Elle est consternée, la pauvre dame chérie, en apprenant que Mister W. C. s’est pris les nougats dans un pli du tapis, tandis qu’il téléphonait, et qu’il s’est pété le bocal contre le coin de la table.
On lui dit que ça ne sera pas grave. Et, hop, Béru et moi, nous drivons le commotionné jusqu’à son dodo. Mesure provisoire. L’ex-superintendant va récupérer et rameuter la garde ! Si on ne le neutralise pas, cela risque d’engendrer des conséquences fâcheuses pour notre quiétude bourgeoise. Pendant que mister Gradube le veille, je bombe jusqu’à la salle de bains de sir Hugh où j’ai aperçu une pharmacie. Tout lord d’un certain âge possède fatalement des somnifères, car seuls les plébéiens dorment naturellement. L’insomnie est le tribut que les riches paient à la fortune. On dort bien sur un lit de paille, rarement sur un matelas de banknotes, cela dit, j’aime mieux veiller riche que dormir pauvre, car si le pauvre peut mettre son sommeil à profit pour rêver, le riche peut, quant à lui, user ses insomnies à faire des projets. Et voilà !
Une boîte plate contenant douze comprimés me paraît apte à mes noirs desseins. Il y est dit, recto verso, qu’un demi-comprimé t’assure une nuit enchanteresse. Je pense qu’avec six, l’aimable pêcheur de truites sera out pour un bon bout de temps. Nous délayons iceux dans un peu d’eau, et profitons de ce qu’il reprend un peu conscience pour lui faire avaler la potion d’oubli. Il nous dit merci et repart à fond de train dans les tunnels de son subconscient. Et voilà !
Mme Mary est fort aise (et non Forez comme l’assurent les merveilleux habitants de Montbrison) de savoir l’ancien poulet sur le chemin de la guérison. Tandis qu’elle nous sert un délectable repas composé de tétine trop cuite accompagnée de patates trop crues, le tout arrosé d’une crème à la rhubarbe, je l’interviewe à propos du blessé. Au début elle rétice un peu, la daronne. Mais, le ton tournant à la confidence aimable, elle finit par nous dire que Wallace Coy est une vieille peau de vache et qu’elle ne comprend pas « mon oncle » qui lui accorde le gîte et le couvert depuis si (et pour si) longtemps. Un pique-assiette de première grandeur, grigou, grincheux, taciturne.
On délecte son repas. Puis c’est la dorme bien méritée après tant d’émotions, que je sais pas si tu mesures toute leur intensité. Et voilà !
Je gaze un peu parce que qu’est-ce t’en as à branler de ce qui se raconte en détail, et le dessert dégeulasse, et itou de Béru qui va calcer la fille givrée au clair de lune irlandais, manière de se mettre à jour les tempéraments ?
W. C. en écrase super dans son lit de vieux truiteur. Le téléphone est en rideau. A défaut de la vie, on a la nuit devant soi. Alors je me paie une partie de pucier comme y a longtemps que pas. Et si je te disais qu’il est midi tout net lorsque je me réveille le lendemain morninge. Des corbeaux croassent dans le verger. Une petite pluie océane cingle les vitres de ma turne. En Irlande, j’oubliais : ils pratiquent pas beaucoup le volet, ce qui est royalement con dans un patelin où les jours sont plus longs que chez nous. Je m’offre une longue douche, remets mes fringues de la veille et descends pour breakfaster. Bérurier n’est pas dans les parages, par contre, un monsieur qui ne m’est pas entièrement inconnu mange des œufs au bacon et des petites saucisses grillées. Il porte une veste intérieure écossaise dans les tons blanc-gris-noir, en écoutant parler de nous à la radio. C’est un homme au visage fin et délicat, peau très fine, très pâle, cheveux poivre et sel.
— Hello ! me dit-il fort civilement, comment êtes-vous, mister Santonio ?
— Très bien, merci, et vous, sir Hugh ?
Tu n’es pas un surdoué, pourtant tu dois bien comprendre qu’une fois ces deux répliques échangées, il nous reste beaucoup de choses à nous dire, lord Hugh et moi. Cet homme est très beau, racé, séduisant, efféminé. Bon, lord je veux bien, ça rend précieux, mais pas besoin de lui mettre un grain de sel sous la queue pour piger d’emblée qu’il en est pire qu’Henri III. En tout cas, il a beau batifoler dans la vaseline, ça n’ôte rien à son self-control. Il comporte avec une nonchalance pleine d’élégance, le geste gracieux, la voix qui fait « haoeu haeeu » au fond de la gorge avant de sortir.
— Comment trouvez-vous Glenbeigh ? s’inquiète lord Hugh.
— Aussi passionnant que vos ouvrages sur les camées.
Il a une amorce de courbette pour me donner quitus de mon compliment.
— Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de vous accueillir ici, mister Santonio ?
— Les circonstances, mylord.
— Votre visite n’était donc pas… heu… préméditée ?
— Absolument pas. J’ai dû emprunter une voiture à Dublin, les papiers qui s’y trouvaient m’ont fourni votre adresse de Glenbeigh et comme il me fallait absolument un gîte… Je suis navré de vous importuner, croyez-le bien, et je ne demande qu’à vous dédommager du préjudice que je vous ai causé.
Il a une façon de grignoter un toast unique au monde, l’Hugh. On dirait qu’il joue le rôle d’un lord anglais dans une pièce de Michèle Sagan.
— Je crois que c’est à Wallace Coy que vous en avez surtout causé, me répond-il. Que lui avez-vous fait prendre pour qu’il dorme de la sorte ?
— Quelques-uns de vos comprimés, mylord.
— Vous vouliez retarder l’instant de son réveil afin de gagner du temps ?
— En effet.
Quelque chose m’intrigue chez mon interlocuteur, c’est son profond détachement. Il marque un certain dédain pour cette aventure qui devrait cependant l’inquiéter. Il sait qui je suis, ce que j’ai fait, et au lieu d’alerter les bourdilles, il prend son breakfast en devisant avec moi.
— Pourquoi êtes-vous venu, mylord ?
— Parce que j’étais intrigué, mon cher monsieur. Cette communication brusquement interrompue… J’ai essayé de rappeler, mais le téléphone était out. Alors j’ai appelé chez Mary où il y a une deuxième ligne. Quand elle m’a parlé de mon « neveu » et de l’accident de W. C., j’ai pensé qu’il était intéressant que je vienne voir sur place. Ce matin, j’ai pris le premier vol pour Cork, et de Cork ici un taxi…
Il a un léger sourire.
— Vous pensez que Wallace Coy dormira encore longtemps ?
— Il n’est pas exclu qu’il s’éveille demain seulement.
Le gentil lord tamponne légèrement sa bouche au moyen de sa fine serviette brodée.
— Et s’il ne s’éveillait jamais, monsieur Santonio ?
Je hoche la tête.
— Les laboratoires pharmaceutiques sont prévoyants, mylord, ils veillent à ce que l’absorption d’une boîte complète de leurs somnifères ne soit pas mortelle.
Hugh s’écarte légèrement de la table pour amener à soi un coffret empli de cigarettes à bouts dorés, comme on n’en fume plus depuis cent ans. Il en allume une.
— Je crois que vous vous êtes mépris, monsieur Santonio. Ma phrase n’exprimait pas une crainte, mais un espoir.
Oh dis donc, ce qu’il ne faut pas entendre sous le ciel irlandais !
Voilà qui illumine la situation pleins feux. Les projos sonnent à toute volée, comme les cloches le matin de Pâques. Je pige tout, ou presque. Une fois que t’as bien compris le mécanisme humain, plus rien ne t’échappe des bizarreries de l’existence. Tu fais la check-list, c’est pas coton. Quatre ou cinq grandes options salopiotes en référence. Selon, tu procèdes à un rapide montage. Portrait robot de l’âme. Et t’as la solution qui te choit contre.
Le regard imprenable du lord passe sur ma pomme sans s’y arrêter. C’est le regard flou, viceloque et cachottier qu’ont deux femmes en train de deviser entre elles, lorsque le jules de l’une d’elles inopine.
— Oh, mylord, soupiré-je, je crois deviner ce qui vous motive. L’ex-superintendant vous fait chanter, probablement, à la suite d’une vilaine histoire de mœurs. Il s’est incrusté ici parce qu’il a barre sur vous. Vous êtes à bout de patience et vous souhaitez voir cesser ce déplaisant état de chose. Je suis un homme en fuite, compromis dans une sanglante affaire. Vous pensez me proposer votre aide en échange de la peau de mister Coy ; me trompé-je ?
— Vous êtes un homme extrêmement perspicace, mister Santonio, je n’ai rien à ajouter.
— Moi, si, mylord ; voyez-vous, il se trouve que je suis policier, et non assassin. L’affaire de Dublin n’est pas de mon fait. J’y ai joué un rôle purement fortuit. Si je suis en fuite au lieu de me disculper, c’est parce que je suis chargé d’une mission que je ne voudrais pas compromettre. Ne comptez donc point que j’équarrisse votre W. C. ; cela dit, comme je hais les maîtres chanteurs, je puis peut-être vous être utile différemment, c’est-à-dire en récupérant le ou les documents qui vous mettent à la merci de Coy.
Sir Hugh caresse le bout de son aristocratique nez du bout de son aristocratique index.
— Pourquoi pas ? murmure-t-il.
— Si vous pouviez me dire en quoi consiste la pièce fâcheuse qui trouble votre quiétude, cela m’aiderait à mettre la main dessus.
— Oh, c’est tout bête, fait mon hôte, il s’agit d’une simple reconnaissance de culpabilité.
— Coy habite-t-il encore Manchester ?
— Non. Il s’est installé ici définitivement. Il a d’abord fait à Glenbeigh un séjour de trois mois, ensuite il m’a prévenu qu’il comptait y demeurer tout à fait. Alors il est retourné là-bas liquider son appartement et prendre les objets auxquels il tenait.
Je réfléchis.
— Très bien, mylord, je vais essayer de vous donner satisfaction.
— Et en échange ?
— Accordez-moi l’hospitalité. Il me faut une retraite sûre pour quelques jours. Je vous promets de n’en pas abuser.
— Qui me prouve que vous respecterez ce marché, monsieur Santonio ?
— Rien, mylord. Je ne vous donne que ma parole, il vous appartient d’y croire ou non.
Cézigue déguste une gorgée de tea, que j’arrive pas à piger ce qu’ils peuvent bien prendre un pied terrible à écluser cette pisse d’âne diabétique, ces nœuds !
— J’ai confiance en votre parole, monsieur Santonio.
— Merci, mylord.
— Est-il indiscret de vous demander l’objet de votre séjour en Irlande ?
Il me pose cette question tout comme s’il s’inquiétait de ce que je pense du temps ou de la hausse des prix. Et moi, poussé par j’sais pas quoi ou qui, mon instinct peut-êtrement, je réponds :
— Je recherche un roi de la pègre américain qui a des ennuis avec la Mafia. Comme il est d’origine irlandaise, nous pensons qu’il a cherché refuge au pays natal…
Le lord sourit.
— Ne s’agirait-il point, par hasard, de Vernon O’Bannon ?
Alors là, il m’a jusqu’au trognezif, l’aristo. C’est magique une renversée pareille. J’en crois à peine tes oreilles. T’es sûr que je viens bien d’écrire ça, ahuri ? Tu ne serais pas victime d’hallucination auditive ?
— Vous connaissez cet homme ?
— Je l’ai connu jadis, nous jouions dans la même équipe de rugby. Oh ! en amateurs. Nous avions seize ans. Il était natif d’Oughterard et moi j’étais au collège de Limerick car maman était irlandaise et, mon père ayant décédé précocement, elle tint à m’élever dans son pays. Un garçon ma foi assez curieux, ce Vernon : froid et déterminé, avec des explosions brutales. Il me fascinait.
— Un coup de béguin, sûrement. Cette vieille pédale blasonnée en pinçait pour O’Bannon. Les durs font toujours mouiller les tantouzes.
— Vous ne l’avez jamais revu depuis lors ?
— Jamais. Peu après, il est parti aux Amériques, comme le font chaque année vingt mille Irlandais. Des échos de sa triste ascension me sont parvenus. Ici, on est fier des enfants expatriés lorsqu’ils réussissent, qu’ils s’appellent Kennedy ou O’Bannon. Vous le recherchez pour le livrer à la Mafia ?
— Au départ, oui. Mais depuis le début de mon enquête, mon objectif s’est quelque peu modifié.
— Si bien que vous ne souhaitez pas tellement que lui soit appliquée la « solution finale » ?
— Cet homme m’est indifférent en tant qu’individu, ce qui me passionne, c’est de le rechercher et de le trouver. Puisque vous l’avez connu, aidez-moi au plan psychologique.
Le lord, pour la première fois, perd un peu de son impassibilité britannique (car impassible n’est pas français).
— Juste Dieu, dit-il, comme dans la comtesse de Ségur, vous aider de quelle manière ?
— En me livrant vos impressions à propos du personnage.
— Un garçon que je n’ai pas revu depuis bientôt trente-cinq ans !
— Tout homme est déjà complet au départ, mylord. Entre un adolescent et l’homme mûr qu’il devient, il n’y a qu’une pellicule de vernis et des ébréchures. O’Bannon possédait déjà sa démarche, son caractère, ses options fondamentales à l’époque où vous couriez ensemble après un ballon ovale. Tenez, je vais vous poser une question. Imaginez le garnement d’autrefois dans la peau d’un truand redoutable. Une Organisation puissante met sa vie en danger, il décide de se cacher ; selon vous, revient-il chercher asile dans son pays d’origine ?
Sir Hugh me propose un fin sourire pour tableautin du dix-huitième, quand le marquis enjoué regarde sa mignonne fillette frisottée faire de l’escarpolette.
— Mon cher, O’Bannon n’est pas homme à se cacher, quelle que soit l’importance de l’ennemi. Fuir, lui ? C’est im-pos-sible !
— Il a cependant disparu, et sa propre fille le recherche aussi en Irlande.
— On l’aura fait disparaître.
— Pourtant, ce sont ses ennemis qui m’ont lancé à ses trousses.
— Probablement en avait-il d’autres.
Il marque une telle conviction profonde que j’en reste perplexe. Il y a certainement du vrai dans ce qu’affirme lord Arthur. Et pourtant…
— Ecoutez, mylord, supposons que O’Bannon, pour des raisons « x », ait décidé de se cacher en Irlande. De s’y escamoter littéralement. Quelle ruse aurait-il employée ?
Mon interlocuteur écrase sa cigarette de gonzesse levantine dans une soucoupe de nacre. Il contemple un instant sa main droite, oppose la peau de son pouce aux quatre autres doigts comme pour s’assurer du poli parfait de ses ongles et après quelques hochements de tête à vide, murmure :
— Si le père O’Goghnaud vit toujours, c’est à lui qu’il conviendrait de poser la question.
— Qui est le père O’Goghnaud ?
— L’ecclésiastique qui s’occupait de notre équipe, justement. Un sacré gaillard ! Vernon était fou de lui parce que le père O’Goghnaud lui arrangeait ses incartades ; entre autres la fois où il a fracassé une bouteille sur la tête d’un demi d’ouverture adverse, après un match, parce que ce garçon lui avait flanqué un coup de genou au mauvais endroit au cours de la partie.
Il gamberge encore un instant, lord Arthur, les yeux du souvenir braqués sur les vapes du passé, et puis il redit avec plus de persuasion encore :
— Si O’Bannon s’est tourné vers l’Irlande, il lui aura été impossible de ne pas faire appel au père O’Goghnaud.