THETA (nos)

Elle emprunte un ravissant chemin sinueux qui se dirige sans se presser vers le lac. La tache jaune de la Mini fait joyeux dans ce paysage de fin d’hiver, un peu comme une promesse de soleil, tu vois ? Si tu ne vois pas, va te faire foutre car les non-poètes m’emmerdent.

Tout en admirant la nature bien verte, les jolies maisons cossues, les haies vives bien taillées, je me demande ce que pense Connie Vance après la maladresse de cette postière qui, n’étant pas à vendre, est donc à louer bien fort.

Je récapitule son expression, quand elle m’a virgulé le bifton. Ironie ? Pas la moindre. Interrogation muette ? Que nenni ! Elle est restée naturelle, tout comme s’il s’agissait d’un très banal incident. Un peu comme on court après quelqu’un pour lui remettre le pébroque qu’il vient d’oublier. Je décide d’adopter la même attitude relaxe et de ne pas en faire un fromage. On se fourvoie à trop vouloir expliquer les choses (surtout quand elles sont inexplicables).

Si elle cherche à en savoir davantage, je serai toujours à même de lui fournir une belle inventerie sur mesure, ultra crédible.

L’un suivant la chère autre, nous parcourons un kilomètre cent vingt-cinq environ et nous nous pointons dans une superbe propriété que, pardon du peu, je voudrais que tu visses cela de tes yeux voir !

Le parc est planté d’arbres gigantesques : pins rupins, chênes glandeur nature, prostatiers géants, etc. Il descend en pente molle jusqu’au lac et l’on distingue un petit port cerné d’ajoncs, avec des batiaux, cré bon gu, à mâts et à moteur, une grue pour les retirer de la baille (ou pour les y mettre, le cas échéant), un ponton à mousson et des bittes qui feraient la pige au Gros, tout bien.

Posée sur une fabuleuse pelouse agrémentée de rosiers, figure-toi une très vaste demeure, pimpante, dans les tons ocre rosé, avec un toit de tuiles brunes recelant l’étage, donc coupé de chiens assis sans collier. Il y a des dépendances du même style : garages, barbecul, maison de personnel.

Un vaste parkinge dallé cerné de plantations pour le dissimuler aux regards provenant de la masure nous capte. Connie va y déposer sa tire. Je place celle de Nacht-Weiss dans la travée voisine. Descends, tout sourires. Ici, c’est presque un peu le printemps parce que les zoziaux babillent et qu’on découvre les premières primevères au bord des haies.

— Pas mal, la crèche ! apprécié-je en connaisseur.

Je suis prêt à te parier une tranche de pastèque contre une tranche de vie que c’est pas avec un traitement de diplomate qu’on peut s’offrir une masure de ce standinge.

Connie prend son petit paxif pharmaceutique et me guide vers l’entrée. Un larbin en veste rouge gansée noire fourbit les cuivres de la rampe en fredonnant juste du nez un machin nostalgique.

Depuis le hall, par une double porte vitrée, on aperçoit une piscine dessinée par un king de l’architecture car elle est pisciforme, et ça, faut le faire. Au-delà, après une étendue gazonneuse, c’est le tout beau et magistral Léman, plein d’eau, avec en prime celles du Rhône qui ne fait que passer, et, de l’autre côté, une rive moins bien ratissée, exception faite des clients peuplant ses casinos.

— Féerique ! fais-je, sincère.

Le grand salon qui s’interpose est de grand apparat ; moderne, avec des peintures abstraites et des canapés entre les coussins desquels on doit retrouver des cadavres de vieillards qui n’ont pu s’en arracher après s’y être enlisés un soir de réception.

— Venez par ici, me dit Connie Vance.

Je continue de lui filer le train (et quel train, seigneur ! Celui des équipages n’est qu’un teuf-teuf en comparaison). Je te mets au défi, un cul pareil qui se déplace devant toi, de pouvoir regarder ailleurs, quand bien même il y aurait sur le passage Paul Nouilleman, l’arène Fabiola, les princes Consort, ceux qu’on rentre et le bon Marchais.

Elle me longe un couloir tout blanc, avec des gravures anciennes aux murs. Pousse une porte. Que me voici-voilà dans une petite pièce fraîche, sur la table chinoise de laquelle trône un fabuleux bouquet de fleurs dont le coût t’assurerait huit jours de vacances en Sardaigne toutes fraises payées. Une délicate bibliothèque de style Pédoque, en citronnier du Canada, héberge des ouvrages multilangues.

— Que désirez-vous boire ? demande l’agréable secrétaire.

— Vos yeux, tu penses bien que je me grouille de lui répondre, qu’on ne sait jamais : une petite baise vite fait sur le pouce, ça n’a jamais empêché un tuberculeux de tousser, hein ?

Mais elle ne fait pas un sort à ma réplique et propose :

— Whisky ?

— Pourquoi pas ?

Je prends place dans un fauteuil aux bras arachnéens, en priant saint Christophe, patron des accidents, pour qu’il me subisse sans faiblir. Et le siège m’accueille. J’empare un numéro de Connaissance des Arts qui passait à ma portée.

Très bien, me dis-je, en feuilletant la prestigieuse revue, je suis dans la place. Et alors ? Vais-je attendre le retour de Konopoulos ? Ça donnera quoi ? En me reconnaissant, il me virera comme un malpropre. « Encore vous ! » J’aurai beau lui parler d’Hans Nacht-Weiss, il le prendra de haut, me traitera de fabulateur et de paltoquet. Ma parole contre celle d’un diplomate, en pays étranger surtout, ne pèsera pas lourdoche.

Le valet qui fourbissait la rampe apparaît, tenant un plateau chargé de tout ce qu’il faut pour écluser un bon scotch (celui qu’il m’apporte a trente ans d’âge). Il me demande si je le bois sec ou à l’eau. Je lui riposte que je le prendrai sans whisky parce que j’ai très soif. Il fait son petit fourbi glouglouteur et se brise. Je me lève pour gagner la porte-fenêtre. L’ayant ouverte, je sors sur une vaste terrasse de dalles blondes, avec des statues pour pièces d’Anouilh et des vasques de fleurs sans fleurs biscotte la saison.

La pénombre s’empare du magistral paysage. Les confins cessent de confiner et l’horizon se brouille comme si tu le contemplais à travers un pare-brise ruisselant de pluie.

Je fais un petit tour le long des portes-fenêtres, guignant l’intérieur des pièces. Je passe une revue discrète du grand salon, puis de la salle à tortorer, ensuite du bureau opulent, aux murs garnis de livres rares dont les reliures mordorées sur tranche reluisent dans un éclairage suave[8].

Dans un angle de la pièce, un petit coin repos : un canapé et deux fauteuils. Un poste T.V. sur pied mobile. Assises sur le canapé, côte à côte j’aperçois Convie Vance et Belle de Mai, qui prélassait dans la Royce à Son Excellence…

Elles scrutent l’écran. Et pourtant, celui-ci est privé de toute présence humaine puisqu’il ne propose qu’un décor figé. Je reconnais ce décor : il s’agit de la pièce que je viens de quitter. Tiens, tiens, tiens ! disait-on jadis dans les bons romans policiers pour marquer qu’il se passait du louche.

Intéressé au plus haut poing, je reviens au petit salon et il ne me faut pas plus de temps pour repérer la caméra vidéo qu’à toi pour dire une connerie.

Elle est là, blottie au sein d’un lustre conçu tout exprès pour elle.

Donc, achtung mon pote, on sait qui je suis, puisque cette sauterelle en chaleur de Belle de Mai m’a fatalement reconnu. Une qui doit se cailler la mollasse, c’est miss Vance, car elle n’a pas cherché à louvoyer lorsque je lui ai parlé des agissements de feu Nacht-Weiss. Implicitement, elle a donc admis que l’homme aux serpents travaillait pour le compte de Konopoulos.

Et ça va donner quoi, ce bigntz en conclusion ?

Je me dis que je ferais sûrement mieux de me casser avant qu’il y ait du grabuge. Parce que je sens du grabuge. Comprends-moi : si Son Excellence Konopoulos trempe dans une affaire bourrée de meurtres, elle n’hésitera pas (je dis elle pour deux raisons aussi valables l’une que l’autre : excellence appartient au genre féminin, et Konopoulos presque aussi) à me supprimer. D’ailleurs, la livraison des mignons serpents à l’hôtel n’est-elle pas révélatrice ? Et moi, bonne pomme, je suis laguche, à attendre mon destin sous l’œil impitoyable d’une caméra. Me suis rendu délibérément à l’abattoir, somme toute.

Si je tente de filocher, je risque d’avoir maille à machin avec quelques malabars de service. Ou alors, faut s’y prendre comme un chef.

Dès lors, l’Antonio chéri organise sa décampade.

Je m’essuie le front de mon mouchoir, comme un qui sue (de secours), qu’ensuite j’ôte mon imper et le dépose sur le dossier d’un siège voisin. Je laisse s’écouler un bout de moment. Et puis je me lève pour signaler à l’objectif les fourmis capricieuses qui investissent mes jambes.

Me voici hors champ. Je sors dans le couloir. Le larbin de tout à l’heure est occupé à dresser le couvert dans la salle à manger.

Je l’hèle depuis l’encadrement de la lourde.

— Dites voir, où sont les toilettes, siouplaît ?

Il vient me désigner le vestiaire, près de l’entrée, isolé par un double rideau de velours cramoisi qui fait un peu Guignol.

Je gagne les chiches. J’espérais un fenestron. Il y en a bel et bien un, mais défendu extérieurement par une grille en fer forgé de toutes pièces, comme un mauvais alibi.

Je rebrousse devine quoi ? Oui : chemin ; bravo ! Le hall est désert. Le larbin sifflote dans la salle à briffer. Je déponne la porte d’entrée, vachement massive. Simple comme bonjour. Dehors, la noye est définitivement tombée. Une brise mordante soufflant du lac chiffonne la roseraie sans roses. Manière de donner le change, au cas où l’on m’observerait, je prends la direction opposée à celle du portail. On peut croire à une balade dégourdissante. Je contourne le bâtiment des communs, m’arrêtant de-ci et de-là pour m’intéresser à la construction que des projos savamment disposés transforment en « Son et lumière sur le Parthénon ». Le son étant produit par le bruit de mes pas dans les graviers.

Je parviens, après avoir exécuté un assez grand tour, au parking où j’ai remisé ma pompe. Un zoizeau nocturne se met à hululer, comme pour m’avertir de faire gaffe à mes plumes. J’éprouve un sentiment de malaise qui va croissant (comme disent les pâtissiers arabes). Danger imminent ! Je suis bel et bien venu me filer dans la gueule du loup. Et je n’ai pas le moindre robinet à eau chaude à dispose pour me défendre.

La tire à feu Nacht-Weiss est là, bien tentante. J’ai laissé la clé de contact en place. Ne me faudra pas lulure pour opérer la manœuvre Grand-Siècle et décarrer en trombe (d’Eustache).

Je mate les alentours et autres environs : nobody ! Eh bien, n’alors ? Qu’attends-tu, l’artiste ?

Me décide pas à jouer la belle.

Pourtant, bon Dieu, je ne suis pas prisonnier du « Bout du Monde » ! A preuve : j’y circule librement.

D’un geste décidé, j’actionne la portière et me jette au volant. Contact. Ça ronfle. Manœuvre. Marche arrière, braque tout, en avant ! Facile. Personne ne s’interpose. Qu’avais-je à redouter ? Je m’arrache du parkinge, je gagne l’allée principale. Une double haie de lampadaires diffusant une lumière orangée me fait une voie triomphale vers la liberté.

Je guigne dans mon rétro, vérifier si on me suit.

Aucune bagnole ne me prend en chasse. Mais… Putain d’elle ! Mon sang se glace. Je pousse une exclamation qui est à la limite du cri de terreur. Je freine en catastrophe, me dévoiture en plongeant en avant sans me soucier de la réception. La portière violemment ouverte fait un aller et retour après mon éviction et se referme.

Je reste à terre, le battant chamadeur, avec toujours des cubes de glace dans les pipe-lines à la place du raisiné.

Ce que j’ai aperçu dans le petit rectangle de miroir ! Oh ! sang du Christ, je ne pourrai plus l’oublier. Sur la plage arrière de la tuture, un grouillement de serpents. T’entends, Bougnazal ? Le vrai écheveau de reptiles qui se disloquait pour venir à moi. J’étudie ma carcasse. N’ai-je pas ressenti une morsure ? Peut-être l’une de ces infernales bestioles se trouvait-elle sur mon siège ? Ou lovée autour des pédales ? La peur crée l’autosuggestion, toute ma viande croit éprouver des atteintes perfides, pointues, implacables.

Je reste planté devant un lampadoche. Pas faraud. Là-dessus, tandis que mes genoux font bravo, une grosse chignole surgit. Ses phares m’inondent. Je devrais tailler la route, les coudes au corps, les chevilles au menton, mais je me sens de plomb.

La lumière des calbombes baisse d’un cran, le conducteur se foutant en code. Je reconnais la Rolls tout ce qu’il y a de Royce à l’Excellence.

Jacob, le chauffeur qui m’interpella sur la route du lac, passe sa bouille patibulante hors du carrosse.

— Dégagez cette voiture ! m’enjoint-il.

— Dégagez-là vous-même, rétroqué-je (car j’en ai ma claque de toujours rétorquer.)

Ayant ainsi parlé, je me dirige piétonnement vers la sortie.

L’effet ne se fait point attendre.

Deux des portières de la Rolls (vachement Royce pour son âge) s’ouvrent.

— Halte ! dit Jacob. Venez un peu par ici, l’ami.

— Demain, réponds-je, j’ai oublié mes granulés à la maison.

Et je poursuis mon chemin.

Voix de son Excellence Konopoulos :

— Faites ce qu’il vous dit, sinon il va ouvrir le feu sur vous, monsieur. Vous êtes dans une propriété privée, chez un diplomate, et votre trépas serait consécutif à un acte de légitime défense !

Son ton est bourré de sincérité. Ce qui différencie le mensonge de la vérité, ce n’est pas le vocabulaire, mais l’intonation. Il est évident que si le chauffeur me praline à cette distance, ils seront obligés, ensuite, de nettoyer le macadam de l’allée à l’eau de Javel. Je lui offre dès lors de la partie face — la plus seyante — de mon individu et exécute les quelques pas qu’il m’exige.

Konopoulos porte un joli pardingue en cigogne (comme dit Béru), plus un long foulard de soie verte. Sur pied, il ressemble à ces pichets satiriques anciens représentant des personnages célèbres. Sa bonbonne proémine. Ses lunettes à grosse monture racontent qu’il a dû vouer une forte admiration à son compatriote Onassis.

Je ne parviens pas à capter son regard derrière les verres épais.

— Passez-moi votre arme, Jacob. Et dégagez l’allée en allant remiser cette voiture.

Le driveur obéit. Il remet son feu — en le présentant par la crosse, comme on doit toujours le faire dans la bonne société — et va prendre place dans la bagnole de Nacht-Weiss.

Moi, intéressé, je suis le développement de la manœuvre. Jacob se déplace à reculons, en direction du parking. Il pilote avec beaucoup de sûreté. L’auto prend le virage en marche arrière, après un imperceptible ralenti, puis va se loger sur l’aire de remise. C’est alors que, brusquement elle accélère et va emplâtrer, dans un fracas d’aubaine de carrossier, la gentille Mini de Connie Vance. Ça produit un rude varhahoum, crois-moi. Les deux véhicules passablement enchevêtrés, ces petits dégueulasses, parcourent une dizaine de mètres, traversent les arceaux de la roseraie et vont finir dans la vitraillerie d’une serre, vu que le pote âgé se trouve pile derrière. Le moteur cale. Et puis plus rien de rien.

— Mais il est fou ! s’écrie Konopoulos.

Il a pris une voix fluette de gonzesse, la stupeur aidant.

D’un geste brusque, je mets l’instant à profit pour lui bicher le bras et je le lui lève bien haut afin que l’arme cesse de me regarder en face.

— Lâchez-moi ! intime-t-il.

— Laissez préalablement tomber ce revolver, Excellence.

— Lâche-moi, pauvre con ! redit le diplomate que merde, je sais pas où ils vont chercher des mecs aussi mal embouchés, de nos jours pour entrer dans la carrière.

Et tout en écoutant ces fâcheuses paroles, j’éprouve le dur contact d’un objet pointu au niveau de mon pauvre cher foie qu’heureusement j’ai Vichy Sintior à sa disposition. Ce vilain avait sa propre pétoire. Il l’a sortie à l’aide de sa main gauche et me l’applique sur l’abdomen. Te dire que M. Konopoulos possède d’autres arguments que le langage diplomatique pour s’extirper des situasses néfastes.

Alors, bon, je le lâche.

— Ne recommencez pas ! il prévient.

Puis il hèle son chauffeur.

— Jacooooob !

Mais, zob, zobi, zobinche, si je puis décliner ainsi, le pilote hors ligne reste muet. Ce chauffeur hélé est devenu un chauffeur ailé. Sûr qu’il arrive déjà à l’entrée de service du Purgatoire, façon de s’y refaire une conscience.

— Je ne voudrais pas jouer les mauvais augures, Excellence, mais je crains que vous ayez à chercher un autre chauffeur.

Il est foncièrement mécontent. Fait un bruit avec le coin de sa bouche comme un qui n’a plus de dents et qui voudrait mordre tout de même dans une tranche de melon.

— Avancez en direction de la maison, et surtout pas de geste inconsidéré ! J’ai un pistolet dans chaque main.

On va. Une certaine agitation se met à poindre dans la vaste demeure. Quelqu’un a entendu l’impact des bagnoles. Le quelqu’un a prévenu les autres et tout le monde s’empresse. Il y a là Connie Vance, Belle-de-Mai, le larbin, une cuisinière, une femme de chambre, un jardinier-laveur de voiture, plus un gars pas situable, habillé d’une combinaison kaki mais qui ne fait pas travailleur manuel pour autant.

Tous foncent aux bagnoles. Alors je me mets à hurler :

— N’ouvrez pas les portières, pour l’amour du ciel !

Pour l’amour du ciel ! C’est à des exclamations de ce tonneau que tu reconnais la parfaite éducation du mec, sa fringance morale, sa tenue sociale.

Ils ont un temps d’arrêt et se retournent.

Je m’adresse à Konopoulos.

— La bagnole dans laquelle se trouve votre chauffeur est truffée de serpents, il a été mordu et il est clamsé à son volant, d’où cette collision !

Konopoulos joint ses avertissements aux miens. Pour lors, la troupe recule, épouvantée. Par chance, aucune vitre n’a été brisée.

— Stefano ! appelle le diplomate.

Le gars à la combinaison crème se pointe. Mon « hôte » lui file des consignes en grec moderne, dialecte que j’ignore couramment. Stefano s’éclipse et revient très peu après pourvu de fil de fer qu’il utilise fort adroitement pour me maintenir les poignets dans le dos. Après quoi, il me pose familièrement une main sur l’épaule et me dit :

— Par ici.

Sa ferme pression me contraint d’avancer (ce qui est assez dans mon tempérament). Nous gagnons les communs.

L’homme m’ordonne de grimper un escalier de ciment, ce que je fais. Il se tient à six degrés au-dessous de moi afin d’éviter une ruade, ce qui lui serait arrivé, espère, sans cette sage précaution.

— Dos au mur ! m’enjoint (de culasse) Stefano lorsque j’ai accédé au palier.

Je.

— Avancez vos jambes en avant !

Je re.

Dans cette posture je ressemble à une échelle appuyée à un mur. Or, il est superflu de te le prouver par un dessin, mais une échelle appliquée contre un mur n’est pas en état de te flanquer un coup de pied.

Satisfait, Stefano ouvre une porte de fer avec une petite clé plate. Coule un bras à l’intérieur du local et, à tâtons, actionne le commutateur.

— Venez !

Je me dégage de la paroi d’un coup d’épaule. Pénètre en un lieu bizarre bizarre, j’ai dit bizarre, qui fait songer à un atelier où se pratique de la mécanique de précision. Un très long établi de métal, des machines-outils chromées qui m’ont l’air très sophistiquées, sans que j’y connaisse quelque chose, des lampes de laboratoire, répandant une lumière aussi intense que celle du jour en plein soleil, des armoires garnies de formica blanc. Le tout donne une impression d’ordre, de précision et de tout ce qu’il t’amusera d’ajouter pour ta convenance personnelle, tiens, je te laisse de la place.

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…………………………………………………………

Ça t’a suffi ?

Parfait.

Ce qu’il y a de plus rare, ici, en dehors de la photographie en couleur de Marlène Dietrich dans l’Ange Bleu, c’est de quoi s’asseoir. Un seul tabouret somnole sous l’établi. Stefano le ramène, du pied, à portée de cul et me le désigne.

— Trop aimable, remercié-je en m’y déposant.

Il a conservé son rouleau de fil de fer sur l’épaule. Le reprend en main.

— Mettez vos pieds joints sous le tabouret !

Un orfèvre de la chose. Lui, il ne prend aucun risque. Pour me ligoter les nougats, il passe par-derrière, tu piges ? Mes chevilles solidement entravées, il les relie à mes poignets toujours à l’aide de son foutu fil de fer.

Il a bonne mine, le téméraire Santonio, ainsi en arc de cercle. Je dois ressembler à un mobile de Calder qui serait immobile.

Un grésillement retentit.

L’homme à la combinaison kaki décroche le téléphone mural. Je reconnais le timbre autoritaire, avec toutefois des inflexions pédoques, de Konopoulos. L’autre écoute en ponctuant par des acquiescements de gorge. Quand il a raccroché, il va farfouiller dans des casiers et rassemble tout un matériel mystérieux pour moi. Il y a des fils, des boîtes, des piles, des zizulicks, des scrafouilleurs, des blennoranches et, me semble-t-il, mais d’où je suis placé je ne peux pas en être certain, un empaffeur de coagulation. Méthodique, le sieur Stefano aligne ces objets sur l’établi. Entreprend alors de les rassembler. Il œuvre armé de petites pinces fluettes comme celles des horlogers, à gestes précis, l’air concentré.

— Ça consiste en quoi ? lui demandé-je.

— Vous verrez, me répond-il, avec une espèce de ton prometteur qui ne me dit rien qui vaille.

Quand il a terminé son bricolage, il va prévenir son patron. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre le grec depuis mon arrivée dans cet atelier-laboratoire, mais les intonations sont révélatrices du contenu des mots, et j’ai toujours dit, écrit, gesticulé, que le vocabulaire est un luxe dont on pourrait se passer.

Un double pas retentit peu ensuite dans l’escadrin et Konopoulos se pointe, tenant Belle-de-Mai par la taille.

On sent qu’ils s’aiment, ces deux-là. Et leur bonheur les fait rayonner comme des phares Cibié à iode. Pour la vie ou pour un week-end, ils se sont devenus indispensables. Ah ! mama, comme c’est beau, la passion !

Le diplomate grec parlemente un bout avec Stefano. A la fin de cet échange hellénique, le gars à la combinaison va actionner un levier et alors, une partie du mur placé devant moi coulisse, découvrant un panneau de verre extrêmement épais, mais qui permet de distinguer assez nettement le local qui se trouve au-delà. Une simple pièce rigoureusement nue, meublée en tout et pourtour d’une chaise sur laquelle est attaché un mannequin grossier, sans visage, schématique figuration d’homme.

M. Konopoulos lâche la taille de sa dulcinée pour s’approcher de l’établi. Il prend les deux boîtes harnachées de fils qui s’y trouvent. Une dans chaque main. Vient à moi et me le présente.

— Choisissez-en une, me dit-il.

— De quoi s’agit-il ?

— Vous ne tarderez pas à le savoir. Alors : gauche ou droite ?

— Mon choix a beaucoup d’importance ?

— En fait, non, il s’agit d’une simple démonstration.

— Alors, va pour la gauche.

Il a une brève courbette et tend la boîte de gauche à Stéfano. Ce dernier se met à la tripatouiller derechef, bricolant des boutons rouges, virevolant un cadran, scrabouillant une antenne incorporée. Qu’après quoi, il ouvre une porte gidienne[9] engoncée derrière une armoire et pénètre dans le local au mannequin. Il va accrocher la boîte à la poitrine d’icelui, puis revient vers nous et relourde soigneusement.

J’ai suivi l’opération sans piger, et toi non plus, grand gland, mais toi tu as l’habitude. Heureusement, l’aimable et rondouillard Konopoulos m’explique :

— Ces deux petites boîtes sont deux bombes à ondes chmurtz. Un dispositif très ingénieux, dû aux recherches de M. Stefano, permet d’en régler l’explosion à la seconde près.

Il montre une pendule murale, en métal chromé, munie d’une trotteuse.

— Il est dix-neuf heures vingt-huit. A dix-neuf heures trente, très exactement, celle qui est fixée au mannequin explosera.

— Passionnant, réponds-je, pour dire de, mais le cœur n’y est pas et je pense très fort que j’aurais dû rester à la maison pour repeindre la cuisine à Félicie, selon une promesse faite voici plus d’un an et que je reporte indéfiniment. Le drame dans notre foutu job, c’est qu’on ne repeint pas assez les cuisines. Et voilà qu’au lieu de, on se retrouve sur un tabouret, entre les mains d’un drôle de Grec dont les agissements justifieraient un numéro spécial de Détective.

La fine aiguille des secondes est rouge, alors que les deux autres sont d’un noir brillant.

— Dix-neuf heures vingt-neuf, annonce le Grec.

— C’est follement angoissant, déclare Belle-de-Mai en se blottissant contre l’aimé, tu es sûr que ça ne risque rien, Gros Poutou ?

Gros Poutou la rassure d’une plaquée de main sur les meules.

Dix-neuf heures vingt-neuf et trente secondes.

Je m’offre, mentalement, un compte à rebours. Je récite : « Zéro zéro trente, zéro zéro vingt-neuf, zéro zéro vingt-huit, etc.

Ce faisant, j’atteins zéro zéro deux, et je vais pour dire zéro zéro un quand le braoum se produit. On le discerne à peine, tellement que le local expérimental est bien insonorisé. Derrière le bloc de verre, le mannequin a proprement volé en éclats. Il est déchiqueté comme un drapeau américain dans une faculté iranienne. De la charpie ! L’explosion s’est opérée proprement, sans fumée aucune.

— Vu ? me demande Konopoulos.

J’acquiesce.

Stefano rétablit la paroi dans sa position initiale. Belle-de-Mai, apeurée, la pauvrette, tâte le bénouze à Son Excellence pour s’assurer que le vit est là, simple et tranquille, et que cette paisible rumeur-là ne vient pas de la ville.

Il règne dans cet atelier-labo un quasi-silence inquiétant. Je pense à Marie-Marie qui doit se morfondre à l’hôtel, en se demandant ce qui m’est arrivé. Et le Gros ? A-t-il rallié Bonraisin, comme je le lui avais demandé ?

Voilà Stefano qui se pointe vers moi. Note que, depuis un brin d’instant, je discernais plus ou moins la finalité de cette petite entreprise. Il rejette mon veston en arrière et déboutonne ma chemise, la retrousse de même, ce qui n’est pas duraille, mes bras étant ramenés dans mon dos.

Je le vois choper la seconde bombe et s’installer à l’établi. Là, il use d’un microscope pour la régler minutieusement. Konopoulos et son travelling le regardent agir sans piper, ce qui, de la part des deux pédoques, dénote une formidable concentration. On entendrait voler un pickpocket italien.

Quand son travail est achevé, il prend dans un tiroir un rouleau de sparadrap très large et une paire de ciseaux. Puis il désigne la bombine à son vénéré maître. Konopoulos s’en saisit avec répugnance, comme tu ferais avec une souris morte placée entre tes draps le soir de ta nuit de noces.

Il vient, le cher homme, avec mille précautions, appliquer l’engin contre ma poitrine.

— Fais attention, Gros Poutou ! recommande Belle-de-Mai.

— Ne t’inquiète pas, chérie, rassure le malassuré : il faudrait un choc violent pour la faire exploser.

Ses craintes étant calmées, la Belle-de-Mai et des autres mois sans « r », roucoule :

— Quelle poitrine virile, tu ne trouves pas, Gros Poutou ?

L’Excellence, son pied, c’est la gazelle, non le taureau ; il émet un grognement maussade. Stefano maintient la bombe contre moi au moyen du sparadrap dont il sectionne de fortes bandes. Deux fils pendent de la fâcheuse petite boîte grise. Quand il a achevé l’opération albuplast, il me les passe autour du cou, et les rebranche à l’engin de mort.

Voilà, c’est terminé. Il ramène ma chemise en place, poussant l’obligeance jusqu’à la reboutonner…

— Maintenant, il va falloir que nous parlions sérieusement, déclare Konopoulos.

— J’allais vous le suggérer, réponds-je.

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