Instant générateur d’une intense émotion.
Te Deum !
Grand-messe solennelle.
Bérurier mange.
Courbé en deux, tel le sprinter penché sur son guidon, les coudes détachés du corps, le regard bas, il bouffe ardemment. Sa bouche ressemble à deux sangsues repues. Son souffle produit une musique syncopée. L’on dirait le sourd accompagnement d’une batterie, entendu de très loin. Prenez une botte de nuit bien calfeutrée. La batterie s’en échappe tout de même… De l’orchestre frénétique, ne filtre au-dehors que ce cœur haletant, qui boume et boume et rataboume. Le système respiratoire du Gros est une batterie qui rythme sa mangerie féroce.
La dame Black le considère d’un regard éperdu, où naît l’admiration.
— Ça marche, le boulot de ce bon vieux Black ? lui demandé-je, en grignotant un sandwich au pain de mie.
— Oh ! bien sûr, d’ailleurs, il n’a rien de compliqué, affirme-t-elle.
— Il est de bonne humeur, en ce moment ?
— Un vrai pot de crème. Je ne l’ai jamais vu aussi doux.
Elle ajoute, pour elle-même, mais j’en profite impunément :
— On dirait que quelque chose d’heureux lui est arrivé.
Je suis ravi de le lui entendre remarquer.
Tout à fait entre nous et votre ami, le voisin du dessus dont le petit dernier vous ressemble tant, c’est bien parce que je pense qu’il est arrivé « quelque chose d’heureux » au gros Black que je suis chez lui présentement. Moi, le bonheur des autres m’intéresse. J’aime le leur entendre raconter. C’est tellement plus joyce à écouter que les malheurs. Le malheur, pourtant, c’est ce que les gens se complaisent le mieux à vous bonnir.
J’en connais, des vieilleries surtout, qui te vous bichent par un bouton et, vous ayant bien arrimé, se mettent à vous déballer leur mouscaille, avec des mots qui fendent l’âme, et des larmes qui vous détrempent la sérénité. Tellement qu’à la fin, bon client, vous finissez par y aller aussi de votre pleur. Ce que constatant, ces salopes bourriques vous décochent un grand sourire reconnaissant et s’en vont, radieuses, pêcher d’autres donneurs de larmes, plus loin. Le cafard est un appel aux autres. Dès que le message est reçu, les bourdonneurs se sentent ragaillardis, comme si de filer la vérole à autrui soulageait la vôtre. Saleté de mœurs, va ! On dérape sur de la bave. C’est tout escargots et consort. Ils sécrètent. Ils visquosent. On patauge dans leur sanie, dans leurs purulences. J’aurais dû mettre des galoches pour traverser la vie. On atteint l’autre rive tout crotté, tout souillé. On a des éclaboussures de ragots plus haut que les oreilles.
Tiens, l’autre jour, un tordu m’a écrit des gueuseries misérables, sans rime et sans autre raison que de se dégorger la poche à fiel. Ce connard ne m’avait pas mis son adresse, ce qui m’a ôté la satisfaction de ne pas lui répondre. Le silence est un beau langage que je parlerai bientôt couramment.
Mais je tartine.
Béru idem. Lui, c’est du pâté qu’il pose en lamelles épaisses sur des tranches de bred. Il parvient à la conclusion de son appétit. Il en est à l’adagio en si mineur.
Il mastique au ralenti. De la molaire. Les molaires sont au clapoir ce que les basses sont à l’orchestre.
L’une de ses mains, déjà commence d’abandonner la tortore pour s’inquiéter du réchaud à Barbara. La volupté réintègre son sens tactile.
— Bon, déclare-t-il à travers sa dernière bouchée, maintenant, on va lui interpréter le grand air de « Essuyez vos moustaches », opéra bouffe en trois actes de chair et un tombé.
Il ricane.
— Si je te disais que malgré sa grande fringale, la noirpiote de ce matin m’a laissé du disponible dans le hall disposition. Allez, zou, à l’ouvrage, je te vas embroquer ce petit sujet comme une reine-mère.
Il se fige, inquiet, et demande fort civilement :
— À moins que tu voudrais la basculer en priorité ?
— Sans façon, remercié-je, moi c’est au mari que j’en ai.
Radieux, Alexandre-Benoît se fait entraîner par Barbara Black en un lieu apte à abriter leurs bas instincts.
Pour ma part, je branche la téloche et déguste un exquis reportage sur la grande mansuétude du soldat américain au Viêt-Nam. On voit des mecs débroussailler la jungle au lance-flammes, et puis, le soir venu, écrire à leurs fiancées sous la tente. Certains sont sous une tente à oxygène, c’est dire le confort dont ils jouissent !
Pile au moment où je mate un adorable largage de bombes sur un village Viêt, j’entends rentrer l’époux de Barbara.
Il siffle bien, Black. Un merle !
Ses grosses joues gonflées ressemblent à une paire de miches. Il porte un marrant petit chapeau de toile blanche et un costar lie-de-vin, tellement neuf que notre ami le vigile fait songer à un mannequin de la B.J. de Miami-les-Bains.
En m’apercevant, il se stratifié. Plus aucun son ne sort des belles fesses rebondies qu’il rase au Sunbeam chaque matin, mais il conserve encore la bouche arrondie comme un gars qu’aurait perdu sa pipe sans s’en apercevoir.
— Salut, vieux ! lui lancé-je amicalement. Ma parole, vous êtes beau comme un hot dog tout neuf. N’auriez-vous pas fait un héritage, par hasard ?
Le gros lard paraît à la fois furieux et gêné. Indécis, ça sûrement. Il dégonfle ses belles joues culières et se met à frotter la pointe de sa langue contre son chicot de devant.
— C’que v’fichez là ? demande-t-il brusquement.
— Je vous attendais, vieux. Rappelez-vous : je vous avais promis une montre. Avant de Tacheter, j’aimerais savoir si vous la préférez ronde ou carrée.
Chez les gros sanguins, la rogne gicle comme le contenu d’une bouteille de Perrier agitée.
— Foutez-moi le camp ! il tonne tout à coup.
— Black ! protesté-je doucement, vous n’avez guère de persévérance dans l’amitié.
Il me montre la porte.
— Tout de suite, sinon je vous massacre, espèce de chacal !
Chacal ! Je vous jure… ce que ça fait désuet. Il a lu ça dans une série noire des années 30, ce tordu !
— Black, voyons, reprends-je avec persévérance, qu’est-ce qui motive un tel revirement de votre part ? Ne suis-je donc plus votre bon copain français ?
J’ai jamais vu éclater un type, au sens rigoureux du terme, mais je me dis que la chose va peut-être bien se produire. J’imagine le fracas de l’explosion et les taches qui en consécutiveraient.
Il s’avance sur moi, les poings serrés.
Mais une sorte d’espèce d’idée traverse sa monumentale hure (sans s’arrêter). Il fait demi-tour et s’élance dans l’escadrin. Je n’ai pas le privilège de posséder le don de voyance, pourtant je crois savoir que ce sac à conneries est allé chercher une arme. Il a esquissé un début de geste pour pêcher à sa ceinture un pétard absent et cette amorce de mouvement raconte ses intentions.
Je l’entends ouvrir la porte de sa chambre à la volée. Et puis il y a un silence. Et tout de suite après ce vide intégral une succession d’interjections. Voulez-vous parier que votre dévoué Black vient de découvrir son épouse et le Valeureux en train de bien faire ?
Curieux de nature, et par ailleurs friand de ce genre de spectacle, je gravis les marches à mon tour.
J’avais aperçu juste.
Aperçu seulement car c’est à présent seulement que je VOIS juste.
Comment vous dire ? Le plus sobrement possible, n’est-il pas vrai ? La vérité n’a besoin que de simplicité pour être efficace.
Je me souviens d’une gravure illustrant un de mes tout premiers livres de lecture représentant un homme essayant de soustraire son petit enfant à la noire férocité d’un chien enragé.
Il se tenait de profil pour faire au lardon un rempart de son corps. De son bras libre, il bastonnait le chien écumant. La sauvagerie de la scène me foutait des cauchemars.
Or, voici que je la retrouve dans la chambre à coucher des Black.
Transposée, certes ; mais non moins cruelle et ardente.
Dans le rôle de l’homme : Bérurier.
Dans celui du bambin : Barbara.
Dans celui du chien hydrophobe : Black !
Les trois B, en somme !
Barbara se tient accoudée à une délicate coiffeuse vénitienne. Elle est à l’encan des sens. Ne se rend plus compte de rien, ou si se rend compte, ne peut réagir.
Bérurier, altier Casanova (complètement direct de la commode vénitienne) est profondément engagé dans cette personne pâmée. À tous deux, ils composent une espèce d’étrange centaure bicéphale inventé, dirait-on, par Pablo Picasso. Sans se disjoindre de sa partenaire, Alexandre-Benoît essaie d’endiguer la charge sauvage de Black.
Pas facile !
Il est dans une position arc-boutée dont l’équilibre est étudié en vue d’une action précise sans rapport (si je puis user de ce terme) avec la lutte gréco-romaine. Cet équilibre, il le maintient pauvrement, en prenant appui de la main gauche sur la hanche de Barbara. Mais l’impitoyable brute est forte, très forte…
Pis : elle est noire de courroux.
Aussi la tâche de Bérurier est-elle difficile. Défendre ses positions, en pareilles circonstances, relève de l’héroïsme. Le jaloux mailloche à bras rallongés. Béru pare de son mieux et contre même à l’occasion, sans arrêter pour autant le mouvement pendulaire dont est animée la partie inférieure de son individu, mouvement qui contribue fortement à la satisfaction pleine et entière de la dame où il s’est réfugié.
Quel tumulte ! Quelle ardeur !
Il fait penser à Ben Hur, mon pote ! La manière qu’il refoule de durs assauts sans ralentir l’allure de son char. Par moments, c’est plutôt un match de rugby qu’on évoque. Le Mastar s’en va à l’essai, en malmenant et en entraînant des humanités. Les instants les plus grandioses d’Interville ! Guy Lux voit ça, vite fait il l’engage pour une prochaine émission. De quoi en émietter les besicles du Gros Léon !
Seulement Black a trois atouts dans son jeu : sa force, sa veine de cocu, sa fureur de mari. Et puis quoi, merde, il a les deux mains libres, lui. N’est rivé à rien. Ne se soucie point de son équilibre. Il frappe en ahanant. Les gnons crépitent sur mon Béru comme une chute de pommes sur un toit de tôle. Alexandre-Benoît en vacille si durement que son aimable partenaire doit s’appliquer du bassin à épouser ses embardées. Sa Majesté serait contrainte à l’abdication si je n’intervenais opportunément. Car ce spectacle me révolte. Nul ne peut entraver un orgasme en cours, et l’époux moins que quiconque ! C’est là un crime de lèse-nature. L’amour qui va son train est sacré. On tue après, soit. Mais pendant on respecte l’acte. Sitôt qu’entamé, il appartient à Dieu. Paul VI me le disait encore y a pas si longtemps à la buvette du Vatican. Il me déclarait textuellement ceci : « L’extase est un don du ciel, et qui ose la troubler est passible de l’enfer et du retrait définitif du permis de copuler. » Vous voyez que je ne lui fais pas dire !
Donc, j’ai le bon droit pour moi.
Plus une bonne droite !
Je fais à Black la démonstration de l’un et de l’autre. Au menton.
Un pain complet, mes amis !
Black a le regard qui se brouille comme deux paysans lors d’une succession. Et il s’abat (s’il était israélite, bien entendu j’aurais écrit « il sabbat ») sur la moquette. Bloum !
À retardement ses deux talons ponctuent bloc, bloc ! Dès lors, jouissant de l’usage de ses deux paluches, Béru termine l’aimable femme dans un style époustouflant. Les clameurs de Barbara confirment ce que je pensais de celle-ci : elle n’est pas frigide.
On ne ramasse pas un billet de banque de la même manière qu’un verre cassé, mes frères, ni un gorille de Black comme une pucelle enceinte.
Cézigue, je le biche par les revers de son beau veston neuf et je le coltine dans la pièce voisine qui se trouve être la chambre de sa fille.
D’une secousse je le balance sur le pucier de cuivre. Rien de plus commode qu’un plumard à barreaux dans ces cas-là. Vous pouvez y attacher un gros vachard en « X » (ou croix de Saint-André) en moins de temps qu’il n’en faut à un boxeur pour reboutonner sa braguette sans ôter ses gants.
Bien entendu, en parfait auteur de romans policiers (mais pas policés) j’utilise pour ce faire les cordons des rideaux. Le cordon de rideau est un accessoire indispensable dans un ouvrage d’action, aussi je ne me déplace jamais sans en avoir pourvu les chambres de mes romans. Sitôt qu’il retrouve des bribes d’esprit, le vilain pas beau se met à ruer dans les brancards !
Je le regarde se démener en rigolant.
— Tu fais plus de raffut avec le sommier d’un plumard lorsque tu es seul que lorsque tu t’y trouves avec ta charmante femme, Black ! lui dis-je. Bousille pas ce pucier, c’est celui de ta fifille. Et tu sais que, privée de lit, Julia perd la plus grande partie de ses moyens ?
Une bordée d’injures agrémentées de postillons m’oblige à reculer.
— C’est ça : commence à te vider, mon chéri, je viendrai te refaire le plein tout à l’heure.
Là-dessus, je sors de la chambrette.
La cuisine…
Un seau de plastique bleu que je remplis d’eau fraîche. Trente-cinq secondes plus tard, Black déguste une trombe fraîche en pleine bouille. L’effet est radical. Il se tait pour mieux éructer.
— Tu vois, fais-je, ce sont les moyens les plus simples qui s’annoncent les meilleurs. Les mômes coléreux, tu les calmes avec un verre d’eau. Toi, comme tu es un grand goret, fatalement, tu as droit à la mesure d’exception. Si tu ne réponds pas gentiment à mes questions, je poursuis mon numéro de vaillant petit pompier. Compris ?
Il me répond que je suis un tas d’excréments nauséabonds et que je peux aller me faire sodomiser, ce qui procède d’une même démarche de la pensée sans doute, mais me paraît toutefois d’une réalisation délicate.
Un nouveau seau d’eau ne fait qu’accroître sa rogne. Il se contente de fermer les yeux et la bouche au moment où je le lui téléphone, pour les rouvrir aussitôt après, plus frénétique que jamais.
— Bon, à nous deux ! tonitrue Bérurier en déboulant. J’ai un compte à régler avec c’t’ouistiti.
— Après moi s’il en reste ! protesté-je. Je tiens à bavarder avec ce brave Black.
— C’est pour le faire causer que tu l’arroses ? fustige mon ami. Tu le prends pour une plante grimpante, ou quoi ? Si tu tiens à le dorloter, souate, mais si t’es pressé, faudrait p’t’être trouver mieux dans ta boîte à gamberge.
Tout en me blâmant, il s’active.
Et savez-vous ce qu’il maquille, le bon génie poulardier ? Il arrache le fil électrique de la lampe de chevet.
Le détortille sur une dizaine de centimètres.
Dénude les deux brins.
Les entortille aux barreaux de cuivre du plumard.
Ingénieux, non ? Il a tout de suite remarqué que le vigile avait les mains liées aux barreaux.
Accroupi, Pépère cherche la prise le long du mur.
— Surtout, lâche la rampe, hein, Sana ! recommande-t-il. Qu’autrement sinon tu morfles une giclette de sauce dans les pognes.
Il vise bien les deux trous de la prise et, à plusieurs… reprises, très vite, il y engage les dents de la fiche.
Black hurle comme un damné.
— C’t’un douillet, annonce Alexandre-Benoît. Tu te rends compte que je viens à peine de le taquiner. Fais-y observer ce que ça sera lorsque je prendrai le temps d’aller faire rebelote à sa gonzesse avant de débrancher.
Il rit et renouvelle l’opération, par jeu. Il est d’humeur blagueuse, cette nuit, mon compère. Les beuglements du garde-fric le font pouffer. Un rien l’amuse. Il a le côté farces et attrapes pour fin de banquet.
— Ça va comme ça ? demandé-je à Black.
— O.K. ! nasille l’interpellé.
— Alors, vieux, racontez-moi simplement ce qui s’est passé chez Farragus, l’autre après-midi, après qu’on vous eut endormi.
Il est agité de frissons et tarde à répondre.
— Allons, encouragé-je, ayez un bon mouvement, ensuite on vous foutra la peace.
Motus ! La carpe !
Je déteste les obstinés. Je n’ai pas la patience de mon saint patron. Saint Antoine de Padoue aussi usait d’un pseudonyme. Lui aussi prêchait pour des poissons.
Remarquez, moi, ce serait plutôt (il vaut mieux plutôt que Plutarque) à des nœuds-volants que je m’adresse.
Ils accourent par centaines de milliers et m’écoutent pérorer en ouvrant de grands yeux sidérés, sidéraux, sidérants. Des fois, je me dis que j’aurais meilleur compte d’apostropher des moules, elles ont le regard plus compréhensif.
Une petite exclamation trouble ma morosité. La mère Black, les jambes et les yeux cernés, est là qui nous contemple.
— Qu’est-ce que vous lui faites ? demande-t-elle.
— Salope ! lui lance son mari.
— Rien de bien grave, réponds-je en différé, vous pouvez constater que ce gros sagouin a conservé son tonus. Surtout ne vous inquiétez pas pour lui.
Là-dessus, Béru rebranche la prise. Le vigile égosille.
— Il exagère, affirme A.B.B., c’est que du 110.
Cette fois, Black jure qu’il va parler.
Et il parle. Très vite, comme pressé d’en terminer. Sur un ton bougon, ça oui, mais audible cependant.
Donc, il a été vaporisé par Pinuche et s’est endormi. Quand il est revenu à lui, Maud, l’infirmière, lui faisait respirer de l’ammoniaque. Le personnel de la « Résidence » avait déjà repris connaissance. En apprenant le kidnapping de Pearl, il a voulu alerter la police. Les gens de la maison l’en ont dissuadé prétextant que M. Farragus était prévenu et qu’il exigeait le silence absolu. Comme preuve de ce qu’ils avançaient, ils ont rappelé le milliardaire qui lui a aussitôt confirmé la chose par téléphone.
— Vous êtes certain qu’il s’agissait bien de Farragus, vieux ?
— Absolument certain, je connais sa voix.
— Ensuite ?
— On m’a demandé qui vous étiez et comment je vous avais connu. Je leur ai tout raconté.
— Qu’ont-ils dit ?
— Ils sont allés discuter et m’ont prié d’attendre au salon en buvant un verre ou deux. Moins d’une heure plus tard, des types sont arrivés, genre chinois, si vous voyez ce que je veux dire ?
— Tu parles que je vois !
— L’un d’eux m’a déclaré : « Mon gars, si t’as le malheur de l’ouvrir, tu seras impliqué comme complice dans une affaire de rapt et tu finiras tes putains de jours en cabane. Par contre, si tu la fermes hermétique, tu garderas ton nez propre et, en récompense de ta coopération, M. Farragus te casquera deux mille dollars, que choisis-tu ?
— Naturellement, t’as opté pour les fafiots, hein, Black ?
Il hausse les épaules.
Son mouvement paraît déclencher un coup de sonnette. Le timbre est mélodieux, sur trois notes. Il vibre longuement dans la maisonnette. Je bondis jusqu’à la pièce voisine pour cramponner le revolver du garde dont le ceinturon est accroché à un dossier de siège. Ça sert d’avoir une mémoire visuelle digne du music-hall, non ?
La lourde crosse râpeuse me rassérène.
À pas plus prudents je retourne sur le palier, manière de couler un œil par-dessus la rampe.
Et qu’avisé-je ? Cette garce de Barbara avec deux flics en uniforme. Silencieusement, elle leur montre le premier étage. Vous parlez d’une peau de banane, cette bonne femme ! Notez que je la comprends un peu. La seule manière possible d’arranger un peu les gamelles avec son croquant, c’est de chiquer à la malheureuse qu’on a droguée et violentée. Alors elle a rameuté les archers de Miami pour se refaire une virginité, prouver sa bonne foi au vigile.
Déjà les pandores s’engagent dans l’escadrin.
Je bondis jusqu’à la chambre et avec une promptitude qui ne serait pas croyable en d’autres circonstances, je défais les liens de Black.
— Ta vieille a alerté les poulets, lui dis-je. Si tu l’ouvres sur ce qui vient de se passer, la prédiction du Chinetoque se réalisera : on te foutra en taule pour tellement longtemps qu’un jour tu te souviendras même plus d’avoir vécu en liberté.
Là-dessus (ou là-dessous) les cops pénètrent violemment dans la chambrette.
Des mauvais. J’sais pas pourquoi les matuches américains sont si féroces. Rien qu’à les voir, vous faites glagla. Comparés à ces affreux yétis, nos poulets les plus sourcilleux, nos gueules de vache les plus patibulaires font songer à des nounours en peluche.
— C’est ces deux, là et là ! glapit la Barbara en nous montrant, Béru et mézigue. Et c’est le gros qui m’a violée !
— Qu’est-ce qu’a dit, la mère Prend-du-Prose ? s’inquiète ce dernier.
— Que tu l’as violée, gouaillé-je.
Il manque s’étouffer, Jumbo. L’injustice lui détraque l’aorte.
— Quoi ! mugit-il. Cette radasse escalade l’homme comme s’il serait un escabeau de cuisine, elle te prend le fade du siècle, que même l’arrivée de son vieux y arrête pas son panard, et le remerciement c’est d’appeler Police-Secours ! Laisse que j’y ramone le museau à c’te belette blette !
Menaçant, il s’avance.
… Juste assez près pour morfler un formide coup de goumi derrière les oreilles.
Z’ont des matraques impardonnables, les bourriques yankees. Longues et fines comme des zézettes de Saint-Cyriens, bien souples et renforcées tige d’acier. Le Gros ne dit pas le moindre « ouf » et s’accordéone sur le plancher.
À mon tour, now. Le plus musculeux des deux compères me cloue au mur avec sa torche électrique. Il me presse si fortement contre mon poitrail valeureux que je ne peux plus respirer. D’un geste preste, il me palpe, déniche le feu du père Black et l’enfouille.
— Hé, attendez, bredouille Black, pris entre sa peur du futur et le côté péremptoire du présent.
Les deux gros monstres ne l’écoutent même pas. Black se demande s’il doit insister, mais il se rend compte (et moi avec lui) que ce serait vain ; la formelle accusation de sa femme ; la manière qu’il est détrempé et le plumard inondé ; les morceaux de cordon épars ; les fils électriques noués au lit de cuivre ; le revolver trouvé sur moi sont autant de témoignages accablants pour nous. Essayer de nous blanchir entraînerait le gros cornard dans des complications sans fin.
— Passe-leur les poucettes, Billy ! ordonne le mec qui me cloue contre la cloison au moyen de sa lampe de ceinturon.
— Mais que se passe-t-il ? s’écrie une voix juvénile.
Miss Julia rentre de sa randonnée à moto. Elle a les cheveux décoiffés et le bout du nez rouge. Les deux matuches se tournent vers l’arrivante. Ils s’apprêtent à lui demander qui elle est, Barbara à le leur dire et Julia à répéter sa question. Black s’apprête à attendre la suite des événements et Bérurier, retrouvé, la lui fournit obligeamment.
Sacré Gros. On ne le changera jamais.
D’ailleurs à quoi bon ?
Depuis le plancher où il vautre[24], ce courageux citoyen de la France bien-aimée file un terrifiant coup de saton dans les testicules de son assommeur. Franchement, pour un homme sur le dos, la détente est impressionnante. À preuve, celui qui en hérite tombe tout de suite à genoux pour remettre en question son dîner.
Aussitôt, mon agresseur me désagresse afin de tirer son feu. L’espace d’un éclair (excusez, mais j’ai pas le temps de chercher une comparaison plus travaillée) je me dis que si je n’interviens pas, il va balancer la fumée à l’ami Béru.
Aussi agis-je (c’est facile à lire, mais dur à prononcer). À la boule briochée, je l’entreprends. Une féroce plongée de bélier dans le placard du flic. Le cop écope et s’affale par-dessus son pote. Il se présente à portée de manchette d’Alexandre-Benoît, lequel se fait un devoir d’assaisonner ces bons messieurs du tranchant de la main. Tiac ! Tiac ! Leurs pommes d’Adam en prennent un vieux coup. Il est poly-glottes[25], mon cher A.B.
Groggy, les bourdilles ricains. Les poumons pleins de vide. La gorge bloquée. Le faciès couleur d’améthyste. Le regard en orifice de serrure moyenâgeuse.
— Dedieu, soupiré-je, cette fois, c’est la grande mouscaille, Gros.
Bérurier se relève en massant le tranchant de sa chère main dévastatrice.
— Des enviandés pareils, qu’est-ce tu voudrais que j’te dise ? objecte-t-il péremptoirement.
Le geste auguste d’assommeur, il le conserve, croyez bien. Cette mandale qu’il allonge à la Barbara, mes frères ! Elle en traverse toute la chambre, la pétasse au gros Blacky. Naturellement, son vieux radine à la rescousse. Les bonshommes, inutile de vous faire un croqueton, vous en avez déjà vu, je suppose ? Au plus ils sont cocus, au moins ils permettent qu’on houspille leurs poufiasses. Intraitables sur le chapitre du respect dû au paillasson qu’ils se trimbalent. Ninette les coiffe d’une paire de cornes qui les empêcherait de passer par la grande lourde de Notre-Dame, mais ils exigent qu’on soye infiniment galant avec elle. Comme s’ils espéraient lui faire restituer à coups d’hommages déférents la vertu qu’elle a carbonisée à coups de zizi-panpan. Black, il a vu vergeter sa bonne femme avec brio, mais il n’a pas de rancune. Il veut bien qu’on la lui brosse, par contre il interdit qu’on la lui gifle.
Il se jette sur Grasdube.
Nouvelle empoignade.
De courte durée car moi vous me connaissez ? Lorsque je décide d’en terminer avec un énergumène, je n’y vais ni de main morte, ni par quatre chemins, comme l’écrivait si joliment Georges Claudel dans son ode au maréchal Pégaulle[26].
Ce qu’on peut s’administrer comme torgnoles dans cette étonnante histoire ! Avec la torche électrique du matuche, que j’estoque Black.
Elle tombe pile cette lampe (si je peux me permettre). Pour Black, c’est le black-out complet.
Et de quatre.
Ne reste plus de valide, nous deux exceptés, que la môme Julia.
J’aime assez son attitude.
— En somme, demande-t-elle, ça consiste en quoi ?
— Erreur judiciaire, lui résumé-je brièvement, en surveillant les cops pour gaffer qu’ils ne reviennent pas trop vite de leur erreur.
M’est avis que les événements se sont drôlement précipités au cours des dernières minutes. Je fais part à Béru de mes sinistres pensées.
— Calamitas ! soupiré-je. Il va falloir ligoter tous ces bonnes gens et les placarder dans cette piaule. N’empêche qu’à la maison Poupoule, les copains de service vont s’inquiéter de ne pas voir revenir leurs collègues. Ils enverront une caravane de secours, si bien que dans moins d’une heure on aura tous les perdreaux de Floride aux miches.
— Ben, c’était ton rêve depuis le début, non ? ronchonne le Mozart du passage à tabac. Tu contristais de pas voir foncer les bourdilles au moment du kidnappinge, eh ben c’te fois, on les a, mon pote ! Et pour se tirer les plumes de cette chaudière sans les mouiller, faudra que notre ange gardien ménage pas les siennes, moi je te le dis. En attendant, je vas toujours ficeler la petite pucelle ci-jointe, pas qu’elle nous joue le grand air de mes fils tôt à son tour ?
— Attends !
— Quoi ?
— Occupe-toi de tes chers administrés pendant que je vais bavarder avec mademoiselle.
Béru a la réflexion du siècle, les gars.
Alors que je lui demande de neutraliser quatre personnes, dont deux vilains poulets bourrés d’armes, il murmure en me désignant Julia :
— Fais gaffe à toi, Sana ; les gerces sont si perfides !