser ses paupières. Il écoute dans un recueillement absolu de tout son être. Lorsque je me tais, il se détend, frotte d’un poing d’enfant qu’on réveille trop tôt son regard rigolard et récite :

— Paméla Morton ; Johny Pigekedall, dit Petit-Bébé ; et Dudly Fox. Tous trois appartiennent à l’Agence O’Stbitt, Tottenham Court Road, encore que les deux hommes n’y collaborent qu’à titre d’extras. En réalité, Petit-Bébé et son copain Dudly sont deux demi-sels que l’Agence O’Stbitt engage dans des cas particuliers, lorsqu’on craint un coup dur. Par contre, Paméla Morton est l’âme de la maison. On la dit fiancée à O’Stbitt, il est plus probable qu’elle est sa maîtresse. Mac Heckett (j’aurais également pu l’appeler Mac Harry Denther, ou Mac Harrott) rit de ma stupeur.

— N’est-il pas inouï, notre copain Goodeye ? exulte l’Écossais. Un fichier vivant ! Il est capable de ridiculiser un ordinateur. Par moments je le soupçonne d’avoir en tête, avec tous leurs prénoms et leurs grains de beauté, les quelque huit millions d’habitants de l’agglomération londonienne. Parfait, mon garçon. Une fois de plus vous avez prouvé que vous êtes incollable !

Sur ce solide compliment, Goodeye fait comme la mer à l’heure de la marée basse : il se retire.

— Curieux, cette agence qui entre dans le circuit, pas vrai ? marmonne Mac Heckett (que je pouvais fort bien appeler Mac Habane).

— J’ai l’impression, dis-je, que mon client n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier et qu’il s’est assuré le concours d’une officine britannique pour doubler ses chances de récupérer l’enveloppe, d’où la réflexion de Petit-Bébé avant de quitter la maison où je gisais, proprement estourbi ; il a dit « Voulez-vous parier que ce salaud de Frenchy cherche la même chose que nous ! »

— En tout cas, murmure Mac, ils ont été plus rapides que le Yard pour mettre la main sur Huret.

— Comment cela ?

— Si Paméla est allée enquêter au siège des taxis, c’est parce qu’elle suivait notre type, tout comme vous, et qu’il lui a glissé entre les mains, comme à vous ! J’ai dans l’idée que l’Agence O’Stbitt possède à propos du bandit des renseignements que, nous, nous n’avons pas. Bon, on y va, Sané ?

Je ne lui demande pas où.

Je le sais.


À peine débarquons-nous à l’aéroport, qu’un grand type affublé d’un long imperméable verdâtre, malgré le beau temps, et coiffé d’un chapeau de feutre à large bord aborde le Super.

— Toujours rien, dit-il, laconique. Pourtant il ne semble pas qu’il ait pu quitter Heathrow. Dès que l’alerte a été donnée, nous nous sommes rabattus sur les taxis et les bus.

Mac devient extrêmement professionnel. Son affabilité a disparu.

— Sacrédié ! dit-il, mais dans sa langue originelle, ce bonhomme ne parle pas un mot d’anglais, ce qui, dans cet aéroport, doit bigrement lui compliquer la vie.

— L’aéroport est immense, sir ! objecte l’homme à l’imperméable, néanmoins, si comme nous le pensons il s’y trouve encore, nous le prendrons, c’est une question de temps.

Pendant que les deux chickens se mettent à jour, je pense à ce furtif, à ce blafard Huret perdu dans cet univers anglais et bien qu’il soit assassin et voleur, un vague sentiment de pitié m’envahit. Franchement, je crois que ça relève d’une certaine notion de patrie. Si la même scène se déroulait à Orly, je serais frémissant comme un jeune chien de chasse. Mais ici, cette battue silencieuse m’attriste confusément. Je devine les affres du petit homme blême, traqué dans ces gigantesques locaux, côtoyant des gens qu’il ne comprend pas et desquels il ne peut attendre aucune aide.

— Vous avez visité tous les lavatories ? demande Mac Heckett.

— Naturellement, sir, et nous continuons de les surveiller.

— Les bars ?

— Aussi, de même que les salons d’attente, les boutiques de souvenirs et les restaurants.

— Mac, interviens-je, si cela ne vous ennuie pas, je vais musarder un peu. N’oubliez pas que j’ai vu l’homme, alors que dans vos rangs, excepté l’inspecteur qui l’a interpellé, on ne dispose que de sa photo. D’autre part, je suis Français comme Huret, et psychologiquement, je suis mieux apte à deviner ses réactions.

— Faites, my dear[12], faites, vous êtes ici chez vous !

« Comme il est fort probable que nos routes se croiseront, inutile de se fixer rendez-vous !

Je m’éloigne. Direction les guichets de la T.A.P. où Huret faillit se faire pincer. Derrière les bascules automatiques, des jeunes filles en uniforme gris délivrent des cartes d’embarquement à des voyageurs préoccupés. Elles sont petites, boulottes, très brunes, très pâles, un rien suiffeuses. Bref : portugaises.

Je contemple un moment le trafic. Bien, Huret était là, qui parlementait. Un inspecteur vigilant le repère, s’approche. Papiers siouplaît. L’autre ergote. De quel droit ! Simple formalité ! Mon œil ! Il sait à quoi s’en tenir. Il cherche un moyen de s’en sortir. S’esbigner… Mes papelards sont là… La valise du pasteur. On s’approche des bagages rassemblés. Peinard. S’agit d’une espèce de temps mort. Le policier est quelque peu indécis. En période d’observation. Donc pas aux aguets. Il dérouille la valoche dans le portrait ! Étourdissement. Combien de secondes ? Quatre ? Cinq ? Davantage ? Puis s’élance… Pas à tergiverser sur la direction. Le burlingue de la T.A.P. se trouve dans une sorte de cul-de-sac. Je file en pressant le pas, comme si j’étais Georges Huret. Je débouche sur un vaste hall, c’est plein d’animation. Des gens de toutes nationalités, de toutes couleurs. Y’a des chefs noirs en costumes nationaux. Des Chinois populaires pareils à des mécaniciens de locomotives. Des hindous. Des officiers de Sa Majesté. Des Américains en bras de chemise à manches courtes. Des Japonais bardés d’appareils photos. Des hôtesses de toutes les compagnies… C’est bigarré, mouvant, étrange, coloré. Ça ondule ! Ça se croise ! Ça déambule.

Il cavalait, Huret. Coudes au corps. Cabriolant à travers la foule. Son premier souci, avant même de se terrer : mettre de la distance entre lui et le poulardin.

Donc, traverser ce hall ! Le jeter derrière soi. Je vais de plus en plus vite ! Ça y est : voilà que je cours aussi.

Je louvoie (comme disait Colbert) entre les groupes. Crochète un vieillard, esquive un enfant ! Bouscule des touristes sud-américains égarés… Au fond du hall, il y a les escaliers. Les roulants et les normaux, côte à côte. Un homme talonné ne prend pas l’escalier mécanique. Sa vélocité a besoin de stabilité. S’il grimpe il se met en vue. Or il a besoin de s’engloutir. Et puis, en bas, cela veut dire dehors.

J’agis au rythme de ma pensée. Je dévale cinq à sept (ma marotte) l’escalier. Faisant des bonds formidables, la main droite coulant sur la rampe pour assurer mon équilibre. J’ai la paume en feu. Le rez-de-chaussée ! À droite, il y a des portillons, avec des préposés qui poinçonnent, des petites portes battantes. Bref, un obstacle. Je chope à gauche. Cet endroit est relativement calme. On voit des manutentionnaires pousser des chariots de bagages.

Je continue de courir. Bon Dieu, ce couloir n’en finit plus ! Un vrai champ de course ! Je suis trop à découvert ! Ça ne peut pas durer ! Tiens : un escalier à droite. Je le prends. Il y a marqué dessus « Réservé exclusivement au personnel de l’aéroport », seulement je ne lis pas l’anglais. Je grimpe. C’est vide. En haut, une large porte en matière plastique opaque, à deux battants gondolés. Je la pousse. Un grand local silencieux s’offre. Dans le fond, des mecs en salopettes bleues s’activent sur des paquets. Ils ne se retournent pas à mon entrée. Je suis trop loin d’eux. Et puis ils s’en foutent. Ont l’habitude du va-et-vient. Je ne vais pas m’approcher d’eux ! Oh que non ! Je pousse la première porte qui se présente. J’atterris dans le Post Office. Pile derrière l’essaim de cabines téléphoniques. Un comptoir circulaire, éclairé par une couronne de néon. Deux messieurs coiffés d’écouteurs plantent des fiches dans un standard horizontal. Des clients se pressent, indifférents à mon entrée. On dirait que tout le monde se fout de tout le monde ici ! Personne ne vous regarde, ne vous considère. Vous êtes transparents ! Libres à faire mal. On est désemparé par cette colossale absence d’intérêt de ses contemporains. Je reprends souffle. Visite le bureau de poste où la vie trépidante de l’aéroport se calme, devient lente et précise. Ça sent le tampon encreur, l’imprimé, la peinture… Je quitte la poste par la grande porte vitrée, unique accès réservé au public. À nouveau c’est un hall plus vaste encore que le précédent. Mais plus calme. Il n’y a plus l’affairement des enregistrements, des bagages coltinés. Ici, on attend. On use des minutes superflues. Coup d’œil d’ensemble. Des bars, des toilettes, des guichets de renseignement, des bureaux de change, des boutiques… Justement, immédiatement au sortir de la poste, se dressent les éventaires d’un magasin de fanfreluches cerné de présentoirs pivotants. Des gens désœuvrés s’y agglutinent. Viennent y dépenser leurs dernières devises.

Si le gars Huret a adopté mon itinéraire, à cet instant précis, il a dû marquer un temps d’arrêt. Il devait avoir la respiration un peu courte, le Frenchman.

Besoin de se remettre. La première période de sa fuite est terminée. La séquence vitesse et distance laisse place à la séquence « astuce ». À présent, il s’agit de se planquer. Du moment que la police le guettait, elle doit surveiller les issues. Donc, ne pas quitter l’aéroport pour l’instant. Et puis, l’aéroport ne signifie-t-il pas Départ ! À quelques mètres, sur les pistes en béton, des avions s’envolent à « jet » continu.

Avec un peu de chance et de toupet, il finira bien par en prendre un !

Je me coule dans la forêt de présentoirs. J’ai besoin d’écrans, ne l’oublions pas. Je dois me dissimuler à tout prix. Des journaux en toutes langues… Des post-cards. Des stylos dont la partie supérieure est transparente, à l’intérieur de l’objet c’est plein d’eau et, quand on l’incline, des remorqueurs miniatures défilent devant le Tower Bridge ou l’Obélisque de Cléopâtre.

Le magasin est tenu par une charmante petite vieille dame à cheveux bleus. Elle porte un col Claudine sur sa robe noire et un face à main, retenu par un cordon, ballotte à l’emplacement de sa défunte poitrine. Elle reste à sa caisse enregistreuse, lisant à travers une loupe un livre imprimé trop fin pour sa vue défaillante. Le local est exigu. L’essentiel des denrées à vendre se trouvant dehors. J’entre, poussé par un obscur instinct. La vieille dame ne sourcille pas.

Des carpettes réputées d’Orient pendent à des tringles mobiles. Cela ressemble à un énorme porte-serviettes.

Tiens : voilà une planque provisoire pour un mec aux abois. Il a pu se glisser là, Huret. Faire mine d’examiner les tapis et se tenir caché un bout de temps.

— Escusez-moi, madame…

La petite vieille lève la tête et abaisse sa loupe. Elle a un charmant sourire très gentil. Les vieilles anglaises sont les dames les plus adorables du monde. Toujours de belle humeur et la cordialité aux lèvres.

— Oh, parfaitement, monsieur. Vous désirez ?

— Auriez-vous remarqué, il y a un certain temps, disons une heure ou une heure et demie environ, un monsieur au teint très pâle, légèrement voûté et portant un complet gris. Il garde tout le temps la bouche ouverte et son visage est extrêmement plat.

Tout en décrivant je mime. Pas trop mal, il faut le croire, car la chère vieille personne opine.

— Je dois admettre que cela me dit quelque chose, gazouille la bonne vieille perruche (à noter que dans la réalité, une perruche ne gazouille jamais).

Pour achever de stimuler sa mémoire, je lui déballe la photo de Huret. Ne jamais montrer abruptement une photographie de suspect à un témoin, ça le désarçonne, même si le témoin en question est colonel du Cadre Noir de Saumur[13]. Toujours le conditionné auparavant.

La tendre belette aux cheveux couleur d’azur brandit son face à pogne pour examiner l’image.

— Oh, oui, certes, dit-elle. C’est le garçon qui m’a acheté un foulard et un poudrier.

Je m’étrangle.

— Un poudrier !

— Si fait, je suppose qu’il a voulu rapporter un cadeau à sa femme ?

— Il était Français, n’est-ce pas ?

— J’ignore, car il n’a pas dit un mot. Étranger, ouï, peut-être puisqu’il n’a pas paru comprendre lorsque je lui ai annoncé le prix. Je pensais plutôt voyez-vous, que ce pauvre homme était sourd-muet. En effet, il a pris également un journal anglais : le Daily Mail, je crois.

— Vous rappelez-vous quel sorte de poudrier il vous a acheté ?

Elle rit.

— Vous m’y faites penser… Il a acheté une marque française. Si son épouse est Française aussi, ce ne sera pas un souvenir très typique, n’est-il pas ?

— Évidemment, un pudding ou une Tour de Londres auraient été mieux indiqué, conviens-je. Vous disiez, ce poudrier ?

Elle désigne un casier marqué « Made in France » sur le comptoir.

— That is !

Je prends l’un de ces objets. Il s’agit d’un poudrier en matière plastique richement incrusté. Il est chargé. À l’intérieur se trouve un fond de teint ocre.

— Madame, je vous remercie grandement, déclaré-je en lui dédiant une courbette de mousquetaire en visite chez M. de Tréville.

Mais elle n’entend pas me laisser filer ainsi.

— Oh, dites-moi, ce garçon que vous semblez rechercher, c’est à quel propos ?

Je lui dédie une moue désinvolte.

— À propos d’une manie qu’il a d’assassiner les vieillards, chère madame. Rien de bien grave, comme vous voyez.

Tandis qu’elle s’étrangle et laisse dégringoler son face à face[14] dans le tiroir caisse, je m’éclipse (de l’une pour aller à l’autre).

Je ne vais pas loin.

L’escogriffe à l’imperméable vert qui a fait son rapport au Super, lors de notre arrivée, se dresse before me comme un diable jailli d’une boîte, ainsi que le dirait si joliment le général Doublestar dans ses mémoires sur les guerres qu’on lui a gagnées.

Mon little finger me dit que les copains du Yard ont dû me filer le train à distance, mine de tout et de rien, pour si des fois mon flair serait de meilleure qualité que le leur.

— Pardonnez-moi, sir, le Sup’ vous fait demander d’urgence. Nous avons retrouvé l’homme.

— Indeed ! m’exclamé-je en français[15] tellement mon émotion est vive. Et où était-il ?

— Dans les toilettes du bar, au premier, sir.

L’homme semble fou furieux et crie des insultes, à ce que prétendent des gens qui comprennent votre idiome. Le Sup’ compte sur vous pour l’amener à la raison. Pour l’instant le bandit refuse de sortir, sous prétexte que sa porte est bloquée.

Y’a des gus qui emboîtent les sardines, d’autres qui emboîtent les spectateurs survenant en retard ; moi, pas compliqué, je me contente d’emboîter le pas à l’escogriffe.

Effectivement, vingt-cinq mètres avant d’atteindre les goguenuches, je perçois les échos de la scène.

Jamais, de mémoire britannique, on a assisté à pareil scandale. Dans un pays où les forcenés hurlent à voix basse et où seuls les prédicateurs se permettent de hausser le ton quand ils parlent au nom du Seigneur, les lavatories constituent une zone particulièrement silencieuse, que les féculents eux-mêmes ne troublent pas, le pet anglais comptant parmi les plus discrets du monde. C’est à ce point shocking que les clients du bar prennent le large pour ne pas assister à semblable infamie et que les serveurs, bien qu’étant pour la plupart d’origine latine, s’abîment dans le fourbissage de leurs percolateurs après avoir monté le volume sonore de l’élec trop faune.

J’entre dans les cagoinces joliment carrelés en vert et jaune. Le Sup’ et deux inspecteurs atterrés les assiègent. Six cabines s’alignent face à des urinoirs où murmurent des sources bucoliques dont le débit a été admirablement régularisé par des soins vigilants de plombiers londoniens qui savent ce qu’est une prostate. Cinq portes de cabine béent sur des lunettes pimpantes.

La sixième est fermée. Des secousses sismiques l’ébranlent tandis qu’une voix farouche, hargneuse, vengeresse prend à partie la perfidie grandalbione qui piège impitoyablement le touriste continental coupable de non-constipation.

— Tous des emmanchés, ces fumelards de rosbifs ! jette l’organe tempétueux ! Faut qu’y s’compliquent la vie jusque dans les chiottezingues. Pouvaient pas adopter le verrou classique, en vigueur chez les aut’ peuples sur ou sous-développés ? Une serrure qui marche au pognon, comme un distributeur de chouigome ! C’est pas la honte d’une nation ? Faut z’être en royauté pour se permettre des arnaqueries de ce genre ! Et le mec que ça presse et qu’a pas de mornifle, dites ? Il fait comment t’est-ce pour se ramoner l’alambic ?

Il veut son Consul, Béru, pour lui ouvrir ! L’Ambassadeur, même ! Et qu’on le rembourse ! Il est pas venu ici pour tirlipoter avec un ouatère ! Il usera de représailles, une fois à tome. Quand les Angliches viendront déféquer à Pantruche, ils auront de ses nouvelles ! Ça se paiera chérot des enfoirures pareilles ! Il emmurera les chieurs britannouilles dans les vécés de France ! Les laissera crever d’inanition dans nos guitounes intimes, à boire l’eau de la chasse et à se nourrir de leurs propres déchets en apprenant le français sur les journaux découpés en seize qui, généralement, servent chez nous de feuilles hygiéniques et de passe-temps.

— Open the door ! coupe sèchement un inspecteur, chaque fois que le Gros se tait pour reprendre sa respiration. Ça lui met de la relance dans la fureur, à Pépère.

— Qu’est-ce v’voulez que ça me branle que le pêne est dehors, hé, sale c… ! brame l’enfermé.

Sur ces entrefaites, un client se hasarde en ces lieux de tragédie. Il s’agit d’un mince vieillard qui ressemble à la cosse d’un haricot vidé de ses graines et qu’une maison spécialisée a affublé d’un appareillage acoustique capable de lui permettre d’écouter l’explosion des météorites à la surface de Mars. Faut croire que le Vioque a omis de brancher sa centrale car il entre sans sourciller et va porter sa prostate au-dessus d’une conque habilitée à recevoir ses épanchements.

Simple intermède.

— Ce n’est pas notre homme, déclaré-je à Mac Heckett. Je reconnais la voix de cet énergumène, il s’agit d’un policier français nommé Alexandre-Benoît Bérurier.

— Grand Dieu, Sané, dites-lui d’arrêter ce tapage !

Je n’ai pas le temps. Après un bref silence motivé par une rigoureuse concentration, le Gravos s’est jeté sur le panneau récalcitrant. La serrure a lâché. Une pluie de mornifle choit de sa tirelire éventrée. Sur sa lancée impétueuse, le Mastar a traversé le local et il est allé emplâtre le vieil urineur. Ce dernier qui s’examinait les vestiges en racontant des histoires niagaresques à sa pauvre vessie pour la stimuler, se pète le bol contre le mur de faïence et reste pétrifié, son bigorneau à la main, tandis que son déconophone éclaté se met à sonner « pas libre ».

— Mande pardon, lui fait Béru, mais c’est rapport à cette garcerie de serrure que, n’ayant pas d’argent anglais, je lui ai mis une pièce de vingt centimes française dont, non seulement elle me rend pas la monnaie au cours du jour, mais qu’elle s’en bloque !

En guise de réponse, le sonotomisé glisse lentement sur le carreau où il tombe à genoux. Sa pauvre bouille repose dans l’urinoir ; un jet d’eau opportun se produit à point pour le ranimer.

— Qui que c’est qui me gueulait des trucs pendant durant mon incarvécération ? demande Béru en affrontant notre groupe.

Lors, il m’avise et une expression radieuse, dépourvue d’étonnement, se manifeste sur sa frime.

— Oh, t’es là, ta mère a pu te prévenir ?

— De quoi ?

— De notre arrivée à moi et à Marie-Marie. J’ai téléphoné à ton hôtel où j’ai tombé sur Mâme Félicie dont à laquelle j’ai donné notre heure d’arrivée. Je demandais que tu vinsses car cette vache de Berthe est partie avec l’artiche des vacances. Y’a fallu que je cassasse la tirelire de Marie-Marie pour payer notre avion. Y’avait juste de quoi !

Il se baisse et ramasse une pièce de vingt centimes qui miroite dans la monnaie britannique dispersée sur le carrelage.

— J’aurais toujours dépaqueté à l’œil ! déclare le Monstrueux, avec la satisfaction du Français resquilleur.

— Où est la môme ?

— Elle est allée draguer dans la raie au porc pour voir si elle te verrait du temps que je me mettais le compteur à zéro. Tu l’as pas aperçue ?

— Non ! J’espère qu’elle ne s’est pas perdue.

— La Sifflette, se perdre ? Tu la prends pour Bécassine !

J’excuse mon compère autant qu’il puisse l’être sur ce sol des convenances et de la modération, et je me hâte de l’entraîner sous prétexte de retrouver Marie-Marie.

Le vieillard agenouillé, complètement azimuté, se croit dans sa salle de bains et entreprend de faire sa toilette dans l’eau de l’urinoir. Les mecs du Yard le prennent en charge. Je ne veux pas pêcher par excès de pessimisme, mes amis, pourtant il semblerait que nous nous soyons déconsidérés à tout jamais aux yeux de nos collègues d’Outre-manche.

— Puis-je connaître l’objet de votre venue ici ? demandé-je sans aménité, ayant laissé mon étui d’aménité sur le rayon du haut de ma garde-robes (bien que je n’appartienne pas à la joyeuse farandole des pédoques, j’ai une garde-robes, mais oui !).

— J’avais des choses à te dire dont à propos de l’enquête que tu m’as chargé.

— Tu ne pouvais pas me les dire par téléphone ?

— La môme a insisté pour que nous vinssions te retrouver.

— Décidément, chez toi, ce sont les nanas qui commandent, hé ? Lorsque la tante est en java, la nièce assure l’intérim !

Je m’attends à du rouscaillage. Au lieu de ça, le Mammouth a une réaction pitoyable. Il se met à chialer au milieu du hall. Comme un gros veau orphelin, les bras ballants, la tête lourde sous son chapeau. Les larmes lui giclent des yeux comme le sang d’une veine sectionnée.

— T’es pas chic, hoquète le Dodu. Non, t’es pas chic, San-A. Pas compatible pour un fif, Mec ! Cœur de bronze, quoi. Je m’aurais pas attendu à cet accueil. V’là que tu me carbonises mes vacances au moment que j’allais lourder. À cause de toi je me brouille à outrance avec ma Berthe qui fout le camp avec Alfred, le blé et ma part de caravane neuve. Au lieu d’aller manier le gobelet-dégustation dans les caves de mes copains angevins je pars en chasse pour tes beaux yeux. J’te dégauchis des trucs susceptibles de t’intéresser, te les apporte tout chauds après avoir secoué les éconocroques de la mouflette ; et le remerciement c’est : « Qu’est-ce t’es venu foutre ici ! » Tu me colles dans la merde et tu remues avec un bâton. Merci beaucoup, vivent les copains ! Ce que j’ai venu faire ici, puisque tu me demandes, c’est m’étourdir le chagrin en t’aidant à boulonner, mon gamin ! Marie-Marie a eu l’idée. « Tonton, elle m’a fait, pendant qu’on arpentait le mac à dames de Paris. Au lieu de courir derrière tante Berthe et son merleau, on devrait s’en aller rejoindre Santonio. Ça y ferait les pieds, à ta bonne femme, de voir que t’en as rien à foutre de ses sales tyrannies de rombière. Qu’elle se la fasse, l’Espagne, avec le pommadin. Il est bien moins rigolo que toi, tonton. Ton absence la fera comprendre que sans toi, les vacances sont tristes comme une causerie à la téloche ! Laisse-la quimper, m’n’onc, cette grosse vache. » « Marie-Marie, je lui ai riposté. Quoi que ce soit que j’ai à me plaindre dont au sujet de ta tante, je t’interdis de la traiter de grosse vache à haute voix. Cela dit, je t’approuve. Malgré qu’on y bouffe comme des sagouins, on va aller le rejoindre, notre San-A.

Dans la même journée, un second spectacle effroyable est offert aux sujets de Sa Majesté.

Là, en plein aéroport, j’embrasse mon Béru sur les deux joues.

— T’as bien fait, Grosse gonfle ! T’as bien fait d’écouter le moustique. Je suis heureux que vous m’ayez rejoint. Je sens que ça va me porter bonheur.

Ah ! mes amis. Je ne crois pas si bien dire.

Tournez cette bon Dieu de page, et venez en juger au chapitre suivant !

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