CHAPITRE XIV Aïe !

La dernière seconde est la bonne. J’éprouve déjà la chaleur embrasante du fer surchauffé dans la région épaulaire. Roule d’un demi-tour sur moi-même. Le fer plonge dans le drap qui se met à cramer. J’avais prévu de comporter d’une certaine manière, mais les circonstances m’incitent à agir de l’autre. Mon intention était de sauter sur la donzelle pour m’en faire un paravent chinois. Je m’aperçois à l’ultime moment que la manœuvre sera malaisée. Alors je continue de tourner de manière à me laisser tomber sur le carrelage, de l’autre côté du plumard. Tout cela est d’une promptitude folle. Au passage, je cramponne la lampe à souder sur la petite table. Les gars n’ont pas tiré immédiatement, gênés qu’ils étaient par la fille interposée. Ils bondissent afin de me bloquer dans la ruelle du lit. Alors messire Santa, j’vais te dire : du grand art en matière d’action. Du jamais vu. L’exploit, quoi ! Accroupi contre le lit, j’actionne la mollette de réglage de la lampe. La flamme s’allonge de cinquante centimètres. Je passe la main par-dessus le lit, et j’arrose au juger. Arroser, en parlant de feu, est une aimable formule, tu en conviendras si tu veux, et si tu ne veux pas, ce que j’en ai à branler, moi alors ! Tout ce que je peux te dire, c’est que des balles giclent de part et d’autre de mon poignet, mais pas longtemps. Après, ce sont des hurlements sauvages, comme quoi mon calumet de la guerre a débarbouillé la frime de certains de mes agresseurs. Ça pue le cramé dans la région. La viande brûlée, les fringues qu’incandescent. Il y a bousculade, bruit de galop. Et le silence se fait. Je me risque partiellement hors de ma planque. La place est libre. La porte est ouverte sur le couloir obscur. Une fumée âcre se dégage de mon pieu à cause du cachet chauffé à blanc qui carbonise la literie. Au mur, une volée de trous. La valoche noire est restée sur la table. Je fonce à la salle de bains, biche le récipient de fer servant de boîte à ordures, l’emplis de flotte et joue les braves petits pompiers de service. En trois voyages j’ai raison du sinistre. Maintenant, y a un trou noir et fumassant au mitan du matelas. Et puis voilà. Le plus poilant c’est que la paix de l’hôtel n’a pas été endommagée par cette étrange équipée. Faut dire que les armes, comme la plupart du temps de nos jours, étaient équipées d’atténueurs de son. Si ce n’étaient les traces de la rafale au mur et la paillasse dévastée, tu ne t’apercevrais même pas qu’on a joué les « Trois Jours du Condor » à l’hôtel du Gracious King dont je me demande bien pourquoi il porte une telle enseigne en ce pays républicain.

J’attends un moment. Au loin, un ronflement de bagnole décarrant en catastrophe. Et puis voilà tout. J’éteins la lampe. Ouvre grandes les fenêtres pour laisser l’odeur se dissiper. Dans la chambre voisine, l’éminent Bérurier roupille à s’en lézarder la cloison nasale.

Je constate alors que mon guignol cogne à grands coups rapides. Aurais-je eu peur, mine de rien ? Probable. Mais l’essentiel est que je ne m’en sois pas rendu compte en cours d’action.

Je me dépose dans un fauteuil déglingué. Ouf ! Une fois de plus j’ai vécu des minutes très exceptionnelles.

Quelle bizarre aventure tout de même[5] !

Au bout d’un instant, ma respiration est redevenue celle d’un champion au réveil. Un calme salvateur m’embellit. Ton Sana est en pleine possession de ses moyens et de ceux des autres.

Un instant, l’envie me prend de réveiller le Gros pour l’affranchir, mais je me dis qu’à quoi bon, et qu’on aura tout son temps, demain morninge, pour épiloguer, cataloguer, déconnasser. Je vais récupérer le cachet car il m’intéresse de connaître la nature de la marque que ces noctambules voulaient m’imprimer dans la chair. Sur le tampon, cinq lettres en relief. Pas celles que tu crois. Ici, qu’est-ce qu’elles voudraient dire ? Je les mate à l’envers, bien sûr, puis, par acquit de conscience, dans la glace. Le mot « SLAVE » est d’une netteté parfaite. Slave ! Pourquoi Slave ? Qu’est-ce que les slaves ont à fiche dans ce tohu-boesque ? Pourquoi m’allait-on planter ces cinq lettres dans le corps, à moi Français, chaud latin, si éloigné des norderies glaciaires ?

Et alors, mon caberlot va plus loin avec le sujet. Bon, tu lis un mot qui te paraît français, d’instinct tu l’acceptes comme tel. Dans un second temps, un San-A. digne de ce nom prestigieux s’enfonce dans le problème. Il va chercher le fond des choses, là qu’elles se planquent, derrière les apparences. « Slave », en anglais, veut dire « Esclave ». Ça y est, je brûle, moi qui ai failli brûler.

On voulait me marquer d’un mot infamant, histoire de me punir de ma curiosité sans doute ?

« Slave ». Esclave ! Santonio, tu réalises ? Lui, si libre de tempérament, de conviction, de cœur, de corps, d’esprit, de queue, de partout, d’ailleurs, d’autour, de passé, de futur, de vie, de mort, de jamais ! Santonio, la Liberté faite homme, lui qui secoue tous les jougs, celui des autres, de la tradition, de la langue, de la pensée. L’homme qui ne veut pas ! Esclave ! Le mot sculpté au feu indélébile dans ses cellules. Ah, juste Dieu, à quelle infamie viens-je de me soustraire !

Mais pourquoi un tel châtiment ? Pourquoi cette flétrissure moyenâgeuse ? Sommes-nous retournés à l’époque de la question ? La question est là !

Furieux, je retourne mon matelas de manière à obtenir sa face encore intacte, arrache le drap brûlé, m’enroule dans une couvrante et m’abîme dans un sommeil plein de rage et de je ne sais quel désespoir, non sans avoir bloqué ma lourde à l’aide d’une chaise.

* * *

Toc, toc, que faisait le petit chaperon rouquinos.

— Qui qu’est làguche ? que s’informait l’hypocrite loup déguisé en grande vioque.

Les toc, toc retentissent à mon huis.

Discrets, furtifs, tout ça, quoi !

Je m’éveille à l’arraché, constate qu’il fait jour. Ma chambre est sinistre dans la lumière grise. Elle pue encore l’incendie éteint, l’essence, la poudre.

En slip, je me dirige vers la porte et dégage la chaise coincée sous le loquet. J’ouvre. Me faut une bribe de moment pour réaliser que c’est la ravissante Mrs. Aïlikitt qui se tient debout devant moi, pimpante, radieuse, dans une robe printanière, jaune paille avec des dentelles.

Elle a son sac à main au bras, des gants blancs, et tient un livre de messe. De plus en plus, elle évoque un passé heureux dans une province flaubertienne.

— Je suis navrée, veuillez me pardonner cette visite matinale, monseigneur…

Elle me regarde sans paraître me voir. Sa pâleur me frappe, de même que les cernes qui l’accentuent.

— Mais je vous en prie, dis-je, en m’effaçant.

Elle entre, sans paraître se rendre compte qu’elle est en compagnie d’un jeune évêque en slip.

Je lui désigne THE fauteuil. Gauchement, et comme embarrassé par ma presque nudité, je retourne à mon lit et me drape dans une couvrante.

— Vous me paraissez bien émue, ma chère dame ?

— Je ne sais si j’ai bien fait de venir. C’est sûrement de la folie. D’autant plus que…

— Que quoi ?

— Que mon mari prétend que vous ne seriez pas un véritable évêque, monseigneur.

Je souris avec toute la noblesse mansuète dont je peux. J’irradie rose. Ma lumière intérieure m’éclaire la vitrine.

— Voyons, voyons, reprenez-vous, et dites-moi ce qui cause un tel émoi.

Elle pleure en guise de réponse. Je n’en demandais pas plus. Voilà qui me fournit le prétexte d’une intervention tactile et tactique. Vite, monseigneur Santonio bondit auprès de la pauvrette mal baisée, làlà que ça se sent ces choses, rien qu’à la tristesse qui lui monte de la chatte, Mme Aïlikitt, tu parles ! Faut pas m’en conter ! Je mets un genou en terre, près d’elle, un peu à gauche, si tu vois ? La prends dans mes bras. Elle blottit sa merveilleuse figure contre mon épaule nue. Pleure à grande larmée silencieuse, et de vraies larmes, pas du chagrin de cinoche, espère ! Et moi, je sens couler tiède sur ma poitrine, ça chatouille, ça m’émeut, pas la glande lacrymale, que non, mais les deux autres, plus bas, que je porte dans mon ostensoir en peau de couilles.

Elle sent doux, capiteux, la femme.

— Cher petit ange, je balbutie, manière de garder un pied dans le clergé, tout en posant l’autre dans son intimité.

Pas larguer les amarres religieuses trop sec, surtout ! Piano, piano ! A queue, certes ! Mais piano, pianissimo. Les gonzesses, leur drame c’est l’effarouchement. Elles naviguent avec des escarpins de satin, et les matous leur déambulent contre avec des cuissardes de terre-neuvas, ces cons ! Mézigue, ma force, c’est velours, velours et re-velours ! Souplesse, douceur, insidieusité. Miou-mioummm, le beau cha-chat à la dadame ! Caresse, caresse ! Tout dans le mouillé, rien à sec ; abraser les contacts. Oh, la la, et comme ! Peau de pêche et balai de soie ! Plume-plume, tralala ! Chuchotis, main douce, nuage, musique céleste. Je lui masse imperceptiblement le cou. C’est si ténu, si pas grand-chose. J’entends taper son admirable cœur. Ma joue se risque contre la sienne.

— Vous êtes malheureuse, ma chère enfant ?

— Hh h h h oui, dit-elle, mais en écrivant ça « y », « e », « s ».

Alors je débonde la phrase clé. Réussite garantie. Tout terrain.

— Je suis là !

Ne veut rien dire. Mais traduit l’évidence. Quand un type qui est effectivement présent affirme qu’il est présent, cela renforce sa présence.

Car des tas de gens sont présents sans en être conscients, ce qui constitue en fait une certaine forme d’absence. Pour être pleinement présent quelque part, il ne suffit pas de proposer sa personne physique à ce quelque part, mais de participer spirituellement à cette présence, disons-le : de la vouloir totalement. Un présent dont l’esprit n’adhère pas réellement au fait qu’il soit là plutôt qu’ailleurs, n’est qu’un absent en représentation.

Ce qui nous amène à constater qu’il y a souvent confusion entre présence et représentation. Une foule d’humains sont en représentation, laissant accroire qu’ils participent. De la sorte, les couches matrimoniales hébergent de faux présents, les parlements en sont parfois emplis, de même que certaines salles de spectacle. L’homme ne possède pas, ne possédera probablement jamais le don d’ubiquité ; par contre, il a admirablement réalisé et mis au point le don de manque. Et moi, tout ça je le sais de fond en comble parce que j’ai une intelligence présente. Ce qui me permet de concevoir ce que tu ne subodores même pas, pauvre amoindri congénital !

Et je voulais seulement t’expliquer le combien elle est sensible à mon « Je suis là », la chérie si belle, si tant tellement du siècle dernier que je voudrais l’emmener en calèche pour la fourrer à la langoureuse à l’ombre de son ombrelle en fleurs, au pas pointu des blancs chevaux fringants.

Quand ses larmes célestes se sont déversées sur mon épaule d’athlète, elle paraît réaliser la saugrenance d’une telle situation, d’elle, en livre de messe et mariée, contre moi, évêque jusqu’à preuve que non et célibataire, ce, dans une chambre d’auberge de son village où vous savez comme sont les gens ?

Des perspectives déchéeuses lui apparaissent tout à coup. Elle pressent la flétrissure, l’excommunication téléphonique, ses enfants à elle retirés comme au jour de ses accouchements. Répudiée, bannie, jetée. Ah, l’infortunée, si peu heureuse qu’elle en est devenue malheureuse ! Ah, triste mère, épouse de con minable ! Quel cruel destin t’attend ?

Ma bouche effleure la sienne, nos souffles légers font connaissance, s’entremêlent. Et puis c’est la lente galoche des soirs sur la Dordogne, que cause Cyrano. L’inoubliable première pelle. L’instant que craquent les sensualités, que le frisson branché sur la haute tension fait claquer les compteurs bleus des Vosges. Bref : le first baiser, ce radieux bonjour qui contient déjà un adieu.

— Oh, monseigneur…

Son seigneur est maître.

Maître de la situation.

Alors il la relève d’un mouvement de danseur, souple et gracieux, pour parcourir les deux mètres zéro six séparant le fauteuil du lit.

Et elle consent comme une qu’est partie dans la plus belle des inconsciences : celle d’où tu te rends compte de tout sans avoir la volonté de réagir.

Gloire aux jupons, aux robes froufroutantes, aux bas et à leur corollaire les jarretelles. Car tu m’as bien lu, lecteur anamorphose, des bas ! Oui, le hideux collant dont tu sais quelle guerre à outrance je lui ai déclarée, n’est pas encore venu jusqu’en cette province d’Irlande. Ici, le bas fait toujours partie de la vie courante ! Et moi qui l’ignorais ! Moi qui passais aux côtés des dames sans soupçonner ! Je côtoyais des bas, et ne le savais pas ! Il y avait ce bonheur tactile à portée de doigts et je passais outre, obscur crétin !

Ah, que vite je compense ces heures perdues, ces occasions inabouties !

Que vite je rattrape ce manque à bander.

Ce qui va suivre, lecteur ablationné, ne te regarde pas. Il ne s’agit pas de ma vie privée, mais de mon comportement sexuel. La vie privée n’est que la vie collective à dose homéopathique. Tandis que la vie sexuelle est aussi personnelle que la pensée dont elle fait partie. Elle s’accomplit mais ne se raconte pas. La dire, c’est la réinventer, donc la faire autre. Et je suis trop soucieux de mon accomplissement cérébro-glandulaire pour dénaturer ce qui est unique. Ce qui se passe entre moi et la partie de cette femme non recouverte de nylon appartient à l’Histoire.

A la mienne.

Je tairai cette face cachée de mon destin, bousculant mes biographes futurs dans les abîmes de la perplexité. Mais bon gu que c’est bon !

Et le pied de cette dame, alors, il n’irait pas plus loin s’il était chaussé de bottes de sept lieues ! Elle roucoule et pâme comme au siècle dernier que je te dis, quoi, merde ! D’accord, j’ai jamais lonché au dix-neuvième, mais j’ai lu les bons confrères du temps, l’Honoré, le Toto, le Tatave, le Guy, l’Emile et bien sûr, le Grenoblois, plus les gonziers du feuilleton, des trucs que tu trouves même plus dans les greniers, avec des amoureux qui se pointent en ballon dirigeable par les toits et brossent dans des soupentes parmi des Niagaras de cotillons mousseux !

Le coït dix-neuvième, c’est presque comme si je l’avais pratiqué, parole. Ce que j’ai pas lu, je l’ai deviné ; ce que j’ai pas deviné, je l’ai imaginé ; ce que j’ai pas imaginé, je l’ai rêvé. Une éducation, ça finit toujours par soi-même. Les autres ne t’apprennent jamais qu’eux, c’est pas suffisant pour t’accomplir. Si tu ne te finis pas, tu restes en rade.

* * *

Pourquoi, après une pareille séance, si fuligineuse et mémorable, si intemporelle et active, si énergumentée et casuelle comme d’aucuns l’écriraient sous couverture invendable pour penseur en quête ; oui, pourquoi faut-il que nous raccrochions au réel en parlant du mari, fâcheux absent des meilleurs ébats ?

— Pourquoi, mon tendre amour, votre mari prétend-il que je ne suis pas évêque ?

Elle reprend peu à peu vie. Ça me rappelle une truite qui ne devait rien à Schubert et que j’avais pêchée un jour d’été. Elle ne « faisait pas la taille » ; honnêtement, je l’avais donc restituée à l’onde alerte du ruisseau. Mais son voyage au bout de mon hameçon l’avait étourdie, et je la vis demeurer un long moment inerte sur le gravier blanc, couchée sur le flanc, la bouche spasmodique et l’œil vitrifié. La croyant à l’agonie, je voulus la reprendre en main ; mon contact suffit à lui restituer l’énergie qui semblait l’avoir quittée, d’une cabriolette, elle retourna au courant généreux. Mistress (ma mistress à moi) Aïlikitt demeure également sur le flanc, avec la bouche entrebâillée et le regard aussi dilaté et immobile qu’une paire de lunettes. Elle s’est éloignée du courant amer et gît sur les rivages extatiques du suprême. Aussi ma question me revient-elle, conne comme un boomerang ayant raté sa cible.

Là-dessus, la porte s’écarte sur un Bérurier auquel son tricot de corps et les poils de son pubis tiennent lieu de pyjama. Embrumé, l’Etincelant gratte son entre-fesses de la main droite, et le cratère de son nombril de la gauche. Des choses d’aspect plus ou moins pelliculaire pleuvent de son part et d’autre.

— Ah, bon, m’avait bien semblé entend’ du ramdam’, dit-il, j’pensais qu’tu lonchais la chambrière dont j’ai aperçue hier. Elle est bossue, mais appétissante si t’eccèpe son éguezéma.

Puis il salue ma compagne de félicité de sa voix la plus courtoise :

— Gode morninge, chère Maâme, j’voye qu’v’s’êt’ pas cont’ la ramonée du briquefaste et v’s’avez bien raison : le coup du matin n’arrêt’ pas l’pèlerin, comme disait ma grand-mère.

Il aperçoit alors les traces de balles criblant le mur.

— D’quoi s’agite-t-il, mec ? il balbutie, c’est pas des charançons qu’a fait ça ?

— Repasse un peu plus tard, je t’expliquerai, j’ai eu des visites.

Il se baisse pour mater sous mon lit.

— Que cherches-tu, gars ?

— Bé : tes visiteurs.

— Ils ont mis les adjas. Ouvre l’œil, on nous en veut dans ce pays.

Il est tout chiffonné par la salve imprimée dans le galandage.

— Mouais, j’voye qu’on n’est pas personne-à-gratter dans c’t’Irlande de mes deux. Allez, bonne continuation, m’sieur-dame.

La brève visite du très cher a permis à ma compagne de faire comme ma truite. La revoici frétillante, disponible et lucide.

— Pourquoi êtes-vous venue, tendre amour ? reprends-je, manière de réorienter mon interrogatoire.

— Vous n’êtes pas évêque, n’est-ce pas, monseigneur ? espère-t-elle de toute sa religion mise à dure épreuve.

J’opte pour la vérité.

— Non, mon âme, je baise comme un Dieu, non comme un prélat.

— Alors mon mari avait raison ?

— Oui, il.

— Qu’êtes-vous venu faire à la maison, hier ?

— Voir le père O’Goghnaud.

— Pourquoi ?

— J’ai des raisons de m’intéresser à ce saint homme.

— Qui êtes-vous ?

— Un détective venu de France avec le printemps, chère chérie, ineffable messagère de l’extase.

— Pourquoi vous intéressez-vous à notre vieil oncle ?

— Vous le saurez en lisant « Top Télé », ricané-je. Répondez plutôt à mes questions, douce muse à cornemuse céleste, sans doute finiront-elles par rendre les vôtres superflues. Avez-vous entendu parler de Vernon O’Bannon ?

Ce disant, je la fixe jusqu’au trognon, c’est-à-dire par-delà ses yeux.

Elle a une négation instinctive, à la fraction de seconde.

— Non.

— Il est pourtant natif d’Oughterard ?

— Moi, non. Je n’y demeure que depuis mon mariage.

Soupir. Ce mariage n’a pas fait son bonheur. Un conjoint, quand il est mal joint, devient vite un con joint.

— Depuis que le père O’Goghnaud est chez vous, avez-vous reçu des visites inhabituelles ?

Re-négation spontanée.

— Exceptées celles du docteur, personne.

Elle sourit et s’empresse d’ajouter :

— Si : la vôtre.

Et là, tu sais quoi ? J’ai droit à une bisouille mouillée de première instance. Le vrai débordement de femelle contente. Les femmes aimantes, tu remarqueras, c’est salivaire avant tout. Elles ont besoin de lécher. L’amour naît dans leurs papilles gustatives.

Quand elle m’a bistouillé le poitrail, au risque d’éternuer de mes poils[6], la voilà qui me prend la main et qui sélectionne mon pouce pour se le carrer dans la bouche. Un bébé ! Y en a qui verrait là-dedans une allusion phallique, eh ben y se gourreraient. Je te promets que c’est serein, son geste. Le calme après la trempette. S’agit d’un élan de soumission selon moi, car enfin, un pouce, même d’honnête homme respectueux des règles de l’hygiène, ça n’a pas bon goût, hein ?

Je lui caresse les cheveux tendrement de mon autre main, naturellement.

— Suce pas mon pouce, dis-je, on va causer.

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