CHAPITRE XV On va causer.

Elle me raconte que, peu après notre départ d’Early Morning House, son julot est rentré. Elle l’a mis au courant de ma visite. Alors ç’a été la crise. Ce mec, paraîtrait qu’il a pas bon caractère. Un vrai gueulard, jamais content. Là, il a dépassé les limites et giflé sa gerce. Que tiens, regarde, chéri : j’ai encore la marque de quatre de ses doigts sur ma joue ! Il a prétendu que le cher oncle n’était pas un monument à visiter, que je m’agissais d’un faux évêque, et que le vieux était tout chamberlé de ma venue. Et puis des trucs encore. Qu’à la fin il a appelé le docteur gériatre, comme on dit puis. Lequel a radiné dare-dare et ordonné la venue d’une infirmière avec tout un attirail de survie tellement il était bougnazé, le Vioque ! Dans l’antichambre du coma, ainsi dire.

Le Aïlikitt ne lui desserre plus les chailles à sa Pétronille. Il l’a privée de lit conjugal, cette noye, la pauvrette, qu’elle en a été réduite d’aller dormir avec un des enfants ! Et bourrique comme elle le sait, son castor, il est pas près de rengracier ! Ça va éterniser cet état de choses ! Le régime de soupe à la grimace et de baffes voltigeuses, pardon, il n’est pas sur le point de cesser. Elle est venue pour me demander du réconfort (et elle en a obtenu au-delà de toute mesure, la salopiote !). Puis surtout, ça la chicanait que je soye p’t’être pas évêque pour de bon. Dans l’hypothèse, qu’est-ce je venais branler chez elle ? Alors, au lieu de la messe, hop : le Gracious King ! Géniale initiative s’il en fut. Très bien, il paraît que je suis détective et que je recherche un certain O’Bannon, alors pourquoi m’intéressé-je au père O’Goghnaud, saint homme au bout du rouleau sacerdotal ?

Je lui explique que O’Bannon et O’Goghnaud, jadis… J’espérais que le patron du crime aurait fait appel à l’aumônier de jadis pour se tirer d’embarras…

— Vous ne trouvez pas curieux que, sur ces entrefaites, votre époux ait pris l’oncle chez vous ?

Perplexe, ma belle enamoureuse hausse les épaules.

— A quoi cela rimerait-il ? dit-elle.

Et alors, il me vient un bout de morceau de bribe d’embryon d’idée.

— Ce médecin de Galway, qui soigne votre oncle…

— Oui ?

— Donnez-moi son nom et son adresse.

Elle me donne, je note.

Et puis des cloches clochaillent, annonçant la fin de la messe où elle ne s’est pas rendue. Ses dévotions, ce jour d’hui, elle les a faites avec bibi !

— Seigneur, je dois rentrer, mon mari est à la maison pour toute la journée.

— A propos de l’infirmière, c’est vous qui l’avez recrutée ou bien est-ce le docteur qui vous l’a fournie ?

— C’est le docteur.

— Vous reviendrez demain matin, mon cœur ?

Elle rougit, se ratiffe au mieux. Elle n’a pas lâché son livre de missel pendant nos ébats.

— Je ne sais pas, c’est tellement fou ! Tellement imprudent, tellement…

— Tellement bon, conclus-je.

* * *

— Bon, pisque vous causez un peu de franchecaille et moi passab’ment d’irlandais, j’vas vous affranchir, ma p’tite dame, attaque Bérurier. Vot’ système de chauffage accroché au mur est bon à nibe, à preuve, il s’a descellé du mur et il a tombé sur le plumard à mon pote évêque tandis qu’y f’sait ses blablutions dans la salle d’bains. Voyez : le matelas a commencé d’cramer ; h’reus’ment, mon pote l’évêque qu’a le nez fin a retapissé l’odeur et éteint l’siniss.

L’hôtelière prise à partie joint les mains en poussant des exclamations anglo-gaéliques. Béru ne lui laisse pas le temps d’en caser une.

— En remerciement qu’il a pu sauver vot’ hôtel d’l’incendie, ma jolie, monseigneur a tapissé l’mur av’c des photos du pape. C’est pas cell’qu’j’préfère d’Paul VI, et j’reconnais tout ce qu’a d’volontiers qu’il fait un peu teigneux, cézigus, là-dessus, mais c’est tout ce qu’on a pu trouver au bureau d’tabac de votre pat’lin. Surtout, touchez-y pas avant l’année prochaine, mon pote monseigneur a fait le vœu qu’on les laisserait laguche pendant un an et un jour, et le pékin qui s’permettrait d’contr’carrer un vœu d’évêque, j’voudrais pas êt’ à sa place.

Ayant de la sorte dissimulé et justifié le rodéo de la nuit passée, Bérurier cueille notre hôtesse par la taille.

— Dou you quenove Paris, maille darlinge ? il lui murmure dans le tiroir à mélodie.

La dame regrette que non.

— If you voulez, aille embarque tou you wiz avec me ? On méquera la grand-duc’s tournanche : tour Eiffel, Folies-Bergère, hôtel of Nervouze’ poux.

Et il lui place une paluche basse qui fait se trémousser notre bonne hôtesse.

Comprenant que ma présence risque d’entraver la bonne marche de son opération Bigzob, j’ai la pudeur de sortir opportunément.

Direction Galway.

* * *

Tu vois la grand-place de Galway ? Celle qui fait parking ? Y a plein de marchands ambulants qui vendent des machins pour l’équitation : selles, brides, cravaches. Eh bien, le Dr Oldthing, le gérontologue, y a son cabinet, à gauche du musée de la tourbe. Il s’agit d’une maison très ancienne, au moins du seizième siècle av. Ch. de G. Mon coup de sonnette amène une vieillerie qui me conduit au docteur. Réactions en chaîne.

Ce toubib, tu comprends qu’il s’intéresse au vieillissement dès que tu l’aperçois. Il sait des chiées de trucs sur la question car il a franchi depuis belle burette le cap de la centaine et s’est élancé dans la foulée de Mathusalem.

Il ressemble à Bernard Shaw, mais en chauve, et sa barbe est si longue, si fournie, qu’on pourrait, de loin, prendre sa tête pour celle d’un cosaque glabre à l’envers.

— Bonjour, mon enfant, me dit-il, je crains que vous ayez confondu pédiatre et gériatre. Si vous venez à cause des vers, je puis vous prescrire un vermifuge ; mais s’il s’agit de vos dents de lait, ma vue est trop mauvaise pour que je me risque à vous les ôter.

Je rassure l’éminent docteur. Je viens seulement pour lui parler du père O’Goghnaud.

Comme je le pressentais, il ignore tout du vieux prêtre. Quant à la localité d’Oughterard, bien qu’elle soit proche, la dernière fois qu’il y a mis les pieds, M. De Valera n’avait pas encore été élu président de la République.

— Existe-t-il un autre docteur Oldthing dans le comté ?

— Oui : mon père, mais il est retiré depuis déjà cinquante-quatre ans.

— Alors je suis victime d’une erreur, docteur ; veuillez me pardonner.

Et je le laisse derrière sa belle barbe blanche à changement de vitesse, poils tressés-main, floconnage incorporé, énergie induro-statique. Je le laisse en emportant au creux de l’âme un grand bonheur, comme l’écrirait Machin s’il savait écrire. Enfin la piste O’Goghnaud se précise. Enfin je tiens du sérieux. Voilà-t-il pas que je siffle en me retirant. Et tu sais quoi ? La Marseillaise, mon petit, tout simplement. C’est une grande méconnue, la Marseillaise. On la garde connement pour les manifestations solennelles alors qu’elle est faite pour la vie courante. « Le goût suave du singe » (comme dit Béru en parlant du God Save the King), ça oui, c’est un hymne ultra-pompeux, quasi religieux. Mais l’Allons-z’enfants c’est chouettement passe-partout : pour la promenade forestière, le séjour prolongé aux cagoinsses, le dévalage d’escalier, tout ça, un petit lalère de Marseillaise « Na nana nana nananèèèère » ! En pissant, sur la plate-forme de l’autobus, à la cantoche, en courant à un rancard, en se rinçant Coquette pendant que ta souris se paie une petite séance de trot anglais sur le bidet : Marseillaise ! « Pom pom pom pom … » Bath ! Syncope un peu, la faire tourner jazz. Ça peut se danser, j’ai essayé. Pendant que tu remplis ta déclaration d’impôt, tiens ! Voire ton devoir conjugal si bobonne est longuette à décarrer : Marseillaise. Hésite pas, elle est à nous tous. Patrimoine de saint Bernardin ! l’étang, dard sans gland, élevé… Faut pas se priver. Puisqu’il est réputé national, cet hymne, il doit participer plus étroitement à la vie de la nation, moi je prétends.

Et donc je marseillaise sur un rythme de valse en retournant à « ma » Royce.

Mais à « Ils viennent jusque dans nos bras… », je m’arrête car je viens d’apercevoir quelque chose d’insolite. Ce quelque chose est en réalité un quelqu’un. Et ledit quelqu’un occupe la place passager de la Royce. Je le reconnais de loin : c’est Ted Thomson, le détective de la Mafia ricaine qui m’a chargé de mon actuelle mission.

Il s’est installé dans ma tire et il roupille, ou fait semblant, son chapeau de paille noir à ruban écossais posé sur les yeux. Il a les mains croisées sur son estomac, dans une attitude très made in U.S.A.

— Hello, vieux loustic ! lancé-je en ouvrant brusquement sa portière, c’est pas beau de copier sur le cahier de son petit camarade !

Ted Thomson ne réagit pas. Cherche-t-il à me faire marcher ? Je soulève son bada. Non : c’est lui qui ne peut plus marcher. Il a pris une bastos en plein front, un peu au-dessus du nez. P’t’être qu’il ne s’agit pas d’une balle après tout. On dirait plutôt qu’on se l’est fait avec un pistolet à air comprimé, comme ceux qui servent à équarrir les bœufs. Toujours est-il qu’il est extrêmement mort. Je visionne les alentours. Excepté une vieille quenouille mistifrisée occupée à faire caler le moteur de sa malheureuse petite Austin, le parking est désert. Au-delà, la place conserve sa sérénité.

Bon Dieu de bois, je n’ai pas fait long feu chez le docteur, cependant ! Ça m’a pris cinq minutes à tout casser. Ce laps de temps a suffi pour que Thomson grimpe dans ma tire et se fasse assaisonner. Sa posture relaxe ne lui a pas été composée post mortem, il l’avait adoptée au moment où on l’a praliné. Donc il se trouvait en compagnie de son assassin et entretenait de bonnes relations avec lui puisqu’il ne s’en est pas méfié. Et ma pomme, dans l’histoire ? Je fais quoi de sa carcasse, au collègue ?

Tout en cherchant une réponse à cette angoissante question, je m’installe au volant.

* * *

Sir Beston est en superbe tenue de chasseuse lorsque je me pointe à Glenbeigh. Une vraie Diane moderne. Son fusil ne parvient même pas à lui donner l’allure martiale. Et la plume de faisan ornant son bada, il aurait intérêt à se la carrer dans l’oigne où elle ferait plus gai et serait mieux en situation.

— Hello, policier ! il me lance, joyeusement.

Je lui presse la louche. Tout folingue, il tire de sa carnassière un canard à col chmeurtz des marais, et me le montre.

— N’est-ce pas un royal coup de fusil ? exulte le joyeux sir. Rien n’est plus difficile à tirer que le canard à col chmeurtz.

Je lui fais signe d’approcher et je soupire en lui désignant mon pote Ted :

— Ce coup de flingue n’est pas mal non plus, rien n’étant plus délicat à tirer qu’un détective américain.

Sa seigneurerie en laisse quimper son palmipède (qui serait plutôt, une fois dans sa gibecière, un palmipédé).

— C’est vous qui l’avez tué ? questionne-t-il sans émotion trop excessive.

— Oh ! que non. Mais c’est moi qui hérite de sa carcasse.

Je raconte la piquante anecdote à mon « protecteur ».

— Mon impression, cher ami, me dit-il, est qu’une très puissante organisation s’attache à votre perte. On désire vous neutraliser en vous compromettant, la chose est claire.

Il ramasse son col chmeurtz et ajoute :

— A moins que vous ne me racontiez une vaste fable, mon brave monsieur. Que comptez-vous faire de cet individu ?

— J’allais solliciter un conseil de votre haute bienveillance, mylord.

— Ah, diable, que vous dire, vous êtes déjà un pensionnaire dangereux, monsieur Santonio, je ne vais pas de surcroit héberger les cadavres que vous me ramenez. Cette région est lacustre et les lacs y sont profonds comme… des tombeaux. Ce grand sot de W. C. possède une barque amarrée au ponton privé et qui porte le joli nom de « Brise de Mai ». Tout cela constitue une heureuse conjecture, me semble-t-il.

— Eh bien, voici le conseil que j’espérais, mylord.

Il fait une grimace.

— Cela dit, monsieur Santonio, il semble que vos préoccupations vous éloignent passablement des miennes. N’oubliez pas que vous m’avez promis de solutionner mon problème en échange de mon esprit coopératif. Je crains que la police d’ici, ou bien les bandits qui paraît-il vous tourmentent, ne mettent fin à vos activités avant que vous n’ayez tenu parole.

— Je vous donnerai satisfaction, mylord ! assuré-je dans un élan. Et à propos, comment se porte Mister Coy ?

— Il ne se porte pas : il est toujours au lit. J’ai pris la précaution de l’attacher.

— Dame Mary n’est pas surprise ?

— Elle appartient encore à cette race de domestiques qui ne s’étonnent pas des faits et gestes de leurs maîtres.

Il balance son canard comme un pendule, puis gagne la maison. Après quelque furetage, je déniche un énorme soc de charrue rouillé dans un massif d’orties. Ensuite un rouleau de fil de fer sous la remise.

En route pour le lac !

* * *

Wallace Coy roule des gobilles de mauvais aloi sur son plumard.

Sir Beston a poussé la sollicitude jusqu’à lui barricader la gueule avec plusieurs bandes de sparadrap entrecroisées, si bien que le pauvre W. C. en est réduit à respirer uniquement par le nez, ce qui n’est déjà pas si mal, car enfin il doit bien lui arriver d’attraper des rhumes ?

— Hello ? vieille branche ! jeté-je joyeusement, étant libéré de ma vilaine besogne d’immergeur.

Je prends place au bord de son lit.

— Figurez-vous que je suis chargé de mission : lord Beston en a sa claque de dépendre de vous et il tient à récupérer le document que vous savez. Comme je n’ai rien à refuser à cet homme exquis, vous allez vous montrer de bonne composition et restituer la chose en question.

Ses yeux furaxent à outrance.

— Ecoutez, W. C., dis-je, ménagez vos rétines, un regard courroucé n’a jamais tué personne ; à ce petit jeu, vous risquez de vous déconnecter le nerf optique et vous irez à la pêche avec une canne blanche !

Le grand cœur qui paraît au discours que je tiens ne l’amadoue pas, il est ignifugé de la pensarde, cézigus.

— Wally, reprends-je, le document, vous ne l’avez pas laissé à Manchester ; il se trouve dans les parages. Et vous ne l’avez pas non plus déposé dans le coffre d’une banque car vous teniez à le garder à disposition de jour comme de nuit. Me trompé-je ?

Il ne peut répondre vocalement, se trouvant muselé comme un journal d’Occupation ; mais il lui est loisible d’opiner.

— Vrai ou faux, Wally ? insisté-je en lui pinçant le nez entre mon pouce et mon index.

Il manque d’oxygène, m’en informe en se trémoussant comme un beau diable.

— Vrai ou faux, Wally ?

Je continue de lui azimuter le circuit. Il continue de se débattre dans les affres de l’asphyxie. Quand son teint violet vire au noir, je lâche son nez blanchi par ma pression énergique.

— Il va falloir me répondre, mon cher. Sinon je vais réitérer en augmentant la durée. Certes votre nez ressemble à une fraise gâtée et m’inspire une profonde répulsion, pourtant je suis décidé à vous le comprimer jusqu’à ce que vous parliez… ou que vous vous taisiez pour toujours. Un signe de tête suffira.

« Le document est-il ici ? »

Il reste impavide. Courageux, ce Rosbif. Je comprends qu’il ne cédera pas. Il a beau être une ordure de maître chanteur, sa force de caractère est monolithique. Pourquoi monolithique ? Parce que tel est mon bon plaisir, mon pauvre vieux, qu’est-ce qu’on peut à ça ?

Et une force de caractère monolithique, eh ben tiens, tu repasseras ! De Dieu de Dieu, la vacca !

Moi alors tu veux savoir ?

J’attire une chaise à son chevet et m’y installe. J’ai le sentiment confus de vivre une autre vie. Ailleurs, plus loin, plus tard, sans signification patente (pourquoi « patente » ? parce que monolithique, pauvre con !). Une vie qui n’aurait jamais été prévue, ni conçue. Une vie fortuite dans une dimension diamétrale, comprends-tu ? Ça ne fait rien, moi non plus.

Et j’attends ainsi, les pinceaux posés sur le montant du lit, les mains croisées sur le bide, comme ce pauvre Thomson naguère, dans la Royce. Et j’essaie de réfléchir, mais ne le puis que par petits flashes, inconséquents. Je fulgure du citron. Plouf ! Une image, un souvenir, un goût de quelque chose, une odeur d’autre chose, une palpitation… Des riens, quoi !

Je fixe W. C.

Il agit de même. Nos yeux vont se promener les uns dans les autres. Il doit s’étonner de mon attitude.

— Vous savez, W. C., je ne suis pas un coquin. Il n’est pas question que je porte atteinte à vos jours…

C’est moi qui cause ainsi, de ce ton feutré, noyé, absent lui aussi ?

— Mais vous vous êtes lancé dans une aventure dangereuse, W. C., car vous avez conduit doucettement un homme à vouloir votre mort. Sir Beston vous tuera bientôt si vous ne quittez pas ces lieux. Moi, à votre place, et avec votre mentalité, je lui demanderais une somme en échange du document. Et puis j’irais finir mes jours sous d’autres cieux. Tenez, en Ecosse puisque la pêche est votre passion. Il y a également de la truite et du saumon là-bas, non ?

Je me tais. Ses yeux viennent de me quitter pour se porter ailleurs. Il regarde son attirail de pêche déposé dans un coin de la chambre.

Un hobbie, comme nous disons en France !

— Dites donc, W. C. de mon cœur, vous savez que je viens de deviner ?

Et l’Antonio bien joli fonce s’emparer de la canne à lancer de l’ancien poulaga.

— Vous voyez, Wally : je vais à la pêche.

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