A la suite de cette scène sanglante, mon cher abbé, ces messieurs renoncèrent à me mettre à mort séance tenante. Ils me prirent, qui par un bras, qui par un pied et m’évacuèrent, ce qui était fort obligeant de leur part car, leurs salves m’ayant épargné, j’aurais fort bien pu me déplacer par mes moyens naturels. Il faut préciser toutefois que, rouge du sang de l’éminent chef d’Etat, je devais passer pour grièvement blessé.
Ils m’entraînèrent donc et je me félicitais intérieurement d’avoir eu la présence d’esprit de ramasser le revolver d’Amin qui m’était tombé de la main au moment de l’échauffourée et de l’avoir discrètement coulé sous mon aisselle, seul endroit propice à un relatif camouflage, compte tenu de ce que je me trouvais complètement nu, sauf votre respect, mon cher abbé. Toujours sauf votre respect, je me trouvais encore en état d’érection, et même d’insurrection sensorielle et, pendant mon transport (en commun), ma petite camarade Coquette semblait diriger la Cinquième avec la maestria d’un von Caravane grand concert. En la voyant passer, les dames présentes la regardaient d’un air ému, l’œil et la chatte humides, mesurant combien il était dommage de laisser se perdre dans les abysses de l’inemployé une vigueur à ce point bien conformée.
Imaginez des petits Biafrais regardant fondre une motte de beurre au soleil ; ou bien M. Chirac apprenant la démission du président de la République alors qu’il est en quarantaine dans une île du Pacifique pour y avoir attrapé quelque mauvaise peste plus ou moins bubonique.
Donc, ils m’évacuèrent, mon bon abbé. Et me descendirent jusqu’au sous-sol. Comme ils me véhiculaient sans grand ménagement, en cours de route, le revolver me chut de l’aisselle et ricocha sur les marches, ce qui m’amena à me traiter de con et à traiter le sort de fumier.
Décidément, ma position restait critiquissime ; le seul côté positif — ô combien ! — résidant dans le fait qu’ils ne m’avaient pas mis à mort.
Nous parvînmes dans un grand local voûté qui sentait la tourbe. Il avait de bonnes raisons pour cela, car une moitié de son volume était occupé par des briques de tourbe agglomérée, à la découpe plaisante, lisses et compactes. Dans la partie demeurée disponible se trouvaient trois personnes méchamment enchaînées.
En les voyant, mon sang ne fit qu’un tour. Après quoi, il continua, Dieu thank you, d’en faire d’autres.
Mais que je te dise, l’abbé.
Sur les trois personnes que je te cause, il y en a une que je n’ai jamais vue, mais comme il ne s’agit pas de la plus importante, je te la laisse pour ta collection privée. Il s’agit d’un bonhomme qui ressemble un peu à Spencer Tracy, quand il était vivant bien sûr. La seconde est une dame, celle qui jouait à l’infirmière chez les Aïlikitt et qui trucida si proprement le maître de maison. La troisième, tu l’auras deviné sans doute, à moins que tu n’aies déjà lu le paragraphe ci-joint, la troisième, mon chéri…
La troisième personne n’est autre de Vernon O’Bannon.
Pan, dans les carreaux ! Chope et va à l’essai, mec ! Si t’aimes pas ce genre de coup de théâtre, je vais te faire préparer une omelette norvégienne au lard.
On m’enchaîne à mon tour, car il s’agit bien de véritables chaînes, avec des bracelets d’acier pour les chevilles (si on peut se risquer à appeler bracelet des trucs qu’on te met aux jambes). Et puis on me laisse. Un jour médiocre, blafard, filtre par un soupirail dont la vitre est grise de poussière. Je considère mes compagnons avec apitoiement, car, ce que je ne t’ai pas encore révélé, c’est que tous trois ont le front tuméfié, brûlé, cloqué, bistouqué.
— Salut, la coterie ! lancé-je joyeusement, et pardon de me présenter à vous dans un aussi simple appareil, ce sont ces braves gens qui m’ont déshabillé.
Ils me friment avec des expressions vachement fanées, tous.
— Si on parvient à s’arracher d’ici, continué-je, il ne vous restera plus qu’à vivre en France, après vous être fait naturaliser russe ou polonais.
— Pourquoi ? demande sèchement O’Bannon.
— Parce que vous aurez le mot « slave » imprimé au front. Chez nous, il n’a pas la même signification que chez vous et qualifie quelqu’un appartenant au groupe des Russes, Tchèques, Polaks, etc.
Là-dessus, je décide de leur laisser le crachoir, malgré toutes les questions qui me carbonisent les muqueuses buccales.
C’est un bon procédé.
Un nouveau arrive dans une geôle, ceux qui s’y trouvaient avant lui ne peuvent résister au besoin de lui parler.
Et ça ne manque pas.
— Comment êtes-vous arrivé ici ? questionne le compagnon d’O’Bannon.
— En charrette à âne.
— Ils vous ont eu ?
— Comme vous pouvez le constater, mais moi en revanche, j’ai eu le grand Amin Dada. Vous serez les premiers à apprendre le décès à la fleur de l’âge de cet illustre personnage.
La nouvelle n’a pas l’air de les épater.
— Le type d’en haut ? demande l’infirmière.
— Amin, oui.
Elle hausse les épaules.
— Ce n’est pas Amin, mais sa doublure.
Merde !
Voilà, je n’ai qu’un mot pour traduire mon état d’âme en français : merdre. Son sosie ! Sa doublure ! Mais naturellement. Et la voix au talkie-walkie était celle du vrai Dada. Et c’est lui qui a crié à ses sbires d’ici de ne pas hésiter à buter l’autre pour reprendre la situation en main !
Et qui est-ce qui l’a dans le babe ? Le Santa joli !
— Mais alors, où est le vrai ? demandé-je à la cantonade.
— A bord d’un navire, hors des eaux territoriales.
Le veau, la vache, le cochon, la couvée !
— Mais, dis-je, que manigance-t-il ? Pourquoi ce commando en Irlande ? Et qu’avez-vous à voir avec lui, mister O’Bannon ?
Comme tu le vois, mes belles résolutions de silence-destiné-à-déclencher-les-confidences ne tiennent pas. Trop de questions se coincent dans ma gorge, dévastent mon esprit, font craquer ma nervouze. Seulement, le trio n’a pas envie de répondre. Ces trois personnages sont calmes, certes, mais abattus. Ils se trouvaient lancés dans une opération qui a capoté. Ils savent se résigner, ce qui ne les empêche pas de ruminer des amertumes. Alors, la causette, à la tienne, ils la laissent pour le Café du Commerce.
Depuis la cave, on continue d’entendre la radio, comme quoi Sa Gracieuse Majesté est parvenue à Westminster dont on entend le carillon. Alleluia ! Loué le Yahweh ! Vive ! Vive ! Couronne is good for God ! Et l’Edimburg, il gode, lui ? Je voudrais le voir s’embourber mémère, le soir à la chandelle. Sa Majesté vergetée de first ! Pip pip pipe hurrah !
Un peu plus tard, le chef de la bande de pieds-plats du haut, celui qui a les cheveux frisés et une pointe Bic, se pointe, entouré d’une demi-douzaine de lascars. Il nous examine d’un œil vaguement indécis, semblant opérer un choix, comme le militaire au bordel qui met en compétition pêle-mêle, gentillesse et doudounes, air salingue et cul pommé.
Il est infiniment sérieux, ce garçon. Enrichi, dirait-on, par ses prérogatives, ce qui est fréquent chez la plupart des individus investis d’un quelconque pouvoir qui les différencie.
Il désigne l’infirmière.
— Elle ! dit-il vraisemblablement en africain.
On déchaîne, non pas un tollé général, mais la dadame qui envoya ad patres le pauvre assureur, et ils l’entraînent vers l’escalier. Elle est verte de peur, mais courageuse.
J’interpelle le big chief :
— Hé, Fleur de Tropique ! Ça ne vous ennuierait pas de prévenir le père Amin que j’ai un message important à lui transmettre ?
L’autre me défrime méchamment, puis il me désigne à ses péones, du même geste qu’il vient d’avoir pour sélectionner la fille. On m’ôte déjà mes fers et je me joins au cortège.
Te dire que je suis rassuré quant à la finalité de mon séjour ici, ce serait te mentir. Or, tu connais mon souci maniaque de franchise intégrale. Chez l’ami Santa, c’est de la cuisine au beurre : la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, et quand y a pas de vérité en réserve, on en invente ; jamais laisser le lecteur manquer de vérité.
Dès lors, inquiet, je me laisse remonter at the first floor comme on dit puis en classe de sixième.
Je pige tout lorsque nous déboulons (sans levée d’écrou) dans le petit couloir en forme de corridor qui mène à la cuisine, certes, mais aussi, mais surtout, mais hélas au vivarium où l’on a installé les deux crocodiles. J’ai déjà compris. Et comme j’ai raison d’avoir pigé ! C’est bien, effectivement, cette fâcheuse porte que mes gus délourdent après nous avoir ligoté chevilles et poignets. Mamma mia ! Quelle séance ! Venir en Irlande pour se faire clapper par des sauriens, y a qu’à mézigue que ça se produit, non ? Et puis itou à la malheureuse assassine qui m’escorte.
En pénétrant dans la pièce, j’ai un haut-le-cœur. Quant à ma compagne, elle s’évanouit carrément. Magine-toi, l’Enflure, que ces gentils animaux aux dents pointues sont en train de se déguster la carcasse du faux Dada.
Le grand Noir faisant fonction de chef de brigade me dit en souriant :
— Nous avons amené ces bêtes avec nous, car elles constituent le meilleur moyen de faire disparaître quelqu’un sans laisser de trace.
Quand je te disais que ce type était un intellectuel !
Une première fois, l’infirmière (je continue de l’appeler ainsi, puisque j’ignore son blaze) revient à elle. Mais c’est pour voir le plus mahousse des deux clappeurs sectionner une guibole du gros cadavre et se la tortorer gaillardement, à grandes goinfrées. Ses petits yeux à demi fermés me semblent malicieux. La brave bête nous guigne comme un marmot auquel on vient de servir deux gâteaux à la fois et qui bouffe le premier en convoitant le second.
Son pote, lui, s’explique avec la tronche du sosie (les sosies sont à l’ail, dirais-je cette fois, au lieu des sosies sont de Lyon que mes origines me poussent à préférencier). On voit la grosse frite sombre du faux Amin se déformer, comme un masque de caoutchouc que l’on triture, et puis éclater soudain. Le crocodile ne fait pas philippine avec le cerveau, la tête n’étant pas celle de Pascal. Il déguste assez sobrement et, je dois lui rendre cette justice, sans éclabousser exagérément les abords.
La fille se met à hurler, hurler, hurler, à couvrir le bruit hideux de la double mastication ; à couvrir les tonitruances de la radio qui jubile plus que jamais dans l’abbaye de Westminster, et même à couvrir les battements de nos cœurs éperdus devant l’horreur d’un tel spectacle.
Pour ce qui est du commissaire, il cherche à garder la tête froide. Il se dit que ces bestioles sont en train de calmer leur appétit, et que celui-ci doit avoir des limites. Un gonze comme l’Amin Dada de rechange, crois-le, ça te fait largement pour deux personnes, même quand elles se tiennent bien à table. Bon, la porte est fermée à clé de l’extérieur, j’ai entendu jouer la serrure, mais il s’agit d’une porte normale, en bois. Le jeu consiste donc à me défaire de mes liens, chose qui est dans mes moyens. Le nombre de fois, au cours de mes inépuisables exploits, où je me serai délivré d’entraves de ce genre est positivement incalculable et je vais pas t’infliger le récit toujours fastidieux, complaisant et puéril de ces liens qu’on mord, qu’on râpe, qu’on distend, qu’on effiloche, qu’on brûle, qu’on scie, bref, dont on se débarrasse. Tu crierais au « remboursage », mesquin comme je te sais. Ah non, pas de ça Lisette ! Honneur et Patrie ! Gloire à l’école laïque ! L’Antonio, n’importe le régime en vigueur (ou en langueur), il a sa dignité. Il fait pas dans le cliché, à moins que ça ne soit du cliché érotique. Il en donne pour l’argent.
Alors, bon, très bien, tandis que clappent les crocos et que dame infirmière se rompt les cordes vocales, j’entreprends de me délier les poignets. Mais ces cons volants n’ont pas pris de la ficelle normale ; eux, non seulement ils se déplacent avec leurs crocodiles-fossoyeurs, mais ils apportent en outre, afin de ligoter leurs victimes, de la fibre de couillardier, qu’est imputrescible, incombustible, incompatible, incorruptible et imprononçable dans la bonne société. De plus, il n’est pas possible de la trancher avec une lame normale ; alors quoi, merde, qu’est-ce qui nous reste ?
De plus, je suis gêné dans l’expression de mes mouvements, comme j’ai entendu déconner un gus à la téloche « l’expression de ses mouvements », je te jure ; faut pas craindre, hein ? Avoir la cervelle vachetement ventilée ! Et se sentir l’ognon à l’aise, quand bien même tu serais assis sur un paratonnerre ! Donc, plagié-je, je suis gêné dans l’expression de mes mouvements par la pauvre fille qui se tient collée à moi, que j’en ai son solo de castagnettes plein les tympans. Mais bibi, toujours identique à ce qu’il n’est pas, continue d’espérer. Des liens, même en fibre de couillardier, y a pas de bon Dieu, tu dois t’en débarrasser quand t’es Santantonio, avec des tirages pareils et une renommée comme faut voir comme.
— Ne regardez pas, je calme la gosse, si faiblarde devant l’horreur, malgré qu’elle soit pas manchote du séchoir à cheveux, la garce. Nous allons nous en tirer. Ils ne vont pas nous attaquer tout de suite après un tel repas gastronomique. Je vais me débarrasser de mes liens. Je sens qu’ils deviennent déjà plus souples.
Mes fesses, oui ! Là, je me livre à un pieux mensonge, pas que sa boussole vire plein sud.
Car mon siège est fait, comme disait André-Charles Boulle : jamais je n’arriverai, seul, à me débarrasser de mes liens.
Alors on se plaque contre un mur, le plus loin possible des deux vilains bâfreurs. Joue contre joue, pour un slow tellement slow qu’on reste immobile.
— Dites, adorable créature, que fichez-vous donc en compagnie d’O’Bannon ?
Elle frissonne toute, de partout et moi, pas pleinement déconnecté de la séance amoureuse qui précéda, je sens, malgré mon inconfort, la grande Zézette repartir comme en 14. Bien le moment ! Triquer dans une situation pareille ! Je raconterais ça à d’autres, je te jure qu’ils le croiraient pas. Heureusement que t’es con à en devenir scatophage, qu’autrement je passerais pour un lavedu.
Elle met du temps à répondre. C’est un baiser de réconfort sur sa tempe qui la déclenche :
— Depuis dix ans, je suis la principale collaboratrice de Vernon.
— Et l’autre type qui est avec vous ?
— C’est Medow, mon mari.
— Pouvez-vous m’expliquer un peu dans quel plat d’épinards vous avez foutu les pieds, tous les trois ?
Là, elle reste bouche cousue. Alors je lui asticote le mental de première :
— Moi, la mère, comprenez-le, je ne vous veux pas de mal. Je suis un privé français engagé par Thomson pour retrouver O’Bannon. Et, sans doute le savez-vous, peut-être même avez-vous de bonnes raisons pour le savoir, mais Thomson est mort. Donc, mon contrat tombe. Si par hasard je tirais mes pieds de ce marigot, je serais trop heureux d’oublier tout ce circus. Mais s’il se trouve que je peux finir ma carrière déguisé en crotte de crocodile, j’aimerais, auparavant, ne pas mourir idiot. Je ne me rappelle plus le nom de cet homme illustre de l’Antiquité auquel on demandait pour quelle raison il apprenait à jouer de la harpe avant de mourir, et qui a répondu : « C’est pour savoir jouer de la harpe avant de mourir. » En l’occurrence, c’est kif kif bourricot. Je veux savoir à quoi correspond cette incroyable odyssée avant de devenir du crocodou !
Un élément nouveau vient de se produire.
D’importance.
Le plus gros des crocos décide qu’il en a classe de jaffer du cochon noir et qu’il aimerait bien se refaire un palais avec du cochon rose. Alors il sort de sa grande cuvette pleine d’un atroce liquide rouge et, traînant ses grosses pattounes griffues, s’approche de nous.
Ça possède combien de ratiches, une bestiole pareille ?
Tu le sais, toi ?
Je les compterais bien, mais ça avancerait à quoi ? Le nombre des balles composant la rafale qui t’aligne, c’est secondaire. Ce qui importe, c’est la balle mortelle.
Il se pointe, la gueule sanguinolente, des reliefs pas joyces entre ses chailles. Elle a encore faim, cette bête. Parvenue à un mètre de nous, elle stoppe, clôt son long museau pareil à un tronc d’arbre fendu, abaisse ses lourdes paupières de quelques centimètres. Un petit somme ? Que non pas. Simplement, elle se fait languir.
On jouit, de ce fait, d’un petit répit.
Et l’Antonio, héroïque de curiosité, demande :
— Que faisiez-vous dans cette merderie d’histoire, chère amie ?
— C’était un contrat…
Elle parle sans presque savoir, par réflexe inconditionné.
— Un contrat passé avec qui ?
— Amin Dada.
— A quel sujet ?
Et alors, j’entends, tombant des lèvres glacées de la charmante jeune femme, cette déclaration inouïe :
— Il voulait devenir roi d’Irlande.